Au lieu de ces strophes si touchantes à Inès dans le premier chant, où

se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mélancolie qui

soient jamais sortis de sa plume, il avait été assez peu difficile dans

son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante:

Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames

anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi,

l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas

bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes

Anglaises, etc., etc.

Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalités

mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que

la description d'un dimanche à Londres qui défigure encore ce poème.

Dans ce mélange du léger et du grave, il avait pour but d'imiter

l'Arioste. Mais il est bien plus aisé de s'élever avec grâce d'un style

généralement familier à quelques morceaux pathétiques et sublimes, que

d'interrompre un récit grave et solennel pour descendre au burlesque et

au bouffon[14].

[Note 14: Parmi les taches qu'on est obligé de reconnaître dans le

grand poème de Milton, on doit compter une brusque transition de ce

genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son _Paradis des Sots_.

(_Note de Moore_.)]

Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'émouvoir et

d'élever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours,

par la même raison peut-être qu'un trait pathétique et relevé au milieu

du style ordinaire de la comédie a un charme tout particulier, tandis

que l'introduction de scènes comiques dans la tragédie, quelque

sanctionnée qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et

l'autorité des exemples, ne saurait presque jamais manquer de déplaire.

Le noble poète, convaincu lui-même que cet essai ne lui avait pas

réussi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de

_Childe-Harold_.

Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le célèbre voyageur sir

John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irréprochable:

Vous qui désirez en savoir plus sur l'Espagne et les

Espagnols, les différens aspects du pays, les saints, les

antiquités, les arts, les anecdotes et les guerres,

allez-vous-en à Paternoster-Row, au quartier des libraires;

tout cela n'est-il pas écrit dans le livre de Carr, le

chevalier de la verte Erin, l'étoile errante de l'Europe?

Prêtez l'oreille à ses récits; écoutez ce qu'il a fait, ce

qu'il a pensé, ce qu'il a écrit dans les pays étrangers.

Tout cela est renfermé dans un léger in-4°; empruntez-le,

volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre

avis.

Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son

poème, comme des pièces d'une riche marqueterie, on remarque la belle

stance:

Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pensé, il y

a un pays des ames, au-delà de ce sombre rivage, etc., etc.

Quoique dans ces vers et dans ceux-ci:

Oui, je rêverai que nous devons nous retrouver un jour, etc.

on doive avouer qu'il règne un ton général de scepticisme, c'est un

scepticisme mélancolique qui excite plus de sympathie que de blâme; car,

au milieu de ses doutes mêmes, on découvre un fond de piété ardente

qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'étouffer. Pour me servir des propres

paroles du poète dans une note qu'il avait eu d'abord intention de

placer au bas de ces stances: _Qu'on veuille observer que c'est ici un

scepticisme de découragement et non de dérision_; distinction qu'il ne

faut jamais perdre de vue: car, quelque désespérée que soit la

conversion de l'infidèle qui se moque, celui à qui ses doutes sont

pénibles a encore au dedans de lui-même les semences de la foi.

En même tems que _Childe-Harold_, il avait trois autres ouvrages sous

presse: ses _Imitations d'Horace_, la _Malédiction de Minerve_, et la

cinquième édition des _Poètes anglais et les Journalistes écossais_. La

note de ce dernier poème, qui avait été la cause heureuse de notre

liaison, disparut et fut remplacée par quelques mots d'explication qu'il

eut la bonté de me soumettre auparavant.

Au mois de janvier, les deux chants du _Childe-Harold_ se trouvant

imprimés, quelques amis du poète, M. Rogers et moi entre autres, fûmes

favorisés de la lecture des épreuves. Lord Byron, parlant de cette

époque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais présages qui

précédèrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de

lettres de ses amis, auxquels il avait été montré, avaient exprimé des

doutes sur son succès; et que l'un d'eux avait même dit que c'était

_trop bon pour le siècle_. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avancé

cette opinion, et je soupçonne que je pourrais bien être le coupable, le

siècle, il faut l'avouer, a glorieusement réfuté cette calomnie sur la

justesse de son goût.

C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les épreuves, et

que je jetai un coup d'oeil rapide sur un petit nombre de stances qu'il

m'indiqua comme particulièrement remarquables. J'eus occasion d'écrire

le même jour à Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration

que cet avant-goût de son ouvrage avait excitée en moi; et voici la

réponse que j'en reçus, du moins quant à la partie littéraire.

LETTRE LXXXIII.

À M. MOORE.

29 janvier 1812.

MON CHER MOORE,

«J'aurais bien désiré vous voir: je suis dans un déluge de tribulations

ridicules..............................................................

.......................................................................

»Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais

_imprimé_ ni _exprimé_ d'aucune manière une telle opinion. Voulant

écrivailler moi-même, il fallait bien que je trouvasse quelque chose à

redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation

d'immoralité, faute de mieux, et aussi parce qu'étant moi-même un modèle

de pureté, il m'appartenait d'_enlever cette paille de l'oeil de mon

prochain_.

»Je vous suis obligé, très-obligé de votre approbation; mais, _en ce

moment_, des éloges, _même de votre part_, ne font aucune impression sur

moi. J'ai toujours été et suis encore dans l'intention de vous envoyer

un exemplaire dès que l'ouvrage paraîtra; pour l'instant, je ne puis

songer à rien autre chose qu'à cet être infernal, trompeur et charmant,

la femme, comme le dit M. Liston[15], dans le _Chevalier de Snowdon_.

»Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.»

[Note 15: Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il

doit à sa laideur une partie de son extrême popularité; et, comme MM.

Potier et Odey; il a le privilége de faire rire aux larmes, avant même

d'ouvrir la bouche.

(_N. du Tr._)]

Les passages omis ici offrent la narration _un peu trop amusante_ des

troubles qui venaient d'éclater à Newsteadt par suite de la mauvaise

conduite d'une des servantes de la maison, que l'on soupçonnait un peu

trop avant dans les bonnes grâces de son maître, et qui, par les airs de

supériorité qu'elle se donnait à l'égard de ses camarades, les avait

disposés à peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans

cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le

premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus

importans se présentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune

Rushton était obligé, d'après son ordre, de porter des lettres à l'autre

extrémité du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion à un

épisode de cette nature, si ce n'était à cause des deux lettres

suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravité et quel

sang-froid le jeune lord s'établit juge dans cette contestation; avec

quelle délicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a éprouvé

l'attachement et la fidélité, au lieu d'écouter la partialité qu'on

aurait pu lui soupçonner pour une servante qui ne paraissait pas alors

lui être absolument indifférente.

LETTRE LXXXIV.

À ROBERT RUSHTON.

21 janvier 1812.

«Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des

_lettres_ à Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient

portées en tems utile par _Spero_. Je dois aussi vous faire observer que

Suzanne doit être traitée civilement, que je ne veux point qu'elle soit

_insultée_ par personne de ma maison, et même par qui que ce soit tant

que j'aurai le pouvoir de la protéger. Je suis réellement désolé que

vous me donniez sujet de me plaindre de _vous_: j'ai trop bonne opinion

de votre caractère pour croire que vous fournissiez l'occasion de

nouveaux reproches, d'après le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes

intentions à votre égard. Si le sentiment général des convenances n'est

pas assez fort pour vous empêcher de vous conduire grossièrement avec

vos camarades, je puis du moins espérer que _votre propre intérêt_ et le

respect pour un maître qui n'a jamais été dur à votre égard, vous

paraîtront de quelque poids.

»Votre, etc.

BYRON.

»_P. S._ Je désire que vous vous appliquiez à votre arithmétique, que

vous vous occupiez à arpenter, à lever des plans, que vous vous rendiez

familier dans tout ce qui concerne _la terre_ de Newsteadt, enfin que

vous m'écriviez _une fois par semaine_, pour que je voie où vous en

êtes.»

LETTRE LXXXV.

À ROBERT RUSHTON.

25 janvier 1812.

«Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre,

cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire

cette fille, vous lui avez parlé d'une manière très-inconvenante.

»Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes à former:

exposez-les moi donc immédiatement; il ne serait ni juste, ni conforme à

mon usage de n'écouter que l'une des deux parties.

»S'il s'est passé quelque chose entre vous, _avant_ ou depuis mon

dernier séjour à Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sûr

que _vous_, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire

autant d'elle. Quoi qu'il soit arrivé, je vous le pardonnerai _à vous_.

Je ne suis pas sans avoir eu déjà quelques soupçons à cet égard, et je

suis certain qu'à votre âge ce n'est pas vous qui seriez à blâmer si la

chose était arrivée. Ne _consultez_ personne sur votre réponse, mais

écrivez immédiatement. Je serai d'autant plus disposé à vous écouter

favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu

prononcer un seul mot qui pût nuire à quelqu'un; je suis convaincu que

vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera

impunément le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il

convient. J'attends une réponse immédiate.

»Votre, etc.»

BYRON.

C'est à la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de

quelques légèretés dans la conduite de la fille en question, et qu'il la

renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, à

M. Hodgson, quelle profonde impression cette découverte avait faite sur

son esprit.

LETTRE LXXXVI.

À M. HODGSON.

16 février 1812.

Mon Cher Hodgson,

«Je vous envoie une épreuve. J'ai été très-malade la semaine dernière,

la pierre m'a forcé de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle fût dans mon

coeur, au lieu d'être dans mes reins. Les servantes sont parties dans

leurs familles, après plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'était

déjà que trop clair. N'importe, je suis guéri de cela aussi, je m'étonne

seulement de ma folie de vouloir excepter mes maîtresses de la

corruption générale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois

vaut mieux qu'une de dix années. J'ai une prière à vous faire: ne me

pariez jamais _femme_, dans aucune de vos lettres, ne faites pas même

allusion à l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif

du genre féminin; je ne veux que _propria quæ maribus_[16].

[Note 16: Premiers mots d'une des règles élémentaires de la

grammaire latine à l'usage du collége d'Éton. Cette grammaire expose les

règles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque

adoptée dans le même collége, et suivie dans tous ceux dont les élèves

sont destinés à l'université d'Oxford.

(_N. du Tr._)]

»Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes

affaires, mon goût et ma santé m'y portent également. Ni mes habitudes,

ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je

m'occuperai à devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans

l'une des plus belles îles, et je parcourrai de nouveau, de tems en

tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-là j'arrangerai mes

affaires; il me restera, quand tout sera réglé, de quoi vivre en

Angleterre, c'est-à-dire de quoi acheter une principauté en Turquie. Je

suis fort gêné dans ce moment: j'espère toutefois, en prenant des

mesures pénibles, mais nécessaires, me tirer tout-à-fait de cette fausse

position. Hobhouse est attendu journellement à Londres; nous serons

charmés de l'y voir; peut-être viendrez-vous aussi boire avec lui une

bonne bouteille avant son départ, sinon «_à la montagne Mahomet_.»

Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore

à moi-même. Je crois que le seul être humain qui m'ait jamais aimé

sincèrement et tout-à-fait, était de Cambridge, et, à mon âge, il ne

faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de

consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression

n'en peut être ni fondue ni brisée; elle est inviolable.

»Pour toujours, votre, etc.»

BYRON.

Parmi les lettres où se peignent l'obligeance et la bonté de son

naturel, lettres précieuses à ceux qui les ont reçues, et dignes de

l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il

recommande un jeune enfant qui allait entrer à l'école d'Éton, aux soins

d'un élève plus âgé.

LETTRE LXXXVII.

AU JEUNE JOHN COWELL.

12 février 1812.

MON CHER JOHN,

«Vous avez probablement oublié depuis long-tems celui qui vous écrit ces

lignes, et lui de son côté serait peut-être fort embarrassé de vous

reconnaître à cause des changemens que le tems doit naturellement avoir

apportés dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyagé

plusieurs années en Portugal, en Espagne, en Grèce, etc., etc., et j'ai

trouvé tant de changemens à mon retour, qu'il serait injuste de penser

que vous ne soyez pas changé aussi et à votre avantage. J'ai une faveur

à vous demander. Un petit garçon de onze ans, fils de M***, mon ami

intime, est au moment d'entrer à Éton, et je regarderais comme un

service à moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance à son

égard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque

soin, jusqu'à ce qu'il soit en état de se défendre et de faire ses

affaires lui-même.

»J'ai été charmé des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a

données, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute

votre famille se porte aussi bien que je le désire. Vous êtes

maintenant, je présume, dans l'école supérieure; en votre qualité

d'_Étonien_, vous aurez, j'en suis sûr, bien du mépris pour un élève de

Harrow; mais je n'ai jamais contesté votre supériorité, même quand

j'étais enfant. J'en ai eu une preuve irréfragable dans un défi à la

balle crossée, dans lequel j'eus l'honneur d'être l'un des onze élèves

de Harrow qui furent battus tout leur soûl par onze Étoniens, et cela au

premier jeu.

»Croyez-moi, bien sincèrement, etc., etc.»

* * * * *

Le 27 février, un jour ou deux avant la publication de _Childe-Harold_,

il fit le premier essai de son éloquence à la chambre des Lords; c'est

dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord

Holland, commerce non moins honorable qu'agréable à tous deux, en ce

qu'il exigeait les qualités les plus belles de l'humanité, d'un côté un

pardon entier des injures reçues, de l'autre la réparation la plus

complète et l'aveu le plus franc de ces mêmes injures. La loi en

délibération était un bill contre les briseurs de métiers, à Nottingham,

et Lord Byron avait témoigné à M. Rogers son intention de prendre parti

à la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland

qui, avec son obligeance ordinaire, déclara qu'il était prêt à donner

tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres

suivantes feront mieux connaître les commencemens de cette liaison.

LETTRE LXXXVIII.

À M. ROGERS.

4 février 1812.

MON CHER MONSIEUR,

«Avec mes remerciemens bien sincères, j'ai à offrir à lord Holland le

concours de mon opinion absolue quant à la question à poser d'abord aux

ministres. Si leur réponse est négative, je me propose, avec

l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comité soit

nommé pour prendre des informations à cet égard. Je m'empresserai de

profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la

bonté de me confier, pour m'éclairer sur l'exposé des faits qu'il pourra

être nécessaire de soumettre à la chambre.

»D'après tout ce que j'ai pu observer moi-même durant mon dernier voyage

à Newsteadt, à l'époque de Noël, je suis convaincu que, si l'on n'adopte

promptement des mesures _conciliatrices_, l'on doit s'attendre aux

conséquences les plus déplorables. Les outrages et les déprédations de

jour et de nuit sont arrivés à leur comble: ce ne sont plus seulement

les propriétaires des métiers qui y sont exposés à cause de leur

profession; des personnes qui ne sont nullement liées avec les mécontens

ou leurs oppresseurs ne sont plus à l'abri des insultes et du pillage.

»Je vous suis très-obligé de la peine que vous vous êtes donnée pour

moi, et vous prie de me croire toujours votre obligé et affectionné,

etc., etc.»

LETTRE LXXXIX.

À LORD HOLLAND.

25 février 1812.

MILORD,

«J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en

remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne

crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manière

d'envisager la chose diffère, jusqu'à un certain point, de celle de M.

Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill,

que parce qu'il craint, ainsi que ses confrères, de se voir accuser d'en

être le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des

manufactures comme un corps d'hommes opprimés, sacrifiés à la cupidité

de certains individus qui se sont enrichis par les mêmes moyens qui ont

privé les ouvriers au métier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par

l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en

voilà six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu

est de beaucoup inférieur en qualité, à peine présentable sur les

marchés d'Angleterre, et amoncelé bien vite pour l'exportation.

Sûrement, milord, quoique nous nous réjouissions de tous les

perfectionnemens dans les arts, qui peuvent être utiles au genre humain,

nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifié au

perfectionnement des mécaniques. La conservation et le bien-être de la

classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la

société que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de

prétendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant

d'ouvrage. J'ai vu l'état où sont réduits ces malheureux, c'est une

honte pour un pays civilisé. On peut condamner leurs excès, on ne

saurait s'en étonner. L'effet du bill proposé serait de les jeter dans

une rébellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront

l'expression de cette opinion fondée sur ce que j'ai vu moi-même sur les

lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enquête, je suis convaincu que l'on

rendrait de l'ouvrage à ces hommes, et de la tranquillité au pays. Il

n'est peut-être pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la

peine d'être essayée. On en viendra toujours assez tôt à l'emploi de la

force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est

point tout-à-fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de

grand coeur, et sans arrière-pensée, à son jugement supérieur et à son

expérience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer

le bill, ou même je me tairai tout-à-fait, si vous le jugez plus

convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces

malheureux, je crois à l'existence de leurs griefs, et les trouve plus

dignes de pitié que de châtimens. J'ai l'honneur d'être avec un profond

respect, Milord,

»De votre seigneurie,

»Le très-humble et très-obéissant serviteur.

BYRON.

»_P. S._ Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me

juge un peu trop partial envers ces hommes-là, et à demi _briseur de

mécaniques_, moi-même.»

C'eût été sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom à la

tribune comme dans le monde poétique; mais la nature semble ne pas

permettre au même homme d'acquérir plusieurs genres de gloire à la fois.

Il s'était préparé pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart

des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il

avait composé, mais il avait écrit d'avance la totalité de son discours.

Sa réception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de

son côté lui adressèrent de grands complimens de félicitation. Lui-même

fut on ne peut plus enchanté de son succès; on verra dans le récit

suivant, de M. Dallas, à quel innocent orgueil il se livra dans cette

occasion.

«Quand il quitta la grande chambre, j'allai à sa rencontre dans le

passage; il était rayonnant de joie, et paraissait fort agité. Ne

présumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la

droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne dès

qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. «Quoi! s'écria-t-il,

votre main gauche à un ami, dans une telle occasion!» Je lui montrai mon

parapluie pour excuse, et, le changeant aussitôt de main, je lui

présentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il était dans

l'enchantement, il me répéta plusieurs des complimens qu'on lui avait

faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient témoigné le désir de

faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son

discours: mon cher, voilà la meilleure préface que je puisse vous donner

pour _Childe-Harold_.»

Ce discours en lui-même, tel qu'il nous est donné par M. Dallas, d'après

le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et

cette même sorte d'intérêt que l'on éprouve à la lecture des vers de

Burke, on peut l'éprouver en lisant les essais peu nombreux de Byron

dans l'éloquence oratoire.

Je trouve, dans son _Memorandum_, les remarques suivantes relatives à

ses essais d'éloquence parlementaire, et surtout à son premier discours.

«Le goût de Shéridan pour moi, qu'il fût vrai ou simplement une

mystification, je le devais à mes _Poètes anglais et les Journalistes

écossais_. (Je dois croire cependant qu'il était sincère, car lady

Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assuré lui avoir entendu

exprimer la même opinion avant et après qu'il m'eût connu.) Il m'a dit

plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la poésie (de la mienne du

moins), qu'il n'aimait mes _Poètes anglais_ que parce qu'il y voyait

quelque chose qui annonçait que je deviendrais un grand orateur; si je

voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa

de me le répéter jusqu'à la fin; et je me rappelle que mon professeur

Drury avait de moi la même idée quand j'étais enfant, mais je ne m'en

suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parlé une fois ou deux,

comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entrée dans la vie

publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions

hautaines et réservées m'ont empêché de renouveler l'expérience. Une

autre raison, c'est le peu de tems que je suis resté en Angleterre

depuis ma majorité, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant

pas lieu d'être découragé, surtout à mon _premier_ discours (je n'ai

parlé que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours après parut

_Childe-Harold_, et personne ne songea plus à ma _prose_, pas même moi;

elle devint pour moi un objet secondaire et négligé; cependant,

quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais réussi.»

On peut voir, dans une lettre à M. Hodgson, quelles impressions avait

faites sur lui le succès de son premier discours.

LETTRE XC.

À M. HODGSON.

5 mars 1812.

MON CHER HODGSON,

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 2 / 26 段