Cette sensibilité, à l'égard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques

précédentes, est un des exemples qui montrent combien aisément cet

esprit colossal eût pu être, je ne dis pas étouffé, mais comprimé par

les petits liens de la société. L'agression dont il s'était rendu

coupable, non-seulement était passée depuis long-tems, mais, plusieurs

des plus offensés l'avaient entièrement pardonnée, et cependant, ce qui

fait le plus grand honneur à son sentiment des convenances sociales,

l'idée de vivre familièrement et sur un pied d'amitié avec les personnes

sur les talens ou le caractère desquelles il avait exprimé une opinion

si défavorable lui devint à la fin si insupportable, qu'avancé comme il

l'était dans la cinquième édition des _Poètes anglais_, etc., il en vint

à prendre la résolution d'anéantir tout-à-fait cette satire, et qu'il

donna en conséquence à Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter

l'édition entière au feu. Il sacrifia aussi dans le même tems, et par

des motifs semblables, aidés, à ce que je pense, de quelques

représentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la _Malédiction

de Minerve_, poème dirigé contre ce seigneur, et dont l'impression était

déjà fort avancée. Les _Imitations d'Horace_ partagèrent le même sort,

quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles.

Pour prouver encore mieux combien il était sensible aux plus légers

nuages qui pouvaient s'élever dans la société où il vivait, je n'ai qu'à

citer les billets suivans qu'il adressa à son ami, M. William Bankes,

craignant que celui-ci n'eût quelque raison d'être fâché contre lui.

LETTRE XCII.

À M. WILLIAM BANKES.

20 avril 1812.

MON CHER BANKES,

«Je me sens blessé (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens

blessé, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espère

cependant que ce n'est-là qu'une de vos plaisanteries _profanes_. Je

serais désespéré que rien dans ma conduite eût pu vous faire supposer

que j'avais meilleure opinion de moi-même, ou moins bonne opinion de

vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collége de la

Trinité, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point

trouvé chez moi quand vous y êtes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au

milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de

conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-là, il n'en

est pas que je préfère à la vôtre.

»Croyez-moi bien sincèrement votre, etc.»

BYRON.

LETTRE XCIII.

À M. WILLIAM BANKES.

MON CHER BANKES,

«Mon empressement à provoquer une explication a dû vous convaincre que,

quel qu'ait pu être le changement malheureux de mes manières, il était

aussi involontaire qu'il eût été plein d'ingratitude si j'y avais

effectivement mis de l'intention. Réellement, je m'étais aperçu que,

quand nous étions ensemble, j'avais montré de tels caprices. Je savais

bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais désiré,

mais je pense qu'un _observateur aussi fin_ que vous aurait pu en

trouver la _raison explicative_ sans aller imaginer que je fisse moins

de cas d'un homme de la société duquel je trouve honneur et plaisir.

Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici _au cercle_, soi-disant

_plus étendu_, de mes connaissances, mais à des circonstances que vous

comprendrez facilement, j'en suis sûr, avec un peu de réflexion.

»Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je

puisse avoir à votre égard, ou vous au mien, d'autres pensées que celles

que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, récemment encore,

que mon caractère s'amendait; je serais bien fâché que vous changeassiez

d'opinion. Croyez-moi, votre amitié m'est bien plus précieuse que toutes

ces vanités absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entiché.

Je n'ai jamais contesté votre supériorité, ou douté sérieusement de

votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais à mettre la

zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincères regrets de

votre bien affectionné, etc.

»_P. S._ Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient

aussi.»

Au mois d'avril, il fut de nouveau tenté d'essayer ses forces dans la

Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en

considération des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima

fortement en sa faveur. Ce second discours paraît avoir été moins

heureux que le premier; son débit fut jugé ampoulé et théâtral; infecté,

je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce même

ton déclamatoire et chanté dont il défigurait ses poésies en les

récitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des

écoles publiques, mais plus particulièrement à Harrow, et se rapprochant

assez du chant pour déplaire davantage à ceux qui l'aiment et le

comprennent le mieux.

Je trouve dans son _Memorandum_ les anecdotes suivantes au sujet des

négociations pour le changement de ministère qui eut lieu pendant cette

session.

«À la réunion des pairs de l'opposition (1812), après que lord Granville

et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative à la négociation

de lord Moira, j'étais assis près du duc actuel de Grafton, et je lui

demandai: Que faut-il faire maintenant?--Réveiller le duc de Norfolk qui

ronfle là à côté de nous, me répondit-il; je ne crois pas que les

négociateurs nous aient laissé rien autre chose à faire.

»Lors des débats, ou plutôt de la discussion sur cette même question,

j'étais placé immédiatement derrière lord Moira, qui était extrêmement

contrarié du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se

tournait vers moi et me demandait fréquemment si j'étais de son avis. La

question ne laissait pas que d'être embarrassante pour moi, qui n'avais

pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me répéter: Les choses

ne se sont pas passées ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc.

Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'étais touché de le voir

prendre cette affaire tellement à coeur.»

La motion pour l'émancipation des catholiques fut présentée une seconde

fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en

considération emportée à la simple majorité d'une voix. Voici une autre

anecdote assez amusante à propos de cette division de la chambre.

«Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien différens, Theulow et

Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans

l'un des débats pour la question catholique, les pairs se trouvant

également partagés, ou la majorité n'étant que d'une voix, je ne me

rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je

ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour émanciper cinq millions

d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immédiatement à ma place,

mais je me tins debout précisément derrière le _sac de laine_. Lord

Eldon, tournant la tête, m'aperçut, et dit aussitôt à un pair qui était

venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez

l'habitude: _Que le diable les emporte!_ la victoire est à eux

maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, _par Dieu!_»

Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la société, comme

homme et comme poète, allait toujours en augmentant. La facilité avec

laquelle il se livra au tourbillon des sociétés à la mode, et se mêla à

leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en fît d'ailleurs,

ils avaient pour lui le charme de la nouveauté. Cette sorte de vanité,

presque inséparable du génie, et qui consiste dans une extrême

susceptibilité pour soi-même, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire,

la possédait à un degré peu ordinaire. Jamais cette excessive

sensibilité pour l'opinion des autres ne fut excitée d'une manière plus

constante et plus variée que dans les cercles où il venait d'entrer. Je

trouve, dans un billet qu'il m'écrivit à cette époque, quelques

allusions plaisantes à la foule d'admirateurs dont il s'était vu entouré

la veille dans une soirée, et tel était à la vérité le flatteur embarras

où il se trouvait dans toutes les réunions. Dans ces occasions, surtout

avant que le cercle de ses connaissances se fût assez étendu pour le

mettre tout-à-fait à son aise, son air et sa démarche étaient d'un homme

dont les pensées étaient mieux occupées ailleurs, et qui ne jetait qu'un

oeil distrait et mélancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses

manières si réservées au milieu de pareilles scènes, et toutefois si

bien d'accord avec les idées romantiques qu'on s'était faites de lui,

étaient le résultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de

cette envie de produire de l'effet et de faire impression à laquelle le

portait naturellement la tournure poétique de son esprit. Rien, en

effet, ne saurait être plus amusant et plus singulier que le contraste

de son enjouement en petit comité avec sa réserve et sa fierté dans les

cercles qu'il venait de quitter. C'était comme la gaîté bruyante d'un

enfant, _au sortir_ de l'école; il n'était point de plaisanteries, de

tons malicieux dont il ne fût capable. Habitué à le trouver toujours si

enjoué dans le tête-à-tête, je le raillais souvent sur le ton sombre de

ses poésies, comme emprunté; mais il me répondait constamment, et je

cessai bientôt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui

plaisaient, il était au fond du coeur l'un des malheureux les plus

mélancoliques du monde.

Parmi une foule de billets que je reçus de lui à cette époque, relatifs,

quelques-uns aux parties où nous nous trouvions ensemble, d'autres à des

affaires aujourd'hui oubliées, j'en choisirai quelques-uns qui, en

faisant connaître sa société et ses habitudes, ne seront peut-être pas

sans intérêt.

25 mars 1812.

«A tous ceux qui les présentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas

Moore, êtes assigné, non invité, sur demande spéciale et toute

particulière, à vous trouver demain soir, à neuf heures et demie, chez

lady Charlotte Lamb, où vous serez reçu civilement et convenablement.

Venez, je vous en prie; on m'a tant accablé de questions sur votre

compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir répondre en personne.

«Croyez-moi toujours, etc.»

* * * * *

«J'aurais répondu à votre billet dès hier, si je n'avais espéré vous

voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour où

nous irons dîner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce

soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir

chez miss Berry, autrement j'y serais allé à coup sûr.

»Comme à l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras;

aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment.

»Croyez-moi toujours votre, etc.»

8 mai 1812.

«Je suis trop fier de votre amitié pour me rendre difficile sur le choix

de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu

plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de

moi-même dans ce moment, cela ne me réussit guère. Si vous connaissiez

ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des

négligences apparentes, où l'intention n'entre pour rien.

»Je quitterai Londres bientôt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans

me voir. Je vous souhaite du fond du coeur tout le bonheur que vous

pouvez vous souhaiter à vous, et je crois que vous avez pris le chemin

pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a

abandonné pour toujours.

»Tout à vous, etc.»

20 mai 1812.

«Après avoir passé toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, _lancer_

Bellingham _dans l'éternité_[20], et à trois heures, le même jour,

partir *** pour la campagne.

[Note 20: Phrase consacrée pour dire _pendre_. On peut justifier la

présence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet

homme n'était point un assassin ordinaire. Son procès fit grand bruit en

Angleterre. Il avait tué M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein

Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en

assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce député, il

persista à dire que sa seule raison était qu'il désapprouvait sa

conduite parlementaire. On était curieux de savoir s'il ferait d'autres

aveux sur l'échafaud: il n'en fit point.

(_Note du Tr._)]

»J'irai, je crois, passer quelques jours à Nottingham au commencement de

juin: dans ce cas, je viens vous prendre à l'improviste avec Hobhouse

qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher à mes

ennuis.

»J'avais dessein de vous écrire une longue lettre, mais je sais que cela

m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je

vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne

manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant.

»Tout à vous.

»_P. S._ Mes respects et mes complimens bien sincères à Mrs ***; elle

est réellement fort belle. Je puis vous le dire, même à vous, car jamais

figure ne m'a frappé comme celle-là.»

Il avait loué une fenêtre avec ses deux camarades de collége, MM. Bailey

et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemblée

et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte

était fermée. M. Madocks se chargea de réveiller les gens de la maison,

tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenèrent bras dessus bras

dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scène assez fâcheuse.

Voyant une pauvre femme couchée sur les marches, devant une porte, Lord

Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de

compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa

main, se leva tout-à-coup, et, grimaçant un rire effroyable, se mit à

boiter en singeant l'infirmité de son bienfaiteur. «Il ne prononça pas

une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien

en nous éloignant de cette misérable.»--

Je citerai à ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un

bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit

porte-fanal qui marchait devant lui cria: «De ce côté, Milord.--Il

paraît vous connaître, dit M. Rogers.--Me connaître! répondit Lord Byron

assez tristement; tout le monde me connaît, je suis un être difforme.»

En parlant des honneurs rendus à son génie, j'aurais dû dire qu'il eut,

au printems, dans une soirée, celui d'être présenté au prince régent,

sur la demande de cet auguste prince lui-même. «Le régent, dit M.

Dallas, lui exprima toute son admiration du poème de _Childe-Harold_, et

le reste de la conversation séduisit tellement le poète, que si le

prochain lever n'eût été retardé par une cause fortuite, il y a gros à

parier qu'on l'eût vu souvent à Carlton-House, où peut-être serait-il

devenu courtisan tout-à-fait.»

Après ce sage pronostic, le même écrivain ajoute: «Je fus le voir le

matin du jour où le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de

cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrés, ce qui n'allait

point du tout à sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne

m'avait point dit qu'il dût aller à la cour: il me parut qu'il lui

semblait nécessaire de justifier son intention, car il me fit observer

qu'il ne pouvait guère s'en dispenser décemment, le prince régent lui

ayant fait l'honneur de lui dire qu'il espérait bientôt le voir à

Carlton-House.»

Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-même sa

présentation.

LETTRE XCIV.

À LORD HOLLAND.

CHER MILORD,

Je dois vous paraître bien ingrat, et j'ai été en effet bien négligent,

mais je n'ai appris qu'hier soir que milady était hors de danger; je me

présenterai demain, et j'aurai, j'espère, la satisfaction d'apprendre

qu'elle est tout-à-fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la

goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et

que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter.

»L'autre soir, à un bal, j'ai été présenté, par ordre, à notre gracieux

régent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a

professé beaucoup de goût pour la poésie. Je confesse que c'était là un

honneur tout-à-fait inattendu; je songeais à l'aventure de ce pauvre

B***, et je craignais de tomber moi-même dans une pareille bévue. J'ai

maintenant bon espoir, si M. Pye venait à mourir, de _chansonner la

vérité à la cour_, comme M. Mallet, d'insignifiante mémoire. Songez un

peu, cent marcs par an[21], outre le vin et l'infamie. Mais alors le

remords me forcerait à me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de

l'année, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien

considéré, je ne conspirerai contre l'existence de notre lauréat, ni par

la plume ni par le poison.

»Voulez-vous présenter mes très-humbles respects à lady Holland, et me

croire toujours bien sincèrement, etc.»

[Note 21: Le marc représente 8 onces, comme moitié de l'ancienne

livre française et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme

moitié de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs

représenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600

fr.--Le poète lauréat, ou poète de la cour, est actuellement M. Southey.

(_N. du Tr._)]

La seconde lettre donne plus de détails sur cette entrevue avec le

prince régent; c'est, comme on le verra, une réponse à sir Walter-Scott:

elle fait peut-être plus d'honneur encore au souverain lui-même qu'aux

deux poètes.

LETTRE XCV.

À SIR WALTER-SCOTT, BARONET.

6 juillet 1812.

MONSIEUR,

«Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fâché que

vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux méchans ouvrages de

ma jeunesse, puisque j'ai supprimé tout cela _volontairement_; votre

explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait

beaucoup de peine. La satire a été écrite quand j'étais fort jeune, fort

irascible, ne cherchant qu'à montrer mon ressentiment et mon esprit, et

maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit

alors. Je ne saurais vous remercier assez des éloges que vous voulez

bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu

du prince régent. Il ordonna que l'on me présentât à lui dans un bal:

après quelques mots extrêmement flatteurs sur mes propres essais, il me

parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous

préférait à tous les poètes passés et présens, et me demanda lequel de

vos poèmes j'aimais le mieux. La question était embarrassante: je

répondis que c'était le _Lay du dernier Ménestrel_; il me dit qu'il

n'était pas éloigné de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me

paraissiez essentiellement le _poète des princes_, et que nulle part ils

n'étaient peints d'une manière aussi séduisante que dans votre _Marmion_

et votre _Dame du Lac_: il eut la bonté d'approuver encore cette idée et

de s'étendre beaucoup sur vos _Portraits des Jacques_, qu'il trouve

aussi majestueux que poétiques. Il parla alternativement d'Homère et de

vous, et parut bien vous connaître tous deux, en sorte qu'excepté les

Turcs et votre serviteur, vous étiez en très-bonne compagnie. Je défie

Murray lui-même de pouvoir exagérer, dans un prospectus, l'opinion que

son altesse royale exprima sur votre génie, et je ne prétends pas

énumérer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-être

agréable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait

beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un

goût qui me laissèrent la plus haute idée des talens naturels et acquis

d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise

_politesse de manières_ qui le rend certainement supérieur à aucun

_gentleman_ vivant.

»Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais été à un lever; car la

vue des cours catholiques et musulmanes a singulièrement diminué ma

curiosité, et mes principes politiques étant aussi mauvais que mes vers,

_je n'y avais réellement rien à faire_. Il doit vous paraître infiniment

flatteur de vous voir ainsi apprécié par notre souverain, et si ce

plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien

heureux.

»Je suis très-sincèrement, votre très-humble et très-obéissant

serviteur,

BYRON.

»Excusez ce griffonnage, écrit à la hâte et au retour d'un petit

voyage.»

Pendant cet été (1812), il alla passer quelque tems à la campagne chez

quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le

marquis de Lansdowne. «En 1812, dit-il, à Middleton, se trouvaient chez

lord Jersey, au milieu d'une brillante assemblée de lords, de ladies et

d'hommes de lettres[22] ***... Erskine y était, le bon, mais

insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit très-bien, mais il

voulait qu'on l'applaudît deux fois pour la même chose. Il lisait ses

vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis

le _Jugement par jury_!!! J'aurais presque désiré qu'il fût aboli, car

j'étais assis près d'Erskine à dîner. J'avais lu ses discours imprimés,

je n'avais donc pas besoin qu'il me les récitât de nouveau.»

[Note 22: Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour

que nous la rapportions.

(_Note de Moore_.)]

C***, le chasseur de renard, surnommé _Cheek_ C***, et moi sablâmes le

Bordeaux, et fûmes les seuls qui en prîmes. C*** aime la bouteille, et

ne s'attendait pas à trouver un bon vivant dans un rimailleur[23].

Aussi, faisant mon éloge un certain soir à quelqu'un, il le résuma en

ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme!

[Note 23: Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint

la compagnie à Middleton qu'après le dîner, se contentant de prendre

dans sa chambre son léger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un

lui ayant dit que M. C*** avait qualifié de telles habitudes

d'efféminées, il résolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait

dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses

prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux éloge cité

plus haut.]

»Personne ne but, excepté C*** et moi. À vrai dire, nous n'avions pas

besoin d'assistans, car nous fîmes disparaître tout ce qui avait été mis

sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle était bien

garnie chez Jersey. Du reste, nous portâmes notre vin très-discrètement,

comme le baron de Bradwardine[24].»

[Note 24: L'un des principaux personnages de _Wawerley_, premier

roman publié par sir Walter-Scott.]

Au mois d'août de cette même année, le comité de direction de Drury-Lane

désirant un prologue pour l'ouverture du théâtre, prit le singulier

parti d'annoncer dans les journaux, un concours à cet effet, auquel il

appela tous les poètes de l'époque. Bien que les discours arrivassent en

assez bon nombre, aucun ne parut au comité digne de fixer son choix.

Dans cet embarras, l'idée vint à lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux

faire que d'avoir recours à Lord Byron, dont la popularité donnerait

encore plus de vogue à la solennité de la réinstallation, et dont la

supériorité, incontestable, à ce qu'il croyait, quoique l'événement ait

prouvé le contraire, forcerait tous les candidats rejetés à se soumettre

sans murmurer. La lettre suivante est le premier résultat de la demande

faite à ce sujet au noble poète.

LETTRE XCVI.

À LORD HOLLAND.

Cheltenham, 10 septembre 1812.

CHER MILORD,

«Les vers que j'avais essayé de faire sont encore, ou plutôt étaient

dans un état tout-à-fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu

plus décisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je

ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury,

Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comité.

Sérieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs;

les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre

ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes

rimes enterrées dans le _Magazine_ du mois prochain sous les _Essais sur

l'assassinat de M. Perceval_, et les _Guérisons de la morsure des chiens

enragés_, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions

bien supérieures aux miennes.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 4 / 26 段