Dans la bousculade, au bout de la chaussée de Wadelincourt, place
de Torcy, Jean fut séparé de Maurice; et il courut, s'égara parmi
la cohue piétinante, ne put le retrouver. C'était une vraie
malchance, car il avait accepté l'offre du jeune homme, qui
voulait l'emmener chez sa soeur: là, on se reposerait, on se
coucherait même dans un bon lit. Il y avait un tel désarroi, tous
les régiments confondus, plus d'ordres de route ni plus de chefs,
que les hommes étaient à peu près libres de faire ce qu'ils
voulaient. Quand on aurait dormi quelques heures, il serait
toujours temps de s'orienter et de rejoindre les camarades.
Jean, effaré, se trouva sur le viaduc de Torcy, au-dessus des
vastes prairies, que le gouverneur avait fait inonder des eaux du
fleuve. Puis, après avoir franchi une nouvelle porte, il traversa
le pont de Meuse, et il lui sembla, malgré l'aube grandissante,
que la nuit revenait, dans cette ville étroite, étranglée entre
ses remparts, aux rues humides, bordées de maisons hautes. Il ne
se rappelait même pas le nom du beau-frère de Maurice, il savait
seulement que sa soeur s'appelait Henriette. Où aller? Qui
demander? Ses pieds ne le portaient plus que par le mouvement
mécanique de la marche, il sentait qu'il tomberait, s'il
s'arrêtait. Comme un homme qui se noie, il n'entendait que le
bourdonnement sourd, il ne distinguait que le ruissellement
continu du flot d'hommes et de bêtes dans lequel il était charrié.
Ayant mangé à Remilly, il souffrait surtout du besoin de sommeil;
et, autour de lui, la fatigue aussi l'emportait sur la faim, le
troupeau d'ombres trébuchait, par les rues inconnues. À chaque
pas, un homme s'affaissait sur un trottoir, culbutait sous une
porte, restait là comme mort, endormi.
En levant les yeux, Jean lut sur une plaque: avenue de la Sous-
Préfecture. Au bout, il y avait un monument, dans un jardin. Et,
au coin de l'avenue, il aperçut un cavalier, un chasseur
d'Afrique, qu'il crut reconnaître. N'était-ce pas Prosper, le
garçon de Remilly, qu'il avait vu à Vouziers, avec Maurice? Il
était descendu de son cheval, et le cheval, hagard, tremblant sur
les pieds, souffrait d'une telle faim, qu'il avait allongé le cou
pour manger les planches d'un fourgon, qui stationnait contre le
trottoir. Depuis deux jours, les chevaux n'avaient plus reçu de
rations, ils se mouraient d'épuisement. Les grosses dents
faisaient un bruit de râpe, contre le bois, tandis que le chasseur
d'Afrique pleurait.
Puis, comme Jean, qui s'était éloigné, revenait, avec l'idée que
ce garçon devait savoir l'adresse des parents de Maurice, il ne le
revit plus. Alors, ce fut du désespoir, il erra de rue en rue, se
retrouva à la Sous-Préfecture, poussa jusqu'à la place Turenne.
Là, un instant, il se crut sauvé, en apercevant devant l'Hôtel de
Ville, au pied de la statue même, le lieutenant Rochas, avec
quelques hommes de la compagnie. S'il ne pouvait rejoindre son
ami, il rallierait le régiment, il dormirait au moins sous la
tente. Le capitaine Beaudoin n'ayant pas reparu, emporté de son
côté, échoué ailleurs, le lieutenant tâchait de réunir son monde,
s'informant, demandant en vain où était fixé le campement de la
division. Mais, à mesure qu'on avançait dans la ville, la
compagnie, au lieu de s'accroître, diminuait. Un soldat, avec des
gestes fous, entra dans une auberge, et jamais il ne revint. Trois
autres s'arrêtèrent devant la porte d'un épicier, retenus par des
zouaves qui avaient défoncé un petit tonneau d'eau-de-vie.
Plusieurs, déjà, gisaient en travers du ruisseau, d'autres
voulaient partir, retombaient, écrasés et stupides. Chouteau et
Loubet, se poussant du coude, venaient de disparaître au fond
d'une allée noire, derrière une grosse femme qui portait un pain.
Et il n'y avait plus, avec le lieutenant, que Pache et Lapoulle,
ainsi qu'une dizaine de camarades.
Au pied du bronze de Turenne, Rochas faisait un effort
considérable, pour se tenir debout, les yeux ouverts.
Lorsqu'il reconnut Jean, il murmura:
-- Ah! c'est vous, caporal! Et vos hommes?
Jean eut un geste vague, pour dire qu'il ne savait pas. Mais
Pache, montrant Lapoulle, répondit, gagné par les larmes:
-- Nous sommes là, il n'y a que nous deux... Que le bon Dieu ait
pitié de nous, c'est trop de misère!
L'autre, le gros mangeur, regardait les mains de Jean, d'un air
vorace, révolté de les voir toujours vides à présent. Peut-être,
dans sa somnolence, avait-il rêvé que le caporal était allé à la
distribution.
-- Sacré bon sort! gronda-t-il, faut donc encore se serrer le
ventre!
Gaude, le clairon, qui attendait l'ordre de sonner au ralliement,
adossé à la grille, venait de s'endormir, glissant d'une seule
coulée, s'étalant sur le dos. Tous succombaient un à un,
ronflaient à poings fermés. Et, seul, le sergent Sapin restait les
yeux grands ouverts, avec son nez pincé dans sa petite figure
pâle, comme s'il lisait son malheur à l'horizon de cette ville
inconnue.
Cependant, le lieutenant Rochas avait cédé à l'irrésistible besoin
de s'asseoir par terre. Il voulut donner un ordre.
-- Caporal, il faudra... Il faudra...
Et il ne trouvait plus les mots, la bouche empâtée de fatigue; et,
tout d'un coup, il s'abattit à son tour, foudroyé par le sommeil.
Jean, craignant de tomber lui aussi sur le pavé, s'en alla. Il
s'entêtait à chercher un lit. De l'autre côté de la place, à une
des fenêtres de l'hôtel de la croix d'or, il avait aperçu le
général Bourgain-Desfeuilles, déjà en manches de chemise, tout
prêt à se fourrer entre de fins draps blancs. À quoi bon faire du
zèle, pâtir davantage? Et il eut une soudaine joie, un nom avait
jailli de sa mémoire, celui du fabricant de drap, chez qui était
employé le beau-frère de Maurice: M Delaherche, oui! C'était bien
ça. Il arrêta un vieil homme qui passait.
-- Monsieur Delaherche?
-- Rue Maqua, presque au coin de la rue au beurre, une grande
belle maison, avec des sculptures.
Puis, le vieil homme le rejoignit en courant.
-- Dites donc, vous êtes du 106e... Si c'est votre régiment que
vous cherchez, il est ressorti par le château, là-bas... Je viens
de rencontrer le colonel, Monsieur De Vineuil, que j'ai bien
connu, quand il était à Mézières.
Mais Jean repartit, avec un geste de furieuse impatience. Non!
Non! Maintenant qu'il était certain de retrouver Maurice, il
n'irait pas coucher sur la terre dure. Et, au fond de lui, un
remords l'importunait, car il revoyait le colonel, avec sa haute
taille, si dur à la fatigue malgré son âge, dormant comme ses
hommes, sous la tente. Tout de suite, il enfila la Grande-Rue, se
perdit de nouveau dans le tumulte grandissant de la ville, finit
par s'adresser à un petit garçon qui le conduisit rue Maqua.
C'était là qu'un grand-Oncle du Delaherche actuel avait construit,
au siècle dernier, la fabrique monumentale, qui, depuis cent
soixante ans, n'était point sortie de la famille. Il y a ainsi, à
Sedan, datant des premières années de Louis XV, des fabriques de
drap grandes comme des Louvres, avec des façades d'une majesté
royale. Celle de la rue Maqua avait trois étages de hautes
fenêtres, encadrées de sévères sculptures; et, à l'intérieur, une
cour de palais était encore plantée des vieux arbres de la
fondation, des ormes gigantesques. Trois générations de Delaherche
avaient fait là des fortunes considérables. Le père de Jules, le
propriétaire actuel, ayant hérité la fabrique d'un cousin, mort
sans enfant, c'était maintenant une branche cadette qui trônait.
Ce père avait élargi la prospérité de la maison, mais il était de
moeurs gaillardes et avait rendu sa femme fort malheureuse. Aussi
cette dernière, devenue veuve, tremblante de voir son fils
recommencer les mêmes farces, s'était-elle efforcée de le tenir
jusqu'à cinquante ans passés dans une dépendance de grand garçon
sage, après l'avoir marié à une femme très simple et très dévote.
Le pis est que la vie a de terribles revanches. Sa femme étant
venue à mourir, Delaherche, sevré de jeunesse, s'était amouraché
d'une jeune veuve de Charleville, la jolie Madame Maginot, sur
laquelle on chuchotait des histoires, et qu'il avait fini par
épouser, l'automne dernier, malgré les remontrances de sa mère.
Sedan, très puritain, a toujours jugé avec sévérité Charleville,
cité de rires et de fêtes. D'ailleurs, jamais le mariage ne se
serait conclu, si Gilberte n'avait eu pour oncle le colonel De
Vineuil, en passe d'être promu général. Cette parenté, cette idée
qu'il était entré dans une famille militaire, flattait beaucoup le
fabricant de drap.
Le matin, Delaherche, en apprenant que l'armée allait passer à
Mouzon, avait fait avec Weiss, son comptable, cette promenade en
cabriolet, dont le père Fouchard avait parlé à Maurice. Gros et
grand, le teint coloré, le nez fort et les lèvres épaisses, il
était de tempérament expansif, il avait la curiosité gaie du
bourgeois Français qui aime les beaux défilés de troupes. Ayant su
par le pharmacien de Mouzon que l'empereur se trouvait à la ferme
de Baybel, il y était monté, l'avait vu, avait même failli causer
avec lui, toute une histoire énorme, dont il ne tarissait pas
depuis son retour. Mais quel terrible retour, à travers la panique
de Beaumont, par les chemins encombrés de fuyards! Vingt fois, le
cabriolet avait failli culbuter dans les fossés. Les deux hommes
n'étaient rentrés qu'à la nuit, au milieu d'obstacles sans cesse
renaissants. Et cette partie de plaisir, cette armée que
Delaherche était allé voir défiler, à deux lieues, et qui le
ramenait violemment dans le galop de sa retraite, toute cette
aventure imprévue et tragique lui avait fait répéter, à dix
reprises, le long de la route:
-- Moi qui la croyais en marche sur Verdun et qui ne voulais pas
manquer l'occasion de la voir!... Ah bien! Je l'ai vue et je crois
que nous allons la voir, à Sedan, plus que nous ne voudrons!
Le matin, dès cinq heures, réveillé par la haute rumeur d'écluse
lâchée que faisait le 7e corps en traversant la ville, il s'était
vêtu à la hâte; et, dans la première personne rencontrée sur la
place Turenne, il avait reconnu le capitaine Beaudoin. L'année
d'auparavant, à Charleville, le capitaine était un des familiers
de la jolie Madame Maginot; de sorte que Gilberte, avant le
mariage, l'avait présenté. L'histoire, chuchotée autrefois, disait
que le capitaine, n'ayant plus rien à désirer, s'était retiré
devant le fabricant de drap par délicatesse, ne voulant pas priver
son amie de la très grosse fortune qui lui arrivait.
-- Comment! c'est vous? s'écria Delaherche, et dans quel état, bon
Dieu!
Beaudoin, si correct, si joliment tenu d'habitude, était en effet
pitoyable, l'uniforme souillé, la face et les mains noires.
Exaspéré, il venait de faire route avec des turcos, sans pouvoir
s'expliquer comment il avait perdu sa compagnie. Ainsi que tous,
il se mourait de faim et de fatigue; mais ce n'était pas là son
désespoir le plus cuisant, il souffrait surtout de ne pas avoir
changé de chemise depuis Reims.
-- Imaginez-vous, gémit-il tout de suite, qu'on m'a égaré mes
bagages à Vouziers. Des imbéciles, des gredins à qui je casserais
la tête, si je les tenais!... Et plus rien, pas un mouchoir, pas
une paire de chaussettes! C'est à en devenir fou, ma parole
d'honneur!
Delaherche insista aussitôt pour l'emmener chez lui. Mais il
résistait: non, non! Il n'avait plus figure humaine, il ne voulait
pas faire peur au monde. Il fallut que le fabricant lui jurât que
ni sa mère ni sa femme n'étaient levées. Et, d'ailleurs, il allait
lui donner de l'eau, du savon, du linge, enfin le nécessaire.
Sept heures sonnaient, lorsque le capitaine Beaudoin,
débarbouillé, brossé, ayant sous l'uniforme une chemise du mari,
parut dans la salle à manger aux boiseries grises, très haute de
plafond. Madame Delaherche, la mère, était déjà là, toujours
debout à l'aube, malgré ses soixante-dix-huit ans. Toute blanche,
elle avait un nez qui s'était aminci et une bouche qui ne riait
plus, dans une longue face maigre. Elle se leva, se montra d'une
grande politesse, en invitant le capitaine à s'asseoir devant une
des tasses de café au lait qui étaient servies.
-- Peut-être, monsieur, préféreriez-vous de la viande et du vin,
après tant de fatigues?
Mais il se récria.
-- Merci mille fois, madame, un peu de lait et du pain beurré,
c'est ce qui m'ira le mieux.
À ce moment, une porte fut gaiement poussée, et Gilberte entra, la
main tendue. Delaherche avait dû la prévenir, car d'ordinaire elle
ne se levait jamais avant dix heures. Elle était grande, l'air
souple et fort, avec de beaux cheveux noirs, de beaux yeux noirs,
et pourtant très rose de teint, et la mine rieuse, un peu folle,
sans méchanceté aucune. Son peignoir beige, à broderies de soie
rouge, venait de Paris.
-- Ah! capitaine, dit-elle vivement, en serrant la main du jeune
homme, que vous êtes gentil, de vous être arrêté dans notre pauvre
coin de province!
D'ailleurs, elle fut la première à rire de son étourderie.
-- Hein? suis-je sotte! Vous vous passeriez bien d'être à Sedan,
dans des circonstances pareilles... Mais je suis si heureuse de
vous revoir!
En effet, ses beaux yeux brillaient de plaisir. Et Madame
Delaherche, qui devait connaître les propos des méchantes langues
de Charleville, les regardait tous deux fixement, de son air
rigide. Le capitaine, du reste, se montrait fort discret, en homme
qui avait gardé simplement un bon souvenir de la maison
hospitalière où il était accueilli autrefois.
On déjeuna, et tout de suite Delaherche revint à sa promenade de
la veille, ne pouvant résister à la démangeaison d'en faire de
nouveau le récit.
-- Vous savez que j'ai vu l'empereur à Baybel.
Il partit, rien dès lors ne put l'arrêter. Ce fut d'abord une
description de la ferme, un grand bâtiment carré, avec une cour
intérieure, fermée par une grille, le tout sur un monticule qui
domine Mouzon, à gauche de la route de Carignan. Ensuite, il
revint au 12e corps qu'il avait traversé, campé parmi les vignes
des coteaux, des troupes superbes, luisantes au soleil, dont la
vue l'avait empli d'une grande joie patriotique.
-- J'étais donc là, monsieur, lorsque l'empereur, tout d'un coup,
est sorti de la ferme, où il était monté faire halte, pour se
reposer et déjeuner. Il avait un paletot jeté sur son uniforme de
général, bien que le soleil fût très chaud. Derrière lui, un
serviteur portait un pliant... Je ne lui ai pas trouvé bonne mine,
ah! non, voûté, la marche pénible, la figure jaune, enfin un homme
malade... Et ça ne m'a pas surpris, parce que le pharmacien de
Mouzon, en me conseillant de pousser jusqu'à Baybel, venait de me
raconter qu'un aide de camp était accouru lui acheter des
remèdes... Oui, vous savez bien, des remèdes pour...
La présence de sa mère et de sa femme l'empêchait de désigner plus
clairement la dysenterie dont l'empereur souffrait depuis le
Chesne et qui le forçait à s'arrêter ainsi dans les fermes, le
long de la route.
-- Bref, voilà le serviteur qui installe le pliant, au bout d'un
champ de blé, à la corne d'un taillis, et voilà l'empereur qui
s'assied... Il restait immobile, affaissé, de l'air d'un petit
rentier chauffant ses douleurs au soleil. Il regardait de son oeil
morne le vaste horizon, en bas la Meuse coulant dans la vallée, en
face les coteaux boisés dont les sommets se perdent au loin, les
cimes des bois de Dieulet à gauche, le mamelon verdoyant de
Sommauthe à droite... Des aides de camp, des officiers supérieurs
l'entouraient, et un colonel de dragons, qui m'avait déjà demandé
des renseignements sur le pays, venait de me faire signe de ne pas
m'éloigner, lorsque, tout d'un coup...
Delaherche se leva, car il arrivait à la péripétie poignante du
récit, il voulait joindre la mimique à la parole.
-- Tout d'un coup, des détonations éclatent, et l'on voit, juste
en face, en avant des bois de Dieulet, des obus décrire des
courbes dans le ciel... Ca m'a fait, parole d'honneur! L'effet
d'un feu d'artifice qu'on aurait tiré en plein jour... Autour de
l'empereur, naturellement, on s'exclame, on s'inquiète. Mon
colonel de dragons revient en courant me demander si je puis
préciser où l'on se bat. Tout de suite, je dis: «c'est à Beaumont,
il n'y a pas le moindre doute.» il retourne près de l'empereur,
sur les genoux duquel un aide de camp dépliait une carte.
L'empereur ne voulait pas croire qu'on se battît à Beaumont. Moi,
n'est-ce pas? Je ne pouvais que m'obstiner, d'autant plus que les
obus marchaient dans le ciel, se rapprochant, suivant la route de
Mouzon... Et alors, comme je vous vois, monsieur, j'ai vu
l'empereur tourner vers moi son visage blême. Oui, il m'a regardé
un instant de ses yeux troubles, pleins de défiance et de
tristesse. Et puis, sa tête est retombée au-dessus de la carte, il
n'a plus bougé.
Bonapartiste ardent au moment du plébiscite, Delaherche, depuis
les premières défaites, avouait que l'empire avait commis des
fautes. Mais il défendait encore la dynastie, il plaignait
Napoléon III, que tout le monde trompait. Ainsi, à l'entendre, les
véritables auteurs de nos désastres n'étaient autres que les
députés républicains de l'opposition, qui avaient empêché de voter
le nombre d'hommes et les crédits nécessaires.
-- Et l'empereur est rentré à la ferme? demanda le capitaine
Beaudoin.
-- Ma foi, monsieur, je n'en sais rien, je l'ai laissé sur son
pliant... Il était midi, la bataille se rapprochait, je commençais
à me préoccuper de mon retour... Tout ce que je puis ajouter,
c'est qu'un général, à qui je montrais Carignan au loin, dans la
plaine, derrière nous, a paru stupéfait d'apprendre que la
frontière belge était là, à quelques kilomètres... Ah! ce pauvre
empereur, il est bien servi!
Gilberte, souriante, très à l'aise, comme dans le salon de son
veuvage, où elle le recevait autrefois, s'occupait du capitaine,
lui passait le pain grillé et le beurre. Elle voulait absolument
qu'il acceptât une chambre, un lit; mais il refusait, il fut
convenu qu'il se reposerait seulement une couple d'heures sur un
canapé, dans le cabinet de Delaherche, avant de rejoindre son
régiment. Au moment où il prenait des mains de la jeune femme le
sucrier, Madame Delaherche, qui ne les quittait pas des yeux, les
vit nettement se serrer les doigts; et elle ne douta plus.
Mais une servante venait de paraître.
-- Monsieur, il y a, en bas, un soldat qui demande l'adresse de
Monsieur Weiss.
Delaherche n'était pas fier, comme on disait, aimant à causer avec
les petits de ce monde, par un goût bavard de la popularité.
-- L'adresse de Weiss, tiens! c'est drôle... Faites entrer ce
soldat.
Jean entra, si épuisé, qu'il vacillait. En apercevant son
capitaine, attablé avec deux dames, il eut un léger sursaut de
surprise, il retira la main qu'il avançait machinalement déjà,
pour s'appuyer à une chaise. Puis, il répondit brièvement aux
questions du fabricant, qui faisait le bon homme, ami du soldat.
D'un mot, il expliqua sa camaraderie avec Maurice, et pourquoi il
le cherchait.
-- C'est un caporal de ma compagnie, finit par dire le capitaine,
afin de couper court.
À son tour, il l'interrogea, désireux de savoir ce que le régiment
était devenu. Et, comme Jean racontait qu'on venait de voir le
colonel traverser la ville, à la tête de ce qu'il lui restait
d'hommes, pour aller camper au nord, Gilberte, de nouveau, parla
trop vite, avec sa vivacité de jolie femme, qui ne réfléchissait
guère.
-- Oh! mon oncle, pourquoi n'est-il pas venu déjeuner ici? On lui
aurait préparé une chambre... Si l'on envoyait le chercher?
Mais Madame Delaherche eut un geste de souveraine autorité. Dans
ses veines coulait le vieux sang bourgeois des villes frontières,
toutes les mâles vertus d'un patriotisme rigide. Elle ne rompit la
sévérité de son silence que pour dire:
-- Laissez Monsieur De Vineuil, il est à son devoir.
Cela causa un malaise. Delaherche emmena le capitaine dans son
cabinet, voulut l'installer lui-même sur le canapé; et Gilberte
s'en alla, malgré la leçon, de son air d'oiseau secouant les
ailes, gai quand même sous l'orage; tandis que la servante, à qui
l'on avait confié Jean, le conduisait à travers les cours de la
fabrique, dans un dédale de couloirs et d'escaliers.
Les Weiss habitaient rue des Voyards; mais la maison, qui
appartenait à Delaherche, communiquait avec la bâtisse monumentale
de la rue Maqua. Cette rue des Voyards était alors une des plus
étranglées de Sedan, une ruelle étroite, humide, assombrie par le
voisinage du rempart qu'elle longeait. Les toitures des hautes
façades se touchaient presque, les allées noires semblaient des
bouches de cave, surtout dans le bout où se dressait le grand mur
du collège. Cependant, Weiss, logé et chauffé, occupant tout le
troisième étage, s'y trouvait à l'aise, à proximité de son bureau,
pouvant y descendre en pantoufles, sans sortir. Il était un homme
heureux, depuis qu'il avait épousé Henriette, si longtemps
désirée, lorsqu'il l'avait connue au Chesne, chez son père, le
percepteur, ménagère à six ans, remplaçant la mère morte; tandis
que lui, entré à la raffinerie générale presque à titre d'homme de
peine, se faisait une instruction, s'élevait à l'emploi de
comptable, à force de travail. Encore, pour réaliser son rêve,
avait-il fallu la mort du père, puis les fautes graves du frère, à
Paris, de ce Maurice, dont la soeur jumelle était un peu la
servante, à qui elle s'était sacrifiée toute pour en faire un
monsieur. Élevée en cendrillon au logis, sachant au plus lire et
écrire, elle venait de vendre la maison, les meubles, sans combler
le gouffre des folies du jeune homme, lorsque le bon Weiss était
accouru offrir ce qu'il possédait, avec ses bras solides, avec son
coeur; et elle avait accepté de l'épouser, touchée aux larmes de
son affection, très sage et très réfléchie, pleine d'estime tendre
sinon de passion amoureuse. Maintenant, la fortune leur souriait,
Delaherche avait parlé d'associer Weiss à sa maison. Ce serait le
bonheur, dès que des enfants seraient venus.
-- Attention! dit la domestique à Jean, l'escalier est raide.
En effet, il butait dans une obscurité devenue profonde, quand une
porte, vivement ouverte, éclaira les marches d'un coup de lumière.
Et il entendit une voix douce qui disait:
-- C'est lui.
-- Madame Weiss, cria la domestique, voilà un soldat qui vous
demande.
Il y eut un léger rire de contentement, et la voix douce répondit:
-- Bon! bon! je sais qui c'est.
Puis, comme le caporal, gêné, étouffé, s'arrêtait sur le seuil.
-- Entrez, monsieur Jean... Voici deux heures que Maurice est là
et que nous vous attendons, oh! avec bien de l'impatience!
Alors, dans le jour pâle de la pièce, il la vit, d'une
ressemblance frappante avec Maurice, de cette extraordinaire
ressemblance des jumeaux qui est comme un dédoublement des
visages. Pourtant, elle était plus petite, plus mince encore,
d'apparence plus frêle, avec sa bouche un peu grande, ses traits
menus, sous son admirable chevelure blonde, d'un blond clair
d'avoine mûre. Et ce qui la différenciait surtout de lui,
c'étaient ses yeux gris, calmes et braves, où revivait toute l'âme
héroïque du grand-père, le héros de la grande armée. Elle parlait
peu, marchait sans bruit, d'une activité si adroite, d'une douceur
si riante, qu'on la sentait comme une caresse dans l'air où elle
passait.
-- Tenez, entrez par ici, monsieur Jean, répéta-t-elle.
Tout va être prêt.
Il balbutiait, ne trouvant pas même un remerciement, dans son
émotion d'être si fraternellement reçu. D'ailleurs, ses paupières
se fermaient, il ne l'apercevait qu'à travers le sommeil
invincible dont il était pris, une sorte de brume où elle
flottait, vague, détachée de terre. N'était-ce donc qu'une
apparition charmante, cette jeune femme secourable, qui lui
souriait avec tant de simplicité? Il lui sembla bien qu'elle
touchait sa main, qu'il sentait la sienne, petite et ferme, d'une
loyauté de vieil ami.
Et, à partir de ce moment, Jean perdit la conscience nette des
choses. On était dans la salle à manger, il y avait du pain et de
la viande sur la table; mais il n'aurait pas eu la force de porter
les morceaux à sa bouche. Un homme était là, assis sur une chaise.
Puis, il reconnut Weiss, qu'il avait vu à Mulhouse. Mais il ne
comprenait pas ce que l'homme disait, d'un air de chagrin, avec
des gestes ralentis. Dans un lit de sangle, dressé devant le
poêle, Maurice dormait déjà, la face immobile, l'air mort. Et
Henriette s'empressait autour d'un divan, sur lequel on avait jeté
un matelas; elle apportait un traversin, un oreiller, des
couvertures; elle mettait, les mains promptes et savantes, des
draps blancs, d'admirables draps blancs, d'un blanc de neige.
Ah! ces draps blancs, ces draps si ardemment convoités, Jean ne
voyait plus qu'eux! Il ne s'était pas déshabillé, il n'avait pas
couché dans un lit depuis six semaines. C'était une gourmandise,
une impatience d'enfant, une irrésistible passion, à se glisser
dans cette blancheur, dans cette fraîcheur, et à s'y perdre. Dès
qu'on l'eut laissé seul, il fut tout de suite pieds nus, en
chemise, il se coucha, se contenta, avec un grognement de bête
heureuse. Le jour pâle du matin entrait par la haute fenêtre; et,
comme, déjà chaviré dans le sommeil, il rouvrait à demi les yeux,
il eut encore une apparition d'Henriette, une Henriette plus
indécise, immatérielle, qui rentrait sur la pointe des pieds, pour
poser près de lui, sur la table, une carafe et un verre oubliés.
Elle sembla rester là quelques secondes, à les regarder tous deux,
son frère et lui, avec son tranquille sourire, d'une infinie
bonté. Puis, elle se dissipa. Et il dormait dans les draps blancs,
anéanti.
Des heures, des années coulèrent. Jean et Maurice n'étaient plus,
sans un rêve, sans la conscience du petit battement de leurs
veines. Dix ans ou dix minutes, le temps avait cessé de compter;
et c'était comme la revanche du corps surmené, se satisfaisant
dans la mort de tout leur être. Brusquement, secoués du même
sursaut, tous deux s'éveillèrent. Quoi donc? Que se passait-il,
depuis combien de temps dormaient-ils? La même clarté pâle tombait
de la haute fenêtre. Ils étaient brisés, les jointures raidies,
les membres plus las, la bouche plus amère qu'en se couchant.
Heureusement qu'ils ne devaient avoir dormi qu'une heure. Et, sur
la même chaise, ils ne s'étonnèrent pas d'apercevoir Weiss, qui
semblait attendre leur réveil, dans la même attitude accablée.
-- Fichtre! bégaya Jean, faut pourtant se lever et rejoindre le
régiment avant midi.
Il sauta sur le carreau avec un léger cri de douleur, il
s'habilla.
-- Avant midi, répéta Weiss. Vous savez qu'il est sept heures du
soir et que vous dormez depuis douze heures environ.
Sept heures, bon Dieu! Ce fut un effarement. Jean, déjà tout vêtu,
voulait courir, tandis que Maurice, encore au lit, se lamentait de
ne pouvoir plus remuer les jambes. Comment retrouver les
camarades? L'armée n'avait-elle pas filé? Et tous deux se
fâchaient, on n'aurait pas dû les laisser dormir si longtemps.
Mais Weiss eut un geste de désespérance.
-- Pour ce qu'on a fait, mon Dieu! vous avez aussi bien fait de
rester couchés.
Lui, depuis le matin, battait Sedan et les environs. Il venait
seulement de rentrer, désolé de l'inaction des troupes, de cette
journée du 31, si précieuse, perdue dans une attente inexplicable.
Une seule excuse était possible, la fatigue extrême des hommes,
leur besoin absolu de repos; et encore ne comprenait-il pas que la
retraite n'eût pas continué, après les quelques heures de sommeil
nécessaire.
-- Moi, reprit-il, je n'ai pas la prétention de m'y entendre, mais
je sens, oui! je sens que l'armée est très mal plantée à Sedan...
Le 12e corps se trouve à Bazeilles, où l'on s'est un peu battu, ce
matin; le 1er est tout le long de la Givonne, du village de la
Moncelle au bois de la Garenne; tandis que le 7e campe sur le
plateau de Floing, et que le 5e, à moitié détruit, s'entasse sous
les remparts mêmes, du côté du château... Et c'est cela qui me
fait peur, de les savoir tous rangés ainsi autour de la ville,
attendant les Prussiens. J'aurais filé, moi, oh! tout de suite,
sur Mézières. Je connais le pays, il n'y a pas d'autre ligne de
retraite, ou bien on sera culbuté en Belgique... Puis, tenez!
venez voir quelque chose...
Il avait pris la main de Jean, il l'amenait devant la fenêtre.
-- Regardez là-bas, sur la crête des coteaux.
Par-dessus les remparts, par-dessus les constructions voisines, la
fenêtre s'ouvrait, au sud de Sedan, sur la vallée de la Meuse.
C'était le fleuve se déroulant dans les vastes prairies, c'était
Remilly à gauche, Pont-Maugis et Wadelincourt en face, Frénois à
droite; et les coteaux étalaient leurs pentes vertes, d'abord le
Liry, ensuite la Marfée et la Croix-Piau, avec leurs grands bois.
Sous le jour finissant, l'immense horizon avait une douceur
profonde, d'une limpidité de cristal.
-- Vous ne voyez pas, là-bas, le long des sommets, ces lignes
noires en marche, ces fourmis noires qui défilent?
Jean écarquillait les yeux, tandis que Maurice, à genoux sur son
lit, tendait le cou.
-- Ah! oui, crièrent-ils ensemble. En voici une ligne, en voici
une autre, une autre, une autre! Il y en a partout.
-- Eh bien! reprit Weiss, ce sont les Prussiens... Depuis ce
matin, je les regarde, et il en passe, il en passe toujours! Ah!
je vous promets que, si nos soldats les attendent, eux se
dépêchent d'arriver!... Et tous les habitants de la ville les ont
vus comme moi, il n'y a vraiment que les généraux qui ont les yeux
bouchés. J'ai causé tout à l'heure avec un général, il a haussé
les épaules, il m'a dit que le maréchal De Mac-Mahon était
absolument convaincu d'avoir à peine soixante-dix mille hommes
devant lui. Dieu veuille qu'il soit bien renseigné!... Mais,
regardez-les donc! la terre en est couverte, elles viennent, elles
viennent, les fourmis noires!
À ce moment, Maurice se rejeta dans son lit et éclata en gros
sanglots. Henriette, de son air souriant de la veille, entrait.
Vivement, elle s'approcha, alarmée.
-- Quoi donc?
Mais lui, la repoussait du geste.
-- Non, non! laisse-moi, abandonne-moi, je ne t'ai jamais fait que
du chagrin. Quand je pense que tu te privais de robes, et que
j'étais au collège, moi! Ah! oui, une instruction dont j'ai
profité joliment!... Et puis, j'ai failli déshonorer notre nom, je
ne sais pas où je serais à cette heure, si tu ne t'étais saignée
aux quatre membres, pour réparer mes sottises.
Elle s'était remise à sourire.
-- Vraiment, mon pauvre ami, tu n'as pas le réveil gai... Mais
puisque tout cela est effacé, oublié! Ne fais-tu pas maintenant
ton devoir de bon Français? Depuis que tu t'es engagé, je suis
très fière de toi, je t'assure.
Comme pour le prier de venir à son aide, elle s'était tournée vers
Jean. Celui-ci la regardait, un peu surpris de la trouver moins
belle que la veille, plus mince, plus pâle, à présent qu'il ne la
voyait plus au travers de la demi-hallucination de sa fatigue. Ce
qui restait frappant, c'était sa ressemblance avec son frère; et,
cependant, toute la différence de leurs natures s'accusait
profonde, à cette minute: lui, d'une nervosité de femme, ébranlé
par la maladie de l'époque, subissant la crise historique et
sociale de la race, capable d'un instant à l'autre des
enthousiasmes les plus nobles et des pires découragements; elle,
si chétive, dans son effacement de cendrillon, avec son air
résigné de petite ménagère, le front solide, les yeux braves, du
bois sacré dont on fait les martyrs.
-- Fière de moi! s'écria Maurice, il n'y a pas de quoi, vraiment!
Voilà un mois que nous fuyons comme des lâches que nous sommes.
-- Dame! dit Jean, avec son bon sens, nous ne sommes pas les
seuls, nous faisons ce qu'on nous fait faire.
Mais la crise du jeune homme éclata, plus violente.
-- Justement, j'en ai assez!... Est-ce que ce n'est pas à pleurer
des larmes de sang, ces défaites continuelles, ces chefs
imbéciles, ces soldats qu'on mène stupidement à l'abattoir comme
des troupeaux? ... Maintenant, nous voilà au fond d'une impasse.
Vous voyez bien que les Prussiens arrivent de toutes parts; et
nous allons être écrasés, l'armée est perdue... Non, non! je reste
ici, je préfère qu'on me fusille comme déserteur... Jean, tu peux
partir sans moi. Non! je n'y retourne pas, je reste ici.
Un nouvel accès de larmes l'avait abattu sur l'oreiller. C'était
une détente nerveuse irrésistible, qui emportait tout, une de ces
chutes soudaines dans le désespoir, le mépris du monde entier et
de lui-même, auxquelles il était si fréquemment sujet. Sa soeur,
le connaissant bien, demeurait placide.
-- Ce serait très mal, mon bon Maurice, si tu désertais ton poste,
au moment du danger.
D'une secousse, il se mit sur son séant.
-- Eh bien! donne-moi mon fusil, je vais me casser la tête, ce
sera plus tôt fait.
Puis, le bras tendu, montrant Weiss, immobile et silencieux:
-- Tiens! il n'y a que lui de raisonnable, oui! lui seul a vu
clair... Tu te souviens, Jean, de ce qu'il me disait, devant
Mulhouse, il y a un mois?
-- C'est bien vrai, confirma le caporal, monsieur a dit que nous
serions battus.
Et la scène s'évoquait, la nuit anxieuse, l'attente pleine
d'angoisse, tout le désastre de Froeschwiller passant déjà dans le
ciel morne, tandis que Weiss disait ses craintes, l'Allemagne
prête, mieux commandée, mieux armée, soulevée par un grand élan de
patriotisme, la France effarée, livrée au désordre, attardée et
pervertie, n'ayant ni les chefs, ni les hommes, ni les armes
nécessaires. Et l'affreuse prédiction se réalisait.
Weiss leva ses mains tremblantes. Sa face de bon chien exprimait
une douleur profonde.
-- Ah! je ne triomphe guère, d'avoir eu raison, murmura-t-il. Je
suis une bête, mais c'était tellement clair, quand on savait les
choses!... Seulement, si l'on est battu, on peut en tuer tout de
même, de ces Prussiens de malheur. C'est la consolation, je crois
encore que nous allons y rester, et je voudrais qu'il y restât
aussi des Prussiens, des tas de Prussiens, tenez! de quoi couvrir
la terre, là-bas!
Il s'était mis debout, il montrait du geste la vallée de la Meuse.
Toute une flamme allumait ses gros yeux de myope qui l'avaient
empêché de servir.
-- Tonnerre de Dieu! oui, je me battrais, moi, si j'étais libre...
Je ne sais pas si c'est parce qu'ils sont maintenant en maîtres
dans mon pays, cette Alsace où les cosaques avaient déjà fait tant
de mal, mais je ne puis penser à eux, les voir en imagination chez
nous, dans nos maisons, sans qu'aussitôt une furieuse envie me
saisisse d'en saigner une douzaine... Ah! si je n'avais pas été
réformé, si j'étais soldat!
Puis, après un court silence:
-- Et, d'ailleurs, qui sait?
C'était l'espérance, le besoin de croire la victoire toujours
possible, même chez les plus désabusés. Et Maurice, honteux déjà
de ses larmes, l'écoutait, se raccrochait à ce rêve. En effet, la
veille, le bruit n'avait-il pas couru que Bazaine était à Verdun?
La fortune devait bien un miracle à cette France qu'elle avait
faite si longtemps glorieuse. Henriette, muette, venait de
disparaître; et, quand elle rentra, elle ne s'étonna point de
trouver son frère vêtu, debout, prêt au départ. Elle voulut
absolument les voir manger, Jean et lui. Ils durent s'attabler,
mais les bouchées les étouffaient, des nausées leur soulevaient le
coeur, alourdis encore de leur gros sommeil. En homme de
précaution, Jean coupa un pain en deux, en mit une moitié dans le
sac de Maurice, l'autre moitié dans le sien. Le jour baissait, il
fallait partir. Et Henriette qui s'était arrêtée devant la
fenêtre, regardant au loin, sur la Marfée, les troupes
Prussiennes, les fourmis noires défilant sans cesse, peu à peu
perdues au fond de l'ombre croissante, laissa échapper une
involontaire plainte.
-- Oh! la guerre, l'atroce guerre!
Du coup, Maurice la plaisanta, prenant sa revanche.
-- Quoi donc? petite soeur, c'est toi qui veux qu'on se batte, et
tu injuries la guerre!
Elle se retourna, elle répondit de face, avec sa vaillance:
-- C'est vrai, je l'exècre, je la trouve injuste et abominable...
Peut-être, simplement, est-ce parce que je suis femme. Ces tueries
me révoltent. Pourquoi ne pas s'expliquer et s'entendre?
Jean, brave garçon, l'approuvait d'un hochement de tête. Rien
également ne semblait plus facile, à lui illettré, que de tomber
tous d'accord, si l'on s'était donné de bonnes raisons. Mais,
repris par sa science, Maurice songeait à la guerre nécessaire, la
guerre qui est la vie même, la loi du monde. N'est-ce pas l'homme
pitoyable qui a introduit l'idée de justice et de paix, lorsque
l'impassible nature n'est qu'un continuel champ de massacre?
-- S'entendre! s'écria-t-il, oui! dans des siècles. Si tous les
peuples ne formaient plus qu'un peuple, on pourrait concevoir à la
rigueur l'avènement de cet âge d'or; et encore la fin de la guerre
ne serait-elle pas la fin de l'humanité? ... J'étais imbécile tout
à l'heure, il faut se battre, puisque c'est la loi.
Il souriait à son tour, il répéta le mot de Weiss.
-- Et puis, qui sait?
De nouveau, l'illusion vivace le tenait, tout un besoin
d'aveuglement, dans l'exagération maladive de sa sensibilité
nerveuse.
-- À propos, reprit-il gaiement, et le cousin Gunther?
-- Le cousin Gunther, dit Henriette, mais il appartient à la garde
Prussienne... Est-ce que la garde est par ici?
Weiss eut un geste d'ignorance, que les deux soldats imitèrent, ne
pouvant répondre, puisque les généraux eux-mêmes ne savaient pas
quels ennemis ils avaient devant eux.
-- Partons, je vais vous conduire, déclara-t-il. J'ai appris tout
à l'heure où campait le 106e.
Alors, il dit à sa femme qu'il ne rentrerait pas, qu'il irait
coucher à Bazeilles. Il venait d'acheter là une petite maison,
qu'il achevait justement d'installer, pour l'habiter jusqu'aux
froids. Elle se trouvait voisine d'une teinturerie, appartenant à
M Delaherche. Et il se montrait inquiet des provisions qu'il avait
déjà mises à la cave, un tonneau de vin, deux sacs de pommes de
terre, certain, disait-il, que des maraudeurs pilleraient la
maison si elle restait vide, tandis qu'il la préserverait sans
doute en l'occupant cette nuit-là. Sa femme, pendant qu'il
parlait, le regardait fixement.
-- Sois tranquille, ajouta-t-il avec un sourire, je n'ai pas
d'autre idée que de veiller sur nos quatre meubles. Et je te
promets, si le village est attaqué, s'il y a un danger quelconque,
de revenir tout de suite.
-- Va, dit-elle. Mais reviens, ou je vais te chercher.
À la porte, Henriette embrassa tendrement Maurice. Puis, elle
tendit la main à Jean, garda la sienne quelques secondes, dans une
étreinte amicale.
-- Je vous confie encore mon frère... Oui, il m'a conté combien
vous avez été gentil pour lui, et je vous aime beaucoup.
Il fut si troublé, qu'il se contenta de serrer, lui aussi, cette
petite main frêle et solide. Et il retrouvait son impression de
l'arrivée, cette Henriette aux cheveux d'avoine mûre, si légère,
si riante dans son effacement, qu'elle emplissait l'air, autour
d'elle, comme d'une caresse.
En bas, ils retombèrent dans le Sedan assombri du matin. Le
crépuscule noyait déjà les rues étroites, toute une agitation
confuse obstruait le pavé. La plupart des boutiques s'étaient
fermées, les maisons semblaient mortes, tandis que, dehors, on
s'écrasait. Cependant, sans trop de peine, ils avaient atteint la
place de l'Hôtel-de-Ville, lorsqu'ils firent la rencontre de
Delaherche, flânant là, en curieux. Tout de suite, il s'exclama,
parut enchanté de reconnaître Maurice, raconta qu'il venait
justement de reconduire le capitaine Beaudoin, du côté de Floing,
où était le régiment; et son habituelle satisfaction augmenta
encore, lorsqu'il sut que Weiss allait coucher à Bazeilles; car
lui-même, comme il le disait à l'instant au capitaine, avait
résolu de passer également la nuit à sa teinturerie, pour voir.
-- Weiss, nous partirons ensemble... Mais, en attendant, allons
donc jusqu'à la Sous-Préfecture, nous apercevrons peut-être
l'empereur.
Depuis qu'il avait failli lui parler, à la ferme de Baybel, il ne
se préoccupait que de Napoléon III; et il finit par entraîner les
deux soldats eux-mêmes. Quelques groupes seulement stationnaient,
en chuchotant, sur la place de la Sous-Préfecture; tandis que, de
temps à autre, des officiers se précipitaient, effarés. Une ombre
mélancolique décolorait déjà les arbres, on entendait le gros
bruit de la Meuse, coulant à droite, au pied des maisons. Et, dans
la foule, on racontait comment l'empereur, qui s'était décidé avec
peine à quitter Carignan, la veille, vers onze heures du soir,
avait absolument refusé de pousser jusqu'à Mézières, pour rester
au danger et ne pas démoraliser les troupes. D'autres disaient
qu'il n'était plus là, qu'il avait fui, laissant, en guise de
mannequin, un de ses lieutenants, vêtu de son uniforme, et dont
une ressemblance frappante abusait l'armée. D'autres donnaient
leur parole d'honneur qu'ils avaient vu entrer, dans le jardin de
la Sous-Préfecture, des voitures chargées du trésor impérial, cent
millions en or, en pièces de vingt francs neuves. Ce n'était, à la
vérité, que le matériel de la maison de l'empereur, le char à
bancs, les deux calèches, les douze fourgons, dont le passage
avait révolutionné les villages, Courcelles, le Chêne, Raucourt,
grandissant dans les imaginations, devenant une queue immense dont
l'encombrement arrêtait l'armée, et qui venaient enfin d'échouer
là, maudits et honteux, cachés à tous les regards derrière les
lilas du sous-préfet.
Près de Delaherche, qui se haussait, examinant les fenêtres du
rez-de-chaussée, une vieille femme, quelque pauvre journalière du
voisinage, à la taille déviée, aux mains tordues, mangées par le
travail, mâchonnait entre ses dents:
-- Un empereur... Je voudrais pourtant bien en voir un... Oui,
pour voir...
Brusquement, Delaherche s'exclama, en saisissant le bras de
Maurice.
-- Tenez! c'est lui... Là, regardez, à la fenêtre de gauche... Oh!
Je ne me trompe pas, je l'ai vu hier de très près, je le reconnais
bien... Il a soulevé le rideau, oui, cette figure pâle, contre la
vitre.
La vieille femme, qui avait entendu, restait béante. C'était, en
effet, contre la vitre, une apparition de face cadavéreuse, les
yeux éteints, les traits décomposés, les moustaches blêmies, dans
cette angoisse dernière. Et la vieille, stupéfaite, tourna tout de
suite le dos, s'en alla, avec un geste d'immense dédain.
-- Ca, un empereur! en voilà une bête!
Un zouave était là, un de ces soldats débandés qui ne se
pressaient pas de rallier leurs corps.
Il agitait son chassepot, jurant, crachant des menaces; et il dit
à un camarade:
-- Attends, que je lui foute une balle dans la tête!
Delaherche, indigné, intervint. Mais, déjà, l'empereur avait
disparu. Le gros bruit de la Meuse continuait, une plainte
d'infinie tristesse semblait avoir passé dans l'ombre croissante.
D'autres clameurs éparses grondaient au loin. Était-ce le: marche!
Marche! L'ordre terrible crié de Paris, qui avait poussé cet homme
d'étape en étape, traînant par les chemins de la défaite l'ironie
de son impériale escorte, acculé maintenant à l'effroyable
désastre qu'il prévoyait et qu'il était venu chercher? Que de
braves gens allaient mourir par sa faute, et quel bouleversement
de tout l'être, chez ce malade, ce rêveur sentimental, silencieux
dans la morne attente de la destinée!
Weiss et Delaherche accompagnèrent les deux soldats jusqu'au
plateau de Floing.
-- Adieu! dit Maurice, en embrassant son beau-frère.
-- Non, non! au revoir, que diable! s'écria gaiement le fabricant.
Jean, tout de suite, avec son flair, trouva le 106e, dont les
tentes s'alignaient sur la pente du plateau, derrière le
cimetière. La nuit était presque tombée; mais on distinguait
encore, par grandes masses, l'amas sombre des toitures de la
ville, puis, au delà, Balan et Bazeilles, dans les prairies qui se
déroulaient jusqu'à la ligne des coteaux, de Remilly à Frénois;
tandis que, sur la gauche, s'étendait la tache noire du bois de la
Garenne, et que, sur la droite, en bas, luisait le large ruban
pâle de la Meuse. Un instant, Maurice regarda cet immense horizon
s'anéantir dans les ténèbres.
-- Ah! voici le caporal! dit Chouteau. Est-ce qu'il revient de la
distribution?
Il y eut une rumeur. Toute la journée, des hommes s'étaient
ralliés, les uns seuls, les autres par petits groupes, dans une
telle bousculade, que les chefs avaient renoncé même à demander
des explications. Ils fermaient les yeux, heureux encore
d'accepter ceux qui voulaient bien revenir. Le capitaine Beaudoin,
d'ailleurs, arrivait à peine, et le lieutenant Rochas n'avait
ramené que vers deux heures la compagnie débandée, réduite des
deux tiers. Maintenant, elle se retrouvait à peu près au complet.
Quelques soldats étaient ivres, d'autres restaient à jeun, n'ayant
pu se procurer un morceau de pain; et les distributions, une fois
de plus, venaient de manquer. Loubet, pourtant, s'était ingénié à
faire cuire des choux, arrachés dans un jardin du voisinage; mais
il n'avait ni sel ni graisse, les estomacs continuaient à crier
famine.
-- Voyons, mon caporal, vous qui êtes un malin! répétait Chouteau
goguenard. Oh! ce n'est pas pour moi, j'ai très bien déjeuné avec
Loubet, chez une dame.
Des faces anxieuses se tournaient vers Jean, l'escouade l'avait
attendu, Lapoulle et Pache surtout, malchanceux, n'ayant rien
attrapé, comptant sur lui, qui aurait tiré de la farine des
pierres, comme ils disaient. Et Jean, apitoyé, la conscience
bourrelée d'avoir abandonné ses hommes, leur partagea la moitié de
pain qu'il avait dans son sac.
-- Nom de Dieu! nom de Dieu! répéta Lapoulle dévorant, ne trouvant
pas d'autre mot, dans le grognement de sa satisfaction, tandis que
Pache disait tout bas un pater et un ave, pour être certain que le
ciel, le lendemain, lui enverrait encore sa nourriture.
Le clairon Gaude venait de sonner l'appel, à toute fanfare. Mais
il n'y eut point de retraite, le camp tout de suite tomba dans un
grand silence. Et ce fut, lorsqu'il eut constaté que sa demi-
section était au complet, que le sergent Sapin, avec sa mince
figure maladive et son nez pincé, dit doucement:
-- Demain soir, il en manquera.
Puis, comme Jean le regardait, il ajouta avec une tranquille
certitude, les yeux au loin dans l'ombre:
-- Oh! moi, demain, je serai tué.
Il était neuf heures, la nuit menaçait d'être glaciale, car des
brumes étaient montées de la Meuse, cachant les étoiles. Et
Maurice, couché près de Jean, au pied d'une haie, frissonna, en
disant qu'on ferait bien d'aller s'allonger sous la tente. Mais,
brisés, plus courbaturés encore, depuis le repos qu'ils avaient
pris, ni l'un ni l'autre ne pouvait dormir. À côté d'eux, ils
enviaient le lieutenant Rochas, qui, dédaigneux de tout abri,
simplement enveloppé d'une couverture, ronflait en héros, sur la
terre humide. Longtemps, ensuite, ils s'intéressèrent à la petite
flamme d'une bougie, qui brûlait dans une grande tente, où
veillaient le colonel et quelques officiers. Toute la soirée, M De
Vineuil avait paru très inquiet de ne pas recevoir d'ordre, pour
le lendemain matin. Il sentait son régiment en l'air, trop en
avant, bien qu'il eût reculé déjà, abandonnant le poste avancé,
occupé le matin. Le général Bourgain-Desfeuilles n'avait pas paru,
malade, disait-on, couché à l'hôtel de la croix d'or; et le
colonel dut se décider à lui envoyer un officier, pour l'avertir
que la nouvelle position paraissait dangereuse, dans
l'éparpillement du 7e corps, forcé de défendre une ligne trop
étendue, de la boucle de la Meuse au bois de la Garenne.
Certainement, dès le jour, la bataille serait livrée. On n'avait
plus devant soi que sept ou huit heures de ce grand calme noir.
Maurice fut tout étonné, comme la petite clarté s'éteignait dans
la tente du colonel, de voir le capitaine Beaudoin passer près de
lui, le long de la haie, d'un pas furtif, et disparaître vers
Sedan.
De plus en plus, la nuit s'épaississait, les grandes vapeurs,
montées du fleuve, l'obscurcissaient toute d'un morne brouillard.
-- Dors-tu, Jean?
Jean dormait, et Maurice resta seul. L'idée d'aller rejoindre
Lapoulle et les autres, sous la tente, lui causait une lassitude.
Il écoutait leurs ronflements répondre à ceux de Rochas, il les
jalousait. Peut-être que, si les grands capitaines dorment bien,
la veille d'une bataille, c'est simplement qu'ils sont fatigués.
Du camp immense, noyé de ténèbres, il n'entendait s'exhaler que
cette grosse haleine du sommeil, un souffle énorme et doux. Plus
rien n'était, il savait seulement que le 5e corps devait camper
par là, sous les remparts, que le 1er s'étendait du bois de la
Garenne au village de la Moncelle, tandis que le 12e, de l'autre
côté de la ville, occupait Bazeilles; et tout dormait, la lente
palpitation venait des premières aux dernières tentes, du fond
vague de l'ombre, à plus d'une lieue. Puis, au delà, c'était un
autre inconnu, dont les bruits lui parvenaient aussi par moments,
si lointains, si légers, qu'il aurait pu croire à un simple
bourdonnement de ses oreilles: galop perdu de cavalerie, roulement
affaibli de canons, surtout marche pesante d'hommes, le défilé sur
les hauteurs de la noire fourmilière humaine, cet envahissement,
cet enveloppement que la nuit elle-même n'avait pu arrêter. Et,
là-bas, n'étaient-ce pas encore des feux brusques qui
s'éteignaient, des voix éparses jetant des cris, toute une
angoisse grandissant, emplissant cette nuit dernière, dans
l'attente épouvantée du jour?
Maurice, d'une main tâtonnante, avait pris la main de Jean. Alors,
seulement, rassuré, il s'endormit. Il n'y eut, au loin, plus qu'un
clocher de Sedan, dont les heures tombèrent une à une.