Dans Remilly, une effrayante confusion d'hommes, de chevaux et de
voitures, encombrait la rue en pente, dont les lacets descendent à
la Meuse. Devant l'église, à mi-côte, des canons, aux roues
enchevêtrées, ne pouvaient plus avancer, malgré les jurons et les
coups. En bas, près de la filature, où gronde une chute de
l'Emmane, c'était toute une queue de fourgons échoués, barrant la
route; tandis qu'un flot sans cesse accru de soldats se battait à
l'auberge de la croix de Malte, sans même obtenir un verre de vin.
Et cette poussée furieuse allait s'écraser plus loin, à
l'extrémité méridionale du village, qu'un bouquet d'arbres sépare
du fleuve, et où le génie avait, le matin, jeté un pont de
bateaux. Un bac se trouvait à droite, la maison du passeur
blanchissait, solitaire, dans les hautes herbes. Sur les deux
rives, on avait allumé de grands feux, dont les flammes, activées
par moments, incendiaient la nuit, éclairant l'eau et les berges
d'une lumière de plein jour. Alors apparaissait l'énorme
entassement de troupes qui attendaient, pendant que la passerelle
ne permettait que le passage de deux hommes à la fois, et que, sur
le pont, large au plus de trois mètres, la cavalerie,
l'artillerie, les bagages, défilaient au pas, d'une lenteur
mortelle. On disait qu'il y avait encore là une brigade du 1er
corps, un convoi de munitions, sans compter les quatre régiments
de cuirassiers de la division Bonnemain. Et, derrière, arrivait
tout le 7e corps, trente et quelques mille hommes, croyant avoir
l'ennemi sur les talons, ayant la hâte fébrile de se mettre à
l'abri, sur l'autre rive.
Un moment, ce fut du désespoir. Eh quoi! On marchait depuis le
matin sans manger, on venait encore de se tirer, à force de
jambes, du terrible défilé d'Haraucourt, tout cela pour buter,
dans ce désarroi, dans cet effarement, contre un mur
infranchissable! Avant des heures peut-être, le tour des derniers
venus n'arriverait pas; et chacun sentait bien que, si les
Prussiens n'osaient continuer de nuit leur poursuite, ils seraient
là dès la pointe du jour. Pourtant, l'ordre de former les
faisceaux fut donné, on campa sur les vastes coteaux nus dont les
pentes, longées par la route de Mouzon, descendent jusqu'aux
prairies de la Meuse. En arrière, couronnant un plateau,
l'artillerie de réserve s'établit en bataille, braqua ses pièces
vers le défilé, pour en battre la sortie, au besoin. Et, de
nouveau, l'attente commença, pleine de révolte et d'angoisse.
Cependant, le 106e se trouvait installé, au-dessus de la route,
dans un chaume qui dominait la vaste plaine. C'était à regret que
les hommes avaient lâché leurs fusils, jetant des regards en
arrière, hantés de la crainte d'une attaque. Tous, le visage dur
et fermé, se taisaient, ne grognaient par instants que de sourdes
paroles de colère. Neuf heures allaient sonner, il y avait deux
heures qu'on était là; et beaucoup, malgré l'atroce fatigue, ne
pouvaient dormir, allongés par terre, tressaillant, prêtant
l'oreille aux moindres bruits lointains. Ils ne luttaient plus
contre la faim qui les dévorait: on mangerait là-bas, de l'autre
côté de l'eau, et l'on mangerait de l'herbe, si l'on ne trouvait
pas autre chose. Mais l'encombrement ne semblait que s'accroître,
les officiers que le général Douay avait postés près du pont,
revenaient de vingt minutes en vingt minutes, avec la même et
irritante nouvelle que des heures, des heures encore seraient
nécessaires. Enfin, le général s'était décidé à se frayer lui-même
un passage, jusqu'au pont. On le voyait dans le flot, se
débattant, activant la marche.
Maurice, assis contre un talus avec Jean, répéta, vers le nord, le
geste qu'il avait eu déjà.
-- Sedan est au fond... Et, tiens! Bazeilles est là... Et puis
Douzy, et puis Carignan, sur la droite... C'est à Carignan sans
doute que nous allons nous concentrer... Ah! s'il faisait jour, tu
verrais, il y a de la place!
Et son geste embrassait l'immense vallée, pleine d'ombre. Le ciel
n'était pas si obscur, qu'on ne pût distinguer, dans le
déroulement des prés noirs, le cours pâle du fleuve. Les bouquets
d'arbres faisaient des masses plus lourdes, une rangée de
peupliers surtout, à gauche, qui barrait l'horizon d'une digue
fantastique. Puis, dans les fonds, derrière Sedan, piqueté de
petites clartés vives, c'était un entassement de ténèbres, comme
si toutes les forêts des Ardennes eussent jeté là le rideau de
leurs chênes centenaires.
Jean avait ramené ses regards sur le pont de bateaux, au-dessous
d'eux.
-- Regarde donc!... Tout va fiche le camp. Jamais nous ne
passerons.
Les feux, sur les deux rives, brûlaient plus haut, et leur clarté
en ce moment devenait si vive, que la scène, dans son effroi,
s'évoquait avec une netteté d'apparition. Sous le poids de la
cavalerie et de l'artillerie défilant depuis le matin, les bacs
qui supportaient les madriers, avaient fini par s'enfoncer, de
sorte que le tablier se trouvait dans l'eau, à quelques
centimètres. C'étaient maintenant les cuirassiers qui passaient,
deux par deux, d'une file ininterrompue, sortant de l'ombre de
l'une des berges pour rentrer dans l'ombre de l'autre; et l'on ne
voyait plus le pont, ils semblaient marcher sur l'eau, sur cette
eau violemment éclairée, où dansait un incendie. Les chevaux
hennissants, les crins effarés, les jambes raidies, s'avançaient
dans la terreur de ce terrain mouvant, qu'ils sentaient fuir.
Debout sur les étriers, serrant les guides, les cuirassiers
passaient, passaient toujours, drapés dans leurs grands manteaux
blancs, ne montrant que leurs casques tout allumés de reflets
rouges. Et l'on aurait cru des cavaliers fantômes allant à la
guerre des ténèbres, avec des chevelures de flammes.
Une plainte profonde s'exhala de la gorge serrée de Jean.
-- Oh! J'ai faim!
Autour d'eux, cependant, les hommes s'étaient endormis, malgré les
tiraillements des estomacs. La fatigue, trop grande, emportait la
peur, les terrassait tous sur le dos, la bouche ouverte, anéantis
sous le ciel sans lune. L'attente, d'un bout à l'autre des coteaux
nus, était tombée à un silence de mort.
-- Oh! J'ai faim, j'ai faim à manger de la terre!
C'était le cri que Jean, si dur au mal et si muet, ne pouvait plus
retenir, qu'il jetait malgré lui, dans le délire de sa faim,
n'ayant rien mangé depuis près de trente-six heures. Alors,
Maurice se décida, en voyant que, de deux ou trois heures peut-
être, leur régiment ne passerait pas la Meuse.
-- Écoute, j'ai un oncle par ici, tu sais, l'oncle Fouchard, dont
je t'ai parlé... C'est là-haut, à cinq ou six cents mètres, et
j'hésitais; mais, puisque tu as si faim... L'oncle nous donnera
bien du pain, que diable!
Et il emmena son compagnon, qui s'abandonnait. La petite ferme du
père Fouchard se trouvait au sortir du défilé d'Haraucourt, près
du plateau où l'artillerie de réserve avait pris position. C'était
une maison basse, avec d'assez grandes dépendances, une grange,
une étable, une écurie; et, de l'autre côté de la route, dans une
sorte de remise, le paysan avait installé son commerce de boucher
ambulant, son abattoir où il tuait lui-même les bêtes, qu'il
promenait ensuite au travers des villages, dans sa carriole.
Maurice, en approchant, restait surpris de n'apercevoir aucune
lumière.
-- Ah! le vieil avare, il aura tout barricadé, il n'ouvrira pas.
Mais un spectacle l'arrêta sur la route. Devant la ferme,
s'agitaient une douzaine de soldats, des maraudeurs, sans doute
des affamés qui cherchaient fortune. D'abord, ils avaient appelé,
puis frappé; et maintenant, voyant la maison noire et silencieuse,
ils tapaient dans la porte à coups de crosse, pour en faire sauter
la serrure. De grosses voix grondaient.
-- Nom de Dieu! va donc! fous-moi ça par terre, puisqu'il n'y a
personne!
Brusquement, le volet d'une lucarne de grenier se rabattit, un
grand vieillard en blouse, tête nue, apparut, une chandelle dans
une main, un fusil dans l'autre. Sous sa rude chevelure blanche,
sa face se carrait, coupée de larges plis, le nez fort, les yeux
gros et pâles, le menton volontaire.
-- Vous êtes donc des voleurs que vous cassez tout! cria-t-il
d'une voix dure. Qu'est-ce que vous voulez?
Les soldats, un peu interdits, se reculaient.
-- Nous crevons de faim, nous voulons à manger.
-- Je n'ai rien, pas une croûte... Est-ce que vous croyez, comme
ça, qu'on en a pour nourrir des cent mille hommes... Ce matin, il
y en a d'autres, oui! De ceux au général Ducrot, qui ont passé et
qui m'ont tout pris.
Un à un, les soldats se rapprochaient.
-- Ouvrez toujours, nous nous reposerons, vous trouverez bien
quelque chose...
Et déjà ils tapaient de nouveau, lorsque le vieux, posant le
chandelier sur l'appui, épaula son arme.
-- Aussi vrai qu'il y a là une chandelle, je casse la tête au
premier qui touche à ma porte!
Alors, la bataille faillit s'engager. Des imprécations montaient,
une voix cria qu'il fallait faire son affaire à ce cochon de
paysan, qui, comme tous les autres, aurait noyé son pain, plutôt
que d'en donner une bouchée au soldat.
Et les canons des chassepots se braquaient, on allait le fusiller
presque à bout portant; tandis qu'il ne se retirait même pas,
rageur et têtu, en plein dans la clarté de la chandelle.
-- Rien du tout! Pas une croûte!... On m'a tout pris!
Effrayé, Maurice s'élança, suivi de Jean.
-- Camarades, camarades...
Il abattait les fusils des soldats; et, levant la tête, suppliant:
-- Voyons, soyez raisonnable... Vous ne me reconnaissez pas? C'est
moi.
-- Qui, toi?
-- Maurice Levasseur, votre neveu.
Le père Fouchard avait repris la chandelle. Sans doute, il le
reconnut. Mais il s'obstinait, dans sa volonté de ne pas même
donner un verre d'eau.
-- Neveu ou non, est-ce qu'on sait, dans ce noir de gueux? ...
Foutez-moi tous le camp, ou je tire!
Et, au milieu des vociférations, des menaces de le descendre et de
mettre le feu à sa cambuse, il n'eut plus que ce cri, il le répéta
à vingt reprises:
-- Foutez-moi tous le camp, ou je tire!
-- Même sur moi, père? demanda tout d'un coup une voix forte, qui
domina le bruit.
Les autres s'étant écartés, un maréchal des logis parut, dans la
clarté dansante de la chandelle. C'était Honoré, dont la batterie
se trouvait à moins de deux cents mètres, et qui, depuis deux
heures, luttait contre l'irrésistible envie de venir frapper à
cette porte. Il s'était juré de ne jamais en refranchir le seuil,
il n'avait pas échangé une seule lettre, depuis quatre ans qu'il
était au service, avec ce père qu'il interpellait, d'un ton si
bref. Déjà, les soldats maraudeurs causaient vivement, se
concertaient. Le fils du vieux et un gradé! Rien à faire, ça
tournait mal, valait mieux chercher plus loin! Et ils filèrent,
s'évanouirent dans l'épaisse nuit.
Lorsque Fouchard comprit qu'il était sauvé du pillage, il dit
simplement, sans émotion aucune, comme s'il avait vu son fils la
veille:
-- C'est toi... Bon! je descends.
Ce fut long. On entendit, à l'intérieur, ouvrir et fermer des
serrures, tout un ménage d'homme qui s'assure que rien ne traîne.
Puis, enfin, la porte s'ouvrit, mais entrebâillée à peine, tenue
d'un poing vigoureux.
-- Entre, toi! Et personne autre!
Pourtant, il ne put refuser asile à son neveu, malgré sa visible
répugnance.
-- Allons, toi aussi!
Et il repoussait impitoyablement la porte sur Jean, il fallut que
Maurice le suppliât. Mais il s'entêtait: non, non! Il n'avait pas
besoin d'inconnus, de voleurs chez lui, qui casseraient ses
meubles! Enfin, Honoré, d'un coup d'épaule, fit entrer le
camarade, et le vieux dut céder, grognant de sourdes menaces. Il
n'avait pas lâché son fusil. Puis, quand il les eut conduits à la
salle commune, et qu'il eut posé le fusil contre le buffet, la
chandelle sur la table, il tomba dans un obstiné silence.
-- Dites donc, père, nous crevons de faim. Vous nous donnerez bien
du pain et du fromage, à nous autres!
Il ne répondait pas, semblait ne pas entendre, retournait sans
cesse pour écouter, devant la fenêtre, si quelque autre bande ne
venait pas faire le siège de sa maison.
-- L'oncle, voyons, Jean est un frère. Il s'est arraché pour moi
les morceaux de la bouche. Et nous avons tant souffert ensemble!
Il tournait, s'assurait que rien ne manquait, ne les regardait
même pas. Et, enfin, il se décida, toujours sans une parole.
Brusquement, il reprit la chandelle, les laissa dans l'obscurité,
en ayant le soin de refermer derrière lui la porte à clef, pour
que personne ne le suivît. On l'entendit qui descendait l'escalier
de la cave. Ce fut encore très long. Et, lorsqu'il revint,
barricadant tout de nouveau, il posa au milieu de la table un gros
pain et un fromage, dans ce silence, qui, la colère passée,
n'était plus que de la politique, car on ne sait jamais où cela
mène, de parler. D'ailleurs, les trois hommes se jetaient sur la
nourriture, dévorant. Et il n'y eut plus que le bruit furieux de
leurs mâchoires.
Honoré se leva, alla chercher, près du buffet, une cruche d'eau.
-- Père, vous auriez bien pu nous donner du vin.
Alors, calmé et sûr de lui, Fouchard retrouva sa langue.
-- Du vin! Je n'en ai plus, plus une goutte!... Les autres, ceux
de Ducrot, m'ont tout bu, tout mangé, tout pillé!
Il mentait, et cela, malgré son effort, était visible dans le
clignotement de ses gros yeux pâles. Depuis deux jours, il avait
fait disparaître son bétail, les quelques bêtes à son service,
ainsi que les bêtes réservées à sa boucherie, les emmenant de
nuit, les cachant on ne savait où, au fond de quel bois, de quelle
carrière abandonnée. Et il venait de passer des heures à tout
enfouir chez lui, le vin, le pain, les moindres provisions,
jusqu'à la farine et au sel, de sorte qu'on aurait, en effet,
vainement fouillé les armoires. La maison était nette. Il avait
même refusé de vendre aux premiers soldats qui s'étaient
présentés. On ne savait pas, il y aurait peut-être de meilleures
occasions; et des idées vagues de commerce s'ébauchaient dans son
crâne d'avare patient et rusé.
Maurice, qui se rassasiait, causa le premier.
-- Et ma soeur Henriette, y a-t-il longtemps que vous l'avez vue?
Le vieux continuait de marcher, avec des coups d'oeil sur Jean, en
train d'engloutir d'énormes bouchées de pain; et, sans se presser,
comme après une longue réflexion:
-- Henriette, oui, l'autre mois, à Sedan... Mais j'ai aperçu
Weiss, son mari, ce matin. Il accompagnait son patron, Monsieur
Delaherche, qui l'avait pris avec lui dans sa voiture, pour aller
voir passer l'armée à Mouzon, histoire simplement de s'amuser...
Une ironie profonde passa sur le visage fermé du paysan.
-- Peut-être bien tout de même qu'ils l'auront trop vue, l'armée,
et qu'ils ne se sont pas amusés beaucoup; car, dès trois heures,
on ne pouvait plus circuler sur les routes, tant elles étaient
encombrées de soldats qui fuyaient.
De la même voix tranquille et comme indifférente, il donna
quelques détails sur la défaite du 5e corps, surpris à Beaumont au
moment de faire la soupe, forcé de se replier, culbuté jusqu'à
Mouzon par les Bavarois. Des soldats débandés, fous de panique,
qui traversaient Remilly, lui avaient crié que De Failly venait
encore de les vendre à Bismarck. Et Maurice songeait à ces marches
affolées des deux derniers jours, à ces ordres du maréchal De Mac-
Mahon hâtant la retraite, voulant passer la Meuse à tout prix,
lorsqu'on avait perdu en incompréhensibles hésitations tant de
journées précieuses. Il était trop tard. Sans doute le maréchal,
qui s'était emporté en trouvant à Oches le 7e corps, qu'il croyait
à la Besace, avait dû être convaincu que le 5e corps campait déjà
à Mouzon, lorsque celui-ci, s'attardant à Beaumont, s'y laissait
écraser. Mais qu'exiger de troupes mal commandées, démoralisées
par l'attente et la fuite, mourantes de faim et de fatigue?
Fouchard avait fini par se planter derrière Jean, étonné de voir
les bouchées disparaître. Et, froidement goguenard:
-- Hein! ça va mieux?
Le caporal leva la tête, répondit avec sa même carrure de paysan:
-- Ca commence, merci bien!
Honoré, depuis qu'il était là, malgré sa grosse faim, s'arrêtait
parfois, tournait la tête, à un bruit qu'il croyait entendre. Si,
après tout un combat, il avait manqué à son serment de ne plus
jamais remettre les pieds dans cette maison, c'était poussé par
l'irrésistible désir de revoir Silvine. Il gardait sous sa
chemise, contre sa peau même, la lettre qu'il avait reçue d'elle à
Reims, cette lettre si tendre où elle lui disait qu'elle l'aimait
toujours, qu'elle n'aimerait jamais que lui, malgré le cruel
passé, malgré Goliath et le petit Charlot qu'elle avait eu de cet
homme. Et il ne pensait plus qu'à elle, et il s'inquiétait de ne
pas l'avoir encore vue, tout en se raidissant, pour ne pas montrer
son anxiété à son père. Mais la passion l'emporta, il demanda,
d'une voix qu'il s'efforçait de rendre naturelle:
-- Et Silvine, elle n'est donc plus ici?
Fouchard eut, sur son fils, un regard oblique, luisant d'un rire
intérieur.
-- Si, si.
Puis, il se tut, cracha longuement; et l'artilleur dut reprendre,
après un silence:
-- Alors, elle est couchée?
-- Non, non.
Enfin, le vieux daigna expliquer qu'il était tout de même allé, le
matin, au marché de Raucourt, avec sa carriole, en emmenant sa
servante. Ce n'était pas une raison, parce qu'il passait des
soldats, pour que le monde cessât de manger de la viande et pour
qu'on ne fît plus ses affaires. Il avait donc, comme tous les
mardis, emporté là-bas un mouton et un quartier de boeuf; et il
achevait sa vente, lorsque l'arrivée du 7e corps l'avait jeté au
milieu d'une bagarre épouvantable. On courait, on se bousculait.
Alors, il avait eu peur qu'on ne lui prît sa voiture et son
cheval, il était parti, en abandonnant Silvine, qui faisait
justement des commissions dans le bourg.
-- Oh! Elle va revenir, conclut-il de sa voix tranquille. Elle a
dû se réfugier chez le docteur Dalichamp, son parrain... C'est une
fille tout de même courageuse, avec son air de ne savoir
qu'obéir... Sûrement, elle a bien des qualités.
Raillait-il? Voulait-il expliquer pourquoi il la gardait, cette
fille qui l'avait fâché avec son fils, et malgré l'enfant du
Prussien dont elle refusait de se séparer? De nouveau, il eut son
coup d'oeil oblique, son rire muet.
-- Charlot est là qui dort, dans sa chambre, et bien sûr qu'elle
ne va pas tarder.
Honoré, les lèvres tremblantes, regarda son père si fixement, que
celui-ci reprit sa marche. Et le silence recommença, infini,
tandis que, machinalement, il se recoupait du pain, mangeant
toujours. Jean continuait, lui aussi, sans éprouver le besoin de
dire une parole. Rassasié, les coudes sur la table, Maurice
examinait les meubles, le vieux buffet, la vieille horloge, rêvait
à des journées de vacances qu'il avait passées à Remilly
autrefois, avec sa soeur Henriette. Les minutes s'écoulaient,
l'horloge sonna onze heures.
-- Diable! murmura-t-il, il ne faut pas laisser partir les autres.
Et, sans que Fouchard s'y opposât, il alla ouvrir la fenêtre.
Toute la vallée noire se creusa, roulant sa mer de ténèbres.
Pourtant, lorsque les yeux s'étaient habitués, on distinguait très
nettement le pont, éclairé par les feux des deux berges. Des
cuirassiers passaient toujours, dans leurs grands manteaux blancs,
pareils à des cavaliers fantômes, dont les chevaux, fouettés d'un
vent de terreur, marchaient sur l'eau. Et cela sans fin,
interminable, toujours du même train de vision lente. Vers la
droite, les coteaux nus, où dormait l'armée, restaient dans une
immobilité, un silence de mort.
-- Ah bien! reprit Maurice, avec un geste désespéré, ce sera pour
demain matin.
Il avait laissé la fenêtre grande ouverte, et le père Fouchard,
saisissant son fusil, enjamba l'appui, sauta dehors, avec
l'agilité d'un jeune homme. On l'entendit marcher un instant d'un
pas régulier de factionnaire; puis, il n'y eut plus que la grande
rumeur lointaine du pont encombré: sans doute il s'était assis au
bord de la route, plus tranquille d'être là, voyant venir le
danger, tout prêt à rentrer d'un saut et à défendre sa maison.
Maintenant, à chaque minute, Honoré regardait l'horloge. Son
inquiétude croissait. Il n'y avait que six kilomètres de Raucourt
à Remilly; ce n'était guère plus d'une heure de marche, pour une
fille jeune et solide comme Silvine. Pourquoi n'était-elle pas là,
depuis des heures que le vieux l'avait perdue, dans la confusion
de tout un corps d'armée, noyant le pays, bouchant les routes?
Certainement, quelque catastrophe s'était produite; et il la
voyait dans de mauvaises histoires, éperdue en pleins champs,
piétinée par les chevaux.
Mais, soudain, tous trois se levèrent. Un galop descendait la
route, et ils venaient d'entendre le vieux qui armait son fusil.
-- Qui va là? Cria rudement ce dernier. C'est toi, Silvine?
On ne répondit pas. Il menaça de tirer, répétant sa question.
Alors, une voix haletante, oppressée, parvint à dire:
-- Oui, oui, c'est moi, père Fouchard.
Puis, tout de suite elle demanda:
-- Et Charlot?
-- Il est couché, il dort.
-- Ah! bon, merci!
Du coup, elle ne se hâta plus, poussant un gros soupir, où toute
son angoisse et toute sa fatigue s'exhalaient.
-- Entre par la fenêtre, reprit Fouchard. Il y a du monde.
Et, comme elle sautait dans la salle, elle resta saisie devant les
trois hommes. Sous la lumière vacillante de la chandelle, elle
apparaissait, très brune, avec ses épais cheveux noirs, ses grands
beaux yeux, qui suffisaient à sa beauté, dans son visage ovale,
d'une tranquillité forte de soumission. Mais, en ce moment, la vue
brusque d'Honoré avait jeté tout le sang de son coeur à ses joues;
et elle n'était pas étonnée pourtant de le trouver là, elle avait
songé à lui, en galopant depuis Raucourt.
Lui, étranglé, défaillant, affectait le plus grand calme.
-- Bonsoir, Silvine.
-- Bonsoir, Honoré.
Alors, pour ne pas éclater en sanglots, elle tourna la tête, elle
sourit à Maurice, qu'elle venait de reconnaître. Jean la gênait.
Elle étouffait, elle ôta le foulard qu'elle avait au cou. Honoré
reprit, ne la tutoyant plus, comme autrefois:
-- Nous étions inquiets de vous, Silvine, à cause de tous ces
Prussiens qui arrivent.
Elle redevint subitement pâle, la face bouleversée; et, avec un
regard involontaire vers la chambre où dormait Charlot, agitant la
main, comme pour chasser une vision abominable, elle murmura:
-- Les Prussiens, oh! Oui, oui, je les ai vus.
À bout de force, tombée sur une chaise, elle raconta que, lorsque
le 7e corps avait envahi Raucourt, elle s'était réfugiée chez son
parrain, le docteur Dalichamp, espérant que le père Fouchard
aurait l'idée de venir l'y prendre, avant de repartir. La Grande-
Rue était encombrée d'une telle bousculade, qu'un chien ne s'y
serait pas risqué. Et, jusque vers quatre heures, elle avait
patienté, assez tranquille, faisant de la charpie avec des dames;
car le docteur, dans la pensée qu'on enverrait peut-être des
blessés de Metz et de Verdun, si l'on se battait par là,
s'occupait depuis quinze jours à installer une ambulance dans la
grande salle de la mairie. Du monde arrivait, qui disait qu'on
pourrait bien se servir tout de suite de cette ambulance; et, en
effet, dès midi, on avait entendu le canon, du côté de Beaumont.
Mais ça se passait loin encore, on n'avait pas peur, lorsque, tout
d'un coup, comme les derniers soldats Français quittaient
Raucourt, un obus était venu, avec un bruit effroyable, défoncer
le toit d'une maison voisine. Deux autres suivirent, c'était une
batterie allemande qui canonnait l'arrière-garde du 7e corps.
Déjà, des blessés de Beaumont se trouvaient à la mairie, on
craignit qu'un obus ne les achevât sur la paille, où ils
attendaient que le docteur vînt les opérer. Fous d'épouvante, les
blessés se levaient, voulaient descendre dans les caves, malgré
leurs membres fracassés, qui leur arrachaient des cris de douleur.
-- Et alors, continua Silvine, je ne sais pas comment ça s'est
fait, il y a eu un brusque silence... J'étais montée à une fenêtre
qui donne sur la rue et sur la campagne. Je ne voyais plus
personne, pas un seul pantalon rouge, quand j'ai entendu des gros
pas lourds; et une voix a crié quelque chose, et toutes les
crosses des fusils sont tombées en même temps par terre...
C'étaient, en bas, dans la rue, des hommes noirs, petits, l'air
sale, avec de grosses têtes vilaines, coiffées de casques, pareils
à ceux de nos pompiers. On m'a dit que c'étaient des Bavarois...
Puis, comme je levais les yeux, j'en ai vu, oh! J'en ai vu des
milliers et des milliers, qui arrivaient par les routes, par les
champs, par les bois, en colonnes serrées, sans fin. Tout de
suite, le pays en a été noir. Une invasion noire, des sauterelles
noires, encore et encore, si bien qu'en un rien de temps, on n'a
plus vu la terre.
Elle frémissait, elle répéta son geste, chassant de la main
l'affreux souvenir.
-- Et alors, on n'a pas idée de ce qui s'est passé... Il paraît
que ces gens-là marchaient depuis trois jours, et qu'ils venaient
de se battre à Beaumont, comme des enragés. Aussi crevaient-ils de
faim, les yeux hors de la tête, à moitié fous... Les officiers
n'ont pas même essayé de les retenir, tous se sont jetés dans les
maisons, dans les boutiques, enfonçant les portes et les fenêtres,
cassant les meubles, cherchant à manger et à boire, avalant
n'importe quoi, ce qui leur tombait sous la main... Chez Monsieur
Simonnot, l'épicier, j'en ai aperçu un qui puisait avec son
casque, au fond d'un tonneau de mélasse. D'autres mordaient dans
des morceaux de lard cru. D'autres mâchaient de la farine. Déjà,
disait-on, il ne restait plus rien, depuis quarante-Huit heures
que des soldats passaient; et ils trouvaient quand même, sans
doute des provisions cachées; de sorte qu'ils s'acharnaient à tout
démolir, croyant qu'on leur refusait la nourriture. En moins d'une
heure, les épiceries, les boulangeries, les boucheries, les
maisons bourgeoises elles-mêmes, ont eu leurs vitrines fracassées,
leurs armoires pillées, leurs caves envahies et vidées... Chez le
docteur, on ne s'imagine pas une chose pareille, j'en ai surpris
un gros qui a mangé tout le savon. Mais c'est dans la cave surtout
qu'ils ont fait du ravage. On les entendait d'en haut hurler comme
des bêtes, briser les bouteilles, ouvrir les cannelles des
tonneaux, dont le vin coulait avec un bruit de fontaine. Ils
remontaient les mains rouges, d'avoir pataugé dans tout ce vin
répandu... Et, voyez ce que c'est, quand on redevient ainsi des
sauvages, Monsieur Dalichamp a voulu vainement empêcher un soldat
de boire un litre de sirop d'opium, qu'il avait découvert. Pour
sûr, le malheureux est mort à l'heure qu'il est, tant il
souffrait, quand je suis partie.
Prise d'un grand frisson, elle se mit les deux mains sur les yeux,
afin de ne plus voir.
-- Non, non! J'en ai trop vu, ça m'étouffe!
Le père Fouchard, toujours sur la route, s'était approché, debout
devant la fenêtre, pour écouter; et le récit de ce pillage le
rendait soucieux: on lui avait dit que les Prussiens payaient
tout, est-ce qu'ils allaient se mettre à être des voleurs,
maintenant? Maurice et Jean, eux aussi, se passionnaient, à ces
détails sur un ennemi que cette fille venait de voir, et qu'eux
n'avaient pu rencontrer, depuis un mois qu'on se battait; tandis
que, pensif, la bouche souffrante, Honoré ne s'intéressait qu'à
elle, ne songeait qu'au malheur ancien qui les avait séparés.
Mais, à ce moment, la porte de la chambre voisine s'ouvrit, et le
petit Charlot parut. Il devait avoir entendu la voix de sa mère,
il accourait en chemise, pour l'embrasser. Rose et blond, très
fort, il avait une tignasse pâle frisée et de gros yeux bleus.
Silvine frémit, de le revoir si brusquement, comme surprise de
l'image qu'il lui apportait. Ne le connaissait-elle donc plus, cet
enfant adoré, qu'elle le regardait effrayée, ainsi qu'une
évocation même de son cauchemar? Puis, elle éclata en larmes.
-- Mon pauvre petit!
Et elle le serra éperdument dans ses bras, à son cou, tandis
qu'Honoré, livide, constatait l'extraordinaire ressemblance de
Charlot avec Goliath: c'était la même tête carrée et blonde, toute
la race germanique, dans une belle santé d'enfance, souriante et
fraîche. Le fils du Prussien, le Prussien, comme les farceurs de
Remilly le nommaient! Et cette mère Française qui était là, à
l'étreindre sur son coeur, encore toute bouleversée, toute
saignante du spectacle de l'invasion!
-- Mon pauvre petit, sois sage, viens te recoucher!... Fais dodo,
mon pauvre petit!
Elle l'emporta. Puis, quand elle revint de la pièce voisine, elle
ne pleurait plus, elle avait retrouvé sa calme figure de docilité
et de courage.
Ce fut Honoré qui reprit, d'une voix tremblante:
-- Et alors les Prussiens...?
-- Ah! oui, les Prussiens... Eh bien! ils avaient tout cassé, tout
pillé, tout mangé et tout bu. Ils volaient aussi le linge, les
serviettes, les draps, jusqu'aux rideaux, qu'ils déchiraient en
longues bandes, pour se panser les pieds. J'en ai vu dont les
pieds n'étaient plus qu'une plaie, tant ils avaient marché. Devant
chez le docteur, au bord du ruisseau, il y en avait une troupe,
qui s'étaient déchaussés et qui s'enveloppaient les talons avec
des chemises de femme garnies de dentelle, volées sans doute à la
belle Madame Lefèvre, la femme du fabricant... Jusqu'à la nuit, le
pillage a duré. Les maisons n'avaient plus de portes, elles
bâillaient sur la rue par toutes les ouvertures des rez-de-
chaussée, et l'on apercevait les débris des meubles à l'intérieur,
un vrai massacre qui mettait en colère les gens calmes... Moi,
j'étais comme folle, je ne pouvais rester davantage. On a eu beau
vouloir me retenir, en me disant que les routes étaient barrées,
qu'on me tuerait pour sûr, je suis partie, je me suis jetée tout
de suite dans les champs, à droite, en sortant de Raucourt. Des
chariots de Français et de Prussiens, en tas, arrivaient de
Beaumont. Deux ont passé près de moi, dans l'obscurité, avec des
cris, des gémissements, et j'ai couru, oh! J'ai couru à travers
les terres, à travers les bois, je ne sais plus par où, en faisant
un grand détour, du côté de Villers... Trois fois, je me suis
cachée, en croyant entendre des soldats. Mais je n'ai rencontré
qu'une autre femme qui courait aussi, qui se sauvait de Beaumont,
elle, et qui m'a dit des choses à faire dresser les cheveux...
Enfin, je suis ici, bien malheureuse, oh! Bien malheureuse!
Des larmes, de nouveau, la suffoquèrent. Une hantise la ramenait à
ces choses, elle répéta ce que lui avait conté la femme de
Beaumont. Cette femme, qui habitait la grande rue du village,
venait d'y voir passer l'artillerie allemande, depuis la tombée du
jour. Aux deux bords, une haie de soldats portaient des torches de
résine, éclairant la chaussée d'une lueur rouge d'incendie. Et, au
milieu, coulait le fleuve des chevaux, des canons, des caissons,
menés d'un train d'enfer, en un galop furieux. C'était la hâte
enragée de la victoire, la diabolique poursuite des troupes
Françaises, à achever, à écraser, là-bas, dans quelque basse
fosse. Rien n'était respecté, on cassait tout, on passait quand
même. Les chevaux qui tombaient, et dont on coupait les traits
tout de suite, étaient roulés, broyés, rejetés comme des épaves
sanglantes. Des hommes, qui voulurent traverser, furent renversés
à leur tour, hachés par les roues. Dans cet ouragan, les
conducteurs mourant de faim ne s'arrêtaient même pas, attrapaient
au vol des pains qu'on leur jetait; tandis que les porteurs de
torches, du bout de leurs baïonnettes, leur tendaient des
quartiers de viande. Puis, du même fer, ils piquaient les chevaux,
qui ruaient, affolés, galopant plus fort. Et la nuit s'avançait,
et de l'artillerie passait toujours, sous cette violence accrue de
tempête, au milieu de hourras frénétiques.
Malgré l'attention qu'il donnait à ce récit, Maurice, foudroyé par
la fatigue, après le repas goulu qu'il avait fait, venait de
laisser tomber sa tête sur la table, entre ses deux bras. Un
instant encore, Jean lutta, et il fut vaincu à son tour, il
s'endormit, à l'autre bout. Le père Fouchard était redescendu sur
la route, Honoré se trouva seul avec Silvine, assise, immobile
maintenant, en face de la fenêtre toujours grande ouverte.
Alors, le maréchal des logis se leva, s'approcha de la fenêtre. La
nuit restait immense et noire, gonflée du souffle pénible des
troupes. Mais des bruits plus sonores, des chocs et des
craquements, montaient. En bas, maintenant, c'était de
l'artillerie qui défilait, sur le pont à demi submergé. Des
chevaux se cabraient, dans l'effroi de cette eau mouvante. Des
caissons glissaient à demi, qu'il fallait jeter complètement au
fleuve. Et, en voyant cette retraite sur l'autre rive, si pénible,
si lente, qui durait depuis la veille et qui ne serait
certainement pas achevée au jour, le jeune homme songeait à
l'autre artillerie, à celle dont le torrent sauvage se ruait au
travers de Beaumont, renversant tout, broyant bêtes et gens, pour
aller plus vite.
Honoré s'approcha de Silvine, et doucement, en face de ces
ténèbres, où passaient des frissons farouches:
-- Vous êtes malheureuse?
-- Oh! Oui, malheureuse!
Elle sentit qu'il allait parler de la chose, de l'abominable
chose, et elle baissait la tête.
-- Dites, comment est-ce arrivé? ... Je voudrais savoir...
Mais elle ne pouvait répondre.
-- Est-ce qu'il vous a forcée? ... Est-ce que vous avez consenti?
Alors, elle bégaya, la voix étranglée:
-- Mon Dieu! Je ne sais pas, je vous jure que je ne sais pas moi-
même... Mais, voyez-vous, ce serait si mal de mentir! Et je ne
puis m'excuser, non! Je ne puis dire qu'il m'ait battue... Vous
étiez parti, j'étais folle, et la chose est arrivée, je ne sais
pas, je ne sais pas comment!
Des sanglots l'étouffèrent, et lui, blême, la gorge également
serrée, attendit une minute. Cette idée qu'elle ne voulait pas
mentir, le calmait pourtant. Il continua à l'interroger, la tête
travaillée de tout ce qu'il n'avait pu comprendre encore.
-- Mon père vous a donc gardée ici?
Elle ne leva même pas les yeux, s'apaisant, reprenant son air de
résignation courageuse.
-- Je fais son ouvrage, je n'ai jamais coûté gros à nourrir, et
comme il y a une bouche de plus avec moi, il en a profité pour
diminuer mes gages... Maintenant, il est bien sûr que, ce qu'il
commande, je suis forcée de le faire.
-- Mais, vous, pourquoi êtes-vous restée?
Du coup, elle fut si surprise, qu'elle le regarda.
-- Moi, où donc voulez-vous que j'aille? Au moins, ici, mon petit
et moi, nous mangeons, nous sommes tranquilles.
Le silence recommença, tous les deux à présent avaient les yeux
dans les yeux; et, au loin, par la vallée obscure, les souffles de
foule montaient plus larges, tandis que le roulement des canons,
sur le pont de bateaux, se prolongeait sans fin. Il y eut un grand
cri, un cri perdu d'homme ou de bête, qui traversa les ténèbres,
avec une infinie pitié.
-- Écoutez, Silvine, reprit Honoré lentement, vous m'avez envoyé
une lettre qui m'a fait bien de la joie... Jamais je ne serais
revenu. Mais cette lettre, je l'ai encore relue ce soir, et elle
dit des choses qu'on ne pouvait pas mieux dire...
Elle avait d'abord pâli, en l'entendant parler de cela. Peut-être
était-il fâché, de ce qu'elle avait osé lui écrire, comme une
effrontée. Puis, à mesure qu'il s'expliquait, elle devenait toute
rouge.
-- Je sais bien que vous ne voulez pas mentir, et c'est pour ça
que je crois ce qu'il y a sur le papier... Oui, maintenant, je le
crois tout à fait... Vous avez eu raison de penser que, si j'étais
mort à la guerre, sans vous revoir, ça m'aurait fait une grosse
peine, de m'en aller ainsi, en me disant que vous ne m'aimiez
pas... Et, alors, puisque vous m'aimez toujours, puisque vous
n'avez jamais aimé que moi...
Sa langue s'embarrassait, il ne trouvait plus les mots, secoué
d'une émotion extraordinaire.
-- Écoute, Silvine, si ces cochons de Prussiens ne me tuent pas,
je veux bien encore de toi, oui! Nous nous marierons ensemble, dès
que je rentrerai du service.
Elle se leva toute droite, elle eut un cri et tomba entre les bras
du jeune homme. Elle ne pouvait parler, tout le sang de ses veines
était à son visage. Il s'était assis sur la chaise, il l'avait
prise sur ses genoux.
-- J'y ai bien songé, c'était ce que j'avais à te dire, en venant
ici... Si mon père nous refuse son consentement, nous nous en
irons, la terre est grande... Et ton petit, on ne peut pas
l'étrangler, mon Dieu! Il en poussera d'autres, je finirai par ne
plus le reconnaître, dans le tas.
C'était le pardon. Elle se débattait contre cet immense bonheur,
elle murmura enfin:
-- Non, ce n'est pas possible, c'est trop. Peut-être te
repentirais-tu, un jour... Mais que tu es bon, Honoré, et que je
t'aime!
D'un baiser sur les lèvres, il la fit taire. Et elle n'avait déjà
plus la force de refuser la félicité qui lui arrivait, toute la
vie heureuse qu'elle croyait à jamais morte. D'un élan
involontaire, irrésistible, elle le saisit à pleins bras, elle le
serra en le baisant à son tour, de toute sa force de femme, comme
un bien reconquis, à elle seule, que personne maintenant ne lui
enlèverait. Il était de nouveau à elle, lui qu'elle avait perdu,
et elle mourrait plutôt que de se le laisser reprendre.
Mais, à cette minute, une rumeur monta, un grand tumulte de
réveil, qui emplit l'épaisse nuit. Des ordres étaient criés, des
clairons sonnaient, et toute une agitation d'ombres se levait des
terrains nus, une mer indistincte et mouvante, dont le flot
descendait déjà vers la route. En bas, les feux des deux berges
allaient s'éteindre, on ne voyait plus que des masses confuses
piétinant, sans pouvoir même se rendre compte si le passage du
fleuve continuait. Et jamais encore une telle angoisse, un tel
effarement d'épouvante n'avaient traversé les ténèbres.
Le père Fouchard s'était rapproché de la fenêtre, criant qu'on
partait. Réveillés, frissonnants et engourdis, Jean et Maurice se
mirent debout. Vivement, Honoré avait serré les deux mains de
Silvine dans les siennes.
-- C'est juré... Attends-moi.
Elle ne trouva pas un mot, elle le regarda de toute son âme, d'un
dernier et long regard, comme il sautait par la fenêtre, pour
rejoindre sa batterie, au pas de course.
-- Adieu, père!
-- Adieu, mon garçon!
Et ce fut tout, le paysan et le soldat se quittaient de nouveau
comme ils s'étaient retrouvés, sans une embrassade, en père et en
fils qui n'avaient pas besoin de se voir pour vivre.
Quand ils eurent à leur tour quitté la ferme, Maurice et Jean
galopèrent par les pentes raides. En bas, ils ne trouvèrent plus
le 106e; tous les régiments étaient déjà en branle; et ils durent
courir encore, on les renvoya, à droite, à gauche. Enfin, la tête
perdue, au milieu d'une effroyable confusion, ils tombèrent sur
leur compagnie, que conduisait le lieutenant Rochas; quant au
capitaine Beaudoin et au régiment lui-même, ils étaient sans doute
ailleurs. Et Maurice fut alors stupéfié, en constatant que cette
cohue d'hommes, de bêtes, de canons, sortait de Remilly et
remontait du côté de Sedan, par la route de la rive gauche. Quoi
donc? Qu'arrivait-il? On ne passait plus la Meuse, on battait en
retraite vers le nord!
Un officier de chasseurs qui se trouvait là, on ne savait comment,
dit tout haut:
-- Nom de Dieu! C'était le 28 qu'il fallait foutre le camp,
lorsque nous étions au Chesne!
D'autres voix expliquaient le mouvement, des nouvelles arrivaient.
Vers deux heures du matin, un aide de camp du maréchal De Mac-
Mahon était venu dire au général Douay que toute l'armée avait
l'ordre de se replier sur Sedan, sans perdre une minute. Écrasé à
Beaumont, le 5e corps emportait les trois autres dans son
désastre. À ce moment, le général, qui veillait près du pont de
bateaux, se désespérait de voir que sa troisième division avait
seule passé le fleuve. Le jour allait naître, on pouvait être
attaqué d'un instant à l'autre. Aussi fit-il avertir tous les
chefs placés sous ses ordres de gagner Sedan, chacun pour son
compte, par les routes les plus directes. Et lui-même, abandonnant
le pont qu'il ordonna de détruire, fila le long de la rive gauche,
avec sa première division et l'artillerie de réserve; tandis que
la troisième division suivait la rive droite, et que la première,
entamée à Beaumont, débandée, fuyait on ne savait où. Du 7e corps,
qui ne s'était pas encore battu, il n'y avait plus que des
tronçons épars, perdus dans les chemins, galopant au fond des
ténèbres.
Il n'était pas trois heures, et la nuit restait noire. Maurice,
qui connaissait pourtant le pays, ne savait plus où il roulait,
incapable de se reprendre, dans le torrent débordé, la cohue
affolée qui coulait à pleine route. Beaucoup d'hommes, échappés à
l'écrasement de Beaumont, des soldats de toutes armes, en
lambeaux, couverts de sang et de poussière, se mêlaient aux
régiments, semaient l'épouvante. De la vallée entière, au delà du
fleuve, une rumeur semblable montait, d'autres piétinements de
troupeau, d'autres fuites, le 1er corps qui venait de quitter
Carignan et Douzy, le 12e corps parti de Mouzon avec les débris du
5e, tous ébranlés, emportés, sous la même force logique et
invincible, qui, depuis le 28, poussait l'armée vers le nord, la
refoulait au fond de l'impasse où elle devait périr.
Cependant, le petit jour parut, comme la compagnie Beaudoin
traversait Pont-Maugis; et Maurice se retrouva, les coteaux du
Liry à gauche, la Meuse à droite, longeant la route. Mais cette
aube grise éclairait d'une infinie tristesse Bazeilles et Balan,
noyés au bout des prairies; tandis qu'un Sedan livide, un Sedan de
cauchemar et de deuil, s'évoquait à l'horizon, sur l'immense
rideau sombre des forêts. Et, après Wadelincourt, lorsqu'on eut
enfin atteint la porte de Torcy, il fallut parlementer, supplier
et se fâcher, presque faire le siège de la place, pour obtenir du
gouverneur qu'il baissât le pont-levis. Il était cinq heures. Le
7e corps entra dans Sedan, ivre de fatigue, de faim et de froid.