À Sedan, rue Maqua, chez les Delaherche, la vie avait repris,
après les terribles secousses de la bataille et de la
capitulation; et, depuis bientôt quatre mois, les jours suivaient
les jours, sous le morne écrasement de l'occupation Prussienne.
Mais un coin des vastes bâtiments de la fabrique, surtout, restait
clos, comme inhabité: c'était sur la rue, à l'extrémité des
appartements de maître, la chambre que le colonel De Vineuil
habitait toujours. Tandis que les autres fenêtres s'ouvraient,
laissaient passer tout un va-et-vient, tout un bruit de vie,
celles de cette pièce semblaient mortes, avec leurs persiennes
obstinément fermées. Le colonel s'était plaint de ses yeux, dont
la grande lumière avivait les souffrances, disait-il; et l'on ne
savait s'il mentait, on entretenait près de lui une lampe, nuit et
jour, pour le contenter. Pendant deux longs mois, il avait dû
garder le lit, bien que le major Bouroche n'eût diagnostiqué
qu'une fêlure de la cheville: la plaie ne se fermait pas, toutes
sortes de complications étaient survenues. Maintenant, il se
levait, mais dans un tel accablement moral, en proie à un mal
indéfini, si têtu, si envahissant, qu'il vivait ses journées
étendu sur une chaise longue, devant un grand feu de bois. Il
maigrissait, devenait une ombre, sans que le médecin qui le
soignait, très surpris, pût trouver une lésion, la cause de cette
mort lente. Ainsi qu'une flamme, il s'éteignait.
Et Madame Delaherche, la mère, s'était enfermée avec lui, dès le
lendemain de l'occupation. Sans doute ils avaient dû s'entendre,
en quelques mots, une fois pour toutes, sur leur formel désir de
se cloîtrer ensemble au fond de cette pièce, tant que des
Prussiens logeraient dans la maison. Beaucoup y avaient passé deux
ou trois nuits, un capitaine, M de Gartlauben, y couchait encore,
à demeure. Du reste, jamais plus ni le colonel ni la vieille dame
n'avaient reparlé de ces choses. Malgré ses soixante-dix-huit ans,
elle se levait dès l'aube, venait s'installer dans un fauteuil, en
face de son ami, à l'autre coin de la cheminée; et, sous la
lumière immobile de la lampe, elle se mettait à tricoter des bas
pour les petits pauvres, tandis que lui, les yeux fixés sur les
tisons, ne faisait jamais rien, ne semblait vivre et mourir que
d'une pensée, dans une stupeur croissante. Ils n'échangeaient
sûrement pas vingt paroles en une journée, il l'avait arrêtée du
geste, chaque fois que, sans le vouloir, elle qui allait et venait
par la maison, laissait échapper quelque nouvelle du dehors; de
sorte que désormais, il ne pénétrait plus rien là de la vie
extérieure, et que rien n'était entré du siège de Paris, des
défaites de la Loire, des quotidiennes douleurs de l'invasion.
Mais, dans cette tombe volontaire, le colonel avait beau refuser
la lumière du jour, se boucher les deux oreilles, tout
l'effroyable désastre, tout le deuil mortel devait lui arriver par
les fentes, avec l'air qu'il respirait; car, d'heure en heure, il
était comme empoisonné quand même, il se mourait davantage.
Pendant ce temps, au très grand jour, lui, et dans son besoin de
vivre, Delaherche s'agitait, tâchait de rouvrir sa fabrique. Il
n'avait pu encore que remettre en marche quelques métiers, au
milieu du désarroi des ouvriers et des clients. Alors, afin
d'occuper ses tristes loisirs, il lui était venu une idée, celle
de dresser un inventaire total de sa maison et d'y étudier
certains perfectionnements, depuis longtemps rêvés. Justement, il
avait sous la main, pour l'aider dans ce travail, un jeune homme,
échoué chez lui à la suite de la bataille, le fils d'un de ses
clients. Edmond Lagarde, grandi à Passy, dans la petite boutique
de nouveautés de son père, sergent au 5e de ligne, à peine âgé de
vingt-trois ans, et n'en paraissant guère que dix-huit, avait fait
le coup de feu en héros, avec un tel acharnement, qu'il était
rentré, le bras gauche cassé par une des dernières balles, vers
cinq heures, à la porte du Ménil; et Delaherche, depuis qu'on
avait évacué les blessés de ses hangars, le gardait, par bonhomie.
C'était de la sorte qu'Edmond faisait partie de la famille,
mangeant, couchant, vivant là, guéri à cette heure, servant de
secrétaire au fabricant de drap, en attendant de pouvoir rentrer à
Paris. Grâce à la protection de ce dernier, et sur sa formelle
promesse de ne pas fuir, les autorités Prussiennes le laissaient
tranquille. Il était blond, avec des yeux bleus, joli comme une
femme, d'ailleurs d'une timidité si délicate, qu'il rougissait au
moindre mot. Sa mère l'avait élevé, s'était saignée, mettant à
payer ses années de collège les bénéfices de leur étroit commerce.
Et il adorait Paris, et il le regrettait passionnément devant
Gilberte, ce chérubin blessé, que la jeune femme avait soigné en
camarade.
Enfin, la maison se trouvait encore augmentée du nouvel hôte, M de
Gartlauben, capitaine de la landwehr, dont le régiment avait
remplacé à Sedan les troupes actives. Malgré son grade modeste,
c'était là un puissant personnage, car il avait pour oncle le
gouverneur général installé à Reims, qui exerçait sur toute la
région un pouvoir absolu. Lui aussi se piquait d'aimer Paris, de
l'avoir habité, de n'en ignorer ni les politesses ni les
raffinements; et, en effet, il affectait toute une correction
d'homme bien élevé, cachant sous ce vernis sa rudesse native.
Toujours sanglé dans son uniforme, il était grand et gros, mentant
sur son âge, désespéré de ses quarante-cinq ans. Avec plus
d'intelligence, il aurait pu être terrible; mais sa vanité outrée
le mettait dans une continuelle satisfaction, car jamais il n'en
venait à croire qu'on pouvait se moquer de lui.
Plus tard, il fut pour Delaherche un véritable sauveur. Mais, dans
les premiers temps, après la capitulation, quelles lamentables
journées! Sedan, envahi, peuplé de soldats allemands, tremblait,
craignait le pillage. Puis, les troupes victorieuses refluèrent
vers la vallée de la Seine, il ne resta qu'une garnison, et la
ville tomba à une paix morte de nécropole: les maisons toujours
closes, les boutiques fermées, les rues désertes dès le
crépuscule, avec les pas lourds et les cris rauques des
patrouilles. Aucun journal, aucune lettre n'arrivait plus. C'était
le cachot muré, la brusque amputation, dans l'ignorance et
l'angoisse des désastres nouveaux dont on sentait l'approche. Pour
comble de misère, la disette devenait menaçante. Un matin, on
s'était réveillé sans pain, sans viande, le pays ruiné, comme
mangé par un vol de sauterelles, depuis une semaine que des
centaines de mille hommes y roulaient leur flot débordé. La ville
ne possédait plus que pour deux jours de vivres, et l'on avait dû
s'adresser à la Belgique, tout venait maintenant de la terre
voisine, à travers la frontière ouverte, d'où la douane avait
disparu, emportée elle aussi dans la catastrophe. Enfin, c'étaient
les vexations continuelles, la lutte qui recommençait chaque
matin, entre la commandature Prussienne installée à la Sous-
Préfecture, et le conseil municipal siégeant en permanence à
l'Hôtel de Ville. Ce dernier, héroïque dans sa résistance
administrative, avait beau discuter, ne céder que pied à pied, les
habitants succombaient sous les exigences toujours croissantes,
sous la fantaisie et la fréquence excessive des réquisitions.
D'abord, Delaherche souffrit beaucoup des soldats et des officiers
qu'il eut à loger. Toutes les nationalités défilaient chez lui, la
pipe aux dents. Chaque jour, il tombait sur la ville, à
l'improviste, deux mille hommes, trois mille hommes, des
fantassins, des cavaliers, des artilleurs; et, bien que ces hommes
n'eussent droit qu'au toit et au feu, il fallait souvent courir,
se procurer des provisions. Les chambres où ils séjournaient,
restaient d'une saleté repoussante. Souvent, les officiers
rentraient ivres, se rendaient plus insupportables que leurs
soldats. Pourtant, la discipline les tenait, si impérieuse, que
les faits de violence et de pillage étaient rares. Dans tout
Sedan, on ne citait que deux femmes outragées. Ce fut plus tard
seulement, lorsque Paris résista, qu'ils firent sentir durement
leur domination, exaspérés de voir que la lutte s'éternisait,
inquiets de l'attitude de la province, craignant toujours le
soulèvement en masse, cette guerre de loups que leur avaient
déclarée les francs-tireurs.
Delaherche venait justement de loger un commandant de cuirassiers,
qui couchait avec ses bottes, et qui, en partant, avait laissé de
l'ordure jusque sur la cheminée, lorsque, dans la seconde
quinzaine de septembre, le capitaine de Gartlauben tomba chez lui,
un soir de pluie diluvienne. La première heure fut assez rude. Il
parlait haut, exigeait la plus belle chambre, faisait sonner son
sabre sur les marches de l'escalier. Mais, ayant aperçu Gilberte,
il devint correct, s'enferma, passa d'un air raide, en saluant
poliment. Il était très adulé, car on n'ignorait pas qu'un mot de
lui au colonel, qui commandait à Sedan, suffisait pour faire
adoucir une réquisition ou relâcher un homme. Récemment, son
oncle, le gouverneur général, à Reims, avait lancé une
proclamation froidement féroce, décrétant l'état de siège et
punissant de la peine de mort toute personne qui servirait
l'ennemi, soit comme espion, soit en égarant les troupes
allemandes qu'elles seraient chargées de conduire, soit en
détruisant les ponts et les canons, en endommageant les lignes
télégraphiques et les chemins de fer. L'ennemi, c'étaient les
Français; et le coeur des habitants bondissait, en lisant la
grande affiche blanche, collée à la porte de la commandature, qui
leur faisait un crime de leur angoisse et de leurs voeux. Il était
si dur déjà d'apprendre les nouvelles victoires des armées
allemandes par les hourras de la garnison! Chaque journée amenait
ainsi son deuil, les soldats allumaient de grands feux,
chantaient, se grisaient, la nuit entière, tandis que les
habitants, forcés désormais de rentrer à neuf heures, écoutaient
du fond de leurs maisons noires, éperdus d'incertitude, devinant
un nouveau malheur. Ce fut même dans une de ces circonstances,
vers le milieu d'octobre, que M de Gartlauben fit, pour la
première fois, preuve de quelque délicatesse. Depuis le matin,
Sedan renaissait à l'espérance, le bruit courait d'un grand succès
de l'armée de la Loire, en marche pour délivrer Paris. Mais, tant
de fois déjà, les meilleures nouvelles s'étaient changées en
messagères de désastres! Et, dès le soir, en effet, on apprenait
que l'armée Bavaroise s'était emparée d'Orléans. Rue Maqua, dans
une maison qui faisait face à la fabrique, des soldats braillèrent
si fort, que le capitaine, ayant vu Gilberte très émue, alla les
faire taire, en trouvant lui-même ce tapage déplacé.
Le mois s'écoula, M de Gartlauben fut encore amené à rendre
quelques petits services. Les autorités Prussiennes avaient
réorganisé les services administratifs, on venait d'installer un
sous-préfet allemand, ce qui n'empêchait pas d'ailleurs les
vexations de continuer, bien que celui-ci se montrât relativement
raisonnable. Dans les continuelles difficultés qui renaissaient
entre la commandature et le conseil municipal, une des plus
fréquentes était la réquisition des voitures; et toute une grosse
affaire éclata, un matin que Delaherche n'avait pu envoyer, devant
la Sous-Préfecture, sa calèche attelée de deux chevaux: le maire
fut un moment arrêté, lui-même serait allé le rejoindre à la
citadelle, sans M de Gartlauben, qui apaisa, d'une simple
démarche, cette grande colère. Un autre jour, son intervention fit
accorder un sursis à la ville, condamnée à payer trente mille
francs d'amende, pour la punir des prétendus retards apportés à la
reconstruction du pont de Villette, un pont détruit par les
Prussiens, toute une déplorable histoire qui ruina et bouleversa
Sedan. Mais ce fut surtout après la reddition de Metz que
Delaherche dut une véritable reconnaissance à son hôte. L'affreuse
nouvelle avait été pour les habitants comme un coup de foudre,
l'anéantissement de leurs derniers espoirs; et, dès la semaine
suivante, des passages écrasants de troupes s'étaient de nouveau
produits, le torrent d'hommes descendu de Metz, l'armée du prince
Frédéric-Charles se dirigeant sur la Loire, celle du général
Manteuffel marchant sur Amiens et sur Rouen, d'autres corps allant
renforcer les assiégeants, autour de Paris. Pendant plusieurs
jours, les maisons regorgèrent de soldats, les boulangeries et les
boucheries furent balayées jusqu'à la dernière miette, jusqu'au
dernier os, le pavé des rues garda une odeur de suint, comme après
le passage des grands troupeaux migrateurs. Seule, la fabrique de
la rue Maqua n'eut pas à souffrir de ce débordement de bétail
humain, préservée par une main amie, désignée simplement pour
héberger quelques chefs de bonne éducation.
Aussi Delaherche finit-il par se départir de son attitude froide.
Les familles bourgeoises s'étaient enfermées au fond de leurs
appartements, évitant tout rapport avec les officiers qu'elles
logeaient. Mais lui, agité de son continuel besoin de parler, de
plaire, de jouir de la vie, souffrait beaucoup de ce rôle de
vaincu boudeur. Sa grande maison silencieuse et glacée, où chacun
vivait à part, dans une raideur de rancune, lui pesait
terriblement aux épaules. Aussi commença-t-il, un jour, par
arrêter M de Gartlauben dans l'escalier, pour le remercier de ses
services. Et, peu à peu, l'habitude fut prise, les deux hommes
échangèrent quelques paroles, quand ils se rencontrèrent; de sorte
qu'un soir le capitaine Prussien se trouva assis, dans le cabinet
du fabricant, au coin de la cheminée où brûlaient d'énormes bûches
de chêne, fumant un cigare, causant en ami des nouvelles récentes.
Pendant les premiers quinze jours, Gilberte ne parut pas, il
affecta d'ignorer son existence, bien qu'au moindre bruit il
tournât vivement les yeux vers la porte de la chambre voisine. Il
semblait vouloir faire oublier sa situation de vainqueur, se
montrait d'esprit dégagé et large, plaisantait volontiers
certaines réquisitions qui prêtaient à rire. Ainsi, un jour qu'on
avait réquisitionné un cercueil et un bandage, ce bandage et ce
cercueil l'amusèrent beaucoup. Pour le reste, le charbon de terre,
l'huile, le lait, le sucre, le beurre, le pain, la viande, sans
compter des vêtements, des poêles, des lampes, enfin tout ce qui
se mange et tout ce qui sert à la vie quotidienne, il avait un
haussement d'épaules: mon Dieu! Que voulez-vous? C'était vexatoire
sans doute, il convenait même qu'on demandait trop; seulement,
c'était la guerre, il fallait bien vivre en pays ennemi.
Delaherche, qu'irritaient ces réquisitions incessantes, gardait
son franc parler, les épluchait chaque soir, comme s'il eût
examiné le livre de sa cuisine. Pourtant, ils n'eurent qu'une
discussion vive, au sujet de la contribution d'un million, dont le
préfet Prussien De Rethel venait de frapper le département des
Ardennes, sous le prétexte de compenser les pertes causées à
l'Allemagne par les vaisseaux de guerre Français et par
l'expulsion des allemands domiciliés en France. Dans la
répartition, Sedan devait payer quarante-deux mille francs. Et il
s'épuisa à faire comprendre à son hôte que cela était inique, que
la situation de la ville se trouvait exceptionnelle, qu'elle avait
déjà trop souffert pour être ainsi frappée. D'ailleurs, tous deux
sortaient plus intimes de ces explications, lui enchanté de s'être
étourdi du flot de sa parole, le Prussien content d'avoir fait
preuve d'une urbanité toute parisienne.
Un soir, de son air gai d'étourderie, Gilberte entra. Elle
s'arrêta, en jouant la surprise. M de Gartlauben s'était levé, et
il eut la discrétion de se retirer presque tout de suite. Mais, le
lendemain, il trouva Gilberte installée, il reprit sa place au
coin du feu. Alors, commencèrent des soirées charmantes, que l'on
passait dans ce cabinet de travail, et non dans le salon, ce qui
établissait une distinction subtile. Même, plus tard, lorsque la
jeune femme eut consenti à faire de la musique à son hôte, qui
l'adorait, elle se rendait seule dans le salon voisin, en laissait
simplement la porte ouverte. Par ce rude hiver, les vieux chênes
des Ardennes brûlaient à grande flamme, au fond de la haute
cheminée, on prenait vers dix heures une tasse de thé, on causait
dans la bonne chaleur de la vaste pièce. Et M de Gartlauben était
visiblement tombé amoureux fou de cette jeune femme si rieuse, qui
coquetait avec lui comme elle faisait autrefois, à Charleville,
avec les amis du capitaine Beaudoin. Il se soignait davantage, se
montrait d'une galanterie outrée, se contentait de la moindre
faveur, tourmenté de l'unique souci de n'être pas pris pour un
barbare, un soldat grossier violentant les femmes.
Et la vie se trouva ainsi comme dédoublée, dans la vaste maison
noire de la rue Maqua. Tandis qu'aux repas Edmond, avec sa jolie
figure de chérubin blessé, répondait par monosyllabes au bavardage
ininterrompu de Delaherche, en rougissant dès que Gilberte le
priait de lui passer le sel, tandis que le soir M de Gartlauben,
les yeux pâmés, assis dans le cabinet de travail, écoutait une
sonate de Mozart que la jeune femme jouait pour lui au fond du
salon, la pièce voisine où vivaient le colonel De Vineuil et
Madame Delaherche restait silencieuse, les persiennes closes, la
lampe éternellement allumée, ainsi qu'un tombeau éclairé par un
cierge. Décembre avait enseveli la ville sous la neige, les
nouvelles désespérées s'y étouffaient dans le grand froid. Après
la défaite du général Ducrot à Champigny, après la perte
d'Orléans, il ne restait plus qu'un sombre espoir, celui que la
terre de France devînt la terre vengeresse, la terre
exterminatrice, dévorant les vainqueurs. Que la neige tombât donc
à flocons plus épais, que le sol se fendît sous les morsures de la
gelée, pour que l'Allemagne entière y trouvât son tombeau! Et une
angoisse nouvelle serrait le coeur de Madame Delaherche. Une nuit
que son fils était absent, appelé en Belgique par ses affaires,
elle avait entendu, en passant devant la chambre de Gilberte, un
léger bruit de voix, des baisers étouffés, mêlés de rires. Saisie,
elle était rentrée chez elle, dans l'épouvante de l'abomination
qu'elle soupçonnait: ce ne pouvait être que le Prussien qui se
trouvait là, elle croyait bien avoir remarqué déjà des regards
d'intelligence, elle restait écrasée sous cette honte dernière.
Ah! cette femme que son fils avait amenée, malgré elle, dans la
maison, cette femme de plaisir, à qui elle avait déjà pardonné une
fois, en ne parlant pas, après la mort du capitaine Beaudoin! Et
cela recommençait, et c'était cette fois la pire infamie!
Qu'allait-elle faire? Une telle monstruosité ne pouvait continuer
sous son toit. Le deuil de la réclusion où elle vivait en était
accru, elle avait des journées d'affreux combat. Les jours où elle
rentrait chez le colonel, plus sombre, muette pendant des heures,
avec des larmes dans les yeux, il la regardait, il s'imaginait que
la France venait de subir une défaite de plus.
Ce fut à ce moment qu'Henriette tomba un matin rue Maqua, pour
intéresser les Delaherche au sort de l'oncle Fouchard. Elle avait
entendu parler avec des sourires de l'influence toute-puissante
que Gilberte possédait sur M de Gartlauben. Aussi resta-t-elle un
peu gênée, devant Madame Delaherche, qu'elle rencontra la
première, dans l'escalier, remontant chez le colonel, et à qui
elle crut devoir expliquer le but de sa visite.
-- Oh! Madame, que vous seriez bonne d'intervenir!... Mon oncle
est dans une position terrible, on parle de l'envoyer en
Allemagne.
La vieille dame, qui l'aimait pourtant, eut un geste de colère.
-- Mais, ma chère enfant, je n'ai aucun pouvoir... Il ne faut pas
s'adresser à moi...
Puis, malgré l'émotion où elle la voyait:
-- Vous arrivez très mal, mon fils part ce soir pour Bruxelles...
D'ailleurs, il est comme moi, sans puissance aucune... Adressez-
vous donc à ma belle-fille, qui peut tout.
Et elle laissa Henriette interdite, convaincue maintenant qu'elle
tombait dans un drame de famille. Depuis la veille, Madame
Delaherche avait pris la résolution de tout dire à son fils, avant
le départ de celui-ci pour la Belgique, où il allait traiter un
achat important de houille, dans l'espoir de remettre en marche
les métiers de sa fabrique. Jamais elle ne tolérerait que
l'abomination recommençât, à côté d'elle, pendant cette nouvelle
absence. Elle attendait donc pour parler d'être certaine qu'il ne
renverrait pas son départ à un autre jour, comme il le faisait
depuis une semaine. C'était l'écroulement de la maison, le
Prussien chassé, la femme elle aussi jetée à la rue, son nom
affiché ignominieusement contre les murs, ainsi qu'on avait menacé
de le faire, pour toute Française qui se livrerait à un allemand.
Lorsque Gilberte aperçut Henriette, elle poussa un cri de joie.
-- Ah! que je suis heureuse de te voir!... Il me semble qu'il y a
si longtemps, et l'on vieillit si vite, au milieu de ces vilaines
histoires!
Elle l'avait entraînée dans sa chambre, elle la fit asseoir sur la
chaise longue, se serra contre elle.
-- Voyons, tu vas déjeuner avec nous... Mais, auparavant, causons.
Tu dois avoir tant de choses à me dire!... Je sais que tu es sans
nouvelles de ton frère. Hein? Ce pauvre Maurice, comme je le
plains, dans ce Paris sans gaz, sans bois, sans pain peut-être!...
Et ce garçon que tu soignes, l'ami de ton frère? Tu vois qu'on m'a
déjà fait des bavardages... Est-ce que c'est pour lui que tu
viens?
Henriette tardait à répondre, prise d'un grand trouble intérieur.
N'était-ce pas, au fond, pour Jean qu'elle venait, pour être
certaine que, l'oncle relâché, on n'inquiéterait plus son cher
malade? Cela l'avait emplie de confusion, d'entendre Gilberte
parler de lui, et elle n'osait plus dire le motif véritable de sa
visite, la conscience désormais souffrante, répugnant à employer
l'influence louche qu'elle lui croyait.
-- Alors, répéta Gilberte, d'un air de malignité, c'est pour ce
garçon que tu as besoin de nous?
Et, comme Henriette, acculée, parlait enfin de l'arrestation du
père Fouchard:
-- Mais, c'est vrai! Suis-je assez sotte! Moi qui en causais
encore ce matin!... Oh! Ma chère, tu as bien fait de venir, il
faut s'occuper de ton oncle tout de suite, parce que les derniers
renseignements que j'ai eus ne sont pas bons. Ils veulent faire un
exemple.
-- Oui, j'ai songé à vous autres, continua Henriette d'une voix
hésitante. J'ai pensé que tu me donnerais un bon conseil, que tu
pourrais peut-être agir...
La jeune femme eut un bel éclat de rire.
-- Es-tu bête, je vais faire relâcher ton oncle avant trois
jours!... On ne t'a donc pas dit que j'ai ici, dans la maison, un
capitaine Prussien qui fait tout ce que je veux? ... Tu entends,
ma chère, il n'a rien à me refuser!
Et elle riait plus fort, simplement écervelée dans son triomphe de
coquette, tenant les deux mains de son amie, qu'elle caressait, et
qui ne trouvait pas de remerciements, pleine de malaise,
tourmentée de la crainte que ce ne fût là un aveu. Quelle
sérénité, quelle gaieté fraîche pourtant!
-- Laisse-moi faire, je te renverrai contente ce soir.
Lorsqu'on passa dans la salle à manger, Henriette resta surprise
de la délicate beauté d'Edmond, qu'elle ne connaissait pas. Il la
ravissait comme une jolie chose. Était-ce possible que ce garçon
se fût battu et qu'on eût osé lui casser le bras? La légende de sa
grande bravoure achevait de le rendre charmant, et Delaherche, qui
avait accueilli Henriette en homme heureux de voir une figure
nouvelle, ne cessa, pendant qu'on servait des côtelettes et des
pommes de terre en robe de chambre, de faire l'éloge de son
secrétaire, aussi actif et bien élevé qu'il était beau. Le
déjeuner, ainsi à quatre, dans la salle à manger bien chaude, prit
le tour d'une intimité délicieuse.
-- Et c'est pour nous intéresser au sort du père Fouchard que vous
êtes venue? reprit le fabricant. Çà m'ennuie beaucoup d'être forcé
de partir ce soir... Mais ma femme va vous arranger ça, elle est
irrésistible, elle obtient tout ce qu'elle veut.
Il riait, il disait ces choses avec une bonhomie parfaite,
simplement flatté de ce pouvoir dont il tirait lui-même quelque
orgueil. Puis, brusquement:
-- À propos, ma chère, Edmond ne t'a pas dit sa trouvaille?
-- Non, quelle trouvaille? demanda gaiement Gilberte, en tournant
vers le jeune sergent ses jolis yeux de caresse.
Mais celui-ci rougissait, comme sous l'excès du plaisir, chaque
fois qu'une femme le regardait de la sorte.
-- Mon Dieu! Madame, il ne s'agit simplement que de la vieille
dentelle, que vous regrettiez de ne pas avoir, pour garnir votre
peignoir mauve... J'ai eu hier la chance de découvrir cinq mètres
d'ancien point de Bruges, vraiment très beau, et à bon compte. La
marchande viendra vous les montrer tout à l'heure.
Elle fut ravie, elle l'aurait embrassé.
-- Oh! Que vous êtes gentil, je vous récompenserai!
Puis, comme on servait encore une terrine de foies gras, achetée
en Belgique, la conversation tourna, s'arrêta un instant au
poisson de la Meuse qui mourait empoisonné, finit par tomber sur
le danger de peste qui menaçait Sedan, au prochain dégel. En
novembre, des cas d'épidémie s'étaient déjà déclarés. On avait eu
beau, après la bataille, dépenser six mille francs pour balayer la
ville, brûler en tas les sacs, les gibernes, tous les débris
louches: les campagnes environnantes n'en soufflaient pas moins
des odeurs nauséabondes, à la moindre humidité, tellement elles
étaient gorgées de cadavres, à peine enfouis, mal recouverts de
quelques centimètres de terre. Partout, des tombes bossuaient les
champs, le sol se fendait sous la poussée intérieure, la
putréfaction suintait et s'exhalait. Et l'on venait, les jours
précédents, de découvrir un autre foyer d'infection, la Meuse,
d'où l'on avait pourtant retiré déjà plus de douze cents corps de
chevaux. L'opinion générale était qu'il n'y restait plus un
cadavre humain, lorsqu'un garde champêtre, en regardant avec
attention, à plus de deux mètres de profondeur, avait aperçu sous
l'eau des blancheurs, qu'on aurait pris pour des pierres:
c'étaient des lits de cadavres, des corps éventrés que le
ballonnement, rendu impossible, n'avait pu ramener à la surface.
Depuis près de quatre mois, ils séjournaient là, dans cette eau,
parmi les herbes. Les coups de croc ramenaient des bras, des
jambes, des têtes. Rien que la force du courant détachait et
emportait parfois une main. L'eau se troublait, de grosses bulles
de gaz montaient, crevaient à la surface, empestant l'air d'une
odeur infecte.
-- Cela va bien qu'il gèle, fit remarquer Delaherche. Mais, dès
que la neige disparaîtra, il va falloir procéder à des recherches,
désinfecter tout ça, autrement nous y resterions tous.
Et, sa femme l'ayant supplié en riant de passer à des sujets plus
propres, pendant qu'on mangeait, il conclut simplement:
-- Dame! Voilà le poisson de la Meuse compromis pour longtemps.
Mais on avait fini, on servait le café, quand la femme de chambre
annonça que M de Gartlauben demandait la faveur d'entrer un
instant. Ce fut un émoi, car il n'était jamais venu à cette heure,
en plein jour. Tout de suite, Delaherche avait dit de
l'introduire, voyant là une circonstance heureuse qui allait
permettre de lui présenter Henriette. Et le capitaine, lorsqu'il
aperçut une autre jeune femme, outra encore sa politesse. Il
accepta même une tasse de café, qu'il buvait sans sucre, comme il
avait vu beaucoup de personnes le boire, à Paris. D'ailleurs, s'il
avait insisté pour être reçu, c'était uniquement dans le désir
d'apprendre tout de suite à madame qu'il venait d'obtenir la grâce
d'un de ses protégés, un malheureux ouvrier de la fabrique,
emprisonné à la suite d'une rixe avec un soldat Prussien.
Alors, Gilberte profita de l'occasion pour parler du père
Fouchard.
-- Capitaine, je vous présente une de mes plus chères amies...
Elle désire se mettre sous votre protection, elle est la nièce du
fermier qu'on a arrêté à Remilly, vous savez bien, à la suite de
cette histoire de francs-tireurs.
-- Ah! oui, l'affaire de l'espion, le malheureux qu'on a trouvé
dans un sac... Oh! C'est grave, très grave! Je crains bien de ne
rien pouvoir.
-- Capitaine, vous me feriez tant de plaisir!
Elle le regardait de ses yeux de caresse, il eut une satisfaction
béate, s'inclina d'un air de galante obéissance. Tout ce qu'elle
voudrait!
-- Monsieur, je vous en serai bien reconnaissante, articula avec
peine Henriette, prise d'un insurmontable malaise, à la pensée
soudaine de son mari, de son pauvre Weiss, fusillé là-bas, à
Bazeilles.
Mais Edmond, qui s'en était allé discrètement, dès l'arrivée du
capitaine, venait de reparaître, pour dire un mot à l'oreille de
Gilberte. Elle se leva avec vivacité, conta l'histoire de la
dentelle, que la marchande apportait; et elle suivit le jeune
homme, en s'excusant. Alors, restée seule en compagnie des deux
hommes, Henriette put s'isoler, assise dans une embrasure de
fenêtre, tandis qu'ils continuaient de causer très haut.
-- Capitaine, vous accepterez bien un petit verre... Voyez-vous,
je ne me gêne pas, je vous dis tout ce que je pense, parce que je
connais la largeur de votre esprit. Eh bien! Je vous assure que
votre préfet a tort de vouloir saigner encore la ville de ces
quarante-deux mille francs... Songez donc au total de nos
sacrifices, depuis le commencement. D'abord, à la veille de la
bataille, toute une armée Française, épuisée, affamée. Ensuite,
vous autres, qui aviez les dents longues aussi. Rien que les
passages de ces troupes, les réquisitions, les réparations, les
dépenses de toute sorte nous ont coûté un million et demi. Mettez-
en autant pour les ruines occasionnées par la bataille, les
destructions, les incendies: ça fait trois millions. Enfin,
j'évalue bien à deux millions la perte éprouvée par l'industrie et
le commerce... Hein? Qu'est-ce que vous en dites? Nous voilà au
chiffre de cinq millions, pour une ville de treize mille
habitants! Et vous nous demandez encore quarante-deux mille francs
de contribution, je ne sais sous quel prétexte! Est-ce que c'est
juste, est-ce que c'est raisonnable?