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de France (BnF/Gallica)
OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON.
IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ
Rue St-Louis, n° 46, au Marais.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
_Traduction Nouvelle_
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI
TOME DIXIÈME.
_Paris_.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N°47 _bis_.
1830
LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE
PAR THOMAS MOORE.
MÉMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.
C'est à peu près à cette époque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de
voir Lord Byron pour la première fois et de me lier avec lui. La
correspondance qui fut la source de notre amitié est on ne peut plus
propre à faire connaître la mâle franchise de son caractère. Comme c'est
moi qui la commençai, on me pardonnera un peu d'égoïsme dans le détail
des circonstances qui y donnèrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles
publiques parlèrent avec beaucoup de raillerie et tournèrent en ridicule
une affaire qui s'était passée entre M. Jeffrey et moi à Chalk-Farm, se
fondant sur un faux rapport de ce qui nous était arrivé, à
Bow-Street[1], devant les magistrats. J'adressai en conséquence une
lettre à l'éditeur de l'un de ces journaux, dans laquelle je
contredisais les faussetés qu'ils avaient avancées, et rétablissais les
faits dans toute leur vérité. Pendant quelque tems, ma lettre parut
produire l'effet que je m'en étais promis, mais malheureusement, la
première version prêtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour
céder facilement à la vérité de la seconde. Aussi, toutes les fois que
l'on faisait allusion à cette affaire dans le public, l'on ne manquait
pas de rappeler uniquement le premier écrit, parce qu'on le trouvait
plus piquant.
[Note 1: Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de
Londres, où l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des
duels, que la loi anglaise ne tolère pas, mais regarde, suivant les
circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prémédité.
(_N. du Tr._)]
Lorsqu'en 1809 parut, pour la première fois, la satire intitulée _Les
Poètes anglais et les Journalistes écossais_, je vis que l'auteur, et
l'on s'accordait à attribuer l'ouvrage à Lord Byron, non-seulement
s'égayait dans ses vers avec autant de malignité que de talent sur ce
sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait
un aperçu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord présentée, et par
conséquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais
publié. Toutefois, comme cette satire était anonyme, et que sa
seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement obligé
d'y faire attention, et j'oubliai entièrement cet incident. Pendant
l'été de cette même année, parut la seconde édition de l'ouvrage,
portant cette fois le nom de Lord Byron. J'étais alors en Irlande,
entretenant peu de relations avec le monde littéraire, et plusieurs mois
se passèrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle édition.
Dès que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractère de
gravité, j'adressai à Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai à
l'un de mes amis à Londres, avec prière de la remettre lui-même entre
les mains de sa seigneurie[2].
[Note 2: Voilà la seule de mes lettres que je prendrai la liberté
d'offrir entière au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est
courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai
cru que l'on me permettrait de m'écarter pour cette fois de la règle que
je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me
paraîtront nécessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble
correspondant.
(_Note de Moore_.)]
Dublin, Ier janvier 1807.
MILORD,
«Je viens de voir le nom de _Lord Byron_ en tête d'un ouvrage intitulé
_Les Poètes anglais et les Journalistes écossais_, dans lequel on semble
donner _un démenti_ au compte que j'ai publié, de ce qui s'est passé
entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques années. Je vous prie d'avoir la
bonté de me faire savoir si je dois considérer votre seigneurie comme
l'auteur de cette publication.
«Je n'espère pas pouvoir revenir à Londres avant une semaine ou deux: je
compte toutefois que, d'ici là, votre seigneurie voudra bien me faire
connaître si elle avoue l'insulte renfermée dans les passages auxquels
je fais allusion.
«Il est inutile de recommander à votre seigneurie
de tenir secrète notre correspondance à ce sujet.
«J'ai l'honneur d'être, de votre seigneurie,
«Le très-humble serviteur,»
THOMAS MOORE.
Molesworth-street, Nº 22.
Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adressé ma lettre m'écrivit
qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait
quitté l'Angleterre immédiatement après la publication de la seconde
édition. Il ajoutait que ma lettre avait été remise à un ami de Lord
Byron, un M. Hodgson qui s'était chargé de la lui faire parvenir par une
voie sûre. Quoique ce dernier arrangement ne fût pas absolument ce que
j'aurais pu désirer, je pensai qu'après tout il fallait laisser ma
lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de
songer à cette affaire.
Pendant les dix-huit mois qui s'écoulèrent avant le retour de Lord
Byron, j'avais contracté comme époux et comme père, des obligations qui
rendent les hommes peu jaloux de s'exposer à des dangers sans nécessité,
surtout ceux qui n'ont rien à léguer aux objets de leur tendresse. Lors
donc que j'appris que le noble voyageur était revenu de Grèce, bien que
je crusse me devoir à moi-même de persister dans mon projet de demander
une explication, je résolus de prendre un ton de conciliation propre
non-seulement à montrer le désir d'un résultat pacifique, mais encore à
faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun désir de
vengeance. La mort de Mrs. Byron me força à différer quelque tems mon
projet; mais, aussitôt que les convenances le permirent, j'adressai une
seconde lettre à Lord Byron, dans laquelle me référant à la première, et
après avoir exprimé le doute qu'elle lui fût jamais parvenue,
j'établissais de nouveau, et à peu près dans les mêmes termes, la nature
de l'insulte que je croyais avoir reçue dans la note en question. «Il
est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon
intention, devait être la conséquence de cette première lettre. Le tems
qui s'est écoulé depuis, quoiqu'il n'ait rien changé à la nature de
l'injure ni à la manière dont je la ressentis, a matériellement altéré
ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre
n'est-il que de me montrer conséquent avec ma première, et de vous
prouver que je suis toujours sensible à l'injure que j'ai reçue, quoique
les circonstances me forcent à n'y pas donner suite à présent. Quand je
dis que je suis sensible à cette injure, que votre seigneurie n'aille
pas s'imaginer que je nourrisse dans mon coeur la moindre idée de
vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise où se
trouve l'homme accusé de mensonge, malaise qui doit le poursuivre
jusqu'au tombeau à moins que l'insulte ne soit rétractée ou expiée. Si
j'étais insensible à cette fausse position, je mériterais plus que le
fouet de votre satire.» Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir
des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un
grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permît de rechercher,
dès ce moment, l'honneur d'être compté au nombre de ses amis.
Lord Byron me fit la réponse suivante.
LETTRE LXXIII.
À M. MOORE.
Cambridge, 27 octobre 1811.
MONSIEUR,
«Votre lettre m'a été envoyée de Nollingham ici, ce qui excuse le retard
qu'a éprouvé la réponse. Quant à votre première lettre, je n'ai jamais
eu l'honneur de la recevoir; soyez sûr que, dans quelque partie du monde
que je me fusse trouvé, j'aurais regardé comme un devoir de revenir et
d'y répondre en personne.
«Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir
inséré dans les journaux. À l'époque de votre affaire avec M. Jeffrey,
je venais d'entrer à l'université. J'ai lu et entendu à cette occasion
un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait était
tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes
idées de _démentir_ un récit qui n'était jamais tombé sous mes yeux. En
mettant mon nom à cette production, je m'en suis rendu responsable
envers tous les intéressés, j'ai contracté l'obligation d'expliquer tout
ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les
conséquences des étourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne
me laisse pas le choix, c'est à ceux qui sont injuriés ou irrités de
chercher la réparation qui leur convient.
»Quant au passage en question, _vous n'étiez pas_ certainement la
personne pour laquelle j'éprouvais des sentimens hostiles. Toutes mes
pensées, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais
en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littéraire, et je ne
pouvais prévoir que son antagoniste fût près de devenir son champion.
Vous ne spécifiez pas ce que vous désiriez que je fisse; je ne puis ni
rétracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avancé, ni
offrir des excuses à ce sujet.
»Je serai, au commencement de la semaine, à Saint-James's-Street, n° 8.
Je n'ai vu ni la lettre ni la personne à laquelle vous aviez communiqué
vos intentions.
»Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne déléguée par vous, me
trouvera toujours disposé à adopter toute espèce de proposition
conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre
moyen échouait, à vous donner les satisfactions que vous croirez
nécessaires.
»J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant
serviteur,»
BYRON.
Dans ma réplique à cette lettre, je commençais par dire qu'elle était,
après tout, aussi satisfaisante que je pouvais le désirer. Elle
contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte
_diplomatie_ des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu
mon _compte rendu_, auquel je supposais qu'il avait donné volontairement
le démenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de
mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage
n'avait pas été dirigé contre moi personnellement. J'ajoutais que
c'était là toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que
naturellement je m'en tenais satisfait.
J'entrais ensuite dans quelques détails sur la manière dont je lui avais
envoyé ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne
pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'était servie
en parlant de la perte de cette première missive, m'avaient beaucoup
affligé.
Je terminais ainsi ma réplique: «Votre seigneurie ne montrant aucun
désir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne
m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de
cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un
milieu entre des hostilités ouvertes ou une amitié décidée. Mais comme
les pas que nous pourrions faire vers cette dernière alternative,
dépendent entièrement de vous maintenant, il ne me reste qu'à répéter
que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur
d'être, etc., etc.»
Le lendemain, je reçus de Lord Byron une seconde lettre.
LETTRE LXXIV.
À M. MOORE.
Saint-James's-street, N°8, 29 octobre 1811.
MONSIEUR,
«Peu de tems après mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson,
m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un événement malheureux
arrivé dans ma famille me forçant à quitter Londres précipitamment,
cette lettre qui, très-probablement doit être la vôtre, est demeurée non
ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons
reconnaître votre écriture, elle sera ouverte en votre présence, pour la
satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville
actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer.
»Quant à la dernière partie de vos deux lettres, je ne sais comment y
répondre, jusqu'à ce que le point principal ait été discuté entre nous.
Devais-je m'attendre à l'amitié d'une personne qui se croyait accusée
par moi de fausseté? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas
pu être mal interprétées, non par la personne à laquelle elles étaient
adressées, mais par d'autres? Dans le cas où je me trouvais, une
pareille démarche était impraticable. Si vous, qui vous croyez
l'offensé, êtes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser
ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre à mon tour. Ma
situation, comme je l'ai déjà dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais
été fier de notre connaissance, si elle avait autrement commencé; mais
c'est à vous de voir jusqu'où elle peut aller sous des _auspices_ si peu
favorables.
«J'ai l'honneur d'être, etc.»
Un peu piqué, je l'avoue, de la manière dont avaient été accueillies mes
ouvertures intempestives pour établir entre nous un commerce amical, je
me hâtai de clore notre correspondance par un petit billet où je disais
que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise
en m'écartant du point immédiat de notre discussion, il ne me restait
qu'à ajouter que si, dans ma dernière lettre, j'avais correctement
établi l'explication qu'elle m'avait donnée, je déclarais m'en
contenter; et que, dès ce moment, toute correspondance pouvait cesser à
jamais entre nous.
Ce billet me valut aussitôt, de la part de Lord Byron, la réponse
suivante, où se montrent si bien la franchise et la bonté de son
naturel.
LETTRE LXXV.
À M. MOORE.
30 octobre 1811.
MONSIEUR,
«Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur
un sujet si peu agréable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et
pour vous aussi, je pense, que la lettre laissée chez M. Hodgson, en
supposant qu'elle soit la vôtre, vous pût être renvoyée encore toute
entière, surtout puisque vous me dites _que les expressions dont je me
suis servi en parlant de la perte de cette première missive, vous ont
beaucoup affligé_.
»Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore
très-flatté de cette partie de votre correspondance, où vous me faites
entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis
pas allé d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais
peut-être dû, la situation dans laquelle je me trouvais doit être mon
excuse. Aujourd'hui, vous vous déclarez satisfait des explications que
je vous ai données; nous n'avons donc plus rien de fâcheux à démêler
ensemble. Si vous conservez la même bonne volonté de m'accorder
l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous
voir au lieu et au moment qu'il vous plaira désigner; et j'ose espérer
que vous n'attribuerez à aucun motif honteux la prière que je vous en
fais à mon tour.
»J'ai l'honneur d'être, etc.»
Au reçu de cette lettre, je me hâtai d'aller trouver mon ami, M. Rogers,
qui était alors en visite chez lord Holland; et, pour la première fois,
je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'étais engagé. Avec
son empressement ordinaire à obliger, il proposa que l'entrevue avec
Lord Byron eût lieu à sa table, et me chargea de le prier de vouloir
bien lui-même choisir un jour à cet effet.
La lettre suivante est celle qu'il répondit à mon billet.
LETTRE LXXVI.
À M. MOORE.
1er novembre 1811.
MONSIEUR,
«Je serais désespéré de troubler les engagemens que vous pouvez avoir
pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange
également vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre
invitation. Je ne puis être que très-flatté de l'estime que M. Rogers
veut bien me témoigner; et quoique je ne la mérite pas, je manquerais à
moi-même, si je n'étais fier des éloges d'un tel homme. Si l'entrevue
projetée entre vous, votre ami et moi, me conduisait à former une
liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet
de notre correspondance comme l'un des plus heureux événemens de ma vie.
«J'ai l'honneur d'être sincèrement votre très-humble serviteur,»
BYRON.
Il n'est pas nécessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce
qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres
de Lord Byron. Mêlant, avec une facilité vraiment irlandaise, la guerre
et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis
dans une position où, ne connaissant pas le caractère de celui qui lui
écrivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond
d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques
embûches. De là, cette judicieuse réserve avec laquelle il s'abstint de
répondre aux offres d'amitié que je lui faisais, avant de savoir si son
correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il
lui convenait de donner. Du moment que ses doutes, à cet égard, furent
levés, il déploya toute la franchise de son naturel, et la facilité avec
laquelle, sans plus songer à aucune forme d'étiquette, il se déclara
prêt à me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait
de choisir, prouve qu'il était aussi confiant et aussi empressé après
cette explication, qu'il s'était montré judicieusement réservé et même
pointilleux auparavant.
Ce caractère franc et mâle que Byron déploya dans mes premiers rapports
avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu'à la fin.
L'intention de M. Rogers avait d'abord été de n'avoir à dîner que Lord
Byron et moi; mais M. Thomas Campbell étant venu faire visite le matin à
notre hôte, fut invité à nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta.
Une telle réunion ne pouvait manquer d'être intéressante pour nous tous.
C'était la première fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de
son côté, il se trouvait pour la première fois avec des personnes dont
les noms s'étaient associés à ses premiers rêves littéraires, deux
desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de
génie honorent volontiers ceux qui les ont précédés dans la carrière[3].
[Note 3: Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affectée: Lord
Byron avait déjà fait lui-même cette distinction dans les opinions qu'il
a émises sur les poètes vivans; et je ne puis m'empêcher de reconnaître
que les éloges qu'il a donnés dans la suite à mes écrits sont dus en
grande partie à son amitié pour moi.
(_Note de Moore_.)]
Parmi les impressions que cette réunion m'a laissées, ce que je me
rappelle avoir principalement remarqué, c'est la noblesse de son air, sa
beauté, la douceur de sa voix et de ses manières, et ce qui
naturellement dut me flatter le plus; son envie marquée de m'être
agréable. Il portait le deuil de sa mère; la couleur de ses vêtemens,
ses cheveux si bien bouclés, si brillans, si pittoresques, faisaient
ressortir davantage encore la pâleur aérienne et sans mélange de ses
traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacité de sa pensée, mais
dont la mélancolie était l'expression habituelle.
Comme aucun de nous ne savait le régime particulier de nourriture qu'il
avait adopté, notre hôte fut bien embarrassé quand il s'aperçut que son
noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui était sur la
table. Lord Byron ne voulut goûter ni viande, ni poisson, ni vin; il
demanda des biscuits et du _soda-water_[4]; malheureusement on n'avait
pas songé à s'en procurer. Toutefois, il déclara qu'il se contenterait
fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire,
avec de si pauvres ingrédiens, un dîner qu'il parut prendre de grand
coeur.
Je vais reprendre la série de sa correspondance avec d'autres amis.
[Note 4: Boisson rafraîchissante, digestive et mousseuse à un
très-haut degré, obtenue par la combinaison et la solution instantanée
dans l'eau d'une quantité de soude et d'acide tartreux.
(_N. du Tr._)]
LETTRE LXXII.
À M. HARNESS.
6 décembre 1811.
MON CHER HARNESS,
«Voici que je vous écris encore; mais ne croyez pas que je mette à
contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous
des réponses régulières. Quand vous vous y sentirez disposé,
écrivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de
penser que vous êtes beaucoup mieux occupé ailleurs. Hier, Blaud et moi
sommes allés chez M. Miller; mais comme il n'y était pas, il viendra
chez Blaud[5] aujourd'hui ou demain. Je tâcherai certainement de les
réunir.--Vous êtes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'âge, vous
apprendrez à n'affectionner personne, mais à ne dire du mal de qui que
ce soit.
[Note 5: Le révérend Robert Blaud, l'un des auteurs des _Extraits de
l'anthologie grecque_. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer
la traduction du poème de _Lucien Bonaparte_.]
»Quant à la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous
guider. Je n'ai jamais eu la prétention de donner des avis; j'ai, pour
cela, une foi trop entière au vieux proverbe.
»La gelée actuelle est insupportable. C'est la première fois que j'en
vois depuis trois ans; je me souviens encore des voeux que je formais
pour en voir une petite au milieu des étés de l'Orient; quand, pour m'en
procurer le plaisir, il m'eût fallu monter exprès au sommet de
l'Hymette.
»Je vous remercie de tout mon coeur pour la dernière partie de votre
lettre. Il y a long-tems que je n'ai reçu des témoignages d'amitié de
personne; et je suis charmé qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a
donné de si bonne heure. Je n'ai point changé au milieu de mes courses
aventureuses. Harrow et vous naturellement êtes toujours présens à ma
mémoire; et le
_Dulces... reminiscitur Argos_
m'est venu à l'idée, sur les lieux mêmes auxquels fait allusion la
pensée prêtée par le poète aux Argiens déchus. Notre liaison a commencé
avant que nous connussions ce que c'était qu'une date; et il ne tient
qu'à vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi
au nombre des _choses qui auront été_.
»Lisez des livres de mathématiques. Je crois que X plus Y est au moins
aussi amusant que la _Malédiction de Kéhama_, et certainement plus
intelligible. Les poèmes de maître S's. sont, en effet, des lignes
parallèles prolongées indéfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer
qui soit absurde autant qu'elles[6].
»Tout à vous, etc.»
[Note 6: Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible à
traduire; le mot _lines_ signifiant à la fois des vers et des lignes.
(_N. du Tr._)]
LETTRE LXXVII.
À M. HARNESS.
8 décembre 1811.
«Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement
noir, et par conséquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour
une personne aussi sévère que vous sur l'étiquette; mais comme c'est
aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualité,
et quant à la grandeur excessive, j'y remédierai en ne la remplissant
pas toute entière. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernière lettre, mais
nous dînons ensemble mardi prochain avec Moore, l'épitomé de toutes les
perfections poétiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura
fini avec Milles. Je prends peu d'intérêt à l'un ou à l'autre; qu'ils
s'arrangent à leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts, à votre
prière, pour les mettre bien ensemble, et j'espère qu'ils
s'accommoderont pour leur mutuel avantage.
»Coleridge a donné des lectures où il traite mal Campbell. Rogers était
présent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une
partie pour aller entendre ce manichéen de la poésie. Pote va épouser
miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les
ministres restent; sa Majesté est toujours dans le même état. Ainsi, à
vous: voilà de la folie simple et de la folie double.
»Je ne connais qu'un homme qui ait été vraiment heureux, c'est
Beaumarchais, l'auteur de _Figaro_, qui avait enterré deux femmes et
gagnée trois procès avant l'âge de trente ans.
»Que faites-vous maintenant, mon enfant? _vous étudiez, j'en suis sûr_.
Je désire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'époque
la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les espérances du
papa, de la tante, et de toute la parenté, sans parler des miennes. Ne
savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a été reconnu masculin
ont été créés dans le but formel de prendre des degrés? et que moi,
moi-même, je suis _artium-master_[7], quoique l'orateur public de
l'université puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous
devez être prêtre et réfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond
sur la Bible (qui, bien qu'imprimé, n'est pas publié), et les livres de
tous les autres mécréans. Laissez-là tous les amusemens frivoles, et
devenez aussi immortel qu'on peut le devenir à Cambridge.
[Note 7: Deuxième grade dans les universités anglaises, répondant à
celui de _licencié_.]
»Vous voyez, _mio carissimo_, quelle peste de correspondant je suis;
mais, une fois à Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le
voudrez; je ne vous distrairai plus de vos études, comme je fais
maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous
prendre, suivant qu'il a été convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers
dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant à
l'intérieur de la voiture. Vous viendrez décidément avec moi, comme il a
été dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson à
ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux à
l'aide de quelque stratagème. Si seulement Hodgson était un peu moins
gros, nous nous emballerions plus aisément. A-t-il cessé de boire des
spiritueux? c'est un excellent garçon, mais je ne crois pas que l'eau
lui soit bonne, au moins intérieurement. Voulez-vous savoir ce que je
fais en ce moment? je mâche du tabac.
»Vous ne voyez pas mes deux confédérés, Soupe Davies et Matthews[8]; ce
ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis
absolument _hujusdem farinæ_, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos
bonnes grâces? Bonne nuit, je continuerai demain matin.
[Note 8: Le frère de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre.
(_Note de Moore_.)]
9 décembre.
«Le matin, je suis toujours mal disposé, et aujourd'hui le tems est
aussi sombre que moi-même. La pluie et le brouillard sont pires qu'un
_sirocco_, surtout dans un pays où l'on ne mange que du boeuf et ne boit
que de la bière. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec
une figure bien grave, qu'il est en traité pour un roman de Mme
d'Arblay's, dont on demande mille guinées. Il veut que je lise le
manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai
bien de donner mon opinion à la légère sur cette dame, car je sais que
le docteur Johnson a revu sa _Cécilia_. Si le libraire me donne ce
roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont
certainement des gens de goût. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le
ferai plus. Peut-être vous écrirai-je encore; mais, que je le fasse ou
non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc.»
LETTRE LXXIX.
À M. HODGSON.
Londres, 8 décembre 1811.
«Je vous ai envoyé, l'autre jour, un conte lamentable, les _Trois
Moines_; maintenant voici quelque chose d'un style tout différent. Je
l'ai écrit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson:
Laissons-là ces accens lugubres, etc., etc.
»J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprimé, mais non
publié), intitulé l'_OEdipe Juif_, dans lequel il essaie de prouver que
la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allégorie,
particulièrement la Genèse et Josué. Il se déclare théiste dans sa
préface, et traite fort cavalièrement l'interprétation littérale. Je
voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prêté, et j'avoue qu'il
vaut pour moi vingt traités comme celui de Watsons.
»Il faut que vous et Harness vous fixiez une époque pour votre visite à
Newsteadt: pour moi, je suis toujours à votre disposition, à moins qu'il
ne survienne quelque chose dans l'intérim...
»Blaud dîne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a
attaqué les _Plaisirs de l'Espérance_ et tous les autres _plaisirs_. M.
Rogers était présent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi
indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une
partie d'aller entendre ensemble le nouvel art poétique de ce
schismatique réformé; si j'étais l'un des grands astres de notre
Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur
s'occupât de moi, je ne l'écouterais certainement pas sans lui répondre.
Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunément,
c'est à recommencer tous les jours. Campbell se désespère, je n'ai
jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fâché,
qu'a-t-il à craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller,
qui devait le venir trouver hier.
»C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais
amusé, si ce n'est à Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il
rien de bien agréable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville;
tant qu'elles n'iront pas en arrière, c'est pour le mieux. Harness
écrit, écrit, écrit, le voilà devenu auteur. Je ne fais rien que mâcher
du tabac. Je voudrais que le parlement fût ouvert pour avoir le plaisir
d'entendre les autres et peut-être aussi celui de me faire écouter à mon
tour; mais je ne suis pas bien empressé là-dessus. J'ai bien des plans
dans la tête: quelquefois je pense à retourner dans le Levant, et à
visiter encore cette Grèce bien aimée. Je me porte bien, mais je suis
toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien
malade, ce qui fait que je suis rentré fort content chez moi.
»Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir
trente ans! si vous étiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer
à toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous
repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intéressant? Et
comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai écrit à Harness, et il
m'a écrit, et nous nous sommes écrit, et il ne nous reste plus qu'à nous
écrire encore jusqu'à ce que la mort vienne enlever les plumes et les
écrivains.
»L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places
vacantes. Le cuisinier a déserté nous laissant dans l'embarras, ce qui
ne fait pas rire notre comité. Maître Brook, notre chef de service, a la
goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle
d'après autrui, car qu'importe l'art de la cuisine à un homme qui ne
mange que des légumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur
l'état de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du
repos, et quant à moi je les laisse diriger la cuisine à leur fantaisie.
Faites-moi savoir ce que vous avez décidé pour notre partie de Newsteadt
et croyez-moi toujours votre, etc.»
[Grec: Nôairôn]
LETTRE LXXX.
À M. HOGDSON.
Londres, 12 décembre 1811.
«Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renoncé à moi aussi, en
renonçant au vin. J'ai écrit, écrit; point de réponse! Mon cher sir
Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xérès et écrivez. Une
indisposition a empêché Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a
amplement dédommagés. J'ai quelqu'espoir de l'engager à venir à
Newsteadt avec nous; je suis sûr que vous l'aimerez plus à mesure qu'il
se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive.
»Je ne sais où en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne
prétend être en traité pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il
l'obtient (au prix de mille guinées), il désire que je lise le
manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense à donner jamais
mon opinion à cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages,
mais par pure curiosité. Si mon honorable éditeur voulait avoir un
jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit à Rogers et à M**,
comme à des gens du goût le plus épuré. J'ai eu une quantité de lettres
de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'êtes plus un
enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous êtes plus
agréablement occupé à faire des articles pour les _Revues_. Vous ne
méritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas.
»Tout à vous, etc.
»_P. S._ Je n'attends que votre réponse pour fixer notre rendez-vous.»
LETTRE LXXXI.
À M. HARNESS.
15 décembre 1811.
«J'ai fait à votre dernière une réponse dont, par réflexion, je ne suis
pas plus content que vous ne l'aurez probablement été vous-même. Je
n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens
d'avoir l'avantage d'une épître de ***, pleine de toutes ses petites
doléances; et cela au moment où, par suite de circonstances qu'il serait
trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprès
desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une égratignure en
comparaison d'un cancer. Tout cela combiné m'avait mis de mauvaise
humeur contre lui et contre le genre humain. La dernière partie de ma
vie s'est passée dans une lutte continuelle contre les affections qui
ont empoisonné la première. Quoique je me flatte d'être parvenu à les
dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-là en était un,
où je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne
vous en eusse pas parlé ici, si je ne craignais d'avoir été un peu trop
sauvage dans ma dernière, et si je ne désirais vous en offrir cette
espèce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos
troubadours langoureux; ainsi tâchons de rire maintenant.
»Hier j'allai avec Moore à Sydenham, faire une visite à Campbell[9]. Il
n'était pas visible; et nous nous en revînmes assez gaîment. Demain je
dîne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque
fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans _Coriolan_; il
était superbe, et a joué magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une
excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui était plus
que pleine. Clare et Delaware, qui y étaient aussi, ne furent pas si
heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'étions pas ensemble. J'aurais
voulu que vous fussiez là; avec votre amour pour Shakspeare et la
tragédie bien jouée, cette soirée vous eût fait éprouver de bien vives
jouissances. La semaine dernière j'éprouvai tout le contraire à
Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut sifflé à outrance,
et le méritait.
[Note 9: Cette promenade me fit connaître d'une manière assez peu
rassurante l'une des singularités de Lord Byron. Au moment où nous
quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda
au domestique qui fermait la portière du vis-à-vis: «Avez-vous mis les
pistolets dans la voiture?» La réponse fut affirmative. Il était
impossible de ne pas sourire de cette précaution prise en plein midi;
surtout en égard aux auspices sous lesquels notre liaison avait
commencé.
(_Note de Moore_.)]
»Je vous ai parlé dans ma dernière lettre du sort de B** et de H**;
c'est bien ce que méritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler
dans des maisons de prostitution de la perte, l'irréparable perte,
désespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous
censurez ma manière de vivre, Harness; quand je me compare à ces hommes
plus âgés, que moi et dans une position plus brillante, en vérité, je
commence à me regarder comme un monument de prudence, une statue
ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le
monde en général m'attribue sur ces hommes-là une orgueilleuse
supériorité dans la carrière du vice. Au bout du compte j'aime assez B**
et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs
erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de
telles liaisons du nom d'_amour_... attachemens romantiques pour des
choses qu'on peut acheter un écu!
16 décembre.
»Je viens de recevoir votre lettre; je suis pénétré de l'affection que
vous me témoignez. La première partie de ma lettre d'hier vous aura
parti, j'espère, une explication de la précédente, quoiqu'elle ne
suffise pas pour l'excuser. J'aime à recevoir de vos nouvelles...
j'aime... le mot n'est pas assez fort. Après le plaisir de vous voir, je
n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs,
d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns
ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point
vu. Les faits dont vous parlez à la fin de votre lettre sont de
nouvelles preuves à l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les
trouverez toujours, égoïstes et défians; je n'en excepte aucun. La cause
en est dans l'état de la société. Dans le monde, chacun ne doit compter
que sur soi; il est inutile et peut-être égoïste d'attendre rien des
autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de
l'_amitié_ au collége, et assez d'_amour_ avant l'âgé de vingt ans.
»Je suis allé voir ***; il me retient en ville, où je ne voudrais pas
être actuellement. C'est un homme bon, mais tout-à-fait sans conduite.
Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu.
»Croyez-moi pour toujours votre bien affectionné, etc.»
* * * * *
Dès le moment de notre première entrevue, à peine laissâmes-nous passer
un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre
connaissance se changea en intimité et en amitié avec une promptitude
dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus très-heureux dans toutes les
circonstances qui marquèrent nos premiers rapports. Pour un coeur aussi
généreux que le sien, le plaisir de réparer une injustice aida peut-être
beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son
esprit, tandis que la manière dont j'en demandais réparation, exempte de
colère ou de rien qui ressemblât à un défi, ne lui laissa aucun souvenir
fâcheux de ce qui s'était passé entre nous. Point de compromis ou de
concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grâce
de cette franche amitié à laquelle il m'admit si cordialement tout
d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se
formât avant qu'il ne fût arrivé à l'apogée de ses succès, avant que les
triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde à ses pieds, et donné
à d'autres hommes illustres qui recherchèrent son amitié, des chances
bien plus sûres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle
carrière que lui ouvrirent ses succès, loin de nous détacher l'un de
l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par conséquent
rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait
admettre dans cette haute société où l'appelait son rang; et quand,
après avoir publié _Childe-Harold_, il commença à voir le monde, ceux
qui étaient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous
allions généralement dans les mêmes maisons; et dans la saison toujours
si gaie d'un printems à Londres, nous nous trouvions, comme il le dit
lui-même dans une de ses lettres, _embarqués ensemble dans le même
vaisseau de fous_.
Mais au moment où nous nous vîmes pour la première fois, il était, pour
ainsi dire, seul dans le monde. Même ses connaissances de cafés, qui,
avant son départ d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure
société, étaient ou abandonnées ou dispersées. À l'exception de trois ou
quatre camarades de collége, auxquels il paraissait fortement attaché,
M. Dallas et son avoué semblaient les seules personnes qu'il pût appeler
ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement,
qui lui était évidemment pénible, l'état d'abandon dans lequel il se
trouva arrivé à l'âge d'homme fut une des sources principales de ce
dédain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages
tardifs qu'il en reçut ne purent parvenir à éteindre. L'effet que
produisit sur son caractère adouci le commerce si court qu'il entretint
dans la suite avec la société, prouve que son coeur se fût rempli des
sentimens les plus doux si le monde lui eût souri plus tôt.
Toutefois, en recherchant ce qu'eût pu être son caractère dans des
circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses défauts mêmes
furent les élémens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y
avait de bon et de mauvais dans son naturel que son génie tire sa force
et son éclat. Un accueil plus flatteur dans le monde eût sans doute
adouci et fléchi son caractère acerbe; mais peut-être aussi lui eût-il
ôté quelque chose de sa vigueur: la même influence qui aurait répandu
plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu être fatale à sa
gloire. Dans un petit poème qu'il paraît avoir composé à Athènes, en
1811, et que l'on trouve écrit de sa main sur le manuscrit original de
_Childe-Harold_, il y a deux vers qui, à peine intelligibles si on les
joint à ceux qui précèdent, peuvent, pris isolément, s'interpréter comme
l'expression d'un sentiment prophétique, et de la conviction que de la
ruine et du naufrage de toutes ses espérances naîtrait l'immortalité de
son nom.
Cher objet d'un attachement malheureux! quoique privé
maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et
mes larmes pour me réconcilier avec la vie. On dit que le
tems peut détruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien;
car _ma mémoire devient immortelle par le coup même qui tue
toutes mes espérances_.
Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dînions souvent tous
les deux ensemble, n'ayant pas de société commune où nous pussions nous
trouver. Il n'appartenait alors qu'à l'Alfred, et je ne faisais partie
que du Wattier. Nous prenions généralement nos dîners chez Saint-Alban
ou chez Steven, dont il était une ancienne pratique. Quoique de tems en
tems il bût du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son
système d'abstinence quant aux mets. Il paraît qu'il s'était fait l'idée
qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractère. Je me
rappelle qu'un jour, étant assis en face de lui, il me regarda quelques
secondes manger avec appétit un beefsteak, puis me demanda du ton le
plus sérieux: «Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent
finir par vous rendre féroce?»
Ayant cru que je désirais faire partie de l'Alfred-club, il se hâta de
me proposer pour candidat; toutefois, la résolution que j'avais prise,
dans l'intervalle, de vivre à la campagne, rendait inutile la
souscription à un nouveau club. J'écrivis donc à Lord Byron pour le
prier de rayer mon nom; et j'éprouve un plaisir que l'on me pardonnera
sans doute, à insérer ici sa réponse, quoique peu intéressante du reste,
parce que c'est la première épître familière dont il m'ait honoré.
LETTRE LXXXII.
À M. MOORE.
11 décembre 1811.
MON CHER MOORE,
«Nous laisserons-là, s'il vous plaît, toutes les vaines formules de
politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu à nos parrains
et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai
votre nom; cependant, je n'en vois pas la nécessité, car j'ai,
aujourd'hui, ajourné votre élection _sine die_, jusqu'à ce qu'il vous
plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce
qu'il y aurait quelque chose de désagréable pour moi à effacer votre nom
de la liste après l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus
long-tems il y aura été, plus nous aurons de probabilité de succès, et
plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est à
vous de décider; votre volonté, à cet égard, sera ma loi. Si mon zèle
est allé déjà au-delà de la discrétion, pardonnez-le moi en faveur du
motif.
»Je voudrais que vous vinssiez avec moi à Newsteadt, Hodgson y sera avec
un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade
de classe que j'aie eu depuis la troisième _forme_[10], à Harrow,
jusqu'à ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la
chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre
disposition de votre tems et mon agréable compagnie: _balnea, vina_,
etc., etc.
[Note 10: La troisième forme anglaise correspond à la classe de
quatrième de nos colléges français.
(_N. du Tr._)]
»Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai
comme Martial, _nil recitabo tibi_: certainement ce n'est pas là la
moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi,
mon cher Moore,
»Pour toujours, votre, etc.»
BYRON.
Parmi les actes de générosité et d'amitié qui marquaient chaque année de
la vie de Lord Byron, il n'en est peut-être pas de plus digne d'être
cité, tant pour son opportunité, sa délicatesse et le mérite de l'objet,
que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des
sentimens si bien prouvés, est ce même M. Hodgson, auquel sont adressées
un si grand nombre des lettres précédentes. Il serait injuste de lui
enlever l'honneur de reconnaître lui-même des obligations si signalées;
je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont
il m'a favorisé à l'occasion d'un passage des mémoires autographes de
son illustre ami.
»Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances
auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent à des
affaires tout-à-fait particulières; c'est un honneur que je veux rendre
à la mémoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de déplorer la perte.
Me trouvant malheureusement gêné, et même très-embarrassé, je reçus de
Lord Byron, à qui j'avais déjà d'autres obligations de la même nature,
je reçus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'élevèrent à celle de
1,000 livres sterlings. Je n'avais point demandé ce secours, j'étais
loin de m'y attendre; mais c'était le projet conçu depuis long-tems,
quoique secret, de mon ami, de venir ainsi à mon aide; il n'attendait
que le moment de le faire de la manière la plus efficace. Quand je le
remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent:
_J'avais toujours songé à le faire_.»
Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de février, il faisait
imprimer son poème de _Childe-Harold_. C'est aux nombreux changemens et
aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons
plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la première
ébauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possédons
aujourd'hui, on sent bien ce don du génie, non-seulement de surpasser
les autres, mais de se perfectionner lui-même. Dans le principe, le
lecteur faisait connaissance avec le _petit page_ et le _valet de
chambre_, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est
inutile de dire combien le poète a gagné de variété et d'effets
dramatiques en étendant la substance de ces deux stances sous la forme
si légère et si lyrique, qu'elles ont actuellement:
À sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait
bien son maître. Souvent son babil charmait
Childe-Burun[11], quand son noble coeur était plein de
tristes pensées dont il dédaignait de parler. Alors il lui
souriait, et le jeune Alwin[12] souriait aussi, quand, par
quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et séché
les larmes prêtes à tomber de l'oeil d'Harold...
[Note 11: S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu
l'intention de se peindre lui-même dans la personne de son héros,
l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord
voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.]
[Note 12: Dans le manuscrit, les noms _Robin_ et _Rupert_ sont tour
à tour écrits et raturés ici.]
Il n'emmena que ce page et un fidèle serviteur pour voyager
avec lui dans le Levant, dans une contrée éloignée. Quoique
l'enfant fût d'abord chagrin de quitter les bords du lac, où
il avait passé ses premières années, bientôt son petit coeur
battit de joie dans l'espoir de voir des nations étrangères,
et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs
font de si beaux récits; dont Mandeville[13]...
[Note 13: Ici le manuscrit devient illisible.]