La chambre était une grande pièce carrelée, badigeonnée simplement
à la chaux, qui avait autrefois servi de fruitier. On y sentait
encore la bonne odeur des pommes et des poires; et, pour tout
meuble, il y avait là un lit de fer, une table de bois blanc et
deux chaises, sans compter une vieille armoire en noyer, aux
flancs immenses, où tenait tout un monde. Mais le calme y était
d'une douceur profonde, on n'entendait que les bruits sourds de
l'étable voisine, des coups affaiblis de sabots, des meuglements
de bêtes. Par la fenêtre, tournée au midi, le clair soleil
entrait. On voyait seulement un bout de coteau, un champ de blé
que bordait un petit bois. Et cette chambre close, mystérieuse,
était si bien cachée à tous les yeux, que personne au monde ne
pouvait en soupçonner là l'existence.
Tout de suite, Henriette régla les choses: il fut entendu que,
pour éviter les soupçons, elle seule et le docteur pénétreraient
auprès de Jean. Jamais Silvine ne devait entrer, sans qu'elle
l'appelât. De grand matin, le ménage était fait par les deux
femmes; puis, la journée entière, la porte restait comme murée. La
nuit, si le blessé avait eu besoin de quelqu'un, il n'aurait eu
qu'à taper au mur, car la pièce occupée par Henriette était
voisine. Et ce fut ainsi que Jean se trouva brusquement séparé du
monde, après des semaines de cohue violente, ne voyant plus que
cette jeune femme si douce, dont le pas léger ne faisait aucun
bruit. Il la revoyait telle qu'il l'avait vue, là-bas, à Sedan,
pour la première fois, pareille à une apparition, avec sa bouche
un peu grande, ses traits menus, ses beaux cheveux d'avoine mûre,
s'occupant de lui d'un air d'infinie bonté.
Les premiers jours, la fièvre du blessé fut si intense,
qu'Henriette ne le quitta guère. Chaque matin, en passant, le
docteur Dalichamp entrait, sous le prétexte de la prendre, pour se
rendre avec elle à l'ambulance; et il examinait Jean, le pansait.
La balle, après avoir cassé le tibia, étant ressortie, il
s'étonnait du mauvais aspect de la plaie, il craignait que la
présence d'une esquille, introuvable pourtant sous la sonde, ne
l'obligeât à une résection de l'os. Il en avait causé avec Jean;
mais celui-ci, à la pensée d'un raccourcissement de la jambe, qui
l'aurait rendu boiteux, s'était révolté: non, non! Il préférait
mourir que de rester infirme. Et le docteur, laissant la blessure
en observation, se contentait donc de la panser avec de la charpie
imbibée d'huile d'olive et d'acide phénique, après avoir placé au
fond de la plaie un drain, un tube de caoutchouc, pour
l'écoulement du pus. Seulement, il l'avait averti que, s'il
n'intervenait pas, la guérison pourrait être extrêmement longue.
Dès la seconde semaine, cependant, la fièvre diminua, l'état
devint meilleur, à la condition d'une immobilité complète.
Et l'intimité de Jean et d'Henriette, alors, se trouva réglée. Des
habitudes leur vinrent, il leur semblait qu'ils n'avaient jamais
vécu autrement, qu'ils devaient toujours vivre ainsi. Elle passait
avec lui toutes les heures qu'elle ne donnait pas à l'ambulance,
veillait à ce qu'il bût, à ce qu'il mangeât régulièrement,
l'aidait à se retourner, d'une force de poignet qu'on n'aurait pas
soupçonnée dans ses bras minces. Parfois ils causaient ensemble,
le plus souvent ils ne disaient rien, surtout dans les
commencements. Mais jamais ils n'avaient l'air de s'ennuyer,
c'était une vie très douce, au fond de ce grand repos, lui tout
massacré encore de la bataille, elle en robe de deuil, le coeur
broyé par la perte qu'elle venait de faire. D'abord, il avait
éprouvé quelque gêne, car il sentait bien qu'elle était au-dessus
de lui, presque une dame, tandis qu'il n'avait jamais été qu'un
paysan et qu'un soldat. À peine savait-il lire et écrire. Puis, il
s'était rassuré un peu, en voyant qu'elle le traitait sans fierté,
comme son égal, ce qui l'avait enhardi à se montrer ce qu'il
était, intelligent à sa manière, à force de tranquille raison.
D'ailleurs, lui-même s'étonnait d'avoir la sensation de s'être
aminci, allégé, avec des idées nouvelles: était-ce l'abominable
vie qu'il menait depuis deux mois? Il sortait affiné de tant de
souffrances physiques et morales. Mais ce qui acheva de le
conquérir, ce fut de comprendre qu'elle n'en savait pas beaucoup
plus que lui. Toute jeune, après la mort de sa mère, devenue la
cendrillon, la petite ménagère ayant la charge de ses trois
hommes, comme elle disait, son grand-père, son père et son frère,
elle n'avait pas eu le temps d'apprendre. La lecture, l'écriture,
un peu d'orthographe et de calcul, il ne fallait point lui en
demander davantage. Et elle ne l'intimidait encore, elle ne lui
apparaissait bien au-dessus de toutes les autres, que parce qu'il
la savait d'une bonté supérieure, d'un courage extraordinaire,
sous son apparence de petite femme effacée qui se plaisait aux
menus soins de la vie.
Ils s'entendirent tout de suite, en causant de Maurice. Si elle se
dévouait ainsi, c'était pour l'ami, pour le frère de Maurice, le
brave homme secourable envers qui elle payait à son tour une dette
de son coeur. Elle était pleine de gratitude, d'une affection qui
grandissait, à mesure qu'elle le connaissait mieux, simple et
sage, de cerveau solide; et lui, qu'elle soignait comme un enfant,
contractait une dette d'infinie reconnaissance, lui aurait baisé
les mains, pour chaque tasse de bouillon qu'elle lui donnait.
Entre eux, ce lien de tendre sympathie allait en se resserrant
chaque jour, dans cette solitude profonde où ils vivaient, agités
des mêmes peines. Quand ils avaient épuisé les souvenirs, les
détails qu'elle lui demandait sans se lasser sur leur douloureuse
marche de Reims à Sedan, la même question revenait toujours: que
faisait Maurice à cette heure? Pourquoi n'écrivait-il pas? Paris
était-il donc complètement investi, qu'ils ne recevaient plus de
nouvelles? Ils n'avaient encore eu de lui qu'une lettre, datée de
Rouen, trois jours après son départ, dans laquelle il expliquait,
en quelques lignes, comment il venait de débarquer dans cette
ville, à la suite d'un large détour, pour atteindre Paris. Et plus
rien depuis une semaine, l'absolu silence.
Le matin, lorsque le docteur Dalichamp avait pansé le blessé, il
aimait à s'oublier là, pendant quelques minutes. Même il revenait
parfois le soir, s'attardait davantage; et il était ainsi le seul
lien avec le monde, ce vaste monde du dehors, si bouleversé de
catastrophes. Les nouvelles n'entraient que par lui, il avait un
coeur ardent de patriote qui débordait de colère et de chagrin, à
chaque défaite. Aussi ne parlait-il guère que de la marche
envahissante des Prussiens, dont le flot, depuis Sedan, s'étendait
peu à peu sur toute la France, comme une marée noire. Chaque jour
apportait son deuil, et il restait accablé sur l'une des deux
chaises, contre le lit, il disait la situation de plus en plus
grave, avec des gestes tremblants. Souvent, il avait les poches
bourrées de journaux belges, qu'il laissait. À des semaines de
distance, l'écho de chaque désastre arrivait ainsi au fond de
cette chambre perdue, rapprochant encore, dans une commune
angoisse, les deux pauvres êtres souffrants qui s'y trouvaient
renfermés.
Et ce fut de la sorte qu'Henriette dans de vieux journaux, lut à
Jean les événements de Metz, les grandes batailles héroïques qui
avaient recommencé par trois fois, à un jour de distance. Elles
dataient de cinq semaines déjà, mais il les ignorait encore, il
les écoutait, le coeur serré de retrouver là-bas les misères et
les défaites dont il avait souffert. Dans le silence frissonnant
de la pièce, pendant qu'Henriette, de sa voix un peu chantante
d'écolière appliquée, détachait nettement chaque phrase,
l'histoire lamentable se déroulait. Après Froeschwiller, après
Spickeren, au moment où le 1er corps, écrasé, entraînait le 5e dans
sa déroute, les autres corps, échelonnés de Metz à Bitche,
hésitaient, refluaient dans la consternation de ces désastres,
finissaient par se concentrer en avant du camp retranché, sur la
rive droite de la Moselle. Mais quel temps précieux perdu, au lieu
de hâter, vers Paris, une retraite qui allait devenir si
difficile! L'empereur avait dû céder le commandement au maréchal
Bazaine, dont on attendait la victoire. Alors, le 14, c'était
Borny, l'armée attaquée au moment où elle se décidait enfin à
passer sur la rive gauche, ayant contre elle deux armées
allemandes, celle de Steinmetz immobile en face du camp retranché
qu'elle menaçait, celle de Frédéric-Charles qui avait franchi le
fleuve en amont et qui remontait le long de la rive gauche, pour
couper Bazaine du reste de la France, Borny dont les premiers
coups de feu n'avaient éclaté qu'à trois heures du soir, Borny
cette victoire sans lendemain, qui laissa les corps Français
maîtres de leurs positions, mais qui les immobilisa, à cheval sur
la Moselle, pendant que le mouvement tournant de la deuxième armée
allemande s'achevait. Puis, le 16, c'était Rézonville, tous les
corps enfin sur la rive gauche, le 3e et le 4e seulement en
arrière, attardés dans l'effroyable encombrement qui se produisait
au carrefour des routes d'étain et de Mars-la-Tour, l'attaque
audacieuse de la cavalerie et de l'artillerie Prussiennes coupant
ces routes dès le matin, la bataille lente et confuse que, jusqu'à
deux heures, Bazaine aurait pu gagner, n'ayant qu'une poignée
d'hommes à culbuter devant lui, et qu'il avait fini par perdre,
dans son inexplicable crainte d'être coupé de Metz, la bataille
immense, couvrant des lieues de coteaux et de plaines, où les
Français, attaqués de front et de flanc, avaient fait des prodiges
pour ne pas marcher en avant, laissant à l'ennemi le temps de se
concentrer, travaillant d'eux-mêmes au plan Prussien qui était de
les faire rétrograder de l'autre côté du fleuve. Le 18 enfin,
après le retour devant le camp retranché, c'était Saint-Privat, la
lutte suprême, un front d'attaque de treize kilomètres, deux cent
mille allemands, avec sept cents canons, contre cent vingt mille
Français, n'ayant que cinq cents pièces, les allemands la face
tournée vers l'Allemagne, les Français, vers la France, comme si
les envahisseurs étaient devenus les envahis, dans le singulier
pivotement qui venait de se produire, la plus effrayante mêlée à
partir de deux heures, la garde Prussienne repoussée, hachée,
Bazaine longtemps victorieux, fort de son aile gauche
inébranlable, jusqu'au moment, vers le soir, où l'aile droite,
plus faible, avait dû abandonner Saint-Privat, au milieu d'un
horrible carnage, entraînant avec elle toute l'armée, battue,
rejetée sous Metz, enserrée désormais dans un cercle de fer.
À chaque instant, pendant qu'Henriette lisait, Jean l'interrompait
pour dire:
-- Ah bien! Nous autres qui, depuis Reims, attendions Bazaine!
La dépêche du maréchal, datée du 19, après Saint-Privat, dans
laquelle il parlait de reprendre son mouvement de retraite, par
Montmédy, cette dépêche qui avait décidé la marche en avant de
l'armée de Châlons, ne paraissait être que le rapport d'un général
battu, désireux d'atténuer sa défaite; et plus tard, le 29
seulement, lorsque la nouvelle de cette approche d'une armée de
secours lui était parvenue, au travers des lignes Prussiennes, il
avait bien tenté un dernier effort, sur la rive droite, à
Noiseville, mais si mollement, que, le 1er septembre, le jour même
où l'armée de Châlons était écrasée à Sedan, celle de Metz se
repliait, définitivement paralysée, morte pour la France. Le
maréchal, qui, jusque-là, avait pu n'être qu'un capitaine
médiocre, négligeant de passer lorsque les routes restaient
ouvertes, véritablement barré ensuite par des forces supérieures,
allait devenir maintenant, sous l'empire de préoccupations
politiques, un conspirateur et un traître.
Mais, dans les journaux que le docteur Dalichamp apportait,
Bazaine restait le grand homme, le brave soldat, dont la France
attendait encore son salut. Et Jean se faisait relire des
passages, pour bien comprendre comment la troisième armée
allemande, avec le prince royal de Prusse, avait pu les
poursuivre, tandis que la première et la deuxième bloquaient Metz,
toutes les deux si fortes en hommes et en canons, qu'il était
devenu possible d'y puiser et d'en détacher cette quatrième armée,
qui, sous les ordres du prince royal de Saxe, avait achevé le
désastre de Sedan. Puis, renseigné enfin, sur ce lit de douleur où
le clouait sa blessure, il se forçait quand même à l'espoir.
-- C'est donc ça que nous n'avons pas été les plus forts!...
N'importe, on donne les chiffres: Bazaine a cent cinquante mille
hommes, trois cent mille fusils, plus de cinq cents canons; et
bien sûr qu'il leur ménage un sacré coup de sa façon.
Henriette hochait la tête, se rangeait à son avis, pour ne pas
l'assombrir davantage. Elle se perdait au milieu de ces vastes
mouvements de troupes, mais elle sentait le malheur inévitable. Sa
voix restait claire, elle aurait lu ainsi pendant des heures,
simplement heureuse de l'amuser. Parfois, pourtant, à un récit de
massacre, elle bégayait, les yeux emplis d'un brusque flot de
larmes. Sans doute, elle venait de penser à son mari foudroyé là-
bas, poussé du pied par l'officier Bavarois, contre le mur.
-- Si ça vous fait trop de peine, disait Jean surpris, il ne faut
plus me lire les batailles.
Mais elle se remettait tout de suite, très douce et complaisante.
-- Non, non, pardonnez-moi, je vous assure que ça me fait plaisir
aussi.
Un soir des premiers jours d'octobre, comme un vent furieux
soufflait au dehors, elle revint de l'ambulance, elle entra dans
la chambre, très émue, en disant:
-- Une lettre de Maurice! C'est le docteur qui vient de me la
remettre.
Chaque matin, tous deux s'étaient inquiétés davantage, de ce que
le jeune homme ne donnait aucun signe d'existence; et surtout,
depuis une grande semaine que le bruit courait du complet
investissement de Paris, ils désespéraient de recevoir des
nouvelles, anxieux, se demandant ce qu'il avait pu devenir, après
avoir quitté Rouen. Maintenant, ce silence leur était expliqué, la
lettre qu'il avait adressée de Paris au docteur Dalichamp, le 18,
le jour même où partaient les derniers trains pour le Havre,
venait de faire un détour énorme et n'arrivait que par miracle,
après s'être égarée vingt fois en route.
-- Ah! le cher petit! s'écria Jean, tout heureux. Lisez-moi ça
bien vite.
Le vent redoublait de violence, la fenêtre craquait comme sous des
coups de bélier. Et Henriette, ayant apporté la lampe sur la
table, contre le lit, se mit à lire, si près de Jean, que leurs
cheveux se touchaient. Il faisait là très doux, très bon, dans
cette chambre si calme, au milieu de la tempête du dehors.
C'était une longue lettre de huit pages, dans laquelle Maurice,
d'abord, expliquait comment, dès son arrivée, le 16, il avait eu
la chance de se faire engager dans un régiment de ligne, dont on
complétait l'effectif. Ensuite, il revenait sur les faits, il
racontait avec une fièvre extraordinaire ce qu'il avait appris,
les événements de ce mois terrible, Paris calmé après la stupeur
douloureuse de Wissembourg et de Froeschwiller, se reprenant à
l'espoir d'une revanche, retombant dans des illusions nouvelles,
la légende victorieuse de l'armée, le commandement de Bazaine, la
levée en masse, des victoires imaginaires, des hécatombes de
Prussiens que les ministres eux-mêmes racontaient à la tribune.
Et, tout d'un coup, il disait comment la foudre, une seconde fois,
venait d'éclater sur Paris, le 3 septembre: les espérances
broyées, la ville ignorante, confiante, abattue sous cet
écrasement du destin, les cris de: Déchéance! déchéance!
Retentissant dès le soir sur les boulevards, la courte et lugubre
séance de nuit où Jules Favre avait lu la proposition de cette
déchéance réclamée par le peuple. Puis, le lendemain, c'était le 4
septembre, l'effondrement d'un monde, le second empire emporté
dans la débâcle de ses vices et de ses fautes, le peuple entier
par les rues, un torrent d'un demi-million d'hommes emplissant la
place de la concorde, au grand soleil de ce beau dimanche, roulant
jusqu'aux grilles du corps législatif que barraient à peine une
poignée de soldats, la crosse en l'air, défonçant les portes,
envahissant la salle des séances, d'où Jules Favre, Gambetta et
d'autres députés de la gauche allaient partir pour proclamer la
république à l'Hôtel de Ville, tandis que, sur la place Saint-
Germain-L'Auxerrois, une petite porte du Louvre s'entr'ouvrait,
donnait passage à l'impératrice régente, vêtue de noir,
accompagnée d'une seule amie, toutes les deux tremblantes,
fuyantes, blotties au fond du fiacre de rencontre qui les cahotait
loin des Tuileries, au travers desquelles, maintenant, coulait la
foule. Ce même jour, Napoléon III avait quitté l'auberge de
Bouillon où il venait de passer la première nuit d'exil, en route
pour Wilhelmshoe.
D'un air grave, Jean interrompit Henriette.
-- Alors, à cette heure, nous sommes en république? ... Tant mieux
si ça nous aide à battre les Prussiens!
Mais il branlait la tête, on lui avait toujours fait peur de la
république, lorsqu'il était paysan. Et puis, devant l'ennemi, ça
ne lui semblait guère bon, de n'être pas d'accord. Enfin, il
fallait bien qu'il vînt autre chose, puisque l'empire était pourri
décidément, et que personne n'en voulait plus.
Henriette acheva la lettre, qui finissait en signalant l'approche
des allemands. Le 13, le jour même où une délégation du
gouvernement de la défense nationale s'installait à Tours, on les
avait vus, à l'est de Paris, s'avancer jusqu'à Lagny. Le 14 et le
15, ils étaient aux portes, à Créteil et à Joinville-le-pont.
Mais, le 18, le matin où il avait écrit, Maurice ne paraissait pas
croire encore à la possibilité d'investir Paris complètement,
repris d'une belle confiance, regardant le siège comme une
tentative insolente et hasardée qui échouerait avant trois
semaines, comptant sur les armées de secours que la province
allait sûrement envoyer, sans parler de l'armée de Metz, en marche
déjà, par Verdun et Reims. Et les anneaux de la ceinture de fer
s'étaient rejoints, avaient bouclé Paris, et Paris maintenant,
séparé du monde, n'était plus que la prison géante de deux
millions de vivants, d'où ne venait qu'un silence de mort.
-- Ah! mon Dieu! murmura Henriette oppressée, combien de temps
tout cela durera-t-il, et le reverrons-nous jamais!
Une rafale plia les arbres, au loin, fit gémir les vieilles
charpentes de la ferme. Si l'hiver devait être dur, quelles
souffrances pour les pauvres soldats, sans feu, sans pain, qui se
battraient dans la neige!
-- Bah! conclut Jean, elle est très gentille, sa lettre, et ça
fait plaisir d'avoir des nouvelles... Il ne faut jamais
désespérer.
Alors, jour à jour, le mois d'octobre s'écoula, des cieux gris et
tristes, où le vent ne cessait que pour ramener bientôt des vols
plus sombres de nuages. La plaie de Jean se cicatrisait avec une
lenteur infinie, le drain ne donnait toujours pas le pus louable,
qui aurait permis au docteur de l'enlever; et le blessé s'était
beaucoup affaibli, s'obstinant à refuser toute opération, dans sa
peur de rester infirme. Une attente résignée, que parfois
coupaient des anxiétés brusques, sans cause précise, semblait à
présent endormir la petite chambre perdue, au fond de laquelle les
nouvelles n'arrivaient que lointaines, vagues, comme au réveil
d'un cauchemar. L'abominable guerre, les massacres, les désastres,
continuaient là-bas, quelque part, sans qu'on sût jamais la vérité
vraie, sans qu'on entendît autre chose que la grande clameur
sourde de la patrie égorgée. Et le vent emportait les feuilles
sous le ciel livide, et il y avait de longs silences profonds,
dans la campagne nue, où ne passaient que les croassements des
corbeaux, annonçant un hiver rigoureux.
Un des sujets de conversation était devenu l'ambulance, dont
Henriette ne sortait guère que pour tenir compagnie à Jean. Le
soir, quand elle était de retour, il la questionnait, connaissait
chacun de ses blessés, voulait savoir ceux qui mouraient, ceux qui
guérissaient; et elle-même, sur ces choses dont son coeur était
plein, ne tarissait pas, racontait ses journées jusque dans leurs
infimes détails.
-- Ah! répétait-elle toujours, les pauvres enfants, les pauvres
enfants!
Ce n'était plus, en pleine bataille, l'ambulance où coulait le
sang frais, où les amputations se faisaient dans les chairs saines
et rouges. C'était l'ambulance tombée à la pourriture d'hôpital,
sentant la fièvre et la mort, toute moite des lentes
convalescences, des agonies interminables. Le docteur Dalichamp
avait eu les plus grandes peines à se procurer les lits, les
matelas, les draps nécessaires; et, chaque jour encore,
l'entretien de ses malades, le pain, la viande, les légumes secs,
sans parler des bandes, des compresses, des appareils, l'obligeait
à des miracles. Les Prussiens établis à l'hôpital militaire de
Sedan lui ayant tout refusé, même du chloroforme, il faisait tout
venir de Belgique. Pourtant, il avait accueilli les blessés
allemands aussi bien que les blessés Français, il soignait surtout
une douzaine de Bavarois, ramassés à Bazeilles. Ces hommes
ennemis, qui s'étaient rués les uns à la gorge des autres,
gisaient maintenant côte à côte, dans la bonne entente de leurs
communes souffrances. Et quel séjour d'épouvante et de misère, ces
deux longues salles de l'ancienne école de Remilly, qui
contenaient une cinquantaine de lits chacune, sous la grande
clarté pâle des hautes fenêtres!
Dix jours après la bataille, on avait encore amené des blessés,
oubliés, retrouvés dans les coins. Quatre étaient restés dans une
maison vide de Balan, sans aucun soin médical, vivant on ne savait
comment, grâce à la charité de quelque voisin sans doute; et leurs
blessures fourmillaient de vers, ils étaient morts, empoisonnés
par ces plaies immondes. C'était cette purulence que rien ne
pouvait combattre, qui soufflait et vidait des rangées de lits.
Dès la porte, une odeur de nécrose prenait à la gorge. Les drains
suppuraient, laissaient tomber goutte à goutte le pus fétide.
Souvent, il fallait rouvrir les chairs, en extraire encore des
esquilles ignorées. Puis, des abcès se déclaraient, des flux qui
allaient crever plus loin. Épuisés, amaigris, la face terreuse,
les misérables enduraient toutes les tortures. Les uns, abattus,
sans souffle, passaient leurs journées sur le dos, les paupières
closes et noires, ainsi que des cadavres à demi décomposés déjà.
Les autres, sans sommeil, agités d'une insomnie inquiète, trempés
d'abondantes sueurs, s'exaltaient, comme si la catastrophe les eût
frappés de folie. Et, qu'ils fussent violents ou calmes, quand le
frisson de la fièvre infectieuse les gagnait, c'était la fin, le
poison triomphant, volant des uns aux autres, les emportant tous
dans le même flot de pourriture victorieuse.
Mais il y avait surtout la salle des damnés, de ceux qui étaient
frappés de dysenterie, de typhus, de variole. Beaucoup avaient la
variole noire. Ils se remuaient, criaient dans un délire
incessant, se dressaient sur leur lit, debout comme des spectres.
D'autres, touchés aux poumons, se mouraient de pneumonie, avec des
toux affreuses. D'autres, qui hurlaient, n'étaient soulagés que
sous le filet d'eau froide, dont on rafraîchissait continuellement
leurs blessures. C'était l'heure attendue, l'heure du pansement,
qui seule amenait un peu de calme, aérait les lits, délassait les
corps raidis à la longue dans la même position. Et c'était aussi
l'heure redoutée, car pas un jour ne se passait, sans que le
docteur, en examinant les plaies, eût le chagrin de remarquer sur
la peau de quelque pauvre diable des points bleuâtres, les taches
de la gangrène envahissante. L'opération avait lieu le lendemain.
Encore un bout de jambe ou de bras coupé. Parfois même, la
gangrène montait plus haut, il fallait recommencer, jusqu'à ce
qu'on eût rogné tout le membre. Puis, l'homme entier y passait, il
avait le corps envahi par les plaques livides du typhus, il
fallait l'emmener, vacillant, ivre et hagard, dans la salle des
damnés, où il succombait, la chair morte déjà et sentant le
cadavre, avant l'agonie.
Chaque soir, à son retour, Henriette répondait aux questions de
Jean, la voix tremblante de la même émotion:
-- Ah! les pauvres enfants, les pauvres enfants!
Et c'étaient des détails toujours semblables, les quotidiens
tourments de cet enfer. On avait désarticulé une épaule, tranché
un pied, procédé à la résection d'un humérus; mais la gangrène ou
l'infection purulente pardonnerait-elle? Ou bien, on venait encore
d'en enterrer un, le plus souvent un Français, parfois un
allemand. Il était rare qu'une journée s'achevât sans qu'une bière
furtive, faite à la hâte de quatre planches, sortît de l'ambulance
au crépuscule, accompagnée d'un seul infirmier, souvent de la
jeune femme elle-même, pour qu'un homme ne fût pas enfoui comme un
chien. Dans le petit cimetière de Remilly, on avait ouvert deux
tranchées; et ils dormaient tous côte à côte, les allemands à
gauche, les Français à droite, réconciliés dans la terre.
Jean, sans les avoir jamais vus, finissait par s'intéresser à
certains blessés. Il demandait de leurs nouvelles.
-- Et «pauvre enfant», comment va-t-il, aujourd'hui?
C'était un petit troupier, un soldat du 5e de ligne, engagé
volontaire, qui n'avait pas vingt ans. Le surnom de «pauvre
enfant» lui était resté, parce que, sans cesse, il répétait ces
mots en parlant de lui; et, comme, un jour, on lui en demandait la
raison, il avait répondu que c'était sa mère qui l'appelait
toujours ainsi. Pauvre enfant en effet, car il se mourait d'une
pleurésie, déterminée par une blessure au flanc gauche.
-- Ah! le cher garçon, disait Henriette, qui s'était prise pour
lui d'une affection maternelle, il ne va pas bien, il a toussé
toute la journée... Ca me fend le coeur, de l'entendre.
-- Et votre ours, votre Gutmann? reprenait Jean, avec un faible
sourire. Le docteur a-t-il meilleur espoir?
-- Oui, peut-être le sauvera-t-on. Mais il souffre horriblement.
Bien que la pitié fût grande, tous deux ne pouvaient parler de
Gutmann sans une sorte de gaieté attendrie. Lorsque la jeune femme
était entrée à l'ambulance, le premier jour, elle avait eu le
saisissement de reconnaître, dans ce soldat Bavarois, l'homme à la
barbe et aux cheveux rouges, aux gros yeux bleus, au large nez
carré, qui l'avait emportée entre ses bras, à Bazeilles, pendant
qu'on fusillait son mari. Lui, également, la reconnut; mais il ne
pouvait parler, une balle, entrée par la nuque, lui avait enlevé
la moitié de la langue. Et, après deux jours d'un recul d'horreur,
d'un involontaire frisson, chaque fois qu'elle s'approchait de son
lit, elle fut conquise par les regards désespérés et très doux
dont il la suivait. N'était-ce donc plus le monstre, au poil
éclaboussé de sang, aux prunelles chavirées de rage, qui la
hantait d'un affreux souvenir? Il lui fallait un effort pour le
retrouver maintenant chez ce malheureux, l'air si bonhomme, si
docile, au milieu de ses atroces souffrances. Son cas, peu
fréquent, cette infirmité brusque, touchait l'ambulance entière.
On n'était même pas bien sûr qu'il se nommât Gutmann, on
l'appelait ainsi, parce que l'unique son qu'il arrivait à proférer
était un grognement de deux syllabes qui faisait à peu près ce
nom. Sur tout le reste, on croyait seulement savoir qu'il était
marié et qu'il avait des enfants. Il devait comprendre quelques
mots de Français, il répondait parfois d'un signe violent de la
tête. Marié? Oui, oui! Des enfants? Oui, oui! Son attendrissement,
un jour, à voir de la farine, avait encore fait supposer qu'il
pouvait être meunier. Et rien autre. Où était-il, le moulin? Dans
quel lointain village de la Bavière pleuraient-ils à cette heure,
les enfants et la femme? Allait-il donc mourir, inconnu, sans nom,
laissant les siens, là-bas, dans une éternelle attente?
-- Aujourd'hui, raconta un soir Henriette à Jean, Gutmann m'a
envoyé des baisers... Je ne lui donne plus à boire, je ne lui
rends plus le moindre service, sans qu'il porte les doigts à ses
lèvres, dans un geste fervent de reconnaissance... Il ne faut pas
sourire, c'est trop terrible, que d'être ainsi comme enterré,
avant l'heure.
Cependant, vers la fin d'octobre, Jean alla mieux. Le docteur
consentit à enlever le drain, bien qu'il restât soucieux; et la
plaie parut pourtant se cicatriser assez vite. Déjà, le
convalescent se levait, passait des heures à marcher dans la
chambre, à s'asseoir devant la fenêtre, attristé par le vol des
nuages. Puis, il s'ennuya, il parla de s'occuper à quelque chose,
de se rendre utile dans la ferme. Un de ses malaises secrets était
la question d'argent, car il pensait bien que ses deux cents
francs avaient dû être dépensés, depuis six grandes semaines. Pour
que le père Fouchard continuât à lui faire bonne mine, il fallait
donc qu'Henriette payât. Cette pensée lui devenait pénible, il
n'osait s'en expliquer avec elle, et il éprouva un véritable
soulagement, lorsqu'il fut convenu qu'on le donnerait comme un
nouveau garçon, chargé, avec Silvine, des soins intérieurs,
pendant que Prosper s'occupait de la culture, au dehors.
Malgré l'abomination des temps, un garçon de plus n'était pas de
trop, chez le père Fouchard, dont les affaires prospéraient.
Tandis que râlait le pays entier, saigné aux quatre membres, il
avait trouvé le moyen d'élargir tellement son commerce de boucher
ambulant, qu'il abattait à cette heure le triple et le quadruple
de bêtes. On racontait comment, dès le 31 août, il avait fait des
marchés superbes avec les Prussiens. Lui, qui, le 30, défendait sa
porte contre les soldats du 7e corps, le fusil au poing, refusant
de leur vendre une miche, leur criant que la maison était vide,
s'était établi marchand de tout, le 31, à l'apparition du premier
soldat ennemi, avait déterré de ses caves des provisions
extraordinaires, ramené des trous inconnus, où il les avait
cachés, de véritables troupeaux. Et, depuis ce jour, il était un
des plus gros fournisseurs de viande des armées allemandes,
étonnant d'adresse pour placer sa marchandise et se la faire
payer, entre deux réquisitions. Les autres souffraient de
l'exigence parfois brutale des vainqueurs: lui n'avait pas encore
fourni un boisseau de farine, un hectolitre de vin, un quartier de
boeuf, sans trouver au bout du bel argent sonnant. On en causait
bien, dans Remilly, on trouvait cela vilain de la part d'un homme
qui venait de perdre à la guerre son fils, dont il ne visitait
point la tombe, que Silvine seule entretenait. Mais, tout de même,
on le respectait, de s'enrichir, quand les plus malins y
laissaient leur peau. Et lui, goguenard, haussait les épaules,
grognait, avec sa carrure têtue:
-- Patriote, patriote, je le suis plus qu'eux tous!... C'est donc
être patriote que de foutre gratis aux Prussiens de la nourriture,
par-dessus la tête? Moi, je leur fais tout payer... On verra, on
verra ça, plus tard!
Jean, dès le second jour, resta trop longtemps debout, et les
sourdes craintes du docteur se réalisèrent: la plaie s'était
rouverte, une inflammation considérable fit enfler la jambe, il
dut reprendre le lit. Dalichamp finit par soupçonner la présence
d'une esquille, que l'effort des deux journées d'exercice avait
achevé de détacher. Il la chercha, fut assez heureux pour
l'extraire. Mais cela n'alla pas sans une secousse, une fièvre
violente, qui épuisèrent Jean de nouveau. Jamais encore, il
n'était tombé à un pareil état de faiblesse. Et Henriette reprit
sa place de garde fidèle, dans la chambre, que l'hiver attristait
et glaçait. On était aux premiers jours de novembre, le vent d'est
avait apporté déjà une bourrasque de neige, il faisait très froid,
entre les quatre murs vides, sur le carreau nu. Comme il n'y avait
pas de cheminée, ils se décidèrent à faire mettre un poêle, dont
le ronflement égaya un peu leur solitude.
Les jours coulaient, monotones, et cette première semaine de la
rechute fut certainement pour Jean et pour Henriette la plus
mélancolique de leur longue intimité forcée. La souffrance ne
cesserait donc pas? Toujours le danger allait-il renaître, sans
qu'on pût espérer la fin de tant de misères? Leur pensée volait à
chaque heure vers Maurice, dont ils n'avaient plus eu de
nouvelles. On leur disait bien que d'autres recevaient des
lettres, des billets minces apportés par des pigeons voyageurs.
Sans doute, le coup de feu de quelque allemand avait tué, au
passage, dans le grand ciel libre, le pigeon qui portait leur joie
et leur tendresse, à eux. Tout semblait se reculer, s'éteindre et
disparaître, au fond de l'hiver précoce. Les bruits de la guerre
ne leur parvenaient qu'après des retards considérables, les rares
journaux que le docteur Dalichamp leur apportait encore, dataient
souvent d'une semaine. Et leur tristesse était faite beaucoup de
leur ignorance, de ce qu'ils ne savaient pas et de ce qu'ils
devinaient, du long cri de mort qu'ils entendaient malgré tout,
dans le silence de la campagne, autour de la ferme.
Un matin, le docteur arriva bouleversé, les mains tremblantes. Il
tira un journal belge de sa poche, le jeta sur le lit, en
s'écriant:
-- Ah! mes amis, la France est morte, Bazaine vient de trahir!
Jean, adossé contre deux oreillers, somnolent, se réveilla.
-- Comment, de trahir?
-- Oui, il a livré Metz et l'armée. C'est le coup de Sedan qui
recommence, et cette fois c'est le reste de notre chair et de
notre sang.
Puis, reprenant le journal, lisant:
-- Cent cinquante mille prisonniers, cent cinquante-trois aigles
et drapeaux, cinq cent quarante et un canons de campagne,
soixante-seize mitrailleuses, huit cents canons de forteresse,
trois cent mille fusils, deux mille voitures d'équipages
militaires, du matériel pour quatre-vingt-cinq batteries...
Et il continua, donnant les détails: le maréchal Bazaine, enfermé
dans Metz avec l'armée, réduit à l'impuissance, ne faisant aucun
effort pour rompre le cercle de fer qui l'enserrait; ses rapports
suivis avec le prince Frédéric-Charles, ses troubles et hésitantes
combinaisons politiques, son ambition de jouer un rôle décisif
qu'il ne semblait pas avoir bien déterminé lui-même; puis, toute
la complication des pourparlers, des envois d'émissaires, louches
et menteurs, à M De Bismarck, au roi Guillaume, à l'impératrice
régente, qui, finalement, devait refuser de traiter avec l'ennemi,
sur les bases d'une cession de territoire; et la catastrophe
inéluctable, le destin achevant son oeuvre, la famine dans Metz,
la capitulation forcée, les chefs et les soldats réduits à
accepter les dures conditions des vainqueurs. La France n'avait
plus d'armée.
-- Nom de Dieu! Jura sourdement Jean, qui ne comprenait pas tout,
mais pour qui, jusque-là, Bazaine était resté le grand capitaine,
l'unique sauveur possible. Alors, quoi, qu'est-ce qu'on va faire?
Qu'est-ce qu'ils deviennent, à Paris?
Le docteur, justement, passait aux nouvelles de Paris, qui étaient
désastreuses. Il fit remarquer que le journal portait la date du 5
novembre. La reddition de Metz était du 27 octobre, et la nouvelle
n'en avait été connue à Paris que le 30. Après les échecs subis
déjà à Chevilly, à Bagneux, à la Malmaison, après le combat et la
perte du Bourget, cette nouvelle avait éclaté en coup de foudre,
au milieu de la population désespérée, irritée de la faiblesse et
de l'impuissance du gouvernement de la défense nationale. Aussi,
le lendemain, le 31 octobre, toute une insurrection avait-elle
grondé, une foule immense s'étouffant sur la place de l'Hôtel-de-
Ville, envahissant les salles, retenant prisonniers les membres du
gouvernement, que la garde nationale avait enfin délivrés, dans la
crainte de voir triompher les révolutionnaires qui réclamaient la
Commune. Et le journal belge ajoutait les réflexions les plus
insultantes pour le grand Paris, que la guerre civile déchirait,
au moment où l'ennemi était aux portes. N'était-ce pas la
décomposition finale, la flaque de boue et de sang où allait
s'effondrer un monde?
-- C'est bien vrai, murmura Jean tout pâle, on ne se cogne pas,
quand les Prussiens sont là!
Henriette, qui n'avait rien dit encore, évitant d'ouvrir la
bouche, dans ces choses de la politique, ne put retenir un cri.
Elle ne pensait qu'à son frère.
-- Mon Dieu! Pourvu que Maurice, qui a mauvaise tête, ne se mêle
pas à toutes ces histoires!
Il y eut un silence, et le docteur, ardent patriote, reprit:
-- N'importe, s'il n'y a plus de soldats, il en poussera d'autres.
Metz s'est rendu, Paris lui-même peut se rendre, la France ne
finira pas... Oui, comme disent nos paysans, le coffre est bon, et
nous vivrons quand même!
Mais on voyait qu'il se forçait à l'espérance. Il parla de la
nouvelle armée qui se formait sur la Loire, et dont les débuts, du
côté d'Arthenay, n'avaient pas été très heureux: elle allait
s'aguerrir, elle marcherait au secours de Paris. Il était surtout
enfiévré par les proclamations de Gambetta, parti en ballon de
Paris le 7 octobre, dès le surlendemain installé à Tours, appelant
tous les citoyens sous les armes, parlant un langage si mâle et si
sage à la fois, que le pays entier se donnait à cette dictature de
salut public. Et n'était-il pas question de former une autre armée
dans le nord, une autre armée dans l'est, de faire sortir des
soldats de terre, par la seule force de la foi? C'était le réveil
de la province, l'indomptable volonté de créer tout ce qui
manquait, de lutter jusqu'au dernier sou et jusqu'à la dernière
goutte de sang.
-- Bah! conclut le docteur, en se levant pour partir, j'ai souvent
condamné des malades qui étaient debout huit jours plus tard.
Jean eut un sourire.
-- Docteur, guérissez-moi vite, que j'aille là-bas reprendre mon
poste.
Cependant, Henriette et lui gardèrent une grande tristesse de ces
mauvaises nouvelles. Il y eut, le soir même, une rafale de neige,
et le lendemain, lorsque Henriette, toute frissonnante, rentra de
l'ambulance, elle annonça que Gutmann était mort. Ce grand froid
décimait les blessés, vidait les rangées de lits. Le misérable
muet, la bouche amputée de sa langue, avait râlé deux jours.
Pendant les dernières heures, elle était restée à son chevet, tant
il la regardait d'un regard suppliant. Il lui parlait de ses yeux
en larmes, il lui disait peut-être son vrai nom, le nom du village
lointain, dans lequel une femme et des enfants l'attendaient. Et
il s'en était allé inconnu, en lui envoyant, de ses doigts
tâtonnants, un dernier baiser, comme pour la remercier encore de
ses bons soins. Elle fut seule à l'accompagner au cimetière, où la
terre gelée, cette lourde terre étrangère, tomba sourdement sur
son cercueil de sapin, avec des paquets de neige.
Puis, de nouveau, le lendemain, Henriette dit à son retour:
-- «Pauvre enfant» est mort.
Pour celui-ci, elle était en pleurs.
-- Si vous l'aviez vu, dans son délire! Il m'appelait: maman!
maman! et il me tendait des bras si tendres, que j'ai dû le
prendre sur mes genoux... Ah! le malheureux, la souffrance l'avait
tellement diminué qu'il ne pesait pas plus lourd qu'un petit
garçon... Et je l'ai bercé pour qu'il mourût content, oui! je l'ai
bercé, moi qu'il appelait sa mère et qui n'avais que quelques
années de plus que lui... Il pleurait, je ne pouvais me retenir de
pleurer moi-même, et je pleure encore...
Elle suffoquait, elle dut s'interrompre.
-- Quand il est mort, il a balbutié à plusieurs reprises ces mots
dont il se surnommait: pauvre enfant, pauvre enfant... Oh! Oui,
certes, de pauvres enfants, tous ces braves garçons, quelques-uns
si jeunes, dont votre abominable guerre emporte les membres et
qu'elle fait tant souffrir, avant de les coucher dans la terre!
Chaque jour, maintenant, Henriette rentrait de la sorte,
bouleversée par quelque agonie, et cette souffrance des autres les
rapprochait encore, pendant les tristes heures qu'ils vivaient si
seuls, au fond de la grande chambre paisible. Heures bien douces
pourtant, car la tendresse était venue, une tendresse qu'ils
croyaient fraternelle, entre leurs deux coeurs qui avaient peu à
peu appris à se connaître. Lui, d'un esprit si réfléchi, s'était
haussé, dans leur intimité continue; et elle, à le voir bon et
raisonnable, ne songeait même plus qu'il était un humble, ayant
conduit la charrue avant de porter le sac. Ils s'entendaient très
bien, ils faisaient un excellent ménage, comme disait Silvine,
avec son sourire grave. Aucune gêne d'ailleurs n'était née entre
eux, elle continuait à lui soigner sa jambe, sans que jamais leurs
regards clairs se fussent détournés. Toujours en noir, dans ses
vêtements de veuve, elle semblait avoir cessé d'être une femme.
Jean, toutefois, durant les longues après-midi où il se retrouvait
seul, ne pouvait s'empêcher de songer. Ce qu'il éprouvait pour
elle, c'était une reconnaissance infinie, une sorte de respect
dévot, qui lui aurait fait écarter, comme sacrilège, toute pensée
d'amour. Et, cependant, il se disait que, s'il avait eu une femme
comme celle-là, si tendre, si douce, si active, la vie serait
devenue une véritable existence de paradis. Son malheur, les
années mauvaises qu'il avait passées à Rognes, le désastre de son
mariage, la mort violente de sa femme, tout ce passé lui revenait
dans un regret de tendresse, dans un espoir vague, à peine
formulé, de tenter encore le bonheur. Il fermait les yeux, il
laissait un demi-sommeil le reprendre, et alors il se voyait
confusément à Remilly, remarié, propriétaire d'un champ qui
suffisait à nourrir un ménage de braves gens sans ambition. Cela
était si léger, que cela n'existait pas, n'existerait certainement
jamais. Il ne se croyait plus capable que d'amitié, il n'aimait
ainsi Henriette que parce qu'il était le frère de Maurice. Puis,
ce rêve indéterminé de mariage avait fini par être comme une
consolation, une de ces imaginations qu'on sait irréalisables et
dont on caresse ses heures de tristesse.
Henriette, elle, n'en était pas même effleurée. Au lendemain du
drame atroce de Bazeilles, son coeur restait meurtri; et, s'il y
entrait un soulagement, une tendresse nouvelle, ce ne pouvait être
qu'à son insu: tout un de ces sourds cheminements de la graine qui
germe, sans que rien, au regard, révèle le travail caché. Elle
ignorait jusqu'au plaisir qu'elle avait fini par prendre à rester
des heures près du lit de Jean, à lui lire ces journaux, qui ne
leur apportaient pourtant que du chagrin. Jamais sa main, en
rencontrant la sienne, n'avait eu même une tiédeur; jamais l'idée
du lendemain ne l'avait laissée rêveuse, avec le souhait d'être
aimée encore. Pourtant, elle n'oubliait, elle n'était consolée que
dans cette chambre. Quand elle se trouvait là, s'occupant avec sa
douceur active, son coeur se calmait, il lui semblait que son
frère reviendrait prochainement, que tout s'arrangerait très bien,
qu'on finirait par être tous heureux, en ne se quittant plus. Et
elle en parlait sans trouble, tellement il lui paraissait naturel
que les choses fussent ainsi, sans qu'il lui vînt à la pensée de
s'interroger davantage, dans le don chaste et ignoré de tout son
coeur.
Mais, un après-midi, comme elle se rendait à l'ambulance, la
terreur qui la glaça, en apercevant dans la cuisine un capitaine
Prussien et deux autres officiers, lui fit comprendre la grande
affection qu'elle éprouvait pour Jean. Ces hommes, évidemment,
avaient appris la présence du blessé à la ferme, et ils venaient
le réclamer: c'était le départ inévitable, la captivité en
Allemagne, au fond de quelque forteresse. Elle écouta, tremblante,
le coeur battant à grands coups.
Le capitaine, un gros homme qui parlait Français, faisait de
violents reproches au père Fouchard.
-- Ca ne peut pas durer, vous vous fichez de nous... Je suis venu
moi-même pour vous avertir que, si le cas se reproduit, je vous en
rendrai responsable, oui! Je saurai prendre des mesures!
Très tranquille, le vieux affectait l'ahurissement, comme s'il
n'avait pas compris, les mains ballantes.
-- Comment ça, monsieur, comment ça?
-- Ah! ne m'échauffez pas les oreilles, vous savez très bien que
les trois vaches que vous nous avez vendues dimanche étaient
pourries... Parfaitement, pourries, enfin malades, crevées de
maladie infecte, car elles ont empoisonné mes hommes, et il y en a
deux qui doivent en être morts à l'heure qu'il est.
Du coup, Fouchard joua la révolte, l'indignation.
-- Pourries, mes vaches! De la si belle viande, de la viande que
l'on donnerait à une accouchée, pour lui refaire des forces!
Et il larmoya, se tapa sur la poitrine, cria qu'il était honnête,
qu'il aimerait mieux se couper de sa propre chair, à lui, que d'en
vendre de la mauvaise. Depuis trente ans, on le connaissait,
personne au monde ne pouvait dire qu'il n'avait pas eu son poids,
en bonne qualité.
-- Elles étaient saines comme l'oeil, monsieur, et si vos soldats
ont eu la colique, c'est peut-être qu'ils en ont trop mangé; à
moins que des malfaiteurs n'aient mis de la drogue dans la
marmite...
Il l'étourdissait ainsi d'un flot de paroles, d'hypothèses si
saugrenues, que le capitaine, hors de lui, finit par couper court.
-- En voilà assez! Vous êtes averti, prenez garde!... Et il y a
autre chose, nous vous soupçonnons, dans ce village, de faire tous
bon accueil aux francs-tireurs des bois de Dieulet, qui nous ont
encore tué une sentinelle avant-Hier... Entendez-vous, prenez
garde!
Quand les Prussiens furent partis, le père Fouchard haussa les
épaules, avec un ricanement d'infini dédain. Des bêtes crevées,
bien sûr qu'il leur en vendait, il ne leur faisait même manger que
de ça! Toutes les charognes que les paysans lui apportaient, ce
qui mourait de maladie et ce qu'il ramassait dans les fossés, est-
ce que ce n'était pas bon pour ces sales bougres?
Il cligna un oeil, il murmura d'un air de triomphe goguenard, en
se tournant vers Henriette rassurée:
-- Dis donc, petite, quand on pense qu'il y a des gens qui
racontent, comme ça, que je ne suis pas patriote!... Hein? Qu'ils
en fassent autant, qu'ils leur foutent donc de la carne, et qu'ils
empochent leurs sous... Pas patriote! Mais, nom de Dieu! J'en
aurai plus tué avec mes vaches malades que bien des soldats avec
leurs chassepots!
Jean, lorsqu'il sut l'histoire, s'inquiéta pourtant. Si les
autorités allemandes se doutaient que les habitants de Remilly
accueillaient les francs-tireurs des bois de Dieulet, elles
pouvaient d'une heure à l'autre faire des perquisitions et le
découvrir. L'idée de compromettre ses hôtes, de causer le moindre
ennui à Henriette, lui était insupportable. Mais elle le supplia,
elle obtint qu'il resterait quelques jours encore, car sa blessure
se cicatrisait lentement, il n'avait pas les jambes assez solides
pour rejoindre un des régiments en campagne, dans le nord ou sur
la Loire.
Et ce furent alors, jusqu'au milieu de décembre, les journées les
plus frissonnantes, les plus navrées de leur solitude. Le froid
était devenu si intense, que le poêle n'arrivait pas à chauffer la
grande pièce nue. Quand ils regardaient par la fenêtre la neige
épaisse qui couvrait le sol, ils songeaient à Maurice, enseveli,
là-bas, dans ce Paris glacé et mort, dont ils n'avaient aucune
nouvelle certaine. Toujours, les mêmes questions revenaient: que
faisait-il, pourquoi ne donnait-il aucun signe de vie? Ils
n'osaient se dire leurs affreuses craintes, une blessure, une
maladie, la mort peut-être. Les quelques renseignements vagues qui
continuaient à leur parvenir par les journaux, n'étaient point
faits pour les rassurer. Après de prétendues sorties heureuses,
démenties sans cesse, le bruit avait couru d'une grande victoire,
remportée le 2 décembre, à Champigny, par le général Ducrot; mais
ils surent ensuite que, dès le lendemain, abandonnant les
positions conquises, il s'était vu forcé de repasser la Marne.
C'était, à chaque heure, Paris étranglé d'un lien plus étroit, la
famine commençante, la réquisition des pommes de terre après celle
des bêtes à cornes, le gaz refusé aux particuliers, bientôt les
rues noires, sillonnées par le vol rouge des obus. Et tous deux ne
se chauffaient plus, ne mangeaient plus, sans être hantés par
l'image de Maurice et de ces deux millions de vivants, enfermés
dans cette tombe géante.
De toutes parts, d'ailleurs, du nord comme du centre, les
nouvelles s'aggravaient. Dans le nord, le 22e corps d'armée, formé
de gardes mobiles, de compagnies de dépôt, de soldats et
d'officiers échappés aux désastres de Sedan et de Metz, avait dû
abandonner Amiens, pour se retirer du côté d'Arras; et, à son
tour, Rouen venait de tomber entre les mains de l'ennemi, sans que
cette poignée d'hommes, débandés, démoralisés, l'eussent défendu
sérieusement. Dans le centre, la victoire de Coulmiers, remportée
le 9 novembre par l'armée de la Loire, avait fait naître
d'ardentes espérances: Orléans réoccupé, les Bavarois en fuite, la
marche par étampes, la délivrance prochaine de Paris. Mais, le 5
décembre, le prince Frédéric-Charles reprenait Orléans, coupait en
deux l'armée de la Loire, dont trois corps se repliaient sur
Vierzon et Bourges, tandis que deux autres, sous les ordres du
général Chanzy, reculaient jusqu'au Mans, dans une retraite
héroïque, toute une semaine de marches et de combats. Les
Prussiens étaient partout, à Dijon comme à Dieppe, au Mans comme à
Vierzon. Puis c'était, presque chaque matin, le lointain fracas de
quelque place forte qui capitulait sous les obus. Dès le 28
septembre, Strasbourg avait succombé, après quarante-six jours de
siège et trente-sept de bombardement, les murs hachés, les
monuments criblés par près de deux cent mille projectiles. Déjà,
la citadelle de Laon avait sauté, Toul s'était rendu; et venait
ensuite le défilé sombre: Soissons avec ses cent vingt-Huit
canons, Verdun qui en comptait cent trente-six, Neufbrisach cent,
La Fère soixante-dix, Montmédy soixante-cinq. Thionville était en
flammes, Phalsbourg n'ouvrait ses portes que dans sa douzième
semaine de furieuse résistance. Il semblait que la France entière
brûlât, s'effondrât, au milieu de l'enragée canonnade.
Un matin que Jean voulait absolument partir, Henriette lui prit
les mains, le retint d'une étreinte désespérée.
-- Non, non! Je vous en supplie, ne me laissez pas seule... Vous
êtes trop faible, attendez quelques jours, rien que quelques jours
encore... Je promets de vous laisser partir, quand le docteur dira
que vous êtes assez fort pour retourner vous battre.
V
Par cette soirée glacée de décembre, Silvine et Prosper se
trouvaient seuls, avec Charlot, dans la grande cuisine de la
ferme, elle cousant, lui en train de se fabriquer un beau fouet.
Il était sept heures, on avait dîné à six, sans attendre le père
Fouchard, qui devait s'être attardé à Raucourt, où la viande
manquait; et Henriette, dont c'était, cette nuit-là, le tour de
veillée, à l'ambulance, venait de partir, en recommandant bien à
Silvine de ne pas se coucher, sans aller garnir de charbon le
poêle de Jean.
Dehors, le ciel était très noir, sur la neige blanche. Pas un
bruit ne venait du village enseveli, on n'entendait dans la salle
que le couteau de Prosper, très appliqué à orner de losanges et de
rosaces le manche de cornouiller. Par moments, il s'arrêtait, il
regardait Charlot, dont la grosse tête blonde vacillait, prise de
sommeil. L'enfant ayant fini par s'endormir, il sembla que le
silence augmentait encore. Doucement, la mère avait écarté la
chandelle, pour que son petit n'en eût pas la clarté sur les
paupières; puis, cousant toujours, elle était tombée dans une
rêverie profonde.
Et ce fut alors, après avoir encore hésité, que Prosper se décida.
-- Écoutez donc, Silvine, j'ai quelque chose à vous dire... Oui,
j'ai attendu d'être seul avec vous...
Inquiète déjà, elle avait levé les yeux.
-- Voici la chose... Pardonnez-moi de vous faire de la peine, mais
il vaut mieux que vous soyez prévenue... J'ai vu ce matin, à
Remilly, au coin de l'église, j'ai vu Goliath, comme je vous vois
en ce moment, oh! En plein, il n'y a pas d'erreur!
Elle devint toute blême, les mains tremblantes, ne trouvant à
bégayer qu'une plainte sourde.
-- Mon Dieu! Mon Dieu!
Prosper continua en phrases prudentes, raconta ce qu'il avait
appris dans la journée, en questionnant les uns et les autres.
Personne ne doutait plus que Goliath fût un espion, qui s'était
installé autrefois dans le pays, pour en connaître les routes, les
ressources, les moindres façons d'être. On rappelait son séjour à
la ferme du père Fouchard, la façon brusque dont il en était
parti, les places qu'il avait faites ensuite, du côté de Beaumont
et de Raucourt. Et, maintenant, le voilà qui était revenu,
occupant à la commandature de Sedan une situation indéterminée,
parcourant de nouveau les villages, comme chargé de dénoncer les
uns, de taxer les autres, de veiller au bon fonctionnement des
réquisitions dont on écrasait les habitants. Ce matin-là, il avait
terrorisé Remilly, au sujet d'une livraison de farine, incomplète
et trop lente.
-- Vous êtes prévenue, répéta Prosper en finissant, et vous
saurez, comme ça, ce que vous aurez à faire, quand il viendra
ici...
Elle l'interrompit, d'un cri de terreur.
-- Vous croyez qu'il viendra?
-- Dame! ça me semble indiqué... Il faudrait qu'il ne fût guère
curieux, puisqu'il n'a jamais vu le petit, tout en sachant qu'il
existe... Et, en outre, il y a vous, pas plus laide que ça, qui
êtes bonne à revoir.
Mais, d'un geste de supplication, elle le fit taire. Réveillé par
le bruit, Charlot avait levé la tête. Les yeux vagues, comme au
sortir d'un rêve, il se rappela l'injure que lui avait apprise
quelque farceur du village, il déclara de son air grave de petit
bonhomme de trois ans:
-- Cochons, les Prussiens!
Sa mère, follement, le prit dans ses bras, l'assit sur ses genoux.
Ah! le pauvre être, sa joie et son désespoir, qu'elle aimait de
toute son âme et qu'elle ne pouvait regarder sans pleurer, ce fils
de sa chair qu'elle souffrait d'entendre appeler méchamment le
Prussien par les gamins de son âge, lorsqu'ils jouaient avec lui
sur la route! Elle le baisa, comme pour lui rentrer les paroles
dans la bouche.
-- Qui est-ce qui t'a appris de vilains mots? C'est défendu, il ne
faut pas les répéter, mon chéri.
Alors, avec l'obstination des enfants, Charlot, étouffant de rire,
se hâta de recommencer:
-- Cochons, les Prussiens!
Puis, voyant sa mère éclater en larmes, il se mit à pleurer lui
aussi, pendu à son cou. Mon Dieu! De quel malheur nouveau était-
elle donc menacée? N'était-ce point assez d'avoir perdu, avec
Honoré, le seul espoir de sa vie, la certitude d'oublier et d'être
heureuse encore? Il fallait que l'autre homme ressuscitât, pour
achever son malheur.
-- Allons, murmura-t-elle, viens dormir, mon chéri. Je t'aime bien
tout de même, car tu ne sais pas la peine que tu me fais.
Et elle laissa un instant seul Prosper, qui, pour ne pas la gêner
en la regardant, avait affecté de se remettre à sculpter
soigneusement le manche de son fouet.
Mais, avant d'aller coucher Charlot, Silvine le menait d'habitude
dire bonsoir à Jean, avec qui l'enfant était grand ami. Ce soir-
là, comme elle entrait, sa chandelle à la main, elle aperçut le
blessé assis sur son séant, les yeux grands ouverts au milieu des
ténèbres. Tiens, il ne dormait donc pas? Ma foi, non! Il rêvassait
à toutes sortes de choses, seul dans le silence de cette nuit
d'hiver. Et, pendant qu'elle bourrait le poêle de charbon, il joua
un instant avec Charlot, qui se roulait sur le lit, ainsi qu'un
jeune chat. Il connaissait l'histoire de Silvine, il avait de
l'amitié pour cette fille brave et soumise, si éprouvée par le
malheur, en deuil du seul homme qu'elle eût aimé, n'ayant gardé
d'autre consolation que ce pauvre petit, dont la naissance restait
son tourment. Aussi, lorsque, le poêle couvert, elle s'approcha
pour le lui reprendre des bras, remarqua-t-il, à ses yeux rouges,
qu'elle avait pleuré. Quoi donc? On venait encore de lui faire du
souci? Mais elle ne voulut pas répondre: plus tard, elle lui
dirait ça, si ça en valait la peine. Mon Dieu! est-ce que
l'existence, pour elle, maintenant, n'était pas un continuel
chagrin?
Enfin, Silvine emportait Charlot, quand un bruit de pas et de voix
se fit entendre, dans la cour de la ferme. Et Jean, surpris,
écoutait.
-- Qu'y a-t-il donc? Ce n'est point le père Fouchard qui rentre,
je n'ai pas entendu les roues de la carriole.
Du fond de sa chambre écartée, il avait fini par se rendre ainsi
compte de la vie intérieure de la ferme, dont les moindres rumeurs
lui étaient devenues familières. L'oreille tendue, il reprit tout
de suite:
-- Ah! oui, ce sont ces hommes, les francs-tireurs des bois de
Dieulet, qui viennent aux provisions.
-- Vite! murmura Silvine en s'en allant et en le laissant de
nouveau dans l'obscurité, il faut que je me dépêche, pour qu'ils
aient leurs pains.
En effet, des poings tapaient à la porte de la cuisine, et
Prosper, ennuyé d'être seul, hésitait, parlementait. Quand le
maître n'était pas là, il n'aimait guère ouvrir, par crainte des
dégâts dont on l'aurait rendu responsable. Mais il eut la chance
que, justement, à cette minute, la carriole du père Fouchard
dévala par la route en pente, avec le trot assourdi du cheval dans
la neige. Et ce fut le vieux qui reçut les hommes.
-- Ah! bon! c'est vous trois... Qu'est-ce que vous m'apportez, sur
cette brouette?
Sambuc, avec sa maigreur de bandit, enfoncé dans une blouse de
laine bleue, trop large, ne l'entendit même pas, exaspéré contre
Prosper, son honnête homme de frère, comme il disait, qui se
décidait seulement à ouvrir la porte.
-- Dis donc, toi! est-ce que tu nous prends pour des mendiants, à
nous laisser dehors par un temps pareil?
Mais, tandis que Prosper, très calme, haussant les épaules sans
répondre, faisait rentrer le cheval et la carriole, ce fut de
nouveau le père Fouchard qui intervint, penché sur la brouette.
-- Alors, c'est deux moutons crevés que vous m'apportez... Ca va
bien qu'il gèle, sans quoi ils ne sentiraient guère bon.
Cabasse et Ducat, les deux lieutenants de Sambuc, qui
l'accompagnaient dans toutes ses expéditions, se récrièrent.
-- Oh! dit le premier, avec sa vivacité criarde de provençal, ils
n'ont pas plus de trois jours... C'est des bêtes mortes à la ferme
des Raffins, où il y a un sale coup de maladie sur les animaux.
-- _Procumbit humi bos_, déclama l'autre, l'ancien huissier que
son goût trop vif pour les petites filles avait déclassé et qui
aimait à citer du latin.
D'un hochement de tête, le père Fouchard continuait à déprécier la
marchandise, qu'il affectait de trouver trop avancée. Et il
conclut, en entrant dans la cuisine avec les trois hommes:
-- Enfin, il faudra qu'ils s'en contentent... Ca va bien qu'à
Raucourt ils n'ont plus une côtelette. Quand on a faim, n'est-ce
pas? On mange de tout.
Et, ravi au fond, il appela Silvine qui revenait de coucher
Charlot.
-- Donne des verres, nous allons boire un coup à la crevaison de
Bismarck.
Fouchard entretenait ainsi de bonnes relations avec les francs-
tireurs des bois de Dieulet, qui, depuis bientôt trois mois,
sortaient au crépuscule de leurs taillis impénétrables, rôdaient
par les routes, tuaient et dévalisaient les Prussiens qu'ils
pouvaient surprendre, se rabattaient sur les fermes, rançonnaient
les paysans, quand le gibier ennemi venait à manquer. Ils étaient
la terreur des villages, d'autant plus qu'à chaque convoi attaqué,
à chaque sentinelle égorgée, les autorités allemandes se
vengeaient sur les bourgs voisins, qu'ils accusaient de
connivence, les frappant d'amendes, emmenant les maires
prisonniers, brûlant les chaumières. Et, si les paysans, malgré la
bonne envie qu'ils en avaient, ne livraient pas Sambuc et sa
bande, c'était simplement par crainte de recevoir quelque balle,
au détour d'un sentier, dans le cas où le coup n'aurait pas
réussi.
Lui, Fouchard, avait eu l'extraordinaire idée de faire du commerce
avec eux. Battant le pays en tous sens, aussi bien les fossés que
les étables, ils étaient devenus ses pourvoyeurs de bêtes crevées.
Pas un boeuf ni un mouton ne mourait, dans un rayon de trois
lieues, sans qu'ils vinssent l'enlever, de nuit, pour le lui
apporter. Et il les payait en provisions, en pains surtout, des
fournées de pains que Silvine cuisait exprès. D'ailleurs, s'il ne
les aimait guère, il avait une admiration secrète pour les francs-
tireurs, des gaillards adroits qui faisaient leurs affaires en se
fichant du monde; et, bien qu'il tirât une fortune de ses marchés
avec les Prussiens, il riait en dedans, d'un rire de sauvage,
quand il apprenait qu'on venait encore d'en trouver un, au bord
d'une route, la gorge ouverte.
-- À votre santé! reprit-il en trinquant avec les trois hommes.
Puis, se torchant les lèvres d'un revers de main:
-- Dites donc, ils en ont fait une histoire, pour ces deux uhlans
qu'ils ont ramassés sans tête, près de Villecourt... Vous savez
que Villecourt brûle depuis hier: une sentence, comme ils disent,
qu'ils ont portée contre le village, pour le punir de vous avoir
accueillis... Faut être prudent, vous savez, et ne pas revenir
tout de suite. On vous portera le pain là-bas.
Sambuc ricanait violemment, en haussant les épaules. Ah, ouiche!
Les Prussiens pouvaient courir! Et, tout d'un coup, il se fâcha,
tapa du poing sur la table.
-- Tonnerre de Dieu! Les uhlans, c'est gentil, mais c'est l'autre
que je voudrais tenir entre quatre-z-yeux, vous le connaissez
bien, l'autre, l'espion, celui qui a servi chez vous...
-- Goliath, dit le père Fouchard.
Toute saisie, Silvine, qui venait de reprendre sa couture,
s'arrêta, écoutant.
-- C'est ça, Goliath!... Ah! le brigand, il connaît les bois de
Dieulet comme ma poche, il est capable de nous faire pincer, un de
ces matins; d'autant plus qu'il s'est vanté, aujourd'hui, à la
croix de Malte, de nous régler notre compte avant huit jours... Un
sale bougre qui a pour sûr conduit les Bavarois, la veille de
Beaumont, n'est-ce pas? Vous autres!
-- Aussi vrai que voilà une chandelle qui nous éclaire! Confirma
Cabasse.
-- _Per amica silentia lunae_, ajouta Ducat, dont les citations
s'égaraient parfois.
Mais Sambuc, d'un nouveau coup de poing, ébranlait la table.
-- Il est jugé, il est condamné, le brigand!... Si vous savez un
jour par où il doit passer, prévenez-moi donc, et sa tête ira
rejoindre celle des uhlans dans la Meuse, ah! tonnerre de Dieu,
oui, je vous en réponds!
Il y eut un silence. Silvine les regardait, les yeux fixes, très
pâle.
-- Tout ça, c'est des choses dont on ne doit pas causer, reprit
prudemment le père Fouchard. À votre santé, et bonsoir!
Ils achevèrent la seconde bouteille. Prosper, étant revenu de
l'écurie, donna un coup de main, pour charger, en travers de la
brouette, à la place des deux moutons morts, les pains que Silvine
avait mis dans un sac. Mais il ne répondit même pas, il tourna le
dos, quand son frère et les deux autres s'en allèrent, disparurent
avec la brouette, dans la neige, en répétant:
-- Bien le bonsoir, au plaisir!
Le lendemain, après le déjeuner, comme le père Fouchard se
trouvait seul, il vit entrer Goliath en personne, grand, gros, le
visage rose, avec son tranquille sourire. S'il éprouva un
saisissement, à cette brusque apparition, il n'en laissa rien
paraître. Il clignait les paupières, tandis que l'autre s'avançait
et lui serrait rondement la main.
-- Bonjour, père Fouchard.
Alors seulement, il sembla le reconnaître.
-- Tiens! c'est toi, mon garçon... Oh! tu as encore forci. Comme
te voilà gras!
Et il le dévisageait, vêtu d'une sorte de capote en gros drap
bleu, coiffé d'une casquette de même étoffe, l'air cossu et
content de lui. Du reste, il n'avait aucun accent, parlait avec la
lenteur empâtée des paysans du pays.
-- Mais oui, c'est moi, père Fouchard... Je n'ai pas voulu revenir
par ici, sans vous dire un petit bonjour.
Le vieux restait méfiant. Qu'est-ce qu'il venait faire, celui-là?
Avait-il su la visite des francs-tireurs à la ferme, la veille? Il
fallait voir. Tout de même, comme il se présentait poliment, le
mieux était de lui rendre sa politesse.
-- Eh bien! Mon garçon, puisque tu es si gentil, nous boirons un
coup.
Il prit la peine d'aller chercher deux verres et une bouteille.
Tout ce vin bu lui saignait le coeur, mais il fallait savoir
offrir, dans les affaires. Et la scène de la soirée recommença,
ils trinquèrent avec les mêmes gestes, les mêmes paroles.
-- À votre santé, père Fouchard.
-- À la tienne, mon garçon.
Puis, Goliath, complaisamment, s'oublia. Il regardait autour de
lui, en homme qui a du plaisir à se rappeler les choses anciennes.
Il ne parla pourtant point du passé, pas plus que du présent,
d'ailleurs. La conversation roula sur le grand froid qui allait
gêner les travaux de la campagne; heureusement que la neige avait
du bon, ça tuait les insectes. À peine eut-il une expression de
vague chagrin, en faisant allusion à la haine sourde, au mépris
épouvanté qu'on lui avait témoignés dans les autres maisons de
Remilly. N'est-ce pas? Chacun est de son pays, c'est tout simple
qu'on serve son pays comme on l'entend. Mais, en France, il y
avait des choses sur lesquelles on avait de drôles idées. Et le
vieux le regardait, l'écoutait, si raisonnable, si conciliant,
avec sa large figure gaie, en se disant que ce brave homme-là
n'était sûrement pas venu dans de mauvaises intentions.
-- Alors, vous êtes donc tout seul aujourd'hui, père Fouchard?
-- Oh! Non, Silvine est là-bas qui donne à manger aux vaches...
Est-ce que tu veux la voir, Silvine?
Goliath se mit à rire.
-- Ma foi, oui... Je vais vous dire ça franchement, c'est pour
Silvine que je suis venu.
Du coup, le père Fouchard se leva, soulagé, criant à pleine voix:
-- Silvine! Silvine!... Il y a quelqu'un pour toi!
Et il s'en alla, sans crainte désormais, puisque la fille était là
pour protéger la maison. Quand ça tient un homme si longtemps,
après des années, il est fichu.
Lorsque Silvine entra, elle ne fut pas surprise de trouver
Goliath, qui était resté assis et qui la regardait avec son bon
sourire, un peu gêné pourtant. Elle l'attendait, elle s'arrêta
simplement, après avoir franchi le seuil, dans un raidissement de
tout son être. Et Charlot qui la rejoignait en courant, se jeta
dans ses jupes, étonné d'apercevoir un homme qu'il ne connaissait
pas.
Il y eut un silence, un embarras de quelques secondes.
-- Alors, c'est le petit? Finit par demander Goliath, de sa voix
conciliante.
-- Oui, répondit Silvine durement.
Le silence recommença. Il était parti au septième mois de sa
grossesse, il savait bien qu'il avait un enfant, mais il le voyait
pour la première fois. Aussi voulut-il s'expliquer, en garçon de
sens pratique qui est convaincu d'avoir de bonnes raisons.
-- Voyons, Silvine, je comprends bien que tu m'as gardé de la
rancune. Ce n'est pourtant pas très juste... Si je suis parti, et
si je t'ai fait cette grosse peine, tu aurais dû te dire déjà que
c'était peut-être parce que je n'étais pas mon maître. Quand on a
des chefs, on doit leur obéir, n'est-ce pas? Ils m'auraient envoyé
à cent lieues, à pied, que j'aurais fait le chemin. Et,
naturellement, je ne pouvais pas parler: ça m'a assez crevé le
coeur, de m'en aller ainsi, sans te souhaiter le bonsoir...
Aujourd'hui, mon Dieu! Je ne te raconterai pas que j'étais certain
de revenir. Cependant, j'y comptais bien, et, tu le vois, me
revoilà...
Elle avait détourné la tête, elle regardait la neige de la cour,
par la fenêtre, comme résolue à ne pas entendre. Lui, que ce
mépris, ce silence obstiné troublaient, interrompit ses
explications, pour dire:
-- Sais-tu que tu as encore embelli!
En effet, elle était très belle, dans sa pâleur, avec ses grands
yeux superbes qui éclairaient tout son visage. Ses lourds cheveux
noirs la coiffaient comme d'un casque de deuil éternel.
-- Sois gentille, voyons! Tu devrais sentir que je ne te veux pas
de mal... Si je ne t'aimais plus, je ne serais pas revenu, bien
sûr... Puisque me revoilà et que tout s'arrange, nous allons nous
revoir, n'est-ce pas?
D'un mouvement brusque, elle s'était reculée, et le regardant en
face:
-- Jamais!
-- Pourquoi jamais? est-ce que tu n'es pas ma femme, est-ce que
cet enfant n'est pas à nous?
Elle ne le quittait pas des yeux, elle parla lentement.
-- Écoutez, il vaut mieux en finir tout de suite... Vous avez
connu Honoré, je l'aimais, je n'ai toujours aimé que lui. Et il
est mort, vous me l'avez tué, là-bas... Jamais plus je ne serai à
vous. Jamais!
Elle avait levé la main, elle en faisait le serment, d'une telle
voix de haine, qu'il resta un moment interdit, cessant de la
tutoyer, murmurant:
-- Oui, je savais, Honoré est mort. C'était un très gentil garçon.
Seulement, que voulez-vous? Il y en a d'autres qui sont morts,
c'est la guerre... Et puis, il me semblait que, du moment où il
était mort, il n'y avait plus d'obstacle; car, enfin, Silvine,
laissez-moi vous le rappeler, je n'ai pas été brutal, vous avez
consenti...
Mais il n'acheva pas, tellement il la vit bouleversée, les mains
au visage, prête à se déchirer elle-même.
-- Oh! C'est bien ça, oui! C'est bien ça qui me rend folle.
Pourquoi ai-je consenti, puisque je ne vous aimais point? ... Je
ne puis pas me souvenir, j'étais si triste, si malade du départ
d'Honoré, et ç'a été peut-être parce que vous me parliez de lui et
que vous aviez l'air de l'aimer... Mon Dieu! Que de nuits j'ai
passées à pleurer toutes les larmes de mon corps, en songeant à
ça! C'est abominable d'avoir fait une chose qu'on ne voulait pas
faire, sans pouvoir s'expliquer ensuite pourquoi on l'a faite...
Et il m'avait pardonné, il m'avait dit que, si ces cochons de
Prussiens ne le tuaient pas, il m'épouserait tout de même, quand
il rentrerait du service... Et vous croyez que je vais retourner
avec vous? Ah! tenez! sous le couteau, je dirai non, non, jamais!
Cette fois, Goliath s'assombrit. Il l'avait connue soumise, il la
sentait inébranlable, d'une résolution farouche. Tout bon enfant
qu'il fût, il la voulait même par la force, maintenant qu'il était
le maître; et, s'il n'imposait pas sa volonté violemment, c'était
par une prudence innée, un instinct de ruse et de patience. Ce
colosse, aux gros poings, n'aimait pas les coups. Aussi songea-t-
il à un autre moyen de la soumettre.
-- Bon! puisque vous ne voulez pas de moi, je vais prendre le
petit.
-- Comment, le petit?
Charlot, oublié, était resté dans les jupes de sa mère, se
retenant pour ne pas éclater en sanglots, au milieu de la
querelle. Et Goliath, qui avait enfin quitté sa chaise,
s'approcha.
-- N'est-ce pas? Tu es mon petit à moi, un petit Prussien...
Viens, que je t'emmène!
Mais, déjà, Silvine, frémissante, l'avait saisi dans ses bras, le
serrait contre sa poitrine.
-- Lui, un Prussien, non! Un Français, né en France!
-- Un Français, Regardez-le donc, regardez-moi donc! C'est tout
mon portrait. Est-ce qu'il vous ressemble, à vous?
Elle vit alors seulement ce grand gaillard blond, à la barbe et
aux cheveux frisés, à l'épaisse face rose, dont les gros yeux
bleus luisaient d'un éclat de faïence. Et c'était bien vrai, le
petit avait la même tignasse jaune, les mêmes joues, les mêmes
yeux clairs, toute la race de là-bas en lui. Elle-même se sentait
autre, avec les mèches de ses cheveux noirs, qui glissaient de son
chignon sur son épaule, dans son désordre.
-- Je l'ai fait, il est à moi! reprit-elle furieusement. Un
Français qui ne saura jamais un mot de votre sale allemand, oui!
Un Français qui ira un jour vous tuer tous, pour venger ceux que
vous avez tués!
Charlot s'était mis à pleurer et à crier, cramponné à son cou.
-- Maman, maman! J'ai peur, emmène-moi!
Alors, Goliath, qui ne voulait sans doute pas de scandale, recula,
se contenta de déclarer, en reprenant le tutoiement, d'une voix
dure:
-- Retiens bien ce que je vais te dire, Silvine... Je sais tout ce
qui se passe ici. Vous recevez les francs-tireurs des bois de
Dieulet, ce Sambuc qui est le frère de votre garçon de ferme, un
bandit que vous fournissez de pain. Et je sais que ce garçon, ce
Prosper, est un chasseur d'Afrique, un déserteur, qui nous
appartient; et je sais encore que vous cachez un blessé, un autre
soldat qu'un mot de moi ferait conduire en Allemagne, dans une
forteresse... Hein? Tu le vois, je suis bien renseigné...
Elle l'écoutait maintenant, muette, terrifiée, tandis que Charlot
répétait dans son cou, de sa petite voix bégayante:
-- Oh! Maman, maman, emmène-moi, j'ai peur!
-- Eh bien! reprit Goliath, je ne suis certainement pas méchant,
et je n'aime guère les querelles, tu peux le dire; mais je te jure
que je les ferai tous arrêter, le père Fouchard et les autres, si
tu ne me reçois pas dans ta chambre, lundi prochain... Et je
prendrai le petit, je l'enverrai là-bas à ma mère qui sera très
contente de l'avoir; car, du moment que tu veux rompre, il est à
moi... N'est-ce pas? Tu entends bien, je n'aurai qu'à venir et à
l'emporter, lorsqu'il n'y aura plus personne ici. Je suis le
maître, je fais ce qui me plaît... Que décides-tu, voyons?
Mais elle ne répondait pas, elle serrait l'enfant plus fort, comme
si elle eût craint qu'on ne le lui arrachât tout de suite; et,
dans ses grands yeux, montait une exécration épouvantée.
-- C'est bon, je t'accorde trois jours pour réfléchir... Tu
laisseras ouverte la fenêtre de ta chambre, qui donne sur le
verger... Si lundi soir, à sept heures, je ne trouve pas ouverte
la fenêtre, je fais, le lendemain, arrêter tout ton monde, et je
reviens prendre le petit... Au revoir, Silvine!
Il partit tranquillement, elle resta plantée à la même place, la
tête bourdonnante d'idées si grosses, si terribles, qu'elle en
était comme imbécile. Et, pendant la journée entière, ce fut ainsi
une tempête en elle. D'abord, elle eut l'instinctive pensée
d'emporter son enfant dans ses bras, de s'en aller droit devant
elle, n'importe où; seulement, que devenir dès que la nuit
tomberait, comment gagner sa vie pour lui et pour elle? Sans
compter que les Prussiens qui battaient les routes,
l'arrêteraient, la ramèneraient peut-être. Puis, le projet lui
vint de parler à Jean, d'avertir Prosper et le père Fouchard lui-
même; et, de nouveau, elle hésita, elle recula: était-elle assez
sûre de l'amitié des gens, pour avoir la certitude qu'on ne la
sacrifierait pas à la tranquillité de tous? Non, non! Elle ne
dirait rien à personne, elle seule se tirerait du danger, puisque
seule elle l'avait fait, par l'entêtement de son refus. Mais
qu'imaginer, mon Dieu! De quelle façon empêcher le malheur? Car
son honnêteté se révoltait, elle ne se serait pardonné de la vie,
si, par sa faute, il était arrivé des catastrophes à tant de
monde, à Jean surtout, qui se montrait si gentil pour Charlot.
Les heures se passèrent, la journée du lendemain s'écoula, sans
qu'elle eût rien trouvé. Elle vaquait comme d'ordinaire à sa
besogne, balayait la cuisine, soignait les vaches, faisait la
soupe. Et, dans son absolu silence, l'effrayant silence qu'elle
continuait à garder, ce qui montait et l'empoisonnait davantage
d'heure en heure, c'était sa haine contre Goliath. Il était son
péché, sa damnation. Sans lui, elle aurait attendu Honoré, et
Honoré vivrait, et elle serait heureuse. De quel ton il avait fait
savoir qu'il était le maître! D'ailleurs, c'était la vérité, il
n'y avait plus de gendarmes, plus de juges à qui s'adresser, la
force seule avait raison. Oh! être la plus forte, le prendre quand
il viendrait, lui qui parlait de prendre les autres! En elle, il
n'y avait que l'enfant, qui était sa chair. Ce père de hasard ne
comptait pas, n'avait jamais compté. Elle n'était pas épouse, elle
ne se sentait soulevée que d'une colère, d'une rancune de vaincue,
quand elle pensait à lui. Plutôt que de le lui donner, elle aurait
tué l'enfant, elle se serait tuée ensuite. Et elle le lui avait
bien dit, cet enfant qu'il lui avait fait comme un cadeau de
haine, elle l'aurait voulu grand déjà, capable de la défendre,
elle le voyait plus tard, avec un fusil, leur trouant la peau à
tous, là-bas. Ah! oui, un Français de plus, un Français tueur de
Prussiens!
Cependant, il ne lui restait qu'un jour, elle devait prendre un
parti. Dès la première minute, une idée atroce avait bien passé,
au travers du bouleversement de sa pauvre tête malade: avertir les
francs-tireurs, donner à Sambuc le renseignement qu'il attendait.
Mais l'idée était restée fuyante, imprécise, et elle l'avait
écartée, comme monstrueuse, ne souffrant même pas la discussion:
cet homme, après tout, n'était-il pas le père de son enfant? Elle
ne pouvait le faire assassiner. Puis, l'idée était revenue, peu à
peu enveloppante, pressante; et, maintenant, elle s'imposait, de
toute la force victorieuse de sa simplicité et de son absolu.
Goliath mort, Jean, Prosper, le père Fouchard, n'avaient plus rien
à craindre. Elle-même gardait Charlot, que jamais plus personne ne
lui disputait. Et c'était encore autre chose, une chose profonde,
ignorée d'elle, qui montait du fond de son être: le besoin d'en
finir, d'effacer la paternité en supprimant le père, la joie
sauvage de se dire qu'elle en sortirait comme amputée de sa faute,
mère et seule maîtresse de l'enfant, sans partage avec un mâle.
Tout un jour encore, elle roula ce projet, n'ayant plus l'énergie
de le repousser, ramenée quand même aux détails du guet-apens,
prévoyant, combinant les moindres faits. C'était, à cette heure,
l'idée fixe, l'idée qui a planté son clou, qu'on cesse de
raisonner; et, lorsqu'elle finit par agir, par obéir à cette
poussée de l'inévitable, elle marcha comme dans un rêve, sous la
volonté d'une autre, de quelqu'un qu'elle n'avait jamais connu en
elle.
Le dimanche, le père Fouchard, inquiet, avait fait savoir aux
francs-tireurs qu'on leur porterait leur sac de pains dans les
carrières de Boisville, un coin très solitaire, à deux kilomètres;
et, Prosper se trouvant occupé, ce fut Silvine qu'il envoya, avec
la brouette. N'était-ce point le sort qui décidait? Elle vit là un
arrêt du destin, elle parla, donna le rendez-vous à Sambuc pour le
lendemain soir, d'une voix nette, sans fièvre, comme si elle
n'avait pu faire autrement. Le lendemain, il y eut encore des
signes, des preuves certaines que les gens, que les choses mêmes
voulaient le meurtre. D'abord, ce fut le père Fouchard, appelé
brusquement à Raucourt, qui laissa l'ordre de dîner sans lui,
prévoyant qu'il ne rentrerait guère avant huit heures. Ensuite,
Henriette, dont le tour de veillée, à l'ambulance, ne revenait que
le mardi, reçut l'avis, très tard, qu'elle aurait à remplacer le
soir la personne de service, indisposée. Et, comme Jean ne
quittait point sa chambre, quels que fussent les bruits, il ne
restait donc que Prosper, dont on pouvait craindre l'intervention.
Lui, n'était pas pour qu'on égorgeât ainsi un homme, à plusieurs.
Mais, quand il vit arriver son frère avec ses deux lieutenants, le
dégoût qu'il avait de ce vilain monde s'ajouta à son exécration
des Prussiens: sûrement qu'il n'allait pas en sauver un, de ces
sales bougres, même si on lui faisait son affaire d'une façon
malpropre; et il aima mieux se coucher, enfoncer sa tête dans le
traversin, pour ne pas entendre et n'être pas tenté de se conduire
en soldat.
Il était sept heures moins un quart, et Charlot s'entêtait à ne
point dormir. D'habitude, dès qu'il avait mangé sa soupe, il
tombait, la tête sur la table.
-- Voyons, dors, mon chéri, répétait Silvine, qui l'avait porté
dans la chambre d'Henriette, tu vois comme tu es bien, sur le
grand dodo à bonne amie!
Mais l'enfant, égayé justement par cette aubaine, gigotait, riait
à s'étouffer.
-- Non, non... Reste, petite mère... Joue, petite mère...
Elle patientait, elle se montrait très douce, répétant avec des
caresses:
-- Fais dodo, mon chéri... Fais dodo, pour me faire plaisir.
Et l'enfant finit par s'endormir, le rire aux lèvres. Elle n'avait
pas pris la peine de le déshabiller, elle le couvrit chaudement et
s'en alla, sans l'enfermer à clef, tellement, d'ordinaire, il
dormait d'un gros sommeil.
Jamais Silvine ne s'était sentie si calme, d'esprit si net et si
vif. Elle avait une promptitude de décision, une légèreté de
mouvement, comme dégagée de son corps, agissant sous cette
impulsion de l'autre, qu'elle ne connaissait point. Déjà, elle
venait d'introduire Sambuc, avec Cabasse et Ducat, en leur
recommandant la plus grande prudence; et elle les conduisit dans
sa chambre, elle les posta à droite et à gauche de la fenêtre,
qu'elle ouvrit, malgré le grand froid. Les ténèbres étaient
profondes, la pièce ne se trouvait faiblement éclairée que par le
reflet de la neige. Un silence de mort venait de la campagne, des
minutes interminables s'écoulèrent. Enfin, à un petit bruit de pas
qui s'approchaient, Silvine s'en alla, retourna s'asseoir dans la
cuisine, où elle attendit, immobile, ses grands yeux fixés sur la
flamme de la chandelle.
Et ce fut encore très long, Goliath rôda autour de la ferme, avant
de se risquer. Il croyait bien connaître la jeune femme, aussi
avait-il osé venir, simplement avec un revolver à sa ceinture.
Mais un malaise l'avertissait, il poussa entièrement la fenêtre,
allongea la tête, en appelant doucement:
-- Silvine! Silvine!
Puisqu'il trouvait la fenêtre ouverte, c'était donc qu'elle avait
réfléchi et qu'elle consentait. Cela lui causait un gros plaisir,
bien qu'il eût préféré la voir là, l'accueillant, le rassurant.
Sans doute, le père Fouchard venait de la rappeler, quelque
besogne à finir. Il éleva un peu la voix.
-- Silvine! Silvine!
Rien ne répondait, pas un souffle. Et il enjamba l'appui, il
entra, avec l'idée de se fourrer dans le lit, de l'attendre sous
les couvertures, tant il faisait froid.
Tout d'un coup, il y eut une furieuse bousculade, des
piétinements, des glissements, au milieu de jurons étouffés et de
râles. Sambuc et les deux autres s'étaient rués sur Goliath; et,
malgré leur nombre, ils n'arrivaient pas à maîtriser le colosse,
dont le danger décuplait les forces. Dans les ténèbres, on
entendait les craquements des membres, l'effort haletant des
étreintes. Heureusement, le revolver était tombé. Une voix, celle
de Cabasse, bégaya, étranglée: «les cordes, les cordes!» tandis
que Ducat passait à Sambuc le paquet de cordes dont ils avaient eu
la précaution de se pourvoir. Alors, ce fut une opération sauvage,
faite à coups de pied, à coups de poing, les jambes attachées
d'abord, puis les bras liés aux flancs, puis le corps tout entier
ficelé à tâtons, au hasard des soubresauts, avec un tel luxe de
tours et de noeuds, que l'homme était comme pris en un filet dont
les mailles lui entraient dans la chair. Il continuait de crier,
la voix de Ducat répétait: «ferme donc ta gueule!» les cris
cessèrent, Cabasse avait noué brutalement sur la bouche un vieux
mouchoir bleu. Enfin, ils soufflèrent, ils l'emportèrent ainsi
qu'un paquet dans la cuisine, où ils l'allongèrent sur la grande
table, à côté de la chandelle.
-- Ah! le salop de Prussien, jura Sambuc en s'épongeant le front,
nous a-t-il donné du mal!... Dites, Silvine, allumez donc une
seconde chandelle, pour qu'on le voie en plein, ce nom de Dieu de
cochon-Là!
Les yeux élargis dans sa face pâle, Silvine s'était levée. Elle ne
prononça pas une parole, elle alluma une chandelle, qu'elle vint
poser de l'autre côté de la tête de Goliath, qui apparut, vivement
éclairée, comme entre deux cierges. Et leurs regards, à ce moment,
se rencontrèrent: il la suppliait, éperdu, envahi par la peur;
mais elle ne parut pas comprendre, elle se recula jusqu'au buffet,
resta là debout, de son air têtu et glacé.
-- Le bougre m'a mangé la moitié d'un doigt, gronda Cabasse dont
la main saignait. Faut que je lui casse quelque chose!
Déjà, il levait le revolver qu'il avait ramassé, lorsque Sambuc le
désarma.
-- Non, non! Pas de bêtises!... Nous ne sommes pas des brigands,
nous autres, nous sommes des juges... Entends-tu, salop de
Prussien, nous allons te juger; et n'aie pas peur, nous respectons
les droits de la défense... Ce n'est pas toi qui te défendras,
parce que toi, si nous t'enlevions ta muselière, tu nous casserais
les oreilles. Mais, tout à l'heure, je te donnerai un avocat, et
un fameux!
Il alla chercher trois chaises, les aligna, composa ce qu'il
appelait le tribunal, lui au milieu, flanqué à droite et à gauche
de ses deux lieutenants. Tous trois s'assirent, et il se releva,
parla avec une lenteur goguenarde, qui peu à peu s'élargit,
s'enfla d'une colère vengeresse.
-- Moi, je suis à la fois le président et l'accusateur public. Ce
n'est pas très correct, mais nous ne sommes pas assez de monde...
Donc, je t'accuse d'être venu nous moucharder en France, payant
ainsi par la plus sale trahison le pain mangé à nos tables. Car
c'est toi la cause première du désastre, toi le traître qui, après
le combat de Nouart, as conduit les Bavarois jusqu'à Beaumont,
pendant la nuit, au travers des bois de Dieulet. Il fallait un
homme qui eût longtemps habité le pays, pour connaître ainsi les
moindres sentiers; et notre conviction est faite, on t'a rencontré
guidant l'artillerie par les chemins abominables, changés en
fleuves de boue, où l'on a dû atteler huit chevaux à chaque pièce.
Quand on revoit ces chemins, c'est à ne pas croire, on se demande
comment un corps d'armée a pu passer par là... Sans toi, sans ton
crime de t'être gobergé chez nous et de nous avoir vendus, la
surprise de Beaumont n'aurait pas eu lieu, nous ne serions pas
allés à Sedan, peut-être aurions-nous fini par vous rosser! Et je
ne parle pas du métier dégoûtant que tu continues à faire, du
toupet avec lequel tu as reparu ici, triomphant, dénonçant et
faisant trembler le pauvre monde... Tu es la plus ignoble des
canailles, je demande la peine de mort.
Un silence régna. Il s'était assis de nouveau, il dit enfin:
-- Je nomme d'office Ducat pour te défendre... Il a été huissier,
il serait allé très loin, sans ses passions. Tu vois que je ne te
refuse rien et que nous sommes gentils.
Goliath, qui ne pouvait remuer un doigt, tourna les yeux vers son
défenseur improvisé. Il n'avait plus que les yeux de vivants, des
yeux de supplication ardente, sous le front livide, que trempait
une sueur d'angoisse, à grosses gouttes, malgré le froid.
-- Messieurs, plaida Ducat en se levant, mon client est en effet
la plus infecte des canailles, et je n'accepterais pas de le
défendre, si je n'avais à faire remarquer, pour son excuse, qu'ils
sont tous comme ça, dans son pays... Regardez-le, vous voyez bien,
à ses yeux, qu'il est très étonné. Il ne comprend pas son crime.
En France, nous ne touchons nos espions qu'avec des pincettes;
tandis que, là-bas, l'espionnage est une carrière très honorée,
une façon méritoire de servir son pays... Je me permettrai même de
dire, messieurs, qu'ils n'ont peut-être pas tort. Nos nobles
sentiments nous font honneur, mais le pis est qu'ils nous ont fait
battre. Si j'ose m'exprimer ainsi, _quos vult perdere Jupiter
dementat..._ Vous apprécierez, messieurs.
Et il se rassit, tandis que Sambuc reprenait:
-- Et toi, Cabasse, n'as-tu rien à dire contre ou pour l'accusé?
-- J'ai à dire, cria le provençal, que c'est bien des histoires
pour régler son compte à ce bougre-là... J'ai eu pas mal d'ennuis
dans mon existence; mais je n'aime pas qu'on plaisante avec les
choses de la justice, ça porte malheur... À mort! à mort!
Solennellement, Sambuc se remit debout.
-- Ainsi, tel est bien votre arrêt à tous les deux... La mort?
-- Oui, oui! La mort!
Les chaises furent repoussées, il s'approcha de Goliath, en
disant:
-- C'est jugé, tu vas mourir.
Les deux chandelles brûlaient, la mèche haute, comme des cierges,
à droite et à gauche du visage décomposé de Goliath. Il faisait,
pour crier grâce, pour hurler les mots dont il étouffait, un tel
effort, que le mouchoir bleu, sur sa bouche, se trempait d'écume;
et c'était terrible, cet homme réduit au silence, muet déjà comme
un cadavre, qui allait mourir avec ce flot d'explications et de
prières dans la gorge.
Cabasse armait le revolver.
-- Faut-il lui casser la gueule? demanda-t-il.
-- Ah! non, non! cria Sambuc, il serait trop content.
Et, revenant vers Goliath:
-- Tu n'es pas un soldat, tu ne mérites pas l'honneur de t'en
aller avec une balle dans la tête... Non! Tu vas crever comme un
sale cochon d'espion que tu es.
Il se retourna, il demanda poliment:
-- Silvine, sans vous commander, je voudrais bien avoir un baquet.
Pendant la scène du jugement, Silvine n'avait pas bougé. Elle
attendait, la face rigide, absente d'elle-même, toute dans l'idée
fixe qui la poussait depuis deux jours. Et, quand on lui demanda
un baquet, elle obéit simplement, elle disparut une minute dans le
cellier voisin, puis revint avec le grand baquet où elle lavait le
linge de Charlot.
-- Tenez! Posez-le sous la table, au bord.
Elle le posa, et comme elle se relevait, ses yeux de nouveau
rencontrèrent ceux de Goliath. Ce fut, dans le regard du
misérable, une supplication dernière, une révolte aussi de l'homme
qui ne voulait pas mourir. Mais, en ce moment, il n'y avait plus
en elle rien de la femme, rien que la volonté de cette mort,
attendue comme une délivrance. Elle recula encore jusqu'au buffet,
elle resta.
Sambuc, qui avait ouvert le tiroir de la table, venait d'y prendre
un large couteau de cuisine, celui avec lequel on coupait le lard.
-- Donc, puisque tu es un cochon, je vas te saigner comme un
cochon.
Et il ne se pressa pas, discuta avec Cabasse et Ducat, pour que
l'égorgement se fît d'une manière convenable. Même il y eut une
querelle, parce que Cabasse disait que dans son pays, en Provence,
on saignait les cochons la tête en bas, tandis que Ducat se
récriait, indigné, estimant cette méthode barbare et incommode.
-- Avancez-le bien au bord de la table, au-dessus du baquet, pour
ne pas faire des taches.
Ils l'avancèrent, et Sambuc procéda tranquillement, proprement.
D'un seul coup du grand couteau, il ouvrit la gorge, en travers.
Tout de suite, de la carotide tranchée, le sang se mit à couler
dans le baquet, avec un petit bruit de fontaine. Il avait ménagé
la blessure, à peine quelques gouttes jaillirent-elles, sous la
poussée du coeur. Si la mort en fut plus lente, on n'en vit même
pas les convulsions, car les cordes étaient solides, l'immobilité
du corps resta complète. Pas une secousse et pas un râle. On ne
put suivre l'agonie que sur le visage, sur ce masque labouré par
l'épouvante, d'où le sang se retirait goutte à goutte, la peau
décolorée, d'une blancheur de linge. Et les yeux se vidaient, eux
aussi. Ils se troublèrent et s'éteignirent.
-- Dites donc, Silvine, faudra tout de même une éponge.
Mais elle ne répondit pas, les bras ramenés contre sa poitrine,
dans un geste inconscient, clouée au carreau, serrée à la gorge
comme par un collier de fer. Elle regardait. Puis, tout d'un coup,
elle s'aperçut que Charlot était là, pendu à ses jupes. Sans
doute, il s'était réveillé, il avait pu ouvrir les portes; et
personne ne l'avait vu entrer à petits pas, en enfant curieux.
Depuis combien de temps se trouvait-il ainsi, caché à demi
derrière sa mère? Lui aussi regardait. De ses gros yeux bleus,
sous sa tignasse jaune, il regardait couler le sang, la petite
fontaine rouge qui emplissait le baquet peu à peu. Cela l'amusait
peut-être. N'avait-il pas compris d'abord? Fut-il ensuite effleuré
par un souffle de l'horrible, eut-il une instinctive conscience de
l'abomination à laquelle il assistait? Il jeta un cri brusque,
éperdu.
-- Oh! Maman, oh! Maman, j'ai peur, emmène-moi!
Et Silvine en reçut une secousse, dont la violence l'ébranla
toute. C'était trop, un écroulement se faisait en elle, l'horreur
à la fin emportait cette force, cette exaltation de l'idée fixe
qui la tenait debout depuis deux jours. La femme renaissait, elle
éclata en larmes, elle eut un geste fou, en soulevant Charlot, en
le serrant éperdument sur son coeur. Et elle se sauva avec lui,
d'un galop terrifié, ne pouvant plus entendre, ne pouvant plus
voir, n'ayant plus que le besoin d'aller s'anéantir n'importe où,
dans le premier trou caché où elle tomberait.
À cette minute, Jean se décidait à ouvrir doucement sa porte. Bien
qu'il ne s'inquiétât jamais des bruits de la ferme, il finissait
par être surpris des allées et venues, des éclats de voix qu'il
entendait. Et ce fut chez lui, dans sa chambre calme, que Silvine
vint s'abattre, échevelée, sanglotante, secouée d'une telle crise
de détresse, qu'il ne put saisir d'abord ses paroles bégayées,
coupées entre ses dents. Toujours elle répétait le même geste,
comme pour écarter l'atroce vision. Enfin, il comprit, il vit à
son tour le guet-apens, l'égorgement, la mère debout, le petit
dans ses jupes, en face du père saigné à la gorge, dont le sang
coulait; et il en restait glacé, son coeur de paysan et de soldat
chaviré d'angoisse. Ah! la guerre, l'abominable guerre qui
changeait tout ce pauvre monde en bêtes féroces, qui semait ces
haines affreuses, le fils éclaboussé par le sang du père,
perpétuant la querelle des races, grandissant plus tard dans
l'exécration de cette famille paternelle, qu'il irait peut-être un
jour exterminer! Des semences scélérates pour d'effroyables
moissons!
Tombée sur une chaise, couvrant de baisers égarés Charlot qui
pleurait à son cou, Silvine répétait à l'infini la même phrase, le
cri de son coeur saignant.
-- Ah! mon pauvre petit, on ne dira plus que tu es un Prussien!...
Ah! mon pauvre petit, on ne dira plus que tu es un Prussien!
Dans la cuisine, le père Fouchard venait d'arriver. Il avait tapé
en maître, on s'était décidé à lui ouvrir. Et, en vérité, il avait
eu une peu agréable surprise, en trouvant ce mort sur sa table,
avec le baquet plein de sang dessous. Naturellement, d'une nature
peu endurante, il s'était fâché.
-- Dites donc, espèces de salops que vous êtes, est-ce que vous
n'auriez pas pu faire vos saletés dehors? Hein! Vous prenez donc
ma maison pour un fumier, que vous venez y gâter les meubles, avec
des coups pareils?
Puis, comme Sambuc s'excusait, expliquait les choses, le vieux
continua, gagné par la peur, s'irritant davantage:
-- Et qu'est-ce que vous voulez que j'en foute, moi, de votre
mort? Croyez-vous que c'est gentil, de coller comme ça un mort
chez quelqu'un, sans se demander ce qu'il en fera? ... Une
supposition qu'une patrouille entre, je serais propre! Vous vous
en fichez, vous autres, vous ne vous êtes pas demandé si je n'y
laisserais pas la peau... Eh bien! Nom de Dieu, vous aurez affaire
à moi, si vous n'emportez pas votre mort tout de suite! Vous
entendez, prenez-le par la tête, par les pattes, par ce que vous
voudrez, mais que ça ne traîne pas et qu'il n'en reste pas
seulement un cheveu dans trois minutes d'ici!
Enfin, Sambuc obtint du père Fouchard un sac, bien que le coeur de
ce dernier saignât de donner encore quelque chose. Il le choisit
parmi les plus mauvais, en disant qu'un sac troué, c'était trop
bon pour un Prussien. Mais Cabasse et Ducat eurent toutes les
peines du monde à faire entrer Goliath dans ce sac: le corps était
trop gros, trop long, et les pieds dépassèrent. Puis, on le
sortit, on le chargea sur la brouette qui servait à charrier le
pain.
-- Je vous donne ma parole d'honneur, déclara Sambuc, que nous
allons le foutre à la Meuse!
-- Surtout, insista Fouchard, collez-lui deux bons cailloux aux
pattes, que le bougre ne remonte pas!
Et, dans la nuit très noire, sur la neige pâle, le petit cortège
s'en alla, disparut, sans autre bruit qu'un léger cri plaintif de
la brouette.
Sambuc jura toujours sur la tête de son père qu'il avait bien mis
les deux bons cailloux aux pattes. Pourtant, le corps remonta, les
Prussiens le découvrirent trois jours plus tard, à Pont-Maugis,
dans de grandes herbes; et leur fureur fut extrême, lorsqu'ils
eurent tiré du sac ce mort, saigné au cou comme un pourceau. Il y
eut des menaces terribles, des vexations, des perquisitions. Sans
doute, quelques habitants durent trop causer, car on vint un soir
arrêter le maire de Remilly et le père Fouchard, coupables
d'entretenir de bons rapports avec les francs-tireurs, qu'on
accusait d'avoir fait le coup. Et le père Fouchard, dans cette
circonstance extrême, fut vraiment très beau, avec son
impassibilité de vieux paysan qui connaissait la force invincible
du calme et du silence. Il marcha, sans s'effarer, sans même
demander d'explications. On allait bien voir. Dans le pays, on
disait tout bas qu'il avait déjà tiré des Prussiens une grosse
fortune, des sacs d'écus enfouis quelque part, un à un, à mesure
qu'il les gagnait.
Henriette, quand elle connut toutes ces histoires, fut
terriblement inquiète. De nouveau, redoutant de compromettre ses
hôtes, Jean voulait partir, bien que le docteur le trouvât trop
faible encore; et elle tenait à ce qu'il attendît une quinzaine de
jours, envahie elle-même d'un redoublement de tristesse, devant la
nécessité prochaine de la séparation. Lors de l'arrestation du
père Fouchard, Jean avait pu s'échapper, en se cachant au fond de
la grange; mais ne restait-il pas en danger d'être pris et emmené
d'une heure à l'autre, dans le cas possible de nouvelles
recherches? D'ailleurs, elle tremblait aussi sur le sort de
l'oncle. Elle résolut donc d'aller un matin, à Sedan, voir les
Delaherche, qui logeaient chez eux, affirmait-on, un officier
Prussien très puissant.
-- Silvine, dit-elle en partant, soignez bien notre malade,
donnez-lui son bouillon à midi et sa potion à quatre heures.
La servante, toute à ses besognes accoutumées, était redevenue la
fille courageuse et soumise, dirigeant la ferme maintenant, en
l'absence du maître, pendant que Charlot sautait et riait autour
d'elle.
-- N'ayez pas peur, madame, il ne lui manquera rien... Je suis là
pour le dorloter.