-- Tonnerre de Dieu! dit le lendemain matin Chouteau en
s'éveillant, rompu et glacé sous la tente, je prendrais bien un
bouillon, avec beaucoup de viande autour.
À Boult-Aux-Bois, où l'on avait campé, il n'y avait eu, le soir,
qu'une maigre distribution de pommes de terre, l'intendance étant
de plus en plus ahurie et désorganisée par les marches et les
contremarches continuelles, n'arrivant jamais à rencontrer les
troupes aux rendez-vous donnés. On ne savait plus où prendre, par
le désordre des chemins, les troupeaux migrateurs, et c'était la
disette prochaine.
Loubet, en s'étirant, eut un ricanement désespéré.
-- Ah! fichtre, oui! C'est fini, les oies à la ficelle!
L'escouade était maussade, assombrie. Quand on ne mangeait pas, ça
n'allait pas. Et il y avait, en outre, cette pluie incessante,
cette boue dans laquelle on venait de dormir.
Ayant vu Pache qui se signait, après avoir fait sa prière du
matin, lèvres closes, Chouteau reprit furieusement:
-- Demande-lui donc, à ton bon Dieu, qu'il nous envoie une paire
de saucisses et une chopine à chacun.
-- Ah! si l'on avait seulement une miche, du pain tant qu'on en
voudrait! Soupira Lapoulle qui souffrait de la faim plus que les
autres, torturé par son gros appétit.
Mais le lieutenant Rochas les fit taire. Ce n'était pas une honte,
de ne toujours songer qu'à son ventre! Lui, bonnement, serrait la
ceinture de son pantalon. Depuis que les choses tournaient
décidément mal, et que, par moments, au loin, on entendait la
fusillade, il avait retrouvé toute son entêtée confiance.
Puisqu'ils étaient là, maintenant, les Prussiens, c'était si
simple: on allait les battre! Et il haussait les épaules, derrière
le capitaine Beaudoin, ce jeune homme, comme il le nommait, que la
perte définitive de ses bagages désolait, les lèvres pincées, le
visage pâle, ne dérageant pas. Ne point manger, passe encore! Ce
qui l'indignait, c'était de ne pouvoir changer de chemise.
Maurice venait d'avoir un réveil accablé et frissonnant. Son pied,
grâce aux larges chaussures, ne s'était pourtant plus enflammé.
Mais le déluge de la veille, dont sa capote restait lourde, lui
avait laissé une courbature dans tous les membres. Et, envoyé à la
corvée de l'eau, pour le café, il regardait la plaine, à un bord
de laquelle Boult-Aux-Bois est situé: des forêts montent à l'ouest
et au nord, une côte s'élève jusqu'au village de Belleville;
tandis que, vers Buzancy, à l'est, de vastes terrains plats
s'étendent, avec de lentes ondulations, où se cachent des hameaux.
Était-ce par là qu'on attendait l'ennemi? Comme il revenait du
ruisseau, rapportant le bidon plein, une famille de paysans
éplorée, sur le seuil d'une petite ferme, l'appela, lui demanda si
les soldats allaient rester enfin, pour les défendre. Déjà, à
trois reprises, dans le va-et-vient des ordres contraires, le 5e
corps avait traversé le pays. La veille, on avait entendu le
canon, du côté de Bar. Certainement, les Prussiens n'étaient pas à
plus de deux lieues. Et, lorsque Maurice eut répondu à ces pauvres
gens que le 7e corps allait sans doute repartir, lui aussi, ils se
lamentèrent. On les abandonnait, les soldats ne venaient donc pas
pour se battre, qu'ils les voyaient reparaître et disparaître,
toujours fuyants?
-- Ceux qui voudront du sucre, dit Loubet en servant le café,
n'ont qu'à tremper leur pouce et attendre qu'il fonde.
Pas un homme ne rigola. C'était vexant tout de même, du café sans
sucre; et encore si l'on avait eu du biscuit! La veille, sur le
plateau de Quatre-Champs, presque tous, pour tromper l'attente,
avaient achevé les provisions de leurs sacs, croquant jusqu'aux
miettes. Mais l'escouade, heureusement, retrouva une douzaine de
pommes de terre, qu'elle se partagea.
Maurice, l'estomac délabré, eut un cri de regret.
-- Si j'avais su, au Chesne, j'aurais acheté du pain!
Jean écoutait, demeurait silencieux. Au lever, il avait eu une
querelle avec Chouteau, qu'il voulait envoyer à la corvée du bois,
et qui s'y était refusé insolemment, disant que ce n'était pas son
tour. Depuis que tout allait de mal en pis, l'indiscipline
augmentait, les chefs finissaient par ne plus oser faire une
réprimande. Et Jean, avec son beau calme, avait compris qu'il
devait effacer son autorité de caporal, s'il ne voulait pas
provoquer des révoltes ouvertes. Il s'était fait bon diable, il
semblait n'être que le camarade de ses hommes, auxquels son
expérience continuait à rendre de grands services. Si son escouade
n'était plus si bien nourrie, elle ne crevait tout de même pas
encore de faim, comme tant d'autres. Mais la souffrance de
Maurice, surtout, l'attendrissait. Il le sentait s'affaiblir, il
le regardait d'un oeil inquiet, en se demandant comment ce garçon
frêle ferait pour aller jusqu'au bout.
Lorsque Jean entendit Maurice se plaindre de n'avoir pas de pain,
il se leva, disparut un instant, revint après avoir fouillé dans
son sac.
Et, en lui glissant un biscuit:
-- Tiens! Cache ça, je n'en ai pas pour tout le monde.
-- Mais toi? demanda le jeune homme, très touché.
-- Oh! Moi, n'aie pas peur... J'en ai encore deux.
C'était vrai, il avait gardé précieusement trois biscuits, pour le
cas où l'on se battrait, sachant qu'on a très faim sur les champs
de bataille. D'ailleurs, il venait de manger une pomme de terre.
Ca lui suffisait. On verrait plus tard.
Vers dix heures, de nouveau, le 7e corps s'ébranla. L'intention
première du maréchal avait dû être de le diriger par Buzancy sur
Stenay, où il aurait passé la Meuse. Mais les Prussiens, gagnant
de vitesse l'armée de Châlons, devaient être déjà à Stenay, et on
les disait même à Buzancy. Aussi, refoulé de la sorte vers le
nord, le 7e corps venait-il de recevoir l'ordre de se rendre à la
Besace, à vingt et quelques kilomètres de Boult-Aux-Bois, pour
aller de là, le lendemain, passer la Meuse à Mouzon. Le départ fut
maussade, les hommes grognaient, l'estomac mal rempli, les membres
mal reposés, exténués par les fatigues et les attentes des jours
précédents; et les officiers assombris, cédant au malaise de la
catastrophe à laquelle on marchait, se plaignaient de l'inaction,
s'irritaient de ce qu'on n'était pas allé, devant Buzancy,
soutenir le 5e corps, dont on avait entendu le canon. Ce corps
devait, lui aussi, battre en retraite, remonter vers Nouart;
tandis que le 12e corps partait de la Besace pour Mouzon, et que
le 1er prenait la direction de Raucourt. C'était un piétinement de
troupeau pressé, harcelé par les chiens, se bousculant vers cette
Meuse tant désirée, après des retards et des flâneries sans fin.
Lorsque le 106e quitta Boult-Aux-Bois, à la suite de la cavalerie
et de l'artillerie, dans le vaste ruissellement des trois
divisions qui rayaient la plaine d'hommes en marche, le ciel de
nouveau se couvrit, de lentes nuées livides, dont le deuil acheva
d'attrister les soldats. Lui, suivait la grande route de Buzancy,
bordée de peupliers magnifiques. À Germond, un village dont les
tas de fumier, devant les portes, fumaient, alignés aux deux côtés
du chemin, les femmes sanglotaient, prenaient leurs enfants, les
tendaient aux troupes qui passaient, comme pour qu'on les emmenât.
Il n'y avait plus là une bouchée de pain ni même une pomme de
terre. Puis, au lieu de continuer vers Buzancy, le 106e tourna à
gauche, remontant vers Authe; et les hommes, en revoyant de
l'autre côté de la plaine, sur le coteau, Belleville, qu'ils
avaient traversée la veille, eurent alors la nette conscience
qu'ils revenaient sur leurs pas.
-- Tonnerre de Dieu! gronda Chouteau, est-ce qu'ils nous prennent
pour des toupies?
Et Loubet ajouta:
-- En voilà des généraux de quatre sous qui vont à hue et à dia!
On voit bien que nos jambes ne leur coûtent pas cher.
Tous se fâchaient. On ne fatiguait pas des hommes de la sorte,
pour le plaisir de les promener. Et, par la plaine nue, entre les
larges plis de terrain, ils avançaient en colonne, sur deux files,
une à chaque bord, entre lesquelles circulaient les officiers;
mais ce n'était plus, ainsi qu'au lendemain de Reims, en
Champagne, une marche égayée de plaisanteries et de chansons, le
sac porté gaillardement, les épaules allégées par l'espoir de
devancer les Prussiens et de les battre: maintenant, silencieux,
irrités, ils traînaient la jambe, avec la haine du fusil qui leur
meurtrissait l'épaule, du sac dont ils étaient écrasés, ayant
cessé de croire à leurs chefs, se laissant envahir par une telle
désespérance, qu'ils ne marchaient plus en avant que comme un
bétail, sous la fatalité du fouet. La misérable armée commençait à
monter son calvaire.
Maurice, cependant, depuis quelques minutes, était très intéressé.
Sur la gauche, s'étageaient des vallonnements, et il venait de
voir, d'un petit bois lointain, sortir un cavalier. Presque
aussitôt, un autre parut, puis un autre encore. Tous les trois
restaient immobiles, pas plus gros que le poing, ayant des lignes
précises et fines de joujoux. Il pensait que ce devait être un
poste détaché de hussards, quelque reconnaissance qui revenait,
lorsque des points brillants, aux épaules, sans doute les reflets
d'épaulettes de cuivre, l'étonnèrent.
-- Là-bas, regarde! dit-il en poussant le coude de Jean, qu'il
avait à côté de lui. Des uhlans.
Le caporal écarquilla les yeux.
-- Ca!
C'étaient, en effet, des uhlans, les premiers Prussiens que le
106e apercevait. Depuis bientôt six semaines qu'il faisait
campagne, non seulement il n'avait pas brûlé une cartouche, mais
il en était encore à voir un ennemi. Le mot courut, toutes les
têtes se tournèrent, au milieu d'une curiosité grandissante. Ils
semblaient très bien, ces uhlans.
-- Il y en a un qui a l'air joliment gras, fit remarquer Loubet.
Mais, à gauche du petit bois, sur un plateau, tout un escadron se
montra. Et, devant cette apparition menaçante, un arrêt se fit
dans la colonne. Des ordres arrivèrent, le 106e alla prendre
position derrière des arbres, au bord d'un ruisseau. Déjà, de
l'artillerie rebroussait chemin au galop, s'établissait sur un
mamelon. Puis, pendant près de deux heures, on demeura là, en
bataille, on s'attarda, sans que rien de nouveau se produisît. À
l'horizon, la masse de cavalerie ennemie restait immobile. Et,
comprenant enfin qu'on perdait un temps précieux, on repartit.
-- Allons, murmura Jean avec regret, ce ne sera pas encore pour
cette fois.
Maurice, lui aussi, avait les mains brûlantes du désir de lâcher
au moins un coup de feu. Et il revenait sur la faute qu'on avait
commise, la veille, en n'allant pas soutenir le 5e corps. Si les
Prussiens n'attaquaient point, ce devait être qu'ils n'avaient pas
encore assez d'infanterie à leur disposition; de sorte que leurs
démonstrations de cavalerie, à distance, ne pouvaient avoir
d'autre but que d'attarder les corps en marche. De nouveau, on
venait de tomber dans le piège. Et, en effet, à partir de ce
moment, le 106e vit sans cesse les uhlans, sur sa gauche, à chaque
accident de terrain: ils le suivaient, le surveillaient,
disparaissaient derrière une ferme pour reparaître à la corne d'un
bois.
Peu à peu, les soldats s'énervaient de se voir ainsi envelopper à
distance, comme dans les mailles d'un filet invisible.
-- Ils nous embêtent à la fin! répétaient Pache et Lapoulle eux-
mêmes. Ca soulagerait de leur envoyer des pruneaux!
Mais on marchait, on marchait toujours, péniblement, d'un pas déjà
alourdi qui se fatiguait vite. Dans le malaise de cette étape, on
sentait de partout l'ennemi approcher, de même qu'on sent monter
l'orage, avant qu'il se montre au-dessus de l'horizon. Des ordres
sévères étaient donnés pour la bonne conduite de l'arrière-garde,
et il n'y avait plus de traînards, dans la certitude où l'on était
que les Prussiens, derrière le corps, ramassaient tout. Leur
infanterie arrivait, d'une marche foudroyante, tandis que les
régiments Français, harassés, paralysés, piétinaient sur place.
À Authe, le ciel s'éclaircit, et Maurice, qui se dirigeait sur la
position du soleil, remarqua qu'au lieu de remonter davantage vers
le Chesne, à trois grandes lieues de là, on tournait pour marcher
droit à l'est. Il était deux heures, on souffrit alors de la
chaleur accablante, après avoir grelotté sous la pluie, pendant
deux jours. Le chemin, avec de longs circuits, montait au travers
de plaines désertes. Pas une maison, pas une âme, à peine de loin
en loin un petit bois triste, au milieu de la mélancolie des
terres nues; et le morne silence de cette solitude avait gagné les
soldats, qui, la tête basse, en sueur, traînaient les pieds.
Enfin, Saint-Pierremont apparut, quelques maisons vides sur un
monticule. On ne traversa pas le village, Maurice constata qu'on
tournait tout de suite à gauche, reprenant la direction du nord,
vers la Besace. Cette fois, il comprit la route adoptée pour
s'efforcer d'atteindre Mouzon, avant les Prussiens. Mais pourrait-
on y réussir, avec des troupes si lasses, si démoralisées? à
Saint-Pierremont, les trois uhlans avaient reparu, au loin, au
coude d'une route qui venait de Buzancy; et, comme l'arrière-garde
quittait le village, une batterie fut démasquée, quelques obus
tombèrent, sans faire aucun mal. On ne répondit pas, la marche
continuait, de plus en plus pénible.
De Saint-Pierremont à la Besace, il y a trois grandes lieues, et
Jean, à qui Maurice disait cela, eut un geste désespéré: jamais
les hommes ne feraient douze kilomètres, il le voyait à des signes
certains, leur essoufflement, l'égarement de leur visage. La route
montait toujours, entre deux coteaux qui se resserraient peu à
peu. On dut faire une halte. Mais ce repos avait achevé
d'engourdir les membres; et, quand il fallut repartir, ce fut pis
encore: les régiments n'avançaient plus, des hommes tombaient.
Jean, en voyant Maurice pâlir, les yeux chavirés de lassitude,
causait contre son habitude, tâchait de l'étourdir d'un flux de
paroles, pour le tenir éveillé, dans le mouvement mécanique de la
marche, devenu inconscient.
-- Alors, ta soeur habite Sedan, nous y passerons peut-être.
-- À Sedan, jamais! Ce n'est pas notre chemin, il faudrait être
fou.
-- Et elle est jeune, ta soeur?
-- Mais elle a mon âge, je t'ai dit que nous étions jumeaux.
-- Elle te ressemble?
-- Oui, elle est blonde aussi, oh! des cheveux frisés, si doux!...
Toute petite, une figure mince, et pas bruyante, ah! non!... Ma
chère Henriette!
-- Vous vous aimez bien?
-- Oui, oui...
Il y eut un silence, et Jean, ayant regardé Maurice, remarqua que
ses yeux se fermaient et qu'il allait tomber.
-- Hé! mon pauvre petit... Tiens-toi, tonnerre de Dieu!... Donne-
moi ton flingot un instant, ça te reposera... Nous allons laisser
la moitié des hommes en route, ce n'est pas Dieu possible qu'on
aille plus loin aujourd'hui!
En face, il venait d'apercevoir Oches, dont les quelques masures
s'étagent sur un coteau. L'église, toute jaune, haut perchée,
domine, parmi des arbres.
-- C'est là que nous allons coucher, bien sûr.
Et il avait deviné. Le général Douay, qui voyait l'extrême fatigue
des troupes, désespérait de jamais atteindre la Besace, ce jour-
là. Mais ce qui le décida surtout, ce fut l'arrivée du convoi, de
ce fâcheux convoi qu'il traînait depuis Reims, et dont les trois
lieues de voitures et de bêtes alourdissaient si terriblement sa
marche. De Quatre-Champs, il avait donné l'ordre de le diriger
directement sur Saint-Pierremont; et c'était seulement à Oches que
les attelages ralliaient le corps, dans un tel état d'épuisement,
que les chevaux refusaient d'avancer. Il était déjà cinq heures.
Le général, craignant de s'engager dans le défilé de Stonne, crut
devoir renoncer à achever l'étape indiquée par le maréchal. On
s'arrêta, on campa, le convoi en bas, dans les prairies, gardé par
une division, tandis que l'artillerie s'établissait en arrière,
sur les coteaux, et que la brigade qui devait servir d'arrière-
garde le lendemain, restait sur une hauteur, en face de Saint-
Pierremont. Une autre division, dont faisait partie la brigade
Bourgain-Desfeuilles, bivouaqua, derrière l'église, sur un large
plateau, que bordait un bois de chênes.
La nuit tombait déjà, lorsque le 106e, à la lisière de ce bois,
put enfin s'installer, tellement il y avait eu de confusion dans
le choix et dans la désignation des emplacements.
-- Zut! dit furieusement Chouteau, je ne mange pas, je dors!
C'était le cri de tous les hommes. Beaucoup n'avaient pas la force
de dresser leurs tentes, s'endormaient où ils tombaient, comme des
masses. D'ailleurs, pour manger, il aurait fallu une distribution
de l'intendance; et l'intendance, qui attendait le 7e corps à la
Besace, n'était pas à Oches. Dans l'abandon et le relâchement de
tout, on ne sonnait même plus au caporal. Se ravitaillait qui
pouvait. À partir de ce moment, il n'y eut plus de distributions,
les soldats durent vivre sur les provisions qu'ils étaient censés
avoir dans leurs sacs; et les sacs étaient vides, bien peu y
trouvèrent une croûte, les miettes de l'abondance où ils avaient
fini par vivre à Vouziers. On avait du café, les moins las burent
encore du café sans sucre.
Lorsque Jean voulut partager, manger l'un de ses biscuits et
donner l'autre à Maurice, il s'aperçut que celui-ci dormait
profondément. Un instant, il songea à le réveiller; puis,
stoïquement, il remit les biscuits au fond de son sac, avec des
soins infinis, comme s'il eût caché de l'or: lui, se contenta de
café, ainsi que les camarades. Il avait exigé que la tente fût
dressée, tous s'y étaient allongés, quand Loubet revint
d'expédition, rapportant des carottes d'un champ voisin. Dans
l'impossibilité de les faire cuire, ils les croquèrent crues; mais
elles exaspéraient leur faim, Pache en fut malade.
-- Non, non, laissez-le dormir, dit Jean à Chouteau, qui secouait
Maurice pour lui donner sa part.
-- Ah! dit Lapoulle, demain, quand nous serons à Angoulême, nous
aurons du pain... J'ai eu un cousin militaire, à Angoulême. Bonne
garnison.
On s'étonnait, Chouteau cria:
-- Comment, à Angoulême? ... En voilà un bougre de serin qui se
croit à Angoulême!
Et il fut impossible de tirer une explication de Lapoulle. Il
croyait qu'on allait à Angoulême.
C'était lui qui, le matin, à la vue des uhlans, avait soutenu que
c'étaient des soldats à Bazaine.
Alors, le camp tomba dans une nuit d'encre, dans un silence de
mort. Malgré la fraîcheur de la nuit, on avait défendu d'allumer
des feux. On savait les Prussiens à quelques kilomètres, les
bruits eux-mêmes s'assourdissaient, de crainte de leur donner
l'éveil. Déjà, les officiers avaient averti leurs hommes qu'on
partirait vers quatre heures du matin, pour rattraper le temps
perdu; et tous, en hâte, dormaient gloutonnement, anéantis. Au-
dessus des campements dispersés, la respiration forte de ces
foules montait dans les ténèbres, comme l'haleine même de la
terre.
Brusquement, un coup de feu réveilla l'escouade. La nuit était
encore profonde, il pouvait être trois heures. Tous furent sur
pied, l'alerte gagna de proche en proche, on crut à une attaque de
l'ennemi. Et ce n'était que Loubet, qui, ne dormant plus, avait eu
l'idée de s'enfoncer dans le bois de chênes, où il devait y avoir
du lapin: quelle noce, si, dès le petit jour, il rapportait une
paire de lapins aux camarades! Mais, comme il cherchait un bon
poste d'affût, il entendit des hommes venir à lui, causant,
cassant les branches, et il s'effara, il lâcha son coup de feu,
croyant avoir affaire à des Prussiens.
Déjà, Maurice, Jean, d'autres arrivaient, lorsqu'une voix enrouée
s'éleva:
-- Ne tirez pas, nom de Dieu!
C'était, à la lisière du bois, un homme grand et maigre, dont on
distinguait mal l'épaisse barbe en broussaille. Il portait une
blouse grise, serrée à la taille par une ceinture rouge, et avait
un fusil en bandoulière. Tout de suite, il expliqua qu'il était
Français, franc-tireur, sergent, et qu'il venait, avec deux de ses
hommes, des bois de Dieulet, pour donner des renseignements au
général.
-- Eh! Cabasse! Ducat! cria-t-il en se retournant, eh! Bougres de
feignants, arrivez donc!
Sans doute, les deux hommes avaient eu peur, et ils s'approchèrent
pourtant, Ducat petit et gros, blême, les cheveux rares, Cabasse
grand et sec, la face noire, avec un long nez en lame de couteau.
Cependant, Maurice qui examinait de près le sergent, avec
surprise, finit par lui demander:
-- Dites donc, est-ce que vous n'êtes pas Guillaume Sambuc, de
Remilly?
Et, comme celui-ci, après une hésitation, l'air inquiet, disait
oui, le jeune homme eut un léger mouvement de recul, car ce Sambuc
passait pour être un terrible chenapan, digne fils d'une famille
de bûcherons qui avait mal tourné, le père ivrogne, trouvé un soir
la gorge coupée, au coin d'un bois, la mère et la fille mendiantes
et voleuses, disparues, tombées à quelque maison de tolérance.
Lui, Guillaume, braconnait, faisait la contrebande; et un seul
petit de cette portée de loups avait grandi honnête, Prosper, le
chasseur d'Afrique, qui, avant d'avoir la chance d'être soldat,
s'était fait garçon de ferme, en haine de la forêt.
-- J'ai vu votre frère à Reims et à Vouziers, reprit Maurice. Il
se porte bien.
Sambuc ne répondit pas. Puis, pour couper court:
-- Menez-moi au général. Dites-lui que ce sont les francs-tireurs
des bois de Dieulet, qui ont une communication importante à lui
faire.
Alors, pendant qu'on revenait vers le camp, Maurice songea à ces
compagnies franches, sur lesquelles on avait fondé tant
d'espérances, et qui déjà, de partout, soulevaient des plaintes.
Elles devaient faire la guerre d'embuscade, attendre l'ennemi
derrière les haies, le harceler, lui tuer ses sentinelles, tenir
les bois d'où pas un Prussien ne sortirait. Et, à la vérité, elles
étaient en train de devenir la terreur des paysans, qu'elles
défendaient mal et dont elles ravageaient les champs. Par
exécration du service militaire régulier, tous les déclassés se
hâtaient d'en faire partie, heureux d'échapper à la discipline, de
battre les buissons comme des bandits en goguette, dormant et
godaillant au hasard des routes. Dans certaines de ces compagnies,
le recrutement fut vraiment déplorable.
-- Eh! Cabasse, eh! Ducat, continuait à répéter Sambuc, en se
retournant à chaque pas, arrivez donc, feignants!
Ces deux-Là aussi, Maurice les sentait terribles.
Cabasse, le grand sec, né à Toulon, ancien garçon de café à
Marseille, échoué à Sedan comme placier de produits du Midi, avait
failli tâter de la police correctionnelle, toute une histoire de
vol restée obscure. Ducat, le petit gros, un ancien huissier de
Blainville, forcé de vendre sa charge après des aventures
malpropres avec des petites filles, venait encore de risquer la
cour d'assises, pour les mêmes ordures, à Raucourt, où il était
comptable, dans une fabrique. Ce dernier citait du latin, tandis
que l'autre savait à peine lire; mais tous les deux faisaient la
paire, une paire inquiétante de louches figures.
Déjà, le camp s'éveillait. Jean et Maurice conduisirent les
francs-tireurs au capitaine Beaudoin, qui les mena au colonel De
Vineuil.
Celui-ci les interrogea; mais Sambuc, conscient de son importance,
voulait absolument parler au général; et, comme le général
Bourgain-Desfeuilles, qui avait couché chez le curé d'Oches,
venait de paraître sur le seuil du presbytère, maussade de ce
réveil en pleine nuit, pour une journée nouvelle de famine et de
fatigue, il fit à ces hommes qu'on lui amenait un accueil furieux.
-- D'où viennent-ils? Qu'est-ce qu'ils veulent? ... Ah! c'est
vous, les francs-tireurs! Encore des traîne-la-patte, hein!
-- Mon général, expliqua Sambuc, sans se déconcerter, nous tenons
avec les camarades les bois de Dieulet...
-- Où ça, les bois de Dieulet?
-- Entre Stenay et Mouzon, mon général.
-- Stenay, Mouzon, connais pas, moi! Comment voulez-vous que je me
retrouve, avec tous ces noms nouveaux?
Gêné, le colonel De Vineuil intervint discrètement, pour lui
rappeler que Stenay et Mouzon étaient sur la Meuse, et que, les
allemands ayant occupé la première de ces villes, on allait
tenter, par le pont de la seconde, plus au nord, le passage du
fleuve.
-- Enfin, mon général, reprit Sambuc, nous sommes venus pour vous
avertir que les bois de Dieulet, à cette heure, sont pleins de
Prussiens... Hier, comme le 5e corps quittait Bois-les-Dames, il a
eu un engagement, du côté de Nouart...
-- Comment! hier, on s'est battu?
-- Mais oui, mon général, le 5e corps s'est battu en se repliant,
et il doit être, cette nuit, à Beaumont... Alors, pendant que des
camarades sont allés le renseigner sur les mouvements de l'ennemi,
nous autres, nous avons eu l'idée de venir vous dire la situation,
pour que vous lui portiez secours, car il va avoir sûrement
soixante mille hommes sur les bras, demain matin.
Le général Bourgain-Desfeuilles, à ce chiffre, haussa les épaules.
-- Soixante mille hommes, fichtre! pourquoi pas cent mille? ...
Vous rêvez, mon garçon. La peur vous a fait voir double. Il ne
peut y avoir si près de nous soixante mille hommes, nous le
saurions.
Et il s'entêta. Vainement Sambuc appela à son aide les témoignages
de Ducat et de Cabasse.
-- Nous avons vu les canons, affirma le provençal. Et il faut que
ces bougres-là soient des enragés, pour les risquer dans les
chemins de la forêt, où l'on enfonce jusqu'au mollet, à cause de
la pluie de ces derniers jours.
-- Quelqu'un les guide, c'est sûr, déclara l'ancien huissier.
Mais le général, depuis Vouziers, ne croyait plus à la
concentration des deux armées allemandes, dont on lui avait,
disait-il, rebattu les oreilles. Et il ne jugea même pas à propos
de faire conduire les francs-tireurs au chef du 7e corps, à qui du
reste ceux-ci croyaient avoir parlé en sa personne. Si l'on avait
écouté tous les paysans, tous les rôdeurs, qui apportaient de
prétendus renseignements, on n'aurait plus fait un pas, sans être
jeté à droite ou à gauche, dans des aventures impossibles.
Cependant, il ordonna aux trois hommes de rester et d'accompagner
la colonne, puisqu'ils connaissaient le pays.
-- Tout de même, dit Jean à Maurice, comme ils revenaient plier la
tente, ce sont trois bons bougres, d'avoir fait quatre lieues à
travers champs pour nous prévenir.
Le jeune homme en convint, et il leur donnait raison, connaissant
le pays, lui aussi, tourmenté d'une mortelle inquiétude, à l'idée
de savoir les Prussiens dans les bois de Dieulet, en branle vers
Sommauthe et Beaumont. Il s'était assis, harassé déjà, avant
d'avoir marché, l'estomac vide, le coeur serré d'angoisse, à
l'aube de cette journée qu'il sentait devoir être affreuse.
Désespéré de le voir si pâle, le caporal lui demanda
paternellement:
-- Ca ne va toujours pas, hein? est-ce que c'est ton pied encore?
Maurice dit non, de la tête. Son pied allait tout à fait mieux,
dans les larges souliers.
-- Alors, tu as faim?
Et Jean, voyant qu'il ne répondait pas, tira, sans être vu, l'un
des deux biscuits de son sac; puis, mentant avec simplicité:
-- Tiens, je t'ai gardé ta part... Moi, j'ai mangé l'autre tout à
l'heure.
Le jour naissait, lorsque le 7e corps quitta Oches, en marche pour
Mouzon, par la Besace, où il aurait dû coucher. D'abord, le
terrible convoi était parti, accompagné par la première division;
et, si les voitures du train, bien attelées, filaient d'un bon
pas, les autres, les voitures de réquisition, vides pour la
plupart et inutiles, s'attardaient singulièrement dans les côtes
du défilé de Stonne. La route monte, surtout après le hameau de la
Berlière, entre des mamelons boisés qui la dominent. Vers huit
heures, au moment où les deux autres divisions s'ébranlaient
enfin, le maréchal De Mac-Mahon parut, exaspéré de trouver encore
là des troupes qu'il croyait parties de la Besace, le matin,
n'ayant à faire que quelques kilomètres pour être rendues à
Mouzon. Aussi eut-il une explication vive avec le général Douay.
Il fut décidé qu'on laisserait la première division et le convoi
continuer leur marche vers Mouzon; mais que les deux autres
divisions, pour ne pas être retardées davantage, par cette lourde
avant-garde, si lente, prendraient la route de Raucourt et
d'Autrecourt, afin d'aller passer la Meuse à Villers. C'était, de
nouveau, remonter vers le nord, dans la hâte que le maréchal avait
de mettre le fleuve entre son armée et l'ennemi. Coûte que coûte,
il fallait être sur la rive droite le soir. Et l'arrière-garde
était encore à Oches, quand une batterie Prussienne, d'un sommet
lointain, du côté de Saint-Pierremont, tira, recommençant le jeu
de la veille. D'abord, on eut le tort de répondre; puis, les
dernières troupes se replièrent.
Jusque vers onze heures, le 106e suivit lentement la route qui
serpente au fond du défilé de Stonne, entre les hauts mamelons.
Sur la gauche, les crêtes s'élèvent, dénudées, escarpées, tandis
que des bois, à droite, descendent les pentes plus douces. Le
soleil avait reparu, il faisait très chaud, dans cette vallée
étroite, d'une solitude lourde. Après la Berlière, que domine un
calvaire grand et triste, il n'y a plus une ferme, plus une âme,
plus une bête paissant dans les prés. Et les hommes, si las déjà
et si affamés la veille, ayant à peine dormi et n'ayant rien
mangé, tiraient déjà la jambe, sans courage, débordant d'une
colère sourde.
Puis, brusquement, comme on faisait halte, au bord de la route, le
canon tonna, vers la droite. Les coups étaient si nets, si
profonds, que le combat ne devait pas être à plus de deux lieues.
Sur ces hommes las de se replier, énervés par l'attente, l'effet
fut extraordinaire. Tous, debout, frémissaient, oubliant leur
fatigue: pourquoi ne marchait-on pas? Ils voulaient se battre, se
faire casser la tête, plutôt que de continuer à fuir ainsi à la
débandade, sans savoir où, ni pourquoi.
Le général Bourgain-Desfeuilles venait précisément de monter, à
droite, sur un mamelon, emmenant avec lui le colonel De Vineuil,
afin de reconnaître le pays. On les voyait là-haut, entre deux
petits bois, leurs lorgnettes braquées; et, tout de suite, ils
dépêchèrent un aide de camp qui se trouvait avec eux, pour dire
qu'on leur envoyât les francs-tireurs, s'ils étaient là encore.
Quelques hommes, Jean, Maurice, d'autres, accompagnèrent ceux-ci,
dans le cas où l'on aurait besoin d'une aide quelconque.
Dès que le général aperçut Sambuc, il cria:
-- Quel fichu pays, avec ces côtes et ces bois continuels!... Vous
entendez, où est-ce, où se bat-on?
Sambuc, que Ducat et Cabasse ne lâchaient pas d'une semelle,
écouta, examina un instant sans répondre le vaste horizon. Et
Maurice, près de lui, regardait également, saisi de l'immense
déroulement des vallons et des bois. On aurait dit une mer sans
fin, aux vagues énormes et lentes. Les forêts tachaient de vert
sombre les terres jaunes, tandis que les coteaux lointains, sous
l'ardent soleil, se noyaient dans une vapeur rousse. Et, sans
qu'on aperçût rien, pas même une petite fumée au fond du ciel
clair, le canon tonnait toujours, tout un fracas d'orage éloigné
et grandissant.
-- Voici Sommauthe à droite, finit par dire Sambuc, en désignant
un haut sommet, couronné de verdure. Yoncq est là, sur la
gauche... C'est à Beaumont qu'on se bat, mon général.
-- Oui, à Varniforêt ou à Beaumont, confirma Ducat.
Le général mâchait de sourdes paroles.
-- Beaumont, Beaumont, on ne sait jamais dans ce sacré pays...
Puis, tout haut:
-- Et à combien ce Beaumont est-il d'ici?
-- À une dizaine de kilomètres, en allant prendre la route du
Chesne à Stenay, qui passe là-bas.
Le canon ne cessait pas, semblait avancer de l'ouest à l'est, dans
un roulement ininterrompu de foudre. Et Sambuc ajouta:
-- Bigre! Ca chauffe... Je m'y attendais, je vous avais prévenu ce
matin, mon général: c'est sûrement les batteries que nous avons
vues dans les bois de Dieulet. À cette heure, le 5e corps doit
avoir sur les bras toute cette armée qui arrivait par Buzancy et
par Beauclair.
Un silence se fit, pendant lequel la bataille, au loin, grondait
plus haut. Et Maurice serrait les dents, pris d'une furieuse envie
de crier. Pourquoi ne marchait-on pas au canon, tout de suite,
sans tant de paroles? Jamais il n'avait éprouvé une excitation
pareille. Chaque coup lui répondait dans la poitrine, le
soulevait, le jetait au besoin immédiat d'être là-bas, d'en être,
d'en finir. Est-ce qu'ils allaient encore longer cette bataille,
la toucher du coude, sans brûler une cartouche? C'était une
gageure, de les traîner ainsi depuis la déclaration de guerre,
toujours fuyant! À Vouziers, ils n'avaient entendu que les coups
de feu de l'arrière-garde. À Oches, l'ennemi venait seulement de
les canonner un instant, de dos. Et ils fileraient, ils n'iraient
pas cette fois soutenir les camarades, au pas de course! Maurice
regarda Jean qui était, comme lui, très pâle, les yeux luisants de
fièvre. Tous les coeurs sautaient dans les poitrines, à cet appel
violent du canon.
Mais une nouvelle attente se fit, un état-major montait par
l'étroit sentier du mamelon. C'était le général Douay, le visage
anxieux, accourant. Et, lorsqu'il eut en personne interrogé les
francs-tireurs, un cri de désespoir lui échappa. Même averti le
matin, qu'aurait-il pu faire? La volonté du maréchal était
formelle, il fallait traverser la Meuse avant le soir, à n'importe
quel prix. Puis, maintenant, comment réunir les troupes
échelonnées, en marche vers Raucourt, pour les porter rapidement
sur Beaumont? N'arriverait-on pas sûrement trop tard? Déjà, le 5e
corps devait battre en retraite, du côté de Mouzon; et, nettement,
le canon l'indiquait, allait de plus en plus vers l'est, tel qu'un
ouragan de grêle et de désastre, qui marche et s'éloigne. Le
général Douay leva les deux bras au-dessus de l'immense horizon de
vallées et de coteaux, de terres et de forêts, dans un geste de
furieuse impuissance; et l'ordre fut donné de continuer la marche
vers Raucourt.
Ah! cette marche au fond du défilé de Stonne, entre les hautes
crêtes, tandis qu'à droite, derrière les bois, le canon continuait
de tonner! À la tête du 106e, le colonel De Vineuil se tenait
raidi sur son cheval, la face blême et droite, les paupières
battantes, comme pour contenir des larmes. Muet, le capitaine
Beaudoin mordait ses moustaches, tandis que le lieutenant Rochas,
sourdement, mâchait des gros mots, des injures contre tous et
contre lui-même. Et, même parmi les soldats qui n'avaient pas
envie de se battre, parmi les moins braves, un besoin de hurler et
de cogner montait, la colère de la continuelle défaite, la rage de
s'en aller encore à pas lourds et vacillants, pendant que ces
sacrés Prussiens égorgeaient là-bas des camarades.
Au pied de Stonne, dont le chemin en lacet descend parmi des
monticules, la route s'était élargie, les troupes traversaient de
vastes terres, coupées de petits bois. À chaque instant, depuis
Oches, le 106e, qui se trouvait maintenant à l'arrière-garde,
s'attendait à être attaqué; car l'ennemi suivait la colonne pas à
pas, la surveillant, guettant sans doute la minute favorable pour
la prendre en queue. De la cavalerie, profitant des moindres plis
de terrain, tentait de gagner sur les flancs. On vit plusieurs
escadrons de la garde Prussienne déboucher derrière un bois; mais
ils s'arrêtèrent, devant la démonstration d'un régiment de
hussards, qui s'avança, balayant la route. Et, grâce à ce répit,
la retraite continuait à s'effectuer en assez bon ordre, on
approchait de Raucourt, lorsqu'un spectacle vint redoubler les
angoisses, en achevant de démoraliser les soldats. Tout d'un coup,
par un chemin de traverse, on aperçut une cohue qui se
précipitait, des officiers blessés, des soldats débandés et sans
armes, des voitures du train galopant, les hommes et les bêtes
fuyant, affolés sous un vent de désastre. C'étaient les débris
d'une brigade de la première division, qui escortait le convoi,
parti le matin vers Mouzon, par la Besace. Une erreur de route,
une malchance effroyable venait de faire tomber cette brigade et
une partie du convoi, à Varniforêt, près de Beaumont, en pleine
déroute du 5e corps. Surpris, attaqués de flanc, succombant sous
le nombre, ils avaient fui, et la panique les ramenait,
ensanglantés, hagards, à demi fous, bouleversant leurs camarades
de leur épouvante. Leurs récits semaient l'effroi, ils étaient
comme apportés par le tonnerre grondant de ce canon que l'on
entendait depuis midi, sans relâche.
Alors, en traversant Raucourt, ce fut l'anxiété, la bousculade
éperdue. Devait-on tourner à droite, vers Autrecourt, pour aller
passer la Meuse à Villers, ainsi que cela était décidé? Troublé,
hésitant, le général Douay craignit d'y trouver le pont encombré,
peut-être déjà au pouvoir des Prussiens. Et il préféra continuer
tout droit, par le défilé d'Haraucourt, afin d'atteindre Remilly
avant la nuit. Après Mouzon, Villers, et après Villers, Remilly:
on remontait toujours, avec le galop des uhlans derrière soi. Il
n'y avait plus que six kilomètres à franchir, mais il était déjà
cinq heures, et quelle écrasante fatigue! Depuis l'aube, on était
sur pied, on avait mis douze heures pour faire à peine trois
lieues, piétinant, s'épuisant dans des attentes sans fin, au
milieu des émotions et des craintes les plus vives. Les deux nuits
dernières, les hommes avaient à peine dormi, et ils n'avaient pas
mangé à leur faim, depuis Vouziers. Ils tombaient d'inanition.
Dans Raucourt, ce fut pitoyable.
La petite ville est riche, avec ses nombreuses fabriques, sa
grande rue bien bâtie aux deux bords de la route, son église et sa
mairie coquettes. Seulement, la nuit qu'y avaient passée
l'empereur et le maréchal De Mac-Mahon, dans l'encombrement de
l'état-major et de la maison impériale, et le passage ensuite du
1er corps entier, qui, toute la matinée, avait coulé par la route
comme un fleuve, venaient d'y épuiser les ressources, vidant les
boulangeries et les épiceries, balayant jusqu'aux miettes des
maisons bourgeoises. On ne trouvait plus de pain, plus de vin,
plus de sucre, plus rien de ce qui se boit et de ce qui se mange.
On avait vu des dames, devant leurs portes, distribuant des verres
de vin et des tasses de bouillon, jusqu'à la dernière goutte des
tonneaux et des marmites. Et c'était fini, et, lorsque les
premiers régiments du 7e corps, vers trois heures, se mirent à
défiler, ce fut un désespoir. Quoi donc? Ca recommençait, il y en
avait toujours! De nouveau, la grande rue charriait des hommes
exténués, couverts de poussière, mourants de faim, sans qu'on eût
une bouchée à leur donner. Beaucoup s'arrêtaient, frappaient aux
portes, tendaient les mains vers les fenêtres, suppliant qu'on
leur jetât un morceau de pain. Et il y avait des femmes qui
sanglotaient, en leur faisant signe qu'elles ne pouvaient pas,
qu'elles n'avaient plus rien.
Au coin de la rue des Dix-Potiers, Maurice, pris d'un
éblouissement, chancela. Et, comme Jean s'empressait:
-- Non, laisse-moi, c'est la fin... J'aime mieux crever ici.
Il s'était laissé tomber sur une borne. Le caporal affecta la
rudesse d'un chef mécontent.
-- Nom de Dieu! Qui est-ce qui m'a foutu un soldat pareil? ...
Est-ce que tu veux te faire ramasser par les Prussiens? Allons,
debout!
Puis, voyant que le jeune homme ne répondait plus, livide, les
yeux fermés, à demi évanoui, il jura encore, mais sur un ton
d'infinie pitié.
-- Nom de Dieu! Nom de Dieu!
Et, courant à une fontaine voisine, il emplit sa gamelle d'eau, il
revint lui en baigner le visage.
Ensuite, sans se cacher cette fois, ayant tiré de son sac le
dernier biscuit, si précieusement gardé, il se mit à le briser en
petits morceaux, qu'il lui introduisait entre les dents. L'affamé
ouvrit les yeux, dévora.
-- Mais toi, demanda-t-il tout à coup, se souvenant, tu ne l'as
donc pas mangé?
-- Oh! Moi, dit Jean, j'ai la peau plus dure, je puis attendre...
Un bon coup de sirop de grenouille, et me voilà d'aplomb!
Il était allé remplir de nouveau sa gamelle, il la vida d'un
trait, en faisant claquer sa langue. Et il avait, lui aussi, le
visage d'une pâleur terreuse, si dévoré de faim, que ses mains en
tremblaient.
-- En route! Mon petit, faut rejoindre les camarades.
Maurice s'abandonna à son bras, se laissa emporter comme un
enfant. Jamais bras de femme ne lui avait tenu aussi chaud au
coeur. Dans l'écroulement de tout, au milieu de cette misère
extrême, avec la mort en face, cela était pour lui d'un réconfort
délicieux, de sentir un être l'aimer et le soigner; et peut-être
l'idée que ce coeur tout à lui était celui d'un simple, d'un
paysan resté près de la terre, dont il avait eu d'abord la
répugnance, ajoutait-elle maintenant à sa gratitude une douceur
infinie. N'était-ce point la fraternité des premiers jours du
monde, l'amitié avant toute culture et toutes classes, cette
amitié de deux hommes unis et confondus, dans leur commun besoin
d'assistance, devant la menace de la nature ennemie? Il entendait
battre son humanité dans la poitrine de Jean, et il était fier
pour lui-même de le sentir plus fort, le secourant, se dévouant;
tandis que Jean, sans analyser sa sensation, goûtait une joie à
protéger chez son ami cette grâce, cette intelligence, restées en
lui rudimentaires. Depuis la mort violente de sa femme, emportée
dans un affreux drame, il se croyait sans coeur, il avait juré de
ne plus jamais en voir, de ces créatures dont on souffre tant,
même quand elles ne sont pas mauvaises. Et l'amitié leur devenait
à tous deux comme un élargissement: on avait beau ne pas
s'embrasser, on se touchait à fond, on était l'un dans l'autre, si
différent que l'on fût, sur cette terrible route de Remilly, l'un
soutenant l'autre, ne faisant plus qu'un être de pitié et de
souffrance.
Comme l'arrière-garde quittait Raucourt, les allemands, à l'autre
bout, y entraient; et deux de leurs batteries, tout de suite
installées, à gauche, sur les hauteurs, tirèrent. À ce moment, le
106e, filant par la route qui descend, le long de l'Emmane, se
trouvait dans la ligne du tir. Un obus coupa un peuplier, au bord
de la rivière; un autre s'enterra dans un pré, à côté du capitaine
Beaudoin, sans éclater. Mais le défilé, jusqu'à Haraucourt, allait
en se rétrécissant, et l'on s'enfonçait là, dans un couloir
étroit, dominé des deux côtés par des crêtes couvertes d'arbres;
si une poignée de Prussiens s'était embusquée en haut, un désastre
était certain. Canonnées en queue, ayant à droite et à gauche la
menace d'une attaque possible, les troupes n'avançaient plus que
dans une anxiété croissante, ayant la hâte de sortir de ce passage
dangereux. Aussi une flambée dernière d'énergie était-elle revenue
aux plus las. Les soldats qui, tout à l'heure, se traînaient dans
Raucourt, de porte en porte, allongeaient maintenant le pas,
gaillards, ranimés, sous l'éperon cuisant du péril. Il semblait
que les chevaux eux-mêmes eussent conscience qu'une minute perdue
pouvait être payée chèrement. Et la tête de la colonne devait être
à Remilly, lorsque, tout d'un coup, il y eut un arrêt dans la
marche.
-- Foutre! dit Chouteau, est-ce qu'ils vont nous laisser là?
Le 106e n'avait pas encore atteint Haraucourt, et les obus
continuaient de pleuvoir.
Comme le régiment marquait le pas, attendant de repartir, il en
éclata un sur la droite, qui, heureusement, ne blessa personne.
Cinq minutes s'écoulèrent, infinies, effroyables. On ne bougeait
toujours point, il y avait là-bas un obstacle qui barrait la
route, quelque brusque muraille qui s'était bâtie. Et le colonel,
droit sur les étriers, regardait, frémissant, sentant derrière lui
monter la panique de ses hommes.
-- Tout le monde sait que nous sommes vendus, reprit violemment
Chouteau.
Alors, des murmures éclatèrent, un grondement croissant
d'exaspération, sous le fouet de la peur. Oui, oui! On les avait
amenés là pour les vendre, pour les livrer aux Prussiens. Dans
l'acharnement de la malchance et dans l'excès des fautes commises,
il n'y avait plus, au fond de ces cerveaux bornés, que l'idée de
la trahison qui pût expliquer une telle série de désastres.
-- Nous sommes vendus! répétaient des voix affolées.
Et Loubet eut une imagination.
-- C'est ce cochon d'empereur qui est, là-bas, en travers de la
route, avec ses bagages, pour nous arrêter.
Tout de suite, la nouvelle circula. On affirmait que l'embarras
venait du passage de la maison impériale, qui coupait la colonne.
Et ce fut une exécration, des mots abominables, toute la haine que
soulevait l'insolence des gens de l'empereur, s'emparant des
villes où l'on couchait, déballant leurs provisions, leurs paniers
de vin, leur vaisselle d'argent, devant les soldats dénués de
tout, faisant flamber les cuisines, lorsque les pauvres bougres se
serraient le ventre. Ah! ce misérable empereur, à cette heure sans
trône et sans commandement, pareil à un enfant perdu dans son
empire, qu'on emportait comme un inutile paquet, parmi les bagages
des troupes, condamné à traîner avec lui l'ironie de sa maison de
gala, ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers,
ses fourgons, toute la pompe de son manteau de cour, semé
d'abeilles, balayant le sang et la boue des grandes routes de la
défaite!
Coup sur coup, deux autres obus tombèrent. Le lieutenant Rochas
eut son képi enlevé par un éclat. Et les rangs se serrèrent, il y
eut une poussée, une vague subite dont le refoulement se propagea
au loin. Des voix s'étranglaient, Lapoulle criait rageusement
d'avancer. Encore une minute peut-être, et une épouvantable
catastrophe allait se produire, un sauve-qui-peut qui aurait
écrasé les hommes au fond de ce couloir étroit, dans une mêlée
furieuse.
Le colonel se retourna, très pâle.
-- Mes enfants, mes enfants, un peu de patience. J'ai envoyé
quelqu'un voir... On marche...
On ne marchait pas, et les secondes étaient des siècles. Jean,
déjà, avait repris Maurice par la main, plein d'un beau sang-
Froid, lui expliquant à l'oreille que, si les camarades
poussaient, eux deux sauteraient à gauche, pour grimper ensuite
parmi les bois, de l'autre côté de la rivière. D'un regard, il
cherchait les francs-tireurs, avec l'idée qu'ils devaient
connaître les chemins; mais on lui dit qu'ils avaient disparu, en
traversant Raucourt. Et, tout d'un coup, la marche reprit, on
tourna un coude de la route, dès lors à l'abri des batteries
allemandes. Plus tard, on sut que, dans le désarroi de cette
malheureuse journée, c'était la division Bonnemain, quatre
régiments de cuirassiers, qui avaient ainsi coupé et arrêté le 7e
corps.
La nuit venait, quand le 106e traversa Angecourt. Les crêtes
continuaient à droite; mais le défilé s'élargissait sur la gauche,
une vallée bleuâtre apparaissait au loin. Enfin, des hauteurs de
Remilly, on aperçut, dans les brumes du soir, un ruban d'argent
pâle, parmi le déroulement immense des prés et des terres. C'était
la Meuse, cette Meuse si désirée, où il semblait que serait la
victoire.
Et Maurice, le bras tendu vers de petites lumières lointaines qui
s'allumaient gaiement dans les verdures, au fond de cette vallée
féconde, d'un charme délicieux sous la douceur du crépuscule, dit
à Jean, avec le soulagement joyeux d'un homme qui retrouve un pays
aimé:
-- Tiens! Regarde là-bas... Voilà Sedan!