se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mélancolie qui
soient jamais sortis de sa plume, il avait été assez peu difficile dans
son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante:
Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames
anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi,
l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas
bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes
Anglaises, etc., etc.
Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalités
mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que
la description d'un dimanche à Londres qui défigure encore ce poème.
Dans ce mélange du léger et du grave, il avait pour but d'imiter
l'Arioste. Mais il est bien plus aisé de s'élever avec grâce d'un style
généralement familier à quelques morceaux pathétiques et sublimes, que
d'interrompre un récit grave et solennel pour descendre au burlesque et
au bouffon[14].
[Note 14: Parmi les taches qu'on est obligé de reconnaître dans le
grand poème de Milton, on doit compter une brusque transition de ce
genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son _Paradis des Sots_.
(_Note de Moore_.)]
Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'émouvoir et
d'élever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours,
par la même raison peut-être qu'un trait pathétique et relevé au milieu
du style ordinaire de la comédie a un charme tout particulier, tandis
que l'introduction de scènes comiques dans la tragédie, quelque
sanctionnée qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et
l'autorité des exemples, ne saurait presque jamais manquer de déplaire.
Le noble poète, convaincu lui-même que cet essai ne lui avait pas
réussi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de
_Childe-Harold_.
Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le célèbre voyageur sir
John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irréprochable:
Vous qui désirez en savoir plus sur l'Espagne et les
Espagnols, les différens aspects du pays, les saints, les
antiquités, les arts, les anecdotes et les guerres,
allez-vous-en à Paternoster-Row, au quartier des libraires;
tout cela n'est-il pas écrit dans le livre de Carr, le
chevalier de la verte Erin, l'étoile errante de l'Europe?
Prêtez l'oreille à ses récits; écoutez ce qu'il a fait, ce
qu'il a pensé, ce qu'il a écrit dans les pays étrangers.
Tout cela est renfermé dans un léger in-4°; empruntez-le,
volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre
avis.
Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son
poème, comme des pièces d'une riche marqueterie, on remarque la belle
stance:
Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pensé, il y
a un pays des ames, au-delà de ce sombre rivage, etc., etc.
Quoique dans ces vers et dans ceux-ci:
Oui, je rêverai que nous devons nous retrouver un jour, etc.
on doive avouer qu'il règne un ton général de scepticisme, c'est un
scepticisme mélancolique qui excite plus de sympathie que de blâme; car,
au milieu de ses doutes mêmes, on découvre un fond de piété ardente
qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'étouffer. Pour me servir des propres
paroles du poète dans une note qu'il avait eu d'abord intention de
placer au bas de ces stances: _Qu'on veuille observer que c'est ici un
scepticisme de découragement et non de dérision_; distinction qu'il ne
faut jamais perdre de vue: car, quelque désespérée que soit la
conversion de l'infidèle qui se moque, celui à qui ses doutes sont
pénibles a encore au dedans de lui-même les semences de la foi.
En même tems que _Childe-Harold_, il avait trois autres ouvrages sous
presse: ses _Imitations d'Horace_, la _Malédiction de Minerve_, et la
cinquième édition des _Poètes anglais et les Journalistes écossais_. La
note de ce dernier poème, qui avait été la cause heureuse de notre
liaison, disparut et fut remplacée par quelques mots d'explication qu'il
eut la bonté de me soumettre auparavant.
Au mois de janvier, les deux chants du _Childe-Harold_ se trouvant
imprimés, quelques amis du poète, M. Rogers et moi entre autres, fûmes
favorisés de la lecture des épreuves. Lord Byron, parlant de cette
époque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais présages qui
précédèrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de
lettres de ses amis, auxquels il avait été montré, avaient exprimé des
doutes sur son succès; et que l'un d'eux avait même dit que c'était
_trop bon pour le siècle_. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avancé
cette opinion, et je soupçonne que je pourrais bien être le coupable, le
siècle, il faut l'avouer, a glorieusement réfuté cette calomnie sur la
justesse de son goût.
C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les épreuves, et
que je jetai un coup d'oeil rapide sur un petit nombre de stances qu'il
m'indiqua comme particulièrement remarquables. J'eus occasion d'écrire
le même jour à Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration
que cet avant-goût de son ouvrage avait excitée en moi; et voici la
réponse que j'en reçus, du moins quant à la partie littéraire.
LETTRE LXXXIII.
À M. MOORE.
29 janvier 1812.
MON CHER MOORE,
«J'aurais bien désiré vous voir: je suis dans un déluge de tribulations
ridicules..............................................................
.......................................................................
»Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais
_imprimé_ ni _exprimé_ d'aucune manière une telle opinion. Voulant
écrivailler moi-même, il fallait bien que je trouvasse quelque chose à
redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation
d'immoralité, faute de mieux, et aussi parce qu'étant moi-même un modèle
de pureté, il m'appartenait d'_enlever cette paille de l'oeil de mon
prochain_.
»Je vous suis obligé, très-obligé de votre approbation; mais, _en ce
moment_, des éloges, _même de votre part_, ne font aucune impression sur
moi. J'ai toujours été et suis encore dans l'intention de vous envoyer
un exemplaire dès que l'ouvrage paraîtra; pour l'instant, je ne puis
songer à rien autre chose qu'à cet être infernal, trompeur et charmant,
la femme, comme le dit M. Liston[15], dans le _Chevalier de Snowdon_.
»Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.»
[Note 15: Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il
doit à sa laideur une partie de son extrême popularité; et, comme MM.
Potier et Odey; il a le privilége de faire rire aux larmes, avant même
d'ouvrir la bouche.
(_N. du Tr._)]
Les passages omis ici offrent la narration _un peu trop amusante_ des
troubles qui venaient d'éclater à Newsteadt par suite de la mauvaise
conduite d'une des servantes de la maison, que l'on soupçonnait un peu
trop avant dans les bonnes grâces de son maître, et qui, par les airs de
supériorité qu'elle se donnait à l'égard de ses camarades, les avait
disposés à peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans
cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le
premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus
importans se présentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune
Rushton était obligé, d'après son ordre, de porter des lettres à l'autre
extrémité du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion à un
épisode de cette nature, si ce n'était à cause des deux lettres
suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravité et quel
sang-froid le jeune lord s'établit juge dans cette contestation; avec
quelle délicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a éprouvé
l'attachement et la fidélité, au lieu d'écouter la partialité qu'on
aurait pu lui soupçonner pour une servante qui ne paraissait pas alors
lui être absolument indifférente.
LETTRE LXXXIV.
À ROBERT RUSHTON.
21 janvier 1812.
«Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des
_lettres_ à Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient
portées en tems utile par _Spero_. Je dois aussi vous faire observer que
Suzanne doit être traitée civilement, que je ne veux point qu'elle soit
_insultée_ par personne de ma maison, et même par qui que ce soit tant
que j'aurai le pouvoir de la protéger. Je suis réellement désolé que
vous me donniez sujet de me plaindre de _vous_: j'ai trop bonne opinion
de votre caractère pour croire que vous fournissiez l'occasion de
nouveaux reproches, d'après le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes
intentions à votre égard. Si le sentiment général des convenances n'est
pas assez fort pour vous empêcher de vous conduire grossièrement avec
vos camarades, je puis du moins espérer que _votre propre intérêt_ et le
respect pour un maître qui n'a jamais été dur à votre égard, vous
paraîtront de quelque poids.
»Votre, etc.
BYRON.
»_P. S._ Je désire que vous vous appliquiez à votre arithmétique, que
vous vous occupiez à arpenter, à lever des plans, que vous vous rendiez
familier dans tout ce qui concerne _la terre_ de Newsteadt, enfin que
vous m'écriviez _une fois par semaine_, pour que je voie où vous en
êtes.»
LETTRE LXXXV.
À ROBERT RUSHTON.
25 janvier 1812.
«Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre,
cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire
cette fille, vous lui avez parlé d'une manière très-inconvenante.
»Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes à former:
exposez-les moi donc immédiatement; il ne serait ni juste, ni conforme à
mon usage de n'écouter que l'une des deux parties.
»S'il s'est passé quelque chose entre vous, _avant_ ou depuis mon
dernier séjour à Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sûr
que _vous_, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire
autant d'elle. Quoi qu'il soit arrivé, je vous le pardonnerai _à vous_.
Je ne suis pas sans avoir eu déjà quelques soupçons à cet égard, et je
suis certain qu'à votre âge ce n'est pas vous qui seriez à blâmer si la
chose était arrivée. Ne _consultez_ personne sur votre réponse, mais
écrivez immédiatement. Je serai d'autant plus disposé à vous écouter
favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu
prononcer un seul mot qui pût nuire à quelqu'un; je suis convaincu que
vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera
impunément le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il
convient. J'attends une réponse immédiate.
»Votre, etc.»
BYRON.
C'est à la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de
quelques légèretés dans la conduite de la fille en question, et qu'il la
renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, à
M. Hodgson, quelle profonde impression cette découverte avait faite sur
son esprit.
LETTRE LXXXVI.
À M. HODGSON.
16 février 1812.
Mon Cher Hodgson,
«Je vous envoie une épreuve. J'ai été très-malade la semaine dernière,
la pierre m'a forcé de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle fût dans mon
coeur, au lieu d'être dans mes reins. Les servantes sont parties dans
leurs familles, après plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'était
déjà que trop clair. N'importe, je suis guéri de cela aussi, je m'étonne
seulement de ma folie de vouloir excepter mes maîtresses de la
corruption générale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois
vaut mieux qu'une de dix années. J'ai une prière à vous faire: ne me
pariez jamais _femme_, dans aucune de vos lettres, ne faites pas même
allusion à l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif
du genre féminin; je ne veux que _propria quæ maribus_[16].
[Note 16: Premiers mots d'une des règles élémentaires de la
grammaire latine à l'usage du collége d'Éton. Cette grammaire expose les
règles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque
adoptée dans le même collége, et suivie dans tous ceux dont les élèves
sont destinés à l'université d'Oxford.
(_N. du Tr._)]
»Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes
affaires, mon goût et ma santé m'y portent également. Ni mes habitudes,
ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je
m'occuperai à devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans
l'une des plus belles îles, et je parcourrai de nouveau, de tems en
tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-là j'arrangerai mes
affaires; il me restera, quand tout sera réglé, de quoi vivre en
Angleterre, c'est-à-dire de quoi acheter une principauté en Turquie. Je
suis fort gêné dans ce moment: j'espère toutefois, en prenant des
mesures pénibles, mais nécessaires, me tirer tout-à-fait de cette fausse
position. Hobhouse est attendu journellement à Londres; nous serons
charmés de l'y voir; peut-être viendrez-vous aussi boire avec lui une
bonne bouteille avant son départ, sinon «_à la montagne Mahomet_.»
Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore
à moi-même. Je crois que le seul être humain qui m'ait jamais aimé
sincèrement et tout-à-fait, était de Cambridge, et, à mon âge, il ne
faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de
consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression
n'en peut être ni fondue ni brisée; elle est inviolable.
»Pour toujours, votre, etc.»
BYRON.
Parmi les lettres où se peignent l'obligeance et la bonté de son
naturel, lettres précieuses à ceux qui les ont reçues, et dignes de
l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il
recommande un jeune enfant qui allait entrer à l'école d'Éton, aux soins
d'un élève plus âgé.
LETTRE LXXXVII.
AU JEUNE JOHN COWELL.
12 février 1812.
MON CHER JOHN,
«Vous avez probablement oublié depuis long-tems celui qui vous écrit ces
lignes, et lui de son côté serait peut-être fort embarrassé de vous
reconnaître à cause des changemens que le tems doit naturellement avoir
apportés dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyagé
plusieurs années en Portugal, en Espagne, en Grèce, etc., etc., et j'ai
trouvé tant de changemens à mon retour, qu'il serait injuste de penser
que vous ne soyez pas changé aussi et à votre avantage. J'ai une faveur
à vous demander. Un petit garçon de onze ans, fils de M***, mon ami
intime, est au moment d'entrer à Éton, et je regarderais comme un
service à moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance à son
égard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque
soin, jusqu'à ce qu'il soit en état de se défendre et de faire ses
affaires lui-même.
»J'ai été charmé des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a
données, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute
votre famille se porte aussi bien que je le désire. Vous êtes
maintenant, je présume, dans l'école supérieure; en votre qualité
d'_Étonien_, vous aurez, j'en suis sûr, bien du mépris pour un élève de
Harrow; mais je n'ai jamais contesté votre supériorité, même quand
j'étais enfant. J'en ai eu une preuve irréfragable dans un défi à la
balle crossée, dans lequel j'eus l'honneur d'être l'un des onze élèves
de Harrow qui furent battus tout leur soûl par onze Étoniens, et cela au
premier jeu.
»Croyez-moi, bien sincèrement, etc., etc.»
* * * * *
Le 27 février, un jour ou deux avant la publication de _Childe-Harold_,
il fit le premier essai de son éloquence à la chambre des Lords; c'est
dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord
Holland, commerce non moins honorable qu'agréable à tous deux, en ce
qu'il exigeait les qualités les plus belles de l'humanité, d'un côté un
pardon entier des injures reçues, de l'autre la réparation la plus
complète et l'aveu le plus franc de ces mêmes injures. La loi en
délibération était un bill contre les briseurs de métiers, à Nottingham,
et Lord Byron avait témoigné à M. Rogers son intention de prendre parti
à la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland
qui, avec son obligeance ordinaire, déclara qu'il était prêt à donner
tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres
suivantes feront mieux connaître les commencemens de cette liaison.
LETTRE LXXXVIII.
À M. ROGERS.
4 février 1812.
MON CHER MONSIEUR,
«Avec mes remerciemens bien sincères, j'ai à offrir à lord Holland le
concours de mon opinion absolue quant à la question à poser d'abord aux
ministres. Si leur réponse est négative, je me propose, avec
l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comité soit
nommé pour prendre des informations à cet égard. Je m'empresserai de
profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la
bonté de me confier, pour m'éclairer sur l'exposé des faits qu'il pourra
être nécessaire de soumettre à la chambre.
»D'après tout ce que j'ai pu observer moi-même durant mon dernier voyage
à Newsteadt, à l'époque de Noël, je suis convaincu que, si l'on n'adopte
promptement des mesures _conciliatrices_, l'on doit s'attendre aux
conséquences les plus déplorables. Les outrages et les déprédations de
jour et de nuit sont arrivés à leur comble: ce ne sont plus seulement
les propriétaires des métiers qui y sont exposés à cause de leur
profession; des personnes qui ne sont nullement liées avec les mécontens
ou leurs oppresseurs ne sont plus à l'abri des insultes et du pillage.
»Je vous suis très-obligé de la peine que vous vous êtes donnée pour
moi, et vous prie de me croire toujours votre obligé et affectionné,
etc., etc.»
LETTRE LXXXIX.
À LORD HOLLAND.
25 février 1812.
MILORD,
«J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en
remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne
crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manière
d'envisager la chose diffère, jusqu'à un certain point, de celle de M.
Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill,
que parce qu'il craint, ainsi que ses confrères, de se voir accuser d'en
être le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des
manufactures comme un corps d'hommes opprimés, sacrifiés à la cupidité
de certains individus qui se sont enrichis par les mêmes moyens qui ont
privé les ouvriers au métier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par
l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en
voilà six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu
est de beaucoup inférieur en qualité, à peine présentable sur les
marchés d'Angleterre, et amoncelé bien vite pour l'exportation.
Sûrement, milord, quoique nous nous réjouissions de tous les
perfectionnemens dans les arts, qui peuvent être utiles au genre humain,
nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifié au
perfectionnement des mécaniques. La conservation et le bien-être de la
classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la
société que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de
prétendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant
d'ouvrage. J'ai vu l'état où sont réduits ces malheureux, c'est une
honte pour un pays civilisé. On peut condamner leurs excès, on ne
saurait s'en étonner. L'effet du bill proposé serait de les jeter dans
une rébellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront
l'expression de cette opinion fondée sur ce que j'ai vu moi-même sur les
lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enquête, je suis convaincu que l'on
rendrait de l'ouvrage à ces hommes, et de la tranquillité au pays. Il
n'est peut-être pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la
peine d'être essayée. On en viendra toujours assez tôt à l'emploi de la
force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est
point tout-à-fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de
grand coeur, et sans arrière-pensée, à son jugement supérieur et à son
expérience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer
le bill, ou même je me tairai tout-à-fait, si vous le jugez plus
convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces
malheureux, je crois à l'existence de leurs griefs, et les trouve plus
dignes de pitié que de châtimens. J'ai l'honneur d'être avec un profond
respect, Milord,
»De votre seigneurie,
»Le très-humble et très-obéissant serviteur.
BYRON.
»_P. S._ Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me
juge un peu trop partial envers ces hommes-là, et à demi _briseur de
mécaniques_, moi-même.»
C'eût été sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom à la
tribune comme dans le monde poétique; mais la nature semble ne pas
permettre au même homme d'acquérir plusieurs genres de gloire à la fois.
Il s'était préparé pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart
des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il
avait composé, mais il avait écrit d'avance la totalité de son discours.
Sa réception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de
son côté lui adressèrent de grands complimens de félicitation. Lui-même
fut on ne peut plus enchanté de son succès; on verra dans le récit
suivant, de M. Dallas, à quel innocent orgueil il se livra dans cette
occasion.
«Quand il quitta la grande chambre, j'allai à sa rencontre dans le
passage; il était rayonnant de joie, et paraissait fort agité. Ne
présumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la
droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne dès
qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. «Quoi! s'écria-t-il,
votre main gauche à un ami, dans une telle occasion!» Je lui montrai mon
parapluie pour excuse, et, le changeant aussitôt de main, je lui
présentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il était dans
l'enchantement, il me répéta plusieurs des complimens qu'on lui avait
faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient témoigné le désir de
faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son
discours: mon cher, voilà la meilleure préface que je puisse vous donner
pour _Childe-Harold_.»
Ce discours en lui-même, tel qu'il nous est donné par M. Dallas, d'après
le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et
cette même sorte d'intérêt que l'on éprouve à la lecture des vers de
Burke, on peut l'éprouver en lisant les essais peu nombreux de Byron
dans l'éloquence oratoire.
Je trouve, dans son _Memorandum_, les remarques suivantes relatives à
ses essais d'éloquence parlementaire, et surtout à son premier discours.
«Le goût de Shéridan pour moi, qu'il fût vrai ou simplement une
mystification, je le devais à mes _Poètes anglais et les Journalistes
écossais_. (Je dois croire cependant qu'il était sincère, car lady
Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assuré lui avoir entendu
exprimer la même opinion avant et après qu'il m'eût connu.) Il m'a dit
plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la poésie (de la mienne du
moins), qu'il n'aimait mes _Poètes anglais_ que parce qu'il y voyait
quelque chose qui annonçait que je deviendrais un grand orateur; si je
voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa
de me le répéter jusqu'à la fin; et je me rappelle que mon professeur
Drury avait de moi la même idée quand j'étais enfant, mais je ne m'en
suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parlé une fois ou deux,
comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entrée dans la vie
publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions
hautaines et réservées m'ont empêché de renouveler l'expérience. Une
autre raison, c'est le peu de tems que je suis resté en Angleterre
depuis ma majorité, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant
pas lieu d'être découragé, surtout à mon _premier_ discours (je n'ai
parlé que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours après parut
_Childe-Harold_, et personne ne songea plus à ma _prose_, pas même moi;
elle devint pour moi un objet secondaire et négligé; cependant,
quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais réussi.»
On peut voir, dans une lettre à M. Hodgson, quelles impressions avait
faites sur lui le succès de son premier discours.
LETTRE XC.
À M. HODGSON.
5 mars 1812.
MON CHER HODGSON,