III

Pour la dernière fois, le matin, Jean et Maurice venaient

d'entendre les sonneries si gaies des clairons Français; et ils

marchaient maintenant, en route pour l'Allemagne, parmi le

troupeau des prisonniers, que précédaient et suivaient des

pelotons de soldats Prussiens, tandis que d'autres les

surveillaient, à gauche et à droite, la baïonnette au fusil. On

n'entendait plus, à chaque poste, que les trompettes allemandes,

aux notes aigres et tristes.

Maurice fut heureux de constater que la colonne tournait à gauche

et qu'elle traverserait Sedan. Peut-être aurait-il la chance

d'apercevoir une fois encore sa soeur Henriette. Mais les cinq

kilomètres qui séparaient la presqu'île d'Iges de la ville,

suffirent pour gâter sa joie de se sentir hors du cloaque, où il

avait agonisé pendant neuf jours. C'était un autre supplice, ce

convoi pitoyable de prisonniers, des soldats sans armes, les mains

ballantes, menés comme des moutons, dans un piétinement hâtif et

peureux. Vêtus de loques, souillés d'avoir été abandonnés dans

leur ordure, amaigris par un jeûne d'une grande semaine, ils ne

ressemblaient plus qu'à des vagabonds, des rôdeurs louches, que

des gendarmes auraient ramassés par les routes, d'un coup de

filet. Dès le faubourg De Torcy, comme des hommes s'arrêtaient et

que des femmes se mettaient sur les portes, d'un air de sombre

commisération, un flot de honte étouffa Maurice, il baissa la

tête, la bouche amère.

Jean, d'esprit pratique et de peau plus dure, ne songeait qu'à

leur sottise, de n'avoir pas emporté chacun un pain. Dans

l'effarement de leur départ, ils s'en étaient même allés à jeun;

et la faim, une fois encore, leur cassait les jambes. D'autres

prisonniers devaient être dans le même cas, car plusieurs

tendaient de l'argent, suppliaient qu'on leur vendît quelque

chose. Il y en avait un, très grand, l'air très malade, qui

agitait une pièce d'or, l'offrant au bout de son long bras, par-

dessus la tête des soldats de l'escorte, avec le désespoir de ne

rien trouver à acheter. Et ce fut alors que Jean, qui guettait,

aperçut de loin, devant une boulangerie, une douzaine de pains en

tas. Tout de suite, avant les autres, il jeta cent sous, voulut

prendre deux de ces pains. Puis, comme le Prussien qui se trouvait

près de lui, le repoussait brutalement, il s'entêta à ramasser au

moins sa pièce. Mais, déjà, le capitaine, auquel la surveillance

de la colonne était confiée, un petit chauve, de figure insolente,

accourait. Il leva sur Jean la crosse de son revolver, il jura

qu'il fendrait la tête au premier qui oserait bouger. Et tous

avaient plié les épaules, baissé les yeux, tandis que la marche

continuait, avec le sourd roulement des pieds, dans cette

soumission frémissante du troupeau.

-- Oh! Le gifler, celui-là! murmura ardemment Maurice, le gifler,

lui casser les dents d'un revers de main!

Dès lors, la vue de ce capitaine, de cette méprisante figure à

gifles, lui devint insupportable. D'ailleurs, on entrait dans

Sedan, on passait sur le pont de Meuse; et les scènes de brutalité

se renouvelaient, se multipliaient. Une femme, une mère sans

doute, qui voulait embrasser un sergent tout jeune, venait d'être

écartée d'un coup de crosse, si violemment, qu'elle en était

tombée à terre. Sur la place Turenne, ce furent des bourgeois

qu'on bouscula, parce qu'ils jetaient des provisions aux

prisonniers. Dans la Grande-Rue, un de ceux-ci, ayant glissé en

prenant une bouteille qu'une dame lui offrait, fut relevé à coups

de botte. Sedan, qui depuis huit jours voyait ainsi passer ce

misérable bétail de la défaite, conduit au bâton, ne s'y

accoutumait pas, était agité, à chaque défilé nouveau, d'une

fièvre sourde de pitié et de révolte.

Cependant, Jean, lui aussi, songeait à Henriette; et brusquement,

l'idée de Delaherche lui vint. Il poussa du coude son ami.

-- Hein? Tout à l'heure, ouvre l'oeil, si nous passons dans la

rue!

En effet, dès qu'ils entrèrent dans la rue Maqua, ils aperçurent

de loin plusieurs têtes, penchées à une des fenêtres monumentales

de la fabrique. Puis, ils reconnurent Delaherche et sa femme

Gilberte, accoudés, ayant, derrière eux, debout, la haute figure

sévère de Madame Delaherche. Ils avaient des pains, le fabricant

les lançait aux affamés qui tendaient des mains tremblantes,

implorantes.

Maurice, tout de suite, avait remarqué que sa soeur n'était pas

là; tandis que Jean, inquiet de voir les pains voler, craignit

qu'il n'en restât pas un pour eux. Il agita le bras, criant:

-- À nous! à nous!

Ce fut, chez les Delaherche, une surprise presque joyeuse. Leur

visage, pâli de pitié, s'éclaira, tandis que des gestes, heureux

de la rencontre, leur échappaient. Et Gilberte tint à jeter elle-

même le dernier pain dans les bras de Jean, ce qu'elle fit avec

une si aimable maladresse, qu'elle en éclata d'un joli rire.

Ne pouvant s'arrêter, Maurice se retourna, demandant à la volée,

d'un ton inquiet d'interrogation:

-- Et Henriette? Henriette?

Alors, Delaherche répondit par une longue phrase. Mais sa voix se

perdit, au milieu du roulement des pieds. Il dut comprendre que le

jeune homme ne l'avait pas entendu, car il multiplia les signes,

il en répéta un surtout, là-bas, vers le sud. Déjà, la colonne

s'engageait dans la rue du Ménil, la façade de la fabrique

disparut, avec les trois têtes qui se penchaient, tandis qu'une

main agitait un mouchoir.

-- Qu'est-ce qu'il a dit? demanda Jean.

Maurice, tourmenté, regardait en arrière, vainement.

-- Je ne sais pas, je n'ai pas compris... Me voilà dans

l'inquiétude, tant que je n'aurai pas de nouvelles.

Et le piétinement continuait, les Prussiens hâtaient encore la

marche avec leur brutalité de vainqueurs, le troupeau sortit de

Sedan par la porte du Ménil, allongé en une file étroite qui

galopait, comme dans la peur des chiens.

Lorsqu'ils traversèrent Bazeilles, Jean et Maurice songèrent à

Weiss, cherchèrent les cendres de la petite maison, si vaillamment

défendue. On leur avait conté, au camp de la misère, la

dévastation du village, les incendies, les massacres; et ce qu'ils

voyaient dépassait les abominations rêvées. Après douze jours, les

tas de décombres fumaient encore. Des murs croulants s'étaient

abattus, il ne restait pas dix maisons intactes. Mais ce qui les

consola un peu, ce fut de rencontrer des brouettes, des charrettes

pleines de casques et de fusils Bavarois, ramassés après la lutte.

Cette preuve qu'on en avait tué beaucoup, de ces égorgeurs et de

ces incendiaires, les soulageait.

C'était à Douzy que devait avoir lieu la grande halte, pour

permettre aux hommes de déjeuner. On n'y arriva point sans

souffrance. Très vite, les prisonniers se fatiguaient, épuisés par

leur jeûne. Ceux qui, la veille, s'étaient gorgés de nourriture,

avaient des vertiges, alourdis, les jambes cassées; car cette

gloutonnerie, loin de réparer leurs forces perdues, n'avait fait

que les affaiblir davantage. Aussi, lorsqu'on s'arrêta dans un

pré, à gauche du village, les malheureux se laissèrent-ils tomber

sur l'herbe, sans courage pour manger. Le vin manquait, des femmes

charitables qui voulurent s'approcher avec des bouteilles, furent

chassées par les sentinelles. Une d'elles, prise de peur, tomba,

se démit le pied; et il y eut des cris, des larmes, toute une

scène révoltante, pendant que les Prussiens, qui avaient confisqué

les bouteilles, les buvaient. Cette tendresse pitoyable des

paysans pour les pauvres soldats emmenés en captivité, se

manifestait ainsi à chaque pas, tandis qu'on les disait d'une

rudesse farouche envers les généraux. À Douzy même, quelques jours

auparavant, les habitants avaient hué un convoi de généraux qui se

rendaient, sur parole, à Pont-à-Mousson. Les routes n'étaient pas

sûres pour les officiers: des hommes en blouse, des soldats

évadés, des déserteurs peut-être, sautaient sur eux avec des

fourches, voulaient les massacrer, ainsi que des lâches et des

vendus, dans cette légende de la trahison, qui, vingt ans plus

tard, devait encore vouer à l'exécration de ces campagnes tous les

chefs ayant porté l'épaulette.

Maurice et Jean mangèrent la moitié de leur pain, qu'ils eurent la

chance d'arroser de quelques gorgées d'eau-de-vie, un brave

fermier étant parvenu à emplir leur gourde. Mais, ce qui fut

terrible ensuite, ce fut de se remettre en route. On devait

coucher à Mouzon, et bien que l'étape se trouvât courte, l'effort

à faire paraissait excessif. Les hommes ne purent se relever sans

crier, tellement leurs membres las se raidissaient au moindre

repos. Beaucoup, dont les pieds saignaient, se déchaussèrent, pour

continuer la marche. La dysenterie les ravageait toujours, il en

tomba un, dès le premier kilomètre, qu'on dut pousser contre un

talus. Deux autres, plus loin, s'affaissèrent au pied d'une haie,

où une vieille femme ne les ramassa que le soir. Tous

chancelaient, en s'appuyant sur des cannes, que les Prussiens, par

dérision peut-être, leur avaient permis de couper, à la lisière

d'un petit bois. Ce n'était plus qu'une débandade de gueux,

couverts de plaies, hâves et sans souffle. Et les violences se

renouvelaient, ceux qui s'écartaient, même pour quelque besoin

naturel, étaient ramenés à coups de bâton. À la queue, le peloton

formant l'escorte avait l'ordre de pousser les traînards, la

baïonnette dans les reins. Un sergent ayant refusé d'aller plus

loin, le capitaine commanda à deux hommes de le prendre sous les

bras, de le traîner, jusqu'à ce que le misérable consentît à

marcher de nouveau. Et c'était surtout le supplice, cette figure à

gifles, ce petit officier chauve, qui abusait de ce qu'il parlait

très correctement le Français, pour injurier les prisonniers dans

leur langue, en phrases sèches et cinglantes comme des coups de

cravache.

-- Oh! répétait rageusement Maurice, le tenir, celui-là, et lui

tirer tout son sang, goutte à goutte!

Il était à bout de force, plus malade encore de colère rentrée que

d'épuisement. Tout l'exaspérait, jusqu'à ces sonneries aigres des

trompettes Prussiennes, qui l'auraient fait hurler comme une bête,

dans l'énervement de sa chair. Jamais il n'arriverait à la fin du

cruel voyage, sans se faire casser la tête. Déjà, lorsqu'on

traversait le moindre des hameaux, il souffrait affreusement, en

voyant les femmes qui le regardaient d'un air de grande pitié. Que

serait-ce, quand on entrerait en Allemagne, que les populations

des villes se bousculeraient, pour l'accueillir, au passage, d'un

rire insultant? Et il évoquait les wagons à bestiaux où l'on

allait les entasser, les dégoûts et les tortures de la route, la

triste existence des forteresses, sous le ciel d'hiver, chargé de

neige. Non, non! Plutôt la mort tout de suite, plutôt risquer de

laisser sa peau au détour d'un chemin, sur la terre de France, que

de pourrir là-bas, au fond d'une casemate noire, pendant des mois

peut-être!

-- Écoute, dit-il tout bas à Jean, qui marchait près de lui, nous

allons attendre de passer le long d'un bois, et d'un saut nous

filerons parmi les arbres... La frontière belge n'est pas loin,

nous trouverons bien quelqu'un pour nous y conduire.

Jean eut un frémissement, d'esprit plus net et plus froid, malgré

la révolte qui finissait par le faire rêver aussi d'évasion.

-- Es-tu fou! Ils tireront, nous y resterons tous les deux.

Mais, d'un geste, Maurice disait qu'il y avait des chances pour

qu'on les manquât, et puis, après tout, que, s'ils y restaient, ce

serait tant pis!

-- Bon! continua Jean, mais Qu'est-ce que nous deviendrons,

ensuite, avec nos uniformes? Tu vois bien que la campagne est

pleine de postes Prussiens. Il faudrait au moins d'autres

vêtements... C'est trop dangereux, mon petit, jamais je ne te

laisserai faire une pareille folie.

Et il dut le retenir, il lui avait pris le bras, il le serrait

contre lui, comme s'ils se fussent soutenus mutuellement, pendant

qu'il continuait à le calmer, de son air bourru et tendre.

Derrière leur dos, à ce moment, des voix chuchotantes leur firent

tourner la tête. C'étaient Chouteau et Loubet, partis le matin, en

même temps qu'eux, de la presqu'île d'Iges, et qu'ils avaient

évités jusque-là. Maintenant, les deux gaillards marchaient sur

leurs talons. Chouteau devait avoir entendu les paroles de

Maurice, son plan de fuite au travers d'un taillis, car il le

reprenait pour son compte. Il murmurait dans leur cou:

-- Dites donc, nous en sommes. C'est une riche idée, de foutre le

camp. Déjà, des camarades sont partis, nous n'allons bien sûr pas

nous laisser traîner comme des chiens jusque dans le pays à ces

cochons... Hein? à nous quatre, ça va-t-il, de prendre un courant

d'air?

Maurice s'enfiévrait de nouveau, et Jean dut se retourner, pour

dire au tentateur:

-- Si tu es pressé, cours devant... Qu'est-ce que tu espères donc?

Devant le clair regard du caporal, Chouteau se troubla un peu. Il

lâcha la raison vraie de son insistance.

-- Dame! Si nous sommes quatre, ça sera plus commode... Y en aura

toujours bien un ou deux qui passeront.

Alors, d'un signe énergique de la tête, Jean refusa tout à fait.

Il se méfiait du monsieur, comme il disait, il craignait quelque

traîtrise. Et il lui fallut employer toute son autorité sur

Maurice, pour l'empêcher de céder, car une occasion se présentait

justement, on longeait un petit bois très touffu, qu'un champ

obstrué de broussailles séparait seul de la route. Traverser ce

champ au galop, disparaître dans le fourré, n'était-ce pas le

salut?

Jusque-là, Loubet n'avait rien dit. Son nez inquiet flairait le

vent, ses yeux vifs de garçon adroit guettaient la minute

favorable, dans sa résolution bien arrêtée de ne pas aller moisir

en Allemagne. Il devait se fier à ses jambes et à sa malignité,

qui l'avaient toujours tiré d'affaire. Et, brusquement, il se

décida.

-- Ah! zut! j'en ai assez, je file!

D'un bond, il s'était jeté dans le champ voisin, lorsque Chouteau

l'imita, galopant à son côté. Tout de suite, deux Prussiens de

l'escorte se mirent à leur poursuite, sans qu'aucun autre songeât

à les arrêter d'une balle. Et la scène fut si brève, qu'on ne put

d'abord s'en rendre compte. Loubet, faisant des crochets parmi les

broussailles, allait s'échapper sûrement, tandis que Chouteau,

moins agile, était déjà sur le point d'être pris. Mais, d'un

suprême effort, celui-ci regagna du terrain, se jeta entre les

jambes du camarade, qu'il culbuta; et, pendant que les deux

Prussiens se précipitaient sur l'homme à terre, pour le maintenir,

l'autre sauta dans le bois, disparut. Quelques coups de feu

partirent, on se souvenait des fusils. Il y eut même, parmi les

arbres, une tentative de battue, inutile.

À terre, cependant, les deux soldats assommaient Loubet. Hors de

lui, le capitaine s'était précipité, parlant de faire un exemple;

et, devant cet encouragement, les coups de pied, les coups de

crosse continuaient de pleuvoir, si bien que, lorsqu'on releva le

malheureux, il avait un bras cassé et la tête fendue. Il expira,

avant d'arriver à Mouzon, dans la petite charrette d'un paysan,

qui avait bien voulu le prendre.

-- Tu vois, se contenta de murmurer Jean à l'oreille de Maurice.

D'un regard, là-bas, vers le bois impénétrable, tous deux disaient

leur colère contre le bandit qui galopait, libre maintenant;

tandis qu'ils finissaient par se sentir pleins de pitié pour le

pauvre diable, sa victime, un fricoteur qui ne valait sûrement pas

cher, mais tout de même un garçon gai, débrouillard et pas bête.

Voilà comment il se faisait que, si malin qu'on fût, on se

laissait tout de même manger un jour!

À Mouzon, malgré cette leçon terrible, Maurice fut de nouveau

hanté par son idée fixe de fuir. On était arrivé dans un tel état

de lassitude, que les Prussiens durent aider les prisonniers, pour

dresser les quelques tentes mises à leur disposition. Le campement

se trouvait, près de la ville, dans un terrain bas et marécageux;

et le pis était qu'un autre convoi y ayant campé la veille, le sol

disparaissait sous l'ordure: un véritable cloaque, d'une saleté

immonde. Il fallut, pour se protéger, étaler à terre de larges

pierres plates, qu'on eut la chance de découvrir près de là. La

soirée, d'ailleurs, fut moins dure, la surveillance des Prussiens

se relâchait un peu, depuis que le capitaine avait disparu,

installé sans doute dans quelque auberge. D'abord, les sentinelles

tolérèrent que des enfants jetassent aux prisonniers des fruits,

des pommes et des poires, par-dessus leurs têtes. Ensuite, elles

laissèrent les habitants du voisinage envahir le campement, de

sorte qu'il y eut bientôt une foule de marchands improvisés, des

hommes et des femmes qui débitaient du pain, du vin, même des

cigares. Tous ceux qui avaient de l'argent, mangèrent, burent,

fumèrent. Sous le pâle crépuscule, cela mettait comme un coin de

marché forain, d'une bruyante animation.

Mais, derrière leur tente, Maurice s'exaltait, répétait à Jean:

-- Je ne peux plus, je filerai, dès que la nuit va être noire...

Demain, nous nous éloignerons de la frontière, il ne sera plus

temps.

-- Eh bien! Filons, finit par dire Jean, à bout de résistance,

cédant lui aussi à cette hantise de la fuite. Nous le verrons, si

nous y laissons la peau.

Seulement, il dévisagea dès lors les vendeurs, autour de lui. Des

camarades venaient de se procurer des blouses et des pantalons, le

bruit courait que des habitants charitables avaient créé de

véritables magasins de vêtements, pour faciliter les évasions de

prisonniers. Et, presque tout de suite, son attention fut attirée

par une belle fille, une grande blonde de seize ans, aux yeux

superbes, qui tenait à son bras trois pains dans un panier. Elle

ne criait pas sa marchandise comme les autres, elle avait un

sourire engageant et inquiet, la démarche hésitante. Lui, la

regarda fixement, et leurs regards se rencontrèrent, restèrent un

instant l'un dans l'autre. Alors, elle s'approcha, avec son

sourire embarrassé de belle fille qui s'offrait.

-- Voulez-vous du pain?

Il ne répondit pas, l'interrogea d'un petit signe. Puis, comme

elle disait oui, de la tête, il se hasarda, à voix très basse.

-- Il y a des vêtements?

-- Oui, sous les pains.

Et, très haut, elle se décida à crier sa marchandise: «du pain! Du

pain! Qui achète du pain?» Mais, quand Maurice voulut lui glisser

vingt francs, elle retira la main d'un geste brusque, elle se

sauva, après leur avoir laissé le panier. Ils la virent pourtant

qui se retournait encore, qui leur jetait le rire tendre et ému de

ses beaux yeux.

Lorsqu'ils eurent le panier, Jean et Maurice tombèrent dans un

trouble extrême. Ils s'étaient écartés de leur tente, et jamais

ils ne purent la retrouver, tellement ils s'effaraient. Où se

mettre? Comment changer de vêtements? Ce panier, que Jean portait

d'un air gauche, il leur semblait que tout le monde le fouillait

des yeux, en voyait au grand jour le contenu. Enfin, ils se

décidèrent, entrèrent dans la première tente vide, où, éperdument,

ils passèrent chacun un pantalon et une blouse, après avoir remis

sous les pains leurs effets d'uniforme. Et ils abandonnèrent le

tout. Mais ils n'avaient trouvé qu'une casquette de laine, dont

Jean avait forcé Maurice à se coiffer. Lui, nu-tête, exagérant le

péril, se croyait perdu. Aussi s'attardait-il, en quête d'une

coiffure quelconque, lorsque l'idée lui vint d'acheter son chapeau

à un vieil homme très sale qui vendait des cigares.

-- À trois sous pièce, à cinq sous les deux, les cigares de

Bruxelles!

Depuis la bataille de Sedan, il n'y avait plus de douane, tout le

flot belge entrait librement; et le vieil homme en guenilles

venait de réaliser de très beaux bénéfices, ce qui ne l'empêcha

pas d'avoir de grosses prétentions, lorsqu'il eut compris pourquoi

l'on voulait acheter son chapeau, un feutre graisseux, troué de

part en part. Il ne le lâcha que contre deux pièces de cent sous,

en geignant qu'il allait sûrement s'enrhumer.

Jean, d'ailleurs, venait d'avoir une autre idée, celle de lui

acheter aussi son fonds de magasin, les trois douzaines de cigares

qu'il promenait encore. Et, sans attendre, le chapeau enfoncé sur

les yeux, il cria, d'une voix traînante:

-- À trois sous les deux, à trois sous les deux, les cigares de

Bruxelles!

Cette fois, c'était le salut. Il fit signe à Maurice de le

précéder. Celui-ci avait eu la chance de ramasser par terre un

parapluie; et, comme il tombait quelques gouttes d'eau, il

l'ouvrit tranquillement, pour traverser la ligne des sentinelles.

-- À trois sous les deux, à trois sous les deux, les cigares de

Bruxelles!

En quelques minutes, Jean fut débarrassé de sa marchandise. On se

pressait, on riait: en voilà donc un qui était raisonnable, qui ne

volait pas le pauvre monde! Attirés par le bon marché, des

Prussiens s'approchèrent aussi, et il dut faire du commerce avec

eux. Il avait manoeuvré de façon à franchir l'enceinte gardée, il

vendit ses deux derniers cigares à un gros sergent barbu, qui ne

parlait pas un mot de Français.

-- Ne marche donc pas si vite, sacré bon Dieu! répétait Jean dans

le dos de Maurice. Tu vas nous faire reprendre.

Leurs jambes, malgré eux, les emportaient. Il leur fallut un

effort immense pour s'arrêter un instant à l'angle de deux routes,

parmi des groupes qui stationnaient devant une auberge. Des

bourgeois causaient là, l'air paisible, avec des soldats

allemands; et ils affectèrent d'écouter, ils risquèrent même

quelques mots, sur la pluie qui pourrait bien se remettre à tomber

toute la nuit. Un homme, un monsieur gras, qui les regardait avec

persistance, les faisait trembler.

Puis, comme il souriait d'un air très bon, ils se risquèrent, tout

bas.

-- Monsieur, le chemin pour aller en Belgique est-il gardé?

-- Oui, mais traversez d'abord ce bois, puis prenez à gauche, à

travers champs.

Dans le bois, dans le grand silence noir des arbres immobiles,

quand ils n'entendirent plus rien, que plus rien ne remua et

qu'ils se crurent sauvés, une émotion extraordinaire les jeta aux

bras l'un de l'autre. Maurice pleurait à gros sanglots, tandis que

des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean. C'était la

détente de leur long tourment, la joie de se dire que la douleur

allait peut-être avoir pitié d'eux. Et ils se serraient d'une

étreinte éperdue, dans la fraternité de tout ce qu'ils venaient de

souffrir ensemble; et le baiser qu'ils échangèrent alors leur

parut le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel

qu'ils n'en recevraient jamais d'une femme, l'immortelle amitié,

l'absolue certitude que leurs deux coeurs n'en faisaient plus

qu'un, pour toujours.

-- Mon petit, reprit Jean d'une voix tremblante, quand ils se

furent dégagés, c'est déjà très bon d'être ici, mais nous ne

sommes pas au bout... Faudrait s'orienter un peu.

Maurice, bien qu'il ne connût pas ce point de la frontière, jura

qu'il suffisait de marcher devant soi. Tous deux alors, l'un

derrière l'autre, se glissèrent, filèrent avec précaution, jusqu'à

la lisière des taillis. Là, se rappelant l'indication du bourgeois

obligeant, ils voulurent tourner à gauche, pour couper à travers

des chaumes. Mais, comme ils rencontraient une route, bordée de

peupliers, ils aperçurent le feu d'un poste Prussien, qui barrait

le passage. La baïonnette d'une sentinelle luisait, des soldats

achevaient leur soupe en causant. Et ils rebroussèrent chemin, se

rejetèrent au fond du bois, avec la terreur d'être poursuivis. Ils

croyaient entendre des voix, des pas, ils battirent ainsi les

fourrés pendant près d'une heure, perdant toute direction,

tournant sur eux-mêmes, emportés parfois dans un galop, comme des

bêtes fuyant sous les broussailles, parfois immobilisés, suant

l'angoisse, devant des chênes immobiles qu'ils prenaient pour des

Prussiens. Enfin, ils débouchèrent de nouveau sur le chemin bordé

de peupliers, à dix pas de la sentinelle, près des soldats, en

train de se chauffer tranquillement.

-- Pas de chance! gronda Maurice, c'est un bois enchanté.

Mais, cette fois, on les avait entendus. Des branches s'étaient

cassées, des pierres roulaient. Et, comme au qui vive de la

sentinelle, ils se mirent à galoper, sans répondre, le poste prit

les armes, des coups de feu partirent, criblant de balles le

taillis.

-- Nom de Dieu! Jura d'une voix sourde Jean, qui retint un cri de

douleur.

Il venait de recevoir dans le mollet gauche un coup de fouet, dont

la violence l'avait culbuté contre un arbre.

-- Touché? demanda Maurice, anxieux.

-- Oui, à la jambe, c'est foutu!

Tous deux écoutaient encore, haletants, avec l'épouvante

d'entendre un tumulte de poursuite, sur leurs talons. Mais les

coups de feu avaient cessé, et rien ne bougeait plus, dans le

grand silence frissonnant qui retombait. Le poste, évidemment, ne

se souciait pas de s'engager parmi les arbres.

Jean, qui s'efforçait de se remettre debout, étouffa une plainte.

Et Maurice le soutint.

-- Tu ne peux plus marcher?

-- Je crois bien que non!

Une colère l'envahit, lui si calme. Il serrait les poings, il se

serait battu.

-- Ah! bon Dieu de bon Dieu! Si ce n'est pas une malchance! Se

laisser abîmer la patte, lorsqu'on a tant besoin de courir! Ma

parole, c'est à se ficher au fumier!... File tout seul, toi!

Gaiement, Maurice se contenta de répondre:

-- Tu es bête!

Il lui avait pris le bras, il l'aidait, tous les deux ayant la

hâte de s'éloigner. Au bout de quelques pas, faits péniblement,

d'un héroïque effort, ils s'arrêtèrent, de nouveau inquiets, en

apercevant devant eux une maison, une sorte de petite ferme, à la

lisière du bois. Pas une lumière ne luisait aux fenêtres, la porte

de la cour était grande ouverte, sur le bâtiment vide et noir. Et,

quand ils se furent enhardis jusqu'à pénétrer dans cette cour, ils

s'étonnèrent d'y trouver un cheval tout sellé, sans que rien

indiquât pourquoi ni comment il était là. Peut-être le maître

allait-il revenir, peut-être gisait-il derrière quelque buisson,

la tête trouée. Jamais ils ne le surent.

Mais un projet brusque était né chez Maurice, qui en parut tout

ragaillardi.

-- Écoute, la frontière est trop loin, et puis, décidément, il

faudrait un guide... Tandis que, si nous allions à Remilly, chez

l'oncle Fouchard, je serais certain de t'y conduire les yeux

fermés, tellement je connais les moindres chemins de traverse...

Hein? C'est une idée, je vais te hisser sur ce cheval, et l'oncle

Fouchard nous prendra bien toujours.

D'abord, il voulut lui examiner la jambe. Il y avait deux trous,

la balle devait être ressortie après avoir cassé le tibia.

L'hémorragie était faible, il se contenta de bander fortement le

mollet avec son mouchoir.

-- File donc tout seul! répétait Jean.

-- Tais-toi, tu es bête!

Lorsque Jean fut solidement installé sur la selle, Maurice prit la

bride du cheval, et l'on partit. Il devait être près de onze

heures, il comptait bien faire en trois heures le trajet, même si

l'on ne marchait qu'au pas. Mais la pensée d'une difficulté

imprévue le désespéra un instant: comment allaient-ils traverser

la Meuse, pour passer sur la rive gauche? Le pont de Mouzon était

certainement gardé. Enfin, il se rappela qu'il y avait un bac, en

aval, à Villers; et, au petit bonheur, comptant que la chance leur

serait enfin favorable, il se dirigea vers ce village, à travers

les prairies et les labours de la rive droite. Tout se présenta

assez bien d'abord, ils n'eurent qu'à éviter une patrouille de

cavalerie, ils restèrent près d'un quart d'heure immobiles, dans

l'ombre d'un mur. La pluie s'était remise à tomber, la marche

devenait seulement très pénible pour lui, forcé de piétiner parmi

les terres détrempées, à côté du cheval, heureusement un brave

homme de cheval, fort docile. À Villers, la chance fut en effet

pour eux: le bac, qui venait justement, à cette heure de nuit, de

passer un officier Bavarois, put les prendre tout de suite, les

déposer sur l'autre rive, sans encombre. Et les dangers, les

fatigues terribles ne commencèrent qu'au village, où ils

faillirent rester entre les mains des sentinelles, échelonnées

tout le long de la route de Remilly. De nouveau, ils se rejetèrent

dans les champs, au hasard des petits chemins creux, des sentiers

étroits, à peine frayés. Les moindres obstacles les obligeaient à

des détours énormes. Ils franchissaient les haies et les fossés,

s'ouvraient un passage au coeur des taillis impénétrables. Jean,

pris par la fièvre, sous la pluie fine, s'était affaissé en

travers de la selle, à moitié évanoui, cramponné des deux mains à

la crinière du cheval; tandis que Maurice, qui avait passé la

bride dans son bras droit, devait lui soutenir les jambes, pour

qu'il ne glissât pas. Pendant plus d'une lieue, pendant près de

deux heures encore, cette marche épuisante s'éternisa, au milieu

des cahots, des glissements brusques, des pertes d'équilibre, dans

lesquelles, à chaque instant, la bête et les deux hommes

manquaient de s'effondrer. Ils n'étaient plus qu'un convoi

d'extrême misère, couverts de boue, le cheval tremblant sur les

pieds, l'homme qu'il portait inerte, comme expiré dans un dernier

hoquet, l'autre, éperdu, hagard, allant toujours, par l'unique

effort de sa charité fraternelle. Le jour se levait, il pouvait

être cinq heures, lorsqu'ils arrivèrent enfin à Remilly.

Dans la cour de sa petite ferme, qui dominait le village, au

sortir du défilé d'Haraucourt, le père Fouchard chargeait sa

carriole de deux moutons tués la veille. La vue de son neveu, dans

un si triste équipage, le bouscula à un tel point, qu'il s'écria

brutalement, après les premières explications:

-- Que je vous garde, toi et ton ami? ... Pour avoir des histoires

avec les Prussiens, ah! non, par exemple! J'aimerais mieux crever

tout de suite!

Pourtant, il n'osa empêcher Maurice et Prosper de descendre Jean

de cheval et de l'allonger sur la grande table de la cuisine.

Silvine courut chercher son propre traversin, qu'elle glissa sous

la tête du blessé, toujours évanoui. Mais le vieux grondait,

exaspéré de voir cet homme sur sa table, disant qu'il y était fort

mal, demandant pourquoi on ne le portait pas tout de suite à

l'ambulance, puisqu'on avait la chance d'avoir une ambulance à

Remilly, près de l'église, dans l'ancienne maison d'école, un

reste de couvent, où se trouvait une grande salle très commode.

-- À l'ambulance! Se récria Maurice à son tour, pour que les

Prussiens l'envoient en Allemagne, après sa guérison, puisque tout

blessé leur appartient!... Est-ce que vous vous fichez de moi,

l'oncle? Je ne l'ai pas amené jusqu'ici pour le leur rendre.

Les choses se gâtaient, l'oncle parlait de les flanquer à la

porte, lorsque le nom d'Henriette fut prononcé.

-- Comment, Henriette? demanda le jeune homme.

Et il finit par savoir que sa soeur était à Remilly depuis

l'avant-veille, si mortellement triste de son deuil, que le séjour

de Sedan, où elle avait vécu heureuse, lui était devenu

intolérable. Une rencontre avec le docteur Dalichamp, de Raucourt,

qu'elle connaissait, l'avait décidée à venir s'installer chez le

père Fouchard, dans une petite chambre, pour se donner tout

entière aux blessés de l'ambulance voisine. Cela seul, disait-

elle, la distrairait. Elle payait sa pension, elle était, à la

ferme, la source de mille douceurs qui la faisaient regarder par

le vieux d'un oeil de complaisance. Quand il gagnait, c'était

toujours beau.

-- Ah! ma soeur est ici! répétait Maurice. C'est donc ça que

Monsieur Delaherche voulait me dire, avec son grand geste que je

ne comprenais pas!... Eh bien! Si elle est ici, ça va tout seul,

nous restons.

Tout de suite, il voulut aller lui-même, malgré sa fatigue, la

chercher à l'ambulance, où elle avait passé la nuit; tandis que

l'oncle se fâchait maintenant de ne pouvoir filer avec sa carriole

et ses deux moutons, pour son commerce de boucher ambulant, au

travers des villages, tant que cette sacrée affaire de blessé qui

lui tombait sur les bras, ne serait pas finie.

Lorsque Maurice ramena Henriette, ils surprirent le père Fouchard

en train d'examiner soigneusement le cheval, que Prosper venait de

conduire à l'écurie. Une bête fatiguée, mais diablement solide, et

qui lui plaisait! En riant, le jeune homme dit qu'il lui en

faisait cadeau. Henriette, de son côté, le prit à part, lui

expliqua que Jean payerait, qu'elle-même se chargeait de lui,

qu'elle le soignerait dans la petite chambre, derrière l'étable,

où certes pas un Prussien n'irait le chercher. Et le père

Fouchard, maussade, mal convaincu encore qu'il trouverait au fond

de tout ça un vrai bénéfice, finit cependant par monter dans sa

carriole et par s'en aller, en la laissant libre d'agir à sa

guise.

Alors, en quelques minutes, aidée de Silvine et de Prosper,

Henriette organisa la chambre, y fit porter Jean, que l'on coucha

dans un lit tout frais, sans qu'il donnât d'autres signes de vie

que des balbutiements vagues. Il ouvrait les yeux, regardait, ne

semblait voir personne. Maurice achevait de boire un verre de vin

et de manger un reste de viande, tout d'un coup anéanti, dans la

détente de sa fatigue, lorsque le docteur Dalichamp arriva, comme

tous les matins, pour sa visite à l'ambulance; et le jeune homme

trouva encore la force de le suivre, avec sa soeur, au chevet du

blessé, anxieux de savoir.

Le docteur était un homme court, à la grosse tête ronde, dont le

collier de barbe et les cheveux grisonnaient. Son visage coloré

s'était durci, pareil à ceux des paysans, dans sa continuelle vie

au grand air, toujours en marche pour le soulagement de quelque

souffrance; tandis que ses yeux vifs, son nez têtu, ses lèvres

bonnes disaient son existence entière de brave homme charitable,

un peu braque parfois, médecin sans génie, dont une longue

pratique avait fait un excellent guérisseur.

Lorsqu'il eut examiné Jean, toujours assoupi, il murmura:

-- Je crains bien que l'amputation ne devienne nécessaire.

Ce fut un chagrin pour Maurice et Henriette.

Pourtant, il ajouta:

-- Peut-être pourra-t-on lui conserver sa jambe, mais il faudra de

grands soins, et ce sera très long... En ce moment, il est sous le

coup d'une telle dépression physique et morale, que l'unique chose

à faire est de le laisser dormir... Nous verrons demain.

Puis, quand il l'eut pansé, il s'intéressa à Maurice, qu'il avait

connu enfant, autrefois.

-- Et vous, mon brave, vous seriez mieux dans un lit que sur cette

chaise.

Comme s'il n'entendait pas, le jeune homme regardait fixement

devant lui, les yeux perdus. Dans l'ivresse de sa fatigue, une

fièvre remontait, une surexcitation nerveuse extraordinaire,

toutes les souffrances, toutes les révoltes amassées depuis le

commencement de la campagne. La vue de son ami agonisant, le

sentiment de sa propre défaite, nu, sans armes, bon à rien, la

pensée que tant d'héroïques efforts avaient abouti à une pareille

détresse, le jetaient dans un besoin frénétique de rébellion

contre le destin. Enfin, il parla.

-- Non, non! Ce n'est pas fini, non! Il faut que je m'en aille...

Non! Puisque lui, maintenant, en a pour des semaines, pour des

mois peut-être, à être là, je ne puis pas rester, je veux m'en

aller tout de suite... N'est-ce pas? Docteur, vous m'aiderez, vous

me donnerez bien les moyens de m'échapper et de rentrer à Paris.

Tremblante, Henriette l'avait saisi entre ses bras.

-- Que dis-tu? Affaibli comme tu l'es, ayant tant souffert! Mais

je te garde, jamais je ne te permettrai de partir!... Est-ce que

tu n'as pas payé ta dette? Songe à moi aussi, que tu laisserais

seule, et qui n'ai plus que toi désormais.

Leurs larmes se confondirent. Ils s'embrassèrent éperdument, dans

leur adoration, cette tendresse des jumeaux, plus étroite, comme

venue de par delà la naissance. Mais il s'exaltait davantage.

-- Je t'assure, il faut que je parte... On m'attend, je mourrais

d'angoisse, si je ne partais pas... Tu ne peux t'imaginer ce qui

bouillonne en moi, à l'idée de me tenir tranquille. Je te dis que

ça ne peut pas finir ainsi, qu'il faut nous venger, contre qui,

contre quoi? Ah! je ne sais pas, mais nous venger enfin de tant de

malheur, pour que nous ayons encore le courage de vivre!

D'un signe, le docteur Dalichamp qui suivait la scène avec un vif

intérêt, empêcha Henriette de répondre. Quand Maurice aurait

dormi, il serait sans doute plus calme; et il dormit toute la

journée, toute la nuit suivante, pendant plus de vingt heures,

sans remuer un doigt. Seulement, à son réveil, le lendemain matin,

sa résolution de partir reparut, inébranlable. Il n'avait plus la

fièvre, il était sombre, inquiet, pressé d'échapper à toutes les

tentations de calme qu'il sentait autour de lui. Sa soeur en

larmes comprit qu'elle ne devait pas insister. Et le docteur

Dalichamp, lors de sa visite, promit de faciliter la fuite, grâce

aux papiers d'un aide ambulancier qui venait de mourir à Raucourt.

Maurice prendrait la blouse grise, le brassard à croix rouge, et

il passerait par la Belgique, pour se rabattre ensuite sur Paris,

qui était ouvert encore.

Ce jour-là, il ne quitta pas la ferme, se cachant, attendant la

nuit. Il ouvrit à peine la bouche, il tenta seulement d'emmener

Prosper.

-- Dites donc, ça ne vous tente pas, de retourner voir les

Prussiens?

L'ancien chasseur d'Afrique, qui achevait une tartine de fromage,

leva son couteau en l'air.

-- Ah! pour ce qu'on nous les a montrés, ça ne vaut guère la

peine!... Puisque ça n'est plus bon à rien, la cavalerie, qu'à se

faire tuer quand tout est fini, pourquoi voulez-vous que je

retourne là-bas? ... Ma foi, non! ils m'ont trop embêté, à ne rien

me faire faire de propre!

Il y eut un silence, et il reprit, sans doute pour étouffer le

malaise de son coeur de soldat:

-- Puis, il y a trop de travail ici, maintenant. Voilà les grands

labours qui viennent, ensuite ce seront les semailles. Faut aussi

songer à la terre, n'est-ce pas? Parce que ça va bien de se

battre, mais Qu'est-ce qu'on deviendrait, si l'on ne labourait

plus? ... Vous comprenez, je ne peux pas lâcher l'ouvrage. Ce

n'est pas que le père Fouchard soit raisonnable, car je me doute

que je ne verrai guère la couleur de son argent; mais les bêtes

commencent à m'aimer, et ma foi! Ce matin, pendant que j'étais,

là-haut, dans la pièce du Vieux-Clos, je regardais au loin ce

sacré Sedan, je me sentais quand même tout réconforté, d'être tout

seul, au grand soleil, avec mes bêtes, à pousser ma charrue!

Dès la nuit tombée, le docteur Dalichamp fut là, avec son

cabriolet. Il voulait lui-même conduire Maurice jusqu'à la

frontière. Le père Fouchard, content d'en voir filer au moins un,

descendit faire le guet sur la route, pour être certain qu'aucune

patrouille ne rôdait; tandis que Silvine achevait de recoudre la

vieille blouse d'ambulancier, garnie, sur la manche, du brassard à

croix rouge. Avant de partir, le docteur, qui examina de nouveau

la jambe de Jean, ne put encore promettre de la lui conserver. Le

blessé était toujours dans une somnolence invincible, ne

reconnaissant personne, ne parlant pas. Et Maurice allait

s'éloigner, sans lui avoir dit adieu, lorsque, s'étant penché pour

l'embrasser, il le vit ouvrir les yeux très grands, les lèvres

remuantes, parlant d'une voix faible.

-- Tu t'en vas?

Puis, comme on s'étonnait:

-- Oui, je vous ai entendus, pendant que je ne pouvais pas

bouger... Alors, prends tout l'argent. Fouille dans la poche de

mon pantalon.

Sur l'argent du trésor, qu'ils avaient partagé, il leur restait à

peu près à chacun deux cents francs.

-- L'argent! se récria Maurice, mais tu en as plus besoin que moi,

qui ai mes deux jambes! Avec deux cents francs, j'ai de quoi

rentrer à Paris, et pour me faire casser la tête ensuite, ça ne me

coûtera rien... Au revoir tout de même, mon vieux, et merci de ce

que tu as fait de raisonnable et de bon, car, sans toi, je serais

sûrement resté au bord de quelque champ, comme un chien crevé.

D'un geste, Jean le fit taire.

-- Tu ne me dois rien, nous sommes quittes... C'est moi que les

Prussiens auraient ramassé, là-bas, si tu ne m'avais pas emporté

sur ton dos. Et, hier encore, tu m'as arraché de leurs pattes...

Tu as payé deux fois, ce serait à mon tour de donner ma vie... Ah!

que je vais être inquiet de n'être plus avec toi!

Sa voix tremblait, des larmes parurent dans ses yeux.

-- Embrasse-moi, mon petit.

Et ils se baisèrent, et comme dans le bois, la veille, il y avait,

au fond de ce baiser, la fraternité des dangers courus ensemble,

ces quelques semaines d'héroïque vie commune qui les avaient unis,

plus étroitement que des années d'ordinaire amitié n'auraient pu

le faire. Les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les

fatigues excessives, la mort toujours présente, passaient dans

leur attendrissement. Est-ce que jamais deux coeurs peuvent se

reprendre, quand le don de soi-même les a de la sorte fondus l'un

dans l'autre? Mais le baiser, échangé sous les ténèbres des

arbres, était plein de l'espoir nouveau que la fuite leur ouvrait;

tandis que ce baiser, à cette heure, restait frissonnant des

angoisses de l'adieu. Se reverrait-on, un jour? Et comment, dans

quelles circonstances de douleur ou de joie?

Déjà, le docteur Dalichamp, remonté dans son cabriolet, appelait

Maurice. Celui-ci, de toute son âme, embrassa enfin sa soeur

Henriette, qui le regardait avec des larmes silencieuses, très

pâle sous ses noirs vêtements de veuve.

-- C'est mon frère que je te confie... Soigne-le bien, aime-le

comme je l'aime!

La Débâcle · 第 20 / 25 题