«Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent

dans les journaux; ils y sont toujours donnés d'une manière incorrecte:

cela a été surtout le cas cette fois-ci, à cause des débats de la

Chambre des Communes pendant cette même soirée. Le _Morning-Post_ aurait

dû dire _dix-huit ans_. Cependant vous trouverez mon discours, tel que

je l'ai prononcé, dans le _Parliamentary-Register_, dès qu'il paraîtra.

Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord

Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens

dans leurs discours; et lord Eldon m'a répondu ainsi que lord Harrowby.

J'ai reçu depuis, personnellement, et par l'intermédiaire de mes amis,

de magnifiques éloges des ministériels... oui, des ministériels, aussi

bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett.

Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses idées, que c'est le

meilleur discours prononcé par un lord; Dieu sait depuis combien de

tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais

persévérer; et lord Granville a remarqué que la construction de

quelques-unes de mes périodes rappelait beaucoup la manière de _Burke_!!

Il y a là de quoi donner de la vanité. J'ai dit les choses les plus

violentes avec une sorte d'impudence modeste, insulté tout le monde, mis

le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois

croire mes rapports, ma réputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon

débit, il a été assez élevé et assez facile, peut-être un peu trop

théâtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnaître moi-même, ni

qui que ce soit........................................................

.......................................................................

»Mon poème paraît samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'écrire. Ma

pierre est partie pour le présent; mais je crains d'en avoir pour la

vie. Nous parlons tous d'une visite à Cambridge.

»Tout à vous,»

BYRON.

Sous la même date, il adressa à lord Holland un exemplaire de son

ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles

sentimens.

LETTRE XCI.

5 mars 1812.

MILORD,

«Puis-je espérer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire

de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si complètement prouvé la vérité du

premier vers de la strophe de Pope: _Le pardon appartient à l'injure_,

que je me hâte de saisir cette occasion de donner un démenti au vers

suivant. Si je n'étais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse,

s'est échappé d'une tête follement irritée, a fait sur votre seigneurie

aussi peu d'impression qu'il en méritait, je n'aurais pas le courage

(peut-être donnerez-vous à mon action un nom plus sévère et plus juste),

de vous offrir un in-4° du même auteur. J'ai appris avec peine que votre

seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de

lui-même ou de son auteur, il aura du moins servi à quelque chose; s'il

pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et

puisque certains personnages facétieux ont dit, il y a plusieurs

siècles, que _les vers sont de franches drogues_, je vous offre les

miens comme de faibles assistans de l'_eau médicinale_.

»J'espère que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres,

et me croirez, avec le plus profond respect,

»De votre seigneurie,

»Le très-affectionné et obligé serviteur,»

BYRON.

Deux jours après son discours à la Chambre Haute, parut

_Childe-Harold_[17]; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi

instantanée que profonde et durable. Le génie seul pouvait assurer la

continuité du succès; mais, outre le mérite de l'ouvrage, on peut

assigner d'autres causes à l'enthousiasme avec lequel il fut aussitôt

reçu.

[Note 17: Il envoya l'un des premiers exemplaires à sa soeur, Mrs.

Leigh, avec l'inscription suivante:

«Offert à ma chère soeur Augusta, à ma meilleure amie, à celle qui m'a

toujours aimé beaucoup plus que je ne le méritais, par le _fils de son

père_, et son très-affectionné frère,

BYRON.»]

Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractère particulier du

génie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems

où il a vécu; qui pensent que les grands événemens qui signalèrent la

fin du dernier siècle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en

les habituant aux idées libres et grandes, en ouvrant la carrière aux

hommes entreprenans dans tous les genres, amenèrent naturellement la

production d'un poète tel que Byron; qui, enfin, le considèrent comme le

représentant de la révolution dans la poésie, aussi bien qu'un autre

grand homme, Napoléon, en fut le représentant dans le gouvernement des

états et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute

son étendue, il faut avouer que la liberté donnée à toutes les passions,

à toutes les énergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette

époque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes épouvantables

qui avaient lieu presque chaque jour sur le théâtre du monde, avait

créé, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un goût

prononcé pour les impressions fortes, que les stimulans puisés aux

sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore

qu'un asservissement abject aux autorités établies était tombé en

discrédit, non moins en littérature qu'en politique, et que le poète

dont les chants respireraient le plus complètement cet esprit sauvage et

passionné du siècle, qui oserait sans règles et sans entraves s'avancer

jusqu'aux dernières limites dans l'empire du génie, était plus sûr de

rencontrer un public disposé à sympathiser avec ses nobles inspirations.

Il est vrai qu'à la licence sur les sujets religieux qui s'était

débordée pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succédé

pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens

diamétralement opposé. Non-seulement la piété, mais le bon goût

s'étaient révoltés contre les plaisanteries et la dérision des choses

saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans

_Childe-Harold_, eût adopté ce ton de légèreté et de persiflage, auquel

il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute

l'originalité, toute la beauté de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer

un triomphe aussi prompt et si incontesté. Les sentimens religieux qui

se sont développés dans toute l'Europe depuis la révolution française,

comme les principes politiques nés du même événement, en rejetant toute

la licence de cette époque, avaient conservé cependant son esprit de

liberté et de recherche. Parmi les premiers résultats de cette piété

ainsi agrandie et éclairée, est cette liberté qu'elle porte les hommes à

accorder aux opinions et même aux hérésies des autres. Pour des

personnes sincèrement religieuses, et par conséquent tolérantes, c'était

sans doute un grave spectacle que celui d'un grand génie comme Byron,

éclipsé par les ténèbres du scepticisme. Si elles avaient connu

elles-mêmes auparavant ce que c'est que douter, elles éprouvaient une

sympathie mélancolique pour lui; si au contraire elles étaient toujours

demeurées tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un oeil de

pitié sur un malheureux encore en proie à l'erreur. En outre,

quelqu'erronées que fussent alors ses idées en matière religieuse, il y

avait dans son caractère et dans sa destinée quelques circonstances qui

laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui.

Son tempérament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il fût

déjà endurci dans ses égaremens; on savait que, pour un coeur ulcéré

comme le sien, il n'y avait qu'une source véritable de consolations:

ainsi l'on espérait que l'amour de la vérité, si visible dans tout ce

qu'il avait écrit, lui permettrait un jour de la découvrir.

Une autre, et l'une des causes qui, avec le mérite réel de son ouvrage,

contribuèrent le plus puissamment à lui assurer le succès prodigieux

qu'il obtint, fut sans doute la singularité de son histoire personnelle

et de son caractère. La manière dont il avait fait son entrée dans le

monde avait été assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention

et l'intérêt. Tandis que dans la classe à laquelle il appartenait, tous

les autres jeunes gens de mérite s'y présentaient précédés des éloges et

des espérances d'une foule d'amis, le jeune Byron y était entré seul,

sans être annoncé, sans être attendu, représentant une ancienne maison

dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt,

semblait se réveiller en sa personne du sommeil d'un demi-siècle. Les

circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses représailles sur

ceux qui avaient attaqué sa gloire littéraire; sa disparition de la

scène de son triomphe aussitôt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignât

attendre les lauriers qu'il avait mérités; son départ pour un voyage

lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la

durée et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jeté

un air aventureux sur le caractère du poète, et préparé les lecteurs à

venir au-devant des impressions de son génie. En faisant une

connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de

ce qu'ils avaient imaginé, ils découvrirent en lui de nouvelles

singularités, de nouveaux motifs d'intérêt bien supérieurs à tout ce

qu'ils avaient pu prévoir: tandis que la curiosité et la sympathie

excitées par ce qu'il avait laissé transpirer de son histoire étaient

encore enflammées davantage par le mystère qui environnait tout ce qu'il

lui restait encore à raconter. Les pertes récentes qu'il avait faites,

et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la réalité

aux idées que ses admirateurs s'étaient faites, et semblaient les

autoriser à imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du poète Young,

_qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au

public_, pourrait avec plus de force et de vérité s'appliquer aussi à

Lord Byron.

Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force

dans le cercle de société avec lequel il se trouva immédiatement en

contact, soutenus par d'autres qui eussent présenté assez d'attraction,

surtout aux femmes, quand bien même il n'aurait pas possédé tant de

grandes qualités. Sa jeunesse, la beauté noble et mâle de ses traits

empreints d'une mélancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses

manières avec les femmes; la fierté qu'il déployait dans l'occasion avec

les hommes; la singularité de tout ce que l'on rapportait de son genre

de vie, si propre à exciter et à nourrir la curiosité: toutes ces

petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent à répandre

promptement sa réputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien

d'autres sources plus pures d'intérêt, l'on ne doive compter les

allusions qu'il fait dans son poème à des _passions heureuses_;

allusions qui n'étaient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe

qui se laisse vaincre avec moins de résistance par ceux que recommandent

un plus grand nombre de succès antérieurs.

Il était convaincu, en partie peut-être par modestie que son rang était

entré pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. «J'en dois

une grande partie, disait-il à M. Dallas, à mon titre de lord.» On

serait d'abord disposé à croire qu'un charme de cette nature ne devrait

opérer que sur des hommes d'un rang inférieur; mais ces paroles mêmes

sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe où l'on sente et

apprécie aussi vivement l'avantage d'être noble que dans la classe de

ceux qui le sont. Il était naturel aussi que l'admiration de cette

société pour le nouveau poète fût augmentée par le sentiment qu'il était

sorti de son sein, et que leur ordre avait à la fin produit un homme de

génie qui paierait amplement les arrérages de leur contribution dûs

depuis si long-tems au trésor de la littérature anglaise.

Enfin, pour me résumer, si l'on considère tous les avantages que je

viens d'énumérer, on pourra voir que jamais il n'a existé, et que

probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un génie

aussi surprenant, aidé de tant de circonstances et de qualités qui

captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il

électrique; sa renommée ne passa pas par les gradations ordinaires, elle

s'éleva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans

les contes de fées. Ainsi qu'il le dit lui-même dans ses _Memoranda_:

«Je m'éveillai un matin et me trouvai un homme célèbre.» La première

édition de son ouvrage fut enlevée en un moment; et comme les échos de

sa renommée se multipliaient de tous côtés, les noms de _Childe-Harold_

et de _Lord Byron_ remplirent bientôt toutes les bouches. Les plus

grands personnages vinrent s'inscrire à sa porte; et, parmi ceux-ci,

plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraités dans sa satire: mais

ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'écouter qu'une

généreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa

table des lettres, témoignages flatteurs de son succès; depuis le grave

tribut des hommes d'état et des philosophes, jusqu'au billet romanesque

d'un _incognito_, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation

pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton à la société

_fashionable_. Londres, qui quelques semaines avant n'était pour lui

qu'un désert, lui ouvrit l'entrée de ses cercles les plus distingués; et

bientôt il se vit le personnage le plus recherché dans les assemblées

les plus illustres.

M. Murray avait donné 600 livres sterling de ce poème; mais Byron en

avait abandonné la propriété à M. Dallas[18], de la manière la plus

simple et la plus délicate, disant en même tems que _jamais il ne

consentirait à recevoir un sou pour ses écrits_, résolution dictée par

l'orgueil et la générosité réunies, dont il se départit sagement dans la

suite, quoiqu'elle eût été suivie jusqu'au bout avant lui par Swift[19]

et par Voltaire. Ce dernier abandonna à Prault et à d'autres libraires

le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en

reçut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron

avait eu d'abord l'intention de dédier son ouvrage à son jeune ami, M.

Harness; mais il y renonça en y réfléchissant plus mûrement. Après lui

avoir annoncé ce changement de résolution dans une lettre qui

malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne

pour raison que, plusieurs parties de son poème pouvant faire une

impression défavorable pour lui-même, il craignait qu'une partie de

l'odieux ne retombât jusque sur son ami, et ne lui portât préjudice dans

la carrière qu'il se disposait à embrasser.

[Note 18: Après lui avoir parlé de la vente et réglé tout pour la

seconde édition, je dis: «Comment puis-je penser à la rapidité de la

vente, aux profits qui en résulteront, sans songer...--À quoi?--Aux

sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais

qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne

recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages.»

(_Souvenirs_, par M. Dallas.)]

[Note 19: «Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre à Pulteney. (12

mai 1735), reçu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.»]

Peu de tems après la publication de _Childe-Harold_, le noble auteur

vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre

qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de

toutes les démarches que cette lettre pourrait nécessiter. Elle lui

avait été remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les

affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphées du

monde fashionable, le colonel Gréville. Son but était de demander de

Lord Byron, comme auteur des _Poètes anglais et les Journalistes

écossais_, une réparation convenable de l'injure que le colonel pensait

avoir reçue dans certains passages relatifs à sa conduite comme

directeur de l'_Argyle-Institution_, passages de nature, selon lui, à

blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des

expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'était pas disposé à

laisser passer, quoiqu'il convînt bien d'avoir eu les premiers torts:

«Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manière de

répondre à une pareille lettre.» Toutefois, il consentit à s'en remettre

entièrement à moi sur toute cette affaire; et bientôt après, j'eus une

entrevue avec le témoin du colonel Gréville. Je ne le connaissais

aucunement alors: il me reçut avec la plus grande politesse, et montra

toute la disposition possible de terminer à l'amiable l'affaire qui nous

réunissait. Comme je commençai par lui représenter que les termes dans

lesquels était exprimée la demande de son ami devaient être changés

auparavant, il consentit avec empressement à lever cet obstacle. À sa

prière, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans;

et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me

l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reçus de Lord Byron

les instructions suivantes:

«Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que

le jeu ait été déloyal, comme on peut le vérifier dans le livre, où il

est même expressément ajouté en note que _les directeurs ignoraient

complètement ce qui se passait_. Que l'on ait joué à _Argyle-Rooms_, on

ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des dés. Lord

Byron les a vus personnellement en usage. On présume que des billards et

des dés peuvent bien être appelés des jeux. Le mot admis, le président

de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir été désigné comme

l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifié son autorité?

»Lord Byron n'a point d'animosité contre le colonel Gréville. Il lui

semble qu'il a le droit de parler et d'écrire _publiquement_ d'une

institution publique, dont il était lui-même l'un des souscripteurs. Le

colonel Gréville était le directeur reconnu de cette institution... Il

serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon

ou de mauvais.

»Lord Byron doit laisser au témoin du colonel Gréville et au sien, M.

Moore, la discussion de la réparation de l'injure vraie ou supposée.

Tout en ayant le plus égard à ce que peut exiger l'honneur du colonel,

Lord Byron prie ces messieurs de ménager aussi le sien. Si l'affaire

peut se terminer à l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son

pouvoir pour amener un tel résultat, sinon il est disposé à faire raison

au colonel Gréville de la manière qu'il lui plaira de choisir.»

Je reçus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M.

Leckie.

MON CHER MONSIEUR,

«J'ai trouvé mon ami au lit, très-malade; je l'ai cependant déterminé à

copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-être

voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu'à midi. Si vous

préférez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout à vos

ordres.

»Votre très-affectionné, etc.»

G.T. LECKIE.

Avec des dispositions aussi favorables des deux côtés, il est

presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas à s'arranger de la

manière la plus satisfaisante.

Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion

pour extraire quelques détails piquans du compte rendu par Lord Byron de

certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait été, à

différentes époques, employé comme médiateur:

«J'ai été appelé au moins vingt fois, comme médiateur ou second, dans de

violentes querelles. J'ai toujours trouvé moyen d'arranger l'affaire

sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraîner à des

conséquences mortelles; et cela dans des circonstances fort délicates

quelquefois, et ayant à traiter avec des esprits emportés et irascibles,

des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des

cornettes de cavalerie et autres gens _ejusdem farinæ_. Tout cela, bien

entendu, dans ma jeunesse, quand je fréquentais des compagnies à tête

chaude. J'ai porté des défis de gentlemen à des lords, de capitaines à

des capitaines, d'hommes de loi à des conseillers, et une fois d'un

ecclésiastique à un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai

celui-ci peu disposé _à terminer cette sanglante querelle sans en venir

aux coups_. L'affaire était venue à propos d'une femme. Je n'ai jamais

vu femelle se conduire si mal que cette créature sans ame et sans coeur;

ce qui ne l'empêchait pas d'être fort belle. C'était une certaine

Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour

l'engager à dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort,

et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prêtre ou d'un

lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni

moi, ni N***, fils de sir E. N***, témoin de l'autre partie, ne pûmes

les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude

du commerce des femmes. Je parvins toutefois à arranger l'affaire sans

son talisman, et, je crois, à son grand déplaisir; c'était bien la plus

infernale prostituée que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre.

Quoique mon ecclésiastique fût sûr de perdre sa femme ou son bénéfice,

il était aussi belliqueux que l'évêque de Beauvais. Il ne voulait pas se

laisser apaiser; mais il était amoureux, et l'amour est une passion

martiale.»

Quelque désagréable qu'il fût pour lui de voir les conséquences de sa

satire entraîner des explications hostiles, il était incomparablement

plus embarrassé dans les cas où l'on y répondait par des témoignages

d'affection. Il se rencontrait journellement à cette époque avec les

personnes que sa plume avait offensées personnellement ou dans leurs

proches, et les politesses qu'il en recevait étaient, comme il le disait

souvent en se servant du langage si fort de l'Écriture, comme autant de

_charbons ardens accumulés sur sa tête_. Il était, en effet, on ne peut

plus sensible au plaisir ou au déplaisir de ceux avec lesquels il

vivait; et s'il avait passé sa vie sous l'influence immédiate de la

société, on peut douter qu'il se fût jamais abandonné à cette énergie

sans frein, dans laquelle il déploya ses talens, et dont il abusa

quelquefois. Quand il publia sa première satire, la société ne lui avait

pas encore imposé son joug salutaire, et au moment où il donna _Caïn_ et

_Don Juan_, il avait de nouveau brisé tous les liens qui l'y

attachaient. De là cet instinct de solitude et d'indépendance auquel il

a dû une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa

propre imagination, il pouvait défier le monde entier; dans la vie

réelle, on eût pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un

sourire. La facilité avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le

simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la

flexibilité de son caractère. Pour _Childe-Harold_, les opinions de MM.

Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que

non-seulement il renonça à sa première idée de s'identifier avec son

héros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites,

qu'ils avaient trouvée trop hétérodoxe. Peut-être même peut-on avancer

que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur

lui, il eût consenti à faire disparaître toute la partie sceptique de

son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son séjour

en Angleterre, il n'offrit rien de semblable à ses lecteurs, et que,

dans les belles créations de son génie, qui illustrèrent cette époque et

tinrent le public dans une admiration perpétuelle, la licence et

l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le

sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce

dont il était capable, une fois qu'il se serait débarrassé de ses

entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent été ses ouvrages

tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi

de tous liens, qu'il donna l'essor à son génie et s'éleva à cette

hauteur prodigieuse où il put enfin déployer toute sa force. Quoique

l'abus qu'il en fit soit déplorable, les excès mêmes de cette énergie

sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer en les

condamnant.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 3 / 26 段