Le 23 août, un mardi, à six heures du matin, le camp fut levé, les
cent mille hommes de l'armée de Châlons s'ébranlèrent, coulèrent
bientôt en un ruissellement immense, comme un fleuve d'hommes, un
instant épandu en lac, qui reprend son cours; et, malgré les
rumeurs qui avaient couru la veille, ce fut une grande surprise
pour beaucoup, de voir qu'au lieu de continuer le mouvement de
retraite, on tournait le dos à Paris, allant là-bas, vers l'est, à
l'inconnu.
À cinq heures du matin, le 7e corps n'avait pas encore de
cartouches. Depuis deux jours, les artilleurs s'épuisaient, pour
débarquer les chevaux et le matériel, dans la gare encombrée des
approvisionnements qui refluaient de Metz. Et ce fut au dernier
moment que des wagons chargés de cartouches furent découverts
parmi l'inextricable pêle-mêle des trains, et qu'une compagnie de
corvée, dont Jean faisait partie, put en rapporter deux cent
quarante mille, sur des voitures réquisitionnées à la hâte. Jean
distribua les cent cartouches réglementaires à chacun des hommes
de son escouade, au moment même où Gaude, le clairon de la
compagnie, sonnait le départ.
Le 106e ne devait pas traverser Reims, l'ordre de marche était de
tourner la ville, pour rejoindre la grande route de Châlons. Mais,
cette fois encore, on avait négligé d'échelonner les heures, de
sorte que les quatre corps d'armée étant partis ensemble, il se
produisit une extrême confusion, à l'entrée des premiers tronçons
de routes communes. L'artillerie, la cavalerie, à chaque instant,
coupaient et arrêtaient les lignes de fantassins. Des brigades
entières durent attendre pendant une heure, l'arme au pied. Et le
pis, ce fut qu'un épouvantable orage éclata, dix minutes à peine
après le départ, une pluie diluvienne qui trempa les hommes
jusqu'aux os, alourdissant sur leurs épaules le sac et la capote.
Le 106e, pourtant, avait pu se remettre en marche, comme la pluie
cessait; tandis que, dans un champ voisin, des zouaves, forcés
d'attendre encore, avaient trouvé, pour prendre patience, le petit
jeu de se battre à coups de boules de terre, des paquets de boue
dont l'éclaboussement, sur les uniformes, soulevait des tempêtes
de rire.
Presque aussitôt, le soleil reparut, un soleil triomphal, dans la
chaude matinée d'août. Et la gaieté revint, les hommes fumaient
comme une lessive, étendue au grand air: très vite ils furent
secs, pareils à des chiens crottés, retirés d'une mare,
plaisantant des sonnettes de fange durcie qu'ils emportaient à
leurs pantalons rouges. À chaque carrefour, il fallait s'arrêter
encore. Tout au bout d'un faubourg de Reims, il y eut une dernière
halte, devant un débit de boissons qui ne désemplissait pas.
Alors, Maurice eut l'idée de régaler l'escouade, comme souhait de
bonne chance à tous.
-- Caporal, si vous le permettez...
Jean, après une courte hésitation, accepta un petit verre. Et il y
avait là Loubet et Chouteau, ce dernier sournoisement respectueux,
depuis que le caporal faisait sentir sa poigne; et il y avait
également Pache et Lapoulle, deux braves garçons, lorsqu'on ne
leur montait pas la tête.
-- À votre santé, caporal! dit Chouteau d'une voix de bon apôtre.
-- À la vôtre, et que chacun tâche de rapporter sa tête et ses
pieds! Répondit Jean avec politesse, au milieu d'un rire
approbateur.
Mais on partait, le capitaine Beaudoin s'était approché d'un air
choqué, pendant que le lieutenant Rochas affectait de tourner la
tête, indulgent à la soif de ses hommes. Déjà, l'on filait sur la
route de Châlons, un interminable ruban, bordé d'arbres, allant
d'un trait, tout droit, parmi l'immense plaine, des chaumes à
l'infini, que bossuaient çà et là de hautes meules et des moulins
de bois, agitant leurs ailes. Plus au nord, des files de poteaux
télégraphiques indiquaient d'autres routes, où l'on reconnaissait
les lignes sombres d'autres régiments en marche. Beaucoup même
coupaient à travers champs, en masses profondes. Une brigade de
cavalerie, en avant, sur la gauche, trottait dans un éblouissement
de soleil. Et tout l'horizon désert, d'un vide triste et sans
bornes, s'animait, se peuplait ainsi de ces ruisseaux d'hommes
débordant de partout, de ces coulées intarissables de fourmilière
géante.
Vers neuf heures, le 106e quitta la route de Châlons, pour
prendre, à gauche, celle de Suippe, un autre ruban tout droit, à
l'infini. On marchait par deux files espacées, laissant le milieu
de la route libre. Les officiers s'y avançaient à l'aise, seuls;
et Maurice avait remarqué leur air soucieux, qui contrastait avec
la belle humeur, la satisfaction gaillarde des soldats, heureux
comme des enfants de marcher enfin. Même, l'escouade se trouvant
presque en tête, il apercevait de loin le colonel, M De Vineuil,
dont l'allure sombre, la grande taille raidie, balancée au pas du
cheval, le frappait. On avait relégué la musique à l'arrière, avec
les cantines du régiment. Puis, accompagnant la division, venaient
les ambulances et le train des équipages, que suivait le convoi du
corps tout entier, un immense convoi, des fourragères, des
fourgons fermés pour les provisions, des chariots pour les
bagages, un défilé de voitures de toutes sortes, qui tenait plus
de cinq kilomètres, et dont, aux rares coudes de la route, on
apercevait l'interminable queue. Enfin, à l'extrême bout, des
troupeaux fermaient la colonne, une débandade de grands boeufs
piétinant dans un flot de poussière, la viande encore sur pied,
poussée à coups de fouet, d'une peuplade guerrière en migration.
Cependant, Lapoulle, de temps à autre, remontait son sac, d'un
haussement d'épaule. Sous le prétexte qu'il était le plus fort, on
le chargeait des ustensiles communs à toute l'escouade, la grande
marmite et le bidon, pour la provision d'eau. Cette fois même, on
lui avait confié la pelle de la compagnie, en lui persuadant que
c'était un honneur. Et il ne se plaignait pas, il riait d'une
chanson dont Loubet, le ténor de l'escouade, charmait la longueur
de la route. Loubet, lui, avait un sac célèbre, dans lequel on
trouvait de tout: du linge, des souliers de rechange, de la
mercerie, des brosses, du chocolat, un couvert et une timbale,
sans compter les vivres réglementaires, des biscuits, du café; et,
bien que les cartouches y fussent aussi, qu'il y eût encore, sur
le sac, la couverture roulée, la tente-abri et ses piquets, tout
cela paraissait léger, tellement il savait, selon son mot, bien
faire sa malle.
-- Foutu pays tout de même! répétait de loin en loin Chouteau, en
jetant un regard de mépris sur ces plaines mornes de la Champagne
pouilleuse.
Les vastes étendues de terre crayeuse continuaient, se succédaient
sans fin. Pas une ferme, pas une âme, rien que des vols de
corbeaux tachant de noir l'immensité grise. À gauche, très loin,
des bois de pin, d'une verdure sombre, couronnaient les lentes
ondulations qui bornaient le ciel; tandis que, sur la droite, on
devinait le cours de la Vesle, à une ligne d'arbres continue. Et
là, derrière les coteaux, on voyait, depuis une lieue, monter une
fumée énorme, dont les flots amassés finissaient par barrer
l'horizon d'une effrayante nuée d'incendie.
-- Qu'est-ce qui brûle donc, là-bas? demandaient des voix de tous
côtés.
Mais l'explication courut d'un bout à l'autre de la colonne.
C'était le camp de Châlons qui flambait depuis deux jours,
incendié par ordre de l'empereur, pour sauver des mains des
Prussiens les richesses entassées. La cavalerie d'arrière-garde
avait, disait-on, été chargée de mettre le feu à un grand
baraquement, appelé le magasin jaune, plein de tentes, de piquets,
de nattes, et au magasin neuf, un immense hangar fermé, où
s'empilaient des gamelles, des souliers, des couvertures, de quoi
équiper cent autres mille hommes. Des meules de fourrage, allumées
elles aussi, fumaient comme des torches gigantesques. Et, à ce
spectacle, devant ces tourbillons livides qui débordaient des
collines lointaines, emplissant le ciel d'un irréparable deuil,
l'armée, en marche par la grande plaine triste, était tombée dans
un lourd silence. Sous le soleil, on n'entendait plus que la
cadence des pas, tandis que les têtes, malgré elles, se tournaient
toujours vers les fumées grossissantes, dont la nuée de désastre
sembla suivre la colonne pendant toute une lieue encore.
La gaieté revint à la grande halte, dans un chaume, où les soldats
purent s'asseoir sur leurs sacs, pour manger un morceau. Les gros
biscuits, carrés, servaient à tremper la soupe; mais les petits,
ronds, croquants et légers, étaient une vraie friandise, qui avait
le seul défaut de donner une soif terrible. Invité, Pache à son
tour chanta un cantique, que toute l'escouade reprit en choeur.
Jean, bon enfant, souriait, laissait faire, tandis que Maurice
reprenait confiance, à voir l'entrain de tous, le bel ordre et la
belle humeur de cette première journée de marche. Et le reste de
l'étape fut franchi du même pas gaillard. Pourtant, les huit
derniers kilomètres semblèrent durs. On venait de laisser à droite
le village de Prosnes, on avait quitté la grand'route pour couper
à travers des terrains incultes, des landes sablonneuses plantées
de petits bois de pins; et la division entière, suivie de
l'interminable convoi, tournait au milieu de ces bois, dans ce
sable, où l'on enfonçait jusqu'à la cheville. Le désert s'était
encore élargi, on ne rencontra qu'un maigre troupeau de moutons,
gardé par un grand chien noir.
Enfin, vers quatre heures, le 106e s'arrêta à Dontrien, un village
bâti au bord de la Suippe. La petite rivière court parmi des
bouquets d'arbres, la vieille église est au milieu du cimetière,
qu'un marronnier immense couvre tout entier de son ombre. Et ce
fut sur la rive gauche, dans un pré en pente, que le régiment
dressa ses tentes. Les officiers disaient que les quatre corps
d'armée, ce soir-là, allaient bivouaquer sur la ligne de la
Suippe, d'Auberive à Heutrégiville, en passant par Dontrien,
Béthiniville et Pont-Faverger, un front de bandière qui avait près
de cinq lieues.
Tout de suite, Gaude sonna à la distribution, et Jean dut courir,
car le caporal était le grand pourvoyeur, toujours en alerte. Il
avait emmené Lapoulle, ils revinrent au bout d'une demi-heure,
chargés d'une côte de boeuf saignante et d'un fagot de bois. On
avait déjà, sous un chêne, abattu et dépecé trois bêtes du
troupeau qui suivait. Lapoulle dut retourner chercher le pain,
qu'on cuisait à Dontrien même, depuis midi, dans les fours du
village. Et, ce premier jour, tout fut vraiment en abondance, sauf
le vin et le tabac, dont jamais d'ailleurs aucune distribution ne
devait être faite.
Comme Jean était de retour, il trouva Chouteau en train de dresser
la tente, aidé de Pache. Il les regarda un instant, en ancien
soldat d'expérience, qui n'aurait pas donné quatre sous de leur
besogne.
-- Ca va bien qu'il fera beau cette nuit, dit-il enfin. Autrement,
s'il ventait, nous irions nous promener dans la rivière... Faudra
que je vous apprenne.
Et il voulut envoyer Maurice à la provision d'eau, avec le grand
bidon. Mais celui-ci, assis dans l'herbe, s'était déchaussé, pour
examiner son pied droit.
-- Tiens! Qu'est-ce que vous avez donc?
-- C'est le contrefort qui m'a écorché le talon... Mes autres
souliers s'en allaient, et j'ai eu la bêtise, à Reims, d'acheter
ceux-ci, qui me chaussaient bien. J'aurais dû choisir des bateaux.
Jean s'était mis à genoux et avait pris le pied, qu'il retournait
avec précaution, comme un pied d'enfant, en hochant la tête.
-- Vous savez, ce n'est pas drôle, ça... Faites attention. Un
soldat qui n'a plus ses pieds, ça n'est bon qu'à être fichu au tas
de cailloux. Mon capitaine, en Italie, disait toujours qu'on gagne
les batailles avec ses jambes.
Aussi commanda-t-il à Pache d'aller chercher l'eau. Du reste, la
rivière coulait à cinquante mètres. Et Loubet, pendant ce temps,
ayant allumé le bois au fond du trou qu'il venait de creuser en
terre, put tout de suite installer le pot-au-feu, la grande
marmite remplie d'eau, dans laquelle il plongea la viande
artistement ficelée. Dès lors, ce fut une béatitude, à regarder
bouillir la soupe. L'escouade entière, libérée des corvées,
s'était allongée sur l'herbe, autour du feu, en famille, pleine
d'une sollicitude attendrie pour cette viande qui cuisait; tandis
que Loubet, gravement, avec sa cuiller, écumait le pot. Ainsi que
les enfants et les sauvages, ils n'avaient d'autre instinct que de
manger et de dormir, dans cette course à l'inconnu, sans
lendemain.
Mais Maurice venait de trouver dans son sac un journal acheté à
Reims, et Chouteau demanda:
-- Y a-t-il des nouvelles des Prussiens? Faut nous lire ça!
On faisait bon ménage, sous l'autorité grandissante de Jean.
Maurice, complaisamment, lut les nouvelles intéressantes, pendant
que Pache, la couturière de l'escouade, lui raccommodait sa
capote, et que Lapoulle nettoyait son fusil. D'abord, ce fut une
grande victoire de Bazaine, qui avait culbuté tout un corps
Prussien dans les carrières de Jaumont; et ce récit imaginaire
était accompagné de circonstances dramatiques, les hommes et les
chevaux s'écrasant parmi les roches, un anéantissement complet,
pas même des cadavres entiers à mettre en terre. Ensuite,
c'étaient des détails copieux sur le pitoyable état des armées
allemandes, depuis qu'elles se trouvaient en France: les soldats,
mal nourris, mal équipés, tombés à l'absolu dénuement, mouraient
en masse, le long des chemins, frappés d'affreuses maladies. Un
autre article disait que le roi de Prusse avait la diarrhée et que
Bismarck s'était cassé la jambe, en sautant par la fenêtre d'une
auberge, dans laquelle des zouaves avaient failli le prendre. Bon,
tout cela! Lapoulle en riait à se fendre les mâchoires, pendant
que Chouteau et les autres, sans émettre l'ombre d'un doute,
crânaient à l'idée de ramasser bientôt les Prussiens, comme des
moineaux dans un champ, après la grêle. Et surtout on se tordait
de la culbute de Bismarck. Oh! Les zouaves et les turcos, c'en
étaient des braves, ceux-là! Toutes sortes de légendes
circulaient, l'Allemagne tremblait et se fâchait, en disant qu'il
était indigne d'une nation civilisée de se faire défendre ainsi
par des sauvages. Bien que décimés déjà à Froeschwiller, ils
semblaient encore intacts et invincibles.
Six heures sonnèrent au petit clocher de Dontrien, et Loubet cria:
-- À la soupe!
L'escouade, religieusement, fit le rond. Au dernier moment, Loubet
avait découvert des légumes, chez un paysan voisin. Régal complet,
une soupe qui embaumait la carotte et le poireau, quelque chose de
doux à l'estomac comme du velours. Les cuillers tapaient dur dans
les petites gamelles. Puis, Jean, qui distribuait les portions,
dut partager le boeuf, ce jour-là, avec la justice la plus
stricte, car les yeux s'étaient allumés, il y aurait eu des
grognements, si un morceau avait paru plus gros que l'autre. On
torcha tout, on s'en mit jusqu'aux yeux.
-- Ah! nom de Dieu! Déclara Chouteau, en se renversant sur le dos,
quand il eut fini, ça vaut tout de même mieux qu'un coup de pied
au derrière!
Et Maurice était très plein et très heureux, lui aussi, ne
songeant plus à son pied dont la cuisson se calmait. Il acceptait
maintenant ce compagnonnage brutal, redescendu à une égalité bon
enfant, devant les besoins physiques de la vie en commun. La nuit,
également, il dormit du profond sommeil de ses cinq camarades de
tente, tous en tas, contents d'avoir chaud, sous l'abondante rosée
qui tombait. Il faut dire que, poussé par Loubet, Lapoulle était
allé prendre, à une meule voisine, de grandes brassées de paille,
dans lesquelles les six gaillards ronflèrent comme dans de la
plume. Et, sous la nuit claire, d'Auberive à Heutrégiville, le
long des rives aimables de la Suippe, lente parmi les saules, les
feux des cent mille hommes endormis éclairaient les cinq lieues de
plaine, comme une traînée d'étoiles.
Au soleil levant, on fit le café, les grains pilés dans une
gamelle avec la crosse du fusil, et jetés dans l'eau bouillante,
puis le marc précipité au fond, à l'aide d'une goutte d'eau
froide. Ce matin-là, le lever de l'astre était d'une magnificence
royale, au milieu de grandes nuées de pourpre et d'or; mais
Maurice lui-même ne voyait plus ces spectacles des horizons et du
ciel, et Jean seul, en paysan réfléchi, regardait d'un air inquiet
l'aube rouge qui annonçait de la pluie. Aussi, avant le départ,
comme on venait de distribuer le pain cuit la veille, et que
l'escouade avait reçu trois pains longs, il blâma fortement Loubet
et Pache de les avoir attachés sur leurs sacs. Les tentes étaient
pliées, les sacs ficelés, on ne l'écouta point. Six heures
sonnaient à tous les clochers des villages, lorsque l'armée
entière s'ébranla, reprenant gaillardement sa marche en avant,
dans l'espoir matinal de cette journée nouvelle.
Le 106e, pour aller rejoindre la route de Reims à Vouziers, coupa
presque tout de suite par des chemins de traverse, monta à travers
des chaumes, pendant plus d'une heure. En bas, vers le nord, on
apercevait parmi des arbres Béthiniville, où l'on disait que
l'empereur avait couché. Et, lorsqu'on fut sur la route de
Vouziers, les plaines de la veille recommencèrent, la Champagne
pouilleuse acheva de dérouler ses champs pauvres, d'une
désespérante monotonie. Maintenant, c'était l'Arne, un maigre
ruisseau, qui coulait à gauche, tandis que les terres nues
s'étendaient à droite, à l'infini, prolongeant l'horizon de leurs
lignes plates. On traversa des villages, Saint-Clément, dont
l'unique rue serpente aux deux bords de la route, Saint-Pierre,
gros bourg de richards qui avaient barricadé leurs portes et leurs
fenêtres. La grande halte eut lieu, vers dix heures, près d'un
autre village, Saint-Etienne, où les soldats eurent la joie de
trouver encore du tabac. Le 7e corps s'était divisé en plusieurs
colonnes, le 106e marchait seul, n'ayant derrière lui qu'un
bataillon de chasseurs et que l'artillerie de réserve; et,
vainement, Maurice se retournait, aux coudes des routes, pour
revoir l'immense convoi qui l'avait intéressé la veille: les
troupeaux s'en étaient allés, il n'y avait plus que des canons
roulant, grandis par ces plaines rases, comme des sauterelles
sombres et hautes sur pattes. Mais, après Saint-Etienne, le chemin
devint abominable, un chemin qui montait par ondulations lentes,
au milieu de vastes champs stériles, dans lesquels ne poussaient
que les éternels bois de pins, à la verdure noire, si triste au
milieu des terres blanches. On n'avait pas encore traversé une
pareille désolation. Mal empierré, détrempé par les dernières
pluies, le chemin était un véritable lit de boue, de l'argile
grise délayée, où les pieds se collaient comme dans de la poix. La
fatigue fut extrême, les hommes n'avançaient plus, épuisés. Et,
pour comble d'ennui, des averses brusques se mirent à tomber,
d'une violence terrible. L'artillerie, embourbée, faillit rester
en route.
Chouteau, qui portait le riz de l'escouade, hors d'haleine,
furieux de la charge dont il était écrasé, jeta le paquet, croyant
n'être vu de personne. Loubet l'avait aperçu.
-- T'as tort, c'est pas à faire, ces coups-là, parce qu'ensuite
les camarades se brossent le ventre.
-- Ah! ouiche! répondit Chouteau, puisqu'on a de tout, on nous en
donnera d'autre, à l'étape.
Et Loubet, qui portait le lard, convaincu par le raisonnement, se
débarrassa à son tour.
Maurice, lui, souffrait de plus en plus de son pied, dont le talon
devait s'être enflammé de nouveau. Il traînait la jambe, si
douloureusement, que Jean céda à une sollicitude grandissante.
-- Hein! ça ne va pas, ça recommence?
Puis, comme on faisait une courte halte pour laisser souffler les
hommes, il lui donna un bon conseil.
-- Déchaussez-vous, marchez le pied nu, la boue fraîche calmera la
brûlure.
En effet, Maurice put de cette façon continuer à suivre, sans trop
de peine; et un profond sentiment de reconnaissance l'envahit.
C'était une véritable chance, pour une escouade, d'avoir un
caporal pareil, ayant servi, sachant les tours du métier: un
paysan mal dégrossi, évidemment; mais tout de même un brave homme.
On n'arriva que tard à Contreuve, où l'on devait bivouaquer, après
avoir traversé la route de Châlons à Vouziers et être descendu,
par une côte raide, dans le ravin de Semide. Le pays changeait,
c'étaient déjà les Ardennes.
Et, des vastes coteaux nus, choisis pour le campement du 7e corps,
dominant le village, on apercevait au loin la vallée de l'Aisne,
perdue dans la fumée pâle des averses.
À six heures, Gaude n'avait pas encore sonné à la distribution.
Alors, Jean, pour s'occuper, inquiet d'ailleurs du grand vent qui
se levait, voulut en personne planter la tente. Il montra à ses
hommes comment il fallait choisir un terrain en pente légère,
enfoncer les piquets de biais, creuser une rigole autour de la
toile, pour l'écoulement des eaux. Maurice, à cause de son pied,
se trouvait exempté de toute corvée; et il regardait, surpris de
l'adresse intelligente de ce gros garçon, d'allure si lourde. Lui,
était brisé de fatigue, mais soutenu par l'espoir qui rentrait
dans tous les coeurs. On avait rudement marché depuis Reims,
soixante kilomètres en deux étapes. Si l'on continuait de ce
train, et toujours droit devant soi, nul doute qu'on ne culbutât
la deuxième armée allemande, pour donner la main à Bazaine, avant
que la troisième, celle du prince royal de Prusse, qu'on disait à
Vitry-Le-François, eût trouvé le temps de remonter sur Verdun.
-- Ah çà! est-ce qu'on va nous laisser crever de faim? demanda
Chouteau, en constatant, à sept heures, qu'aucune distribution
n'était encore faite.
Prudemment, Jean avait toujours commandé à Loubet d'allumer du
feu, puis de mettre dessus la marmite pleine d'eau; et, comme on
n'avait pas de bois, il avait dû fermer les yeux, lorsque celui-
ci, pour s'en procurer, s'était contenté d'arracher les treillages
d'un jardin voisin. Mais, quand il parla de faire du riz au lard,
il fallut bien lui avouer que le riz et le lard étaient restés
dans la boue du chemin de Saint-Etienne. Chouteau mentait
effrontément, jurait que le paquet devait s'être détaché de son
sac, sans qu'il s'en aperçût.
-- Vous êtes des cochons! cria Jean, furieux. Jeter du manger,
quand il y a tant de pauvres bougres qui ont le ventre vide!
C'était comme pour les trois pains, attachés sur les sacs: on ne
l'avait pas écouté, les averses venaient de les détremper, à tel
point qu'ils s'étaient fondus, une vraie bouillie, impossible à se
mettre sous la dent.
-- Nous sommes propres! répétait-il. Nous qui avions de tout, nous
voilà sans une croûte... Ah! vous êtes de rudes cochons!
Justement, on sonnait au sergent, pour un service d'ordre, et le
sergent Sapin, de son air mélancolique, vint avertir les hommes de
sa section que, toute distribution étant impossible, ils eussent à
se suffire avec leurs vivres de campagne. Le convoi, disait-on,
était resté en route, à cause du mauvais temps. Quant au troupeau,
il devait s'être égaré, à la suite d'ordres contraires. Plus tard,
on sut que le 5e et le 12e corps étant remontés, ce jour-là, du
côté de Rethel, où allait s'installer le quartier général, toutes
les provisions des villages avaient reflué vers cette ville, ainsi
que les populations, enfiévrées du désir de voir l'empereur; de
sorte que, devant le 7e corps, le pays s'était vidé: plus de
viande, plus de pain, plus même d'habitants. Et, pour comble de
misère, un malentendu avait envoyé les approvisionnements de
l'intendance sur le Chesne-Populeux. Pendant la campagne entière,
ce fut le continuel désespoir des misérables intendants, contre
lesquels tous les soldats criaient, et dont la faute n'était
souvent que d'être exacts à des rendez-vous donnés, où les troupes
n'arrivaient pas.
-- Sales cochons, répéta Jean hors de lui, c'est bien fait pour
vous! Et vous ne méritez pas la peine que je vais avoir à vous
déterrer quelque chose, parce que, tout de même, mon devoir est de
ne pas vous laisser claquer en route!
Il partit à la découverte, comme tout bon caporal devait le faire,
emmenant avec lui Pache, qu'il aimait pour sa douceur, bien qu'il
le trouvât trop enfoncé dans les curés.
Mais, depuis un instant, Loubet avait avisé, à deux ou trois cents
mètres, une petite ferme, une des dernières habitations de
Contreuve, où il lui avait semblé distinguer tout un gros
commerce. Il appela Chouteau et Lapoulle, en disant:
-- Filons de notre côté. J'ai idée qu'il y a du fourbi, là-bas.
Et Maurice fut laissé à la garde de la marmite d'eau qui
bouillait, avec l'ordre d'entretenir le feu. Il s'était assis sur
sa couverture, le pied déchaussé, pour que la plaie séchât. La vue
du camp l'intéressait, toutes les escouades en l'air, depuis
qu'elles n'attendaient plus les distributions. Cette vérité se
faisait en lui que certaines manquaient toujours de tout, tandis
que d'autres vivaient dans une continuelle abondance, selon la
prévoyance et l'adresse du caporal et des hommes. Au milieu de
l'énorme agitation qui l'entourait, à travers les faisceaux et les
tentes, il en remarquait qui n'avaient pas même pu allumer leur
feu, d'autres résignées déjà, couchées pour la nuit, d'autres, au
contraire, en train de manger de grand appétit, on ne savait quoi,
de bonnes choses. Et ce qui le frappait d'autre part, c'était le
bel ordre de l'artillerie de réserve, campée au-dessus de lui, sur
le coteau. À son coucher, le soleil parut entre deux nuages,
embrasa les canons, que les artilleurs avaient déjà lavés de la
boue des chemins.
Cependant, dans la petite ferme que Loubet et les camarades
guignaient, le chef de leur brigade, le général Bourgain-
Desfeuilles, venait de s'installer commodément. Il avait trouvé un
lit possible, il était attablé devant une omelette et un poulet
rôti, ce qui le rendait d'une humeur charmante; et, comme le
colonel De Vineuil s'était trouvé là, pour un détail de service,
il l'avait invité à dîner. Tous deux mangeaient donc, servis par
un grand diable blond, au service du fermier depuis trois jours
seulement, et qui se disait Alsacien, un expatrié emporté dans la
débâcle de Froeschwiller. Le général parlait librement devant cet
homme, commentait la marche de l'armée, puis l'interrogeait sur la
route et les distances, oubliant qu'il n'était point des Ardennes.
L'ignorance absolue que montraient les questions, finit par
émouvoir le colonel. Lui, avait habité Mézières. Il donna quelques
indications précises, qui arrachèrent ce cri au général:
-- C'est idiot tout de même! Comment voulez-vous qu'on se batte
dans un pays qu'on ne connaît pas!
Le colonel eut un vague geste désespéré. Il savait que, dès la
déclaration de guerre, on avait distribué à tous les officiers des
cartes d'Allemagne, tandis que pas un, certainement, ne possédait
une carte de France. Depuis un mois, ce qu'il voyait et ce qu'il
entendait l'anéantissait. Il ne lui restait que son courage, dans
son autorité de chef un peu faible et borné, qui le faisait aimer
plutôt que craindre de son régiment.
-- On ne peut pas manger tranquille! cria brusquement le général.
Qu'est-ce qu'ils ont à brailler comme ça? ... Allez donc voir,
l'Alsacien!
Mais le fermier parut, exaspéré, gesticulant, sanglotant. On le
pillait, des chasseurs et des zouaves mettaient sa maison à sac.
D'abord, il avait eu la faiblesse d'ouvrir boutique, étant le seul
du village qui eût des oeufs, des pommes de terre, des lapins. Il
vendait sans trop voler, empochait l'argent, livrait la
marchandise; si bien que les acheteurs, toujours plus nombreux, le
débordant, l'étourdissant, avaient fini par le bousculer et par
tout prendre, en ne payant plus. Pendant la campagne, si bien des
paysans cachèrent tout, refusèrent un verre d'eau, ce fut dans
cette peur des poussées lentes et irrésistibles de la marée
d'hommes qui les jetait hors de chez eux et emportait la maison.
-- Eh! Mon brave, fichez-moi la paix! Répondit le général
contrarié. Il faudrait en fusiller une douzaine par jour, de ces
coquins! est-ce qu'on peut?
Et il fit fermer la porte, pour ne pas être obligé de sévir,
pendant que le colonel expliquait qu'il n'y avait pas eu de
distributions et que les hommes avaient faim.
Dehors, Loubet venait d'apercevoir un champ de pommes de terre, et
il s'y était rué avec Lapoulle, fouillant des deux mains,
arrachant, s'emplissant les poches. Mais Chouteau, en train de
regarder par-dessus un petit mur, eut un sifflement d'appel, qui
les fit accourir et s'exclamer: c'était un troupeau d'oies, une
dizaine d'oies magnifiques, se promenant majestueusement dans une
étroite cour. Tout de suite, il y eut conseil, et l'on poussa
Lapoulle, on le décida à enjamber la muraille. Le combat fut
terrible, l'oie qu'il avait prise faillit lui couper le nez dans
la dure cisaille de son bec. Alors, il lui empoigna le cou, voulut
l'étrangler, tandis qu'elle lui labourait les bras et le ventre de
ses fortes pattes. Il dut lui écraser la tête du poing, et elle se
débattait encore, et il se hâta de filer, poursuivi par le reste
du troupeau, qui lui déchirait les jambes.
Lorsque tous les trois revinrent, cachant la bête dans un sac,
avec les pommes de terre, ils trouvèrent Jean et Pache, qui
rentraient, heureux également de leur expédition, chargés de
quatre pains frais et d'un fromage, achetés chez une vieille brave
femme.
-- L'eau bout, nous allons faire du café, dit le caporal. Nous
avons du fromage et du pain, c'est une vraie noce!
Mais, brusquement, il aperçut l'oie, étalée à ses pieds, et il ne
put s'empêcher de rire. Il la tâta, en connaisseur, saisi
d'admiration.
-- Ah! nom de Dieu, la belle bête! ça pèse dans les vingt livres.
-- C'est un oiseau que nous avons rencontré, expliqua Loubet de sa
voix de loustic, et qui a voulu faire notre connaissance.
Jean, d'un geste, déclara qu'il ne demandait pas à en savoir
davantage. Il fallait bien vivre. Et puis, mon Dieu! Pourquoi pas
ce régal à de pauvres bougres qui avaient perdu le goût de la
volaille?
Déjà, Loubet allumait un brasier. Pache et Lapoulle plumaient
l'oie, violemment. Chouteau, qui était allé chercher en courant un
bout de ficelle chez les artilleurs, revint la pendre entre deux
baïonnettes, devant le grand feu; et Maurice fut chargé de la
faire tourner de temps à autre, d'une pichenette. En dessous, la
graisse tombait dans la gamelle de l'escouade. Ce fut le triomphe
du rôtissage à la ficelle. Tout le régiment, attiré par la bonne
odeur, vint faire le cercle. Et quel festin! De l'oie rôtie, des
pommes de terre bouillies, du pain, du fromage! Lorsque Jean eut
découpé l'oie, l'escouade s'en mit jusqu'aux yeux. Il n'y avait
plus de portions, chacun s'en fourrait tant qu'il pouvait en
contenir. Même, on en porta un morceau à l'artillerie qui avait
donné la ficelle. Or, ce soir-là, les officiers du régiment
jeûnaient. Par une erreur de direction, le fourgon du cantinier
s'était égaré, à la suite du grand convoi sans doute. Si les
soldats souffraient, quand les distributions n'avaient pas lieu,
ils finissaient le plus souvent par trouver quelque nourriture,
ils s'entr'aidaient, les hommes de chaque escouade mettaient en
commun leurs ressources; tandis que l'officier, livré à lui-même,
isolé, crevait de faim, sans lutte possible, dès que la cantine
faisait défaut.
Aussi Chouteau, qui avait entendu le capitaine Beaudoin s'emporter
contre la disparition du fourgon des vivres, ricana-t-il, enfoncé
dans la carcasse de l'oie, en le voyant passer de son air raide et
fier. Et il le montrait du coin de l'oeil.
-- Regardez-le donc! Son nez remue... Il donnerait cent sous du
croupion.
Tous rigolèrent de la faim du capitaine, qui n'avait pas su se
faire aimer de ses hommes, trop jeune et trop dur, un pète-sec,
comme ils l'appelaient. Un instant, il parut sur le point
d'interpeller l'escouade, au sujet du scandale qu'elle soulevait,
avec sa volaille. Mais la crainte de montrer sa faim, sans doute,
le fit s'éloigner, la tête haute, comme s'il n'avait rien vu.
Quant au lieutenant Rochas, galopé également d'une terrible
fringale, il tournait, avec un rire de brave homme, autour de la
bienheureuse escouade. Lui, ses hommes l'adoraient, d'abord parce
qu'il exécrait le capitaine, ce freluquet sorti de Saint-Cyr, et
ensuite parce qu'il avait porté le sac, comme eux tous. Il n'était
pas toujours commode pourtant, d'une grossièreté parfois à lui
ficher des gifles.
Jean, qui, d'un coup d'oeil, avait consulté les camarades, se
leva, se fit suivre par Rochas derrière la tente.
-- Dites donc, mon lieutenant, sans vous offenser, si ça pouvait
vous être agréable...
Et il lui passa un quartier de pain et une gamelle, où il y avait
une cuisse de l'oie, sur six grosses pommes de terre.
La nuit, de nouveau, on n'eut pas besoin de les bercer. Les six
digérèrent la bête, à poings fermés. Et ils eurent à remercier le
caporal de la façon solide dont il avait planté la tente, car ils
ne s'aperçurent même pas d'un violent coup de vent qui souffla
vers deux heures, accompagné d'une rafale de pluie: des tentes
furent emportées, des hommes réveillés en sursaut, trempés, forcés
de courir au milieu des ténèbres; tandis que la leur résistait et
qu'ils étaient bien à couvert, sans une goutte d'eau, grâce aux
rigoles où ruisselait l'averse.
Au jour, Maurice se réveilla, et comme on ne devait se remettre en
marche qu'à huit heures, il eut l'idée de monter sur le coteau,
jusqu'au campement de l'artillerie de réserve, pour serrer la main
du cousin Honoré. Son pied, reposé par la bonne nuit de sommeil,
le faisait moins souffrir. C'était encore pour lui un
émerveillement, le parc si bien dressé, les six pièces d'une
batterie correctement en ligne, suivies des caissons, des
prolonges, des fourragères, des forges. Plus loin, les chevaux, à
la corde, hennissaient, les naseaux tournés vers le soleil levant.
Et, tout de suite, il trouva la tente d'Honoré, grâce à l'ordre
parfait qui assigne à tous les hommes d'une même pièce une file de
tentes, de sorte que l'aspect seul d'un camp indique le nombre des
canons.
Quand Maurice arriva, les artilleurs, déjà debout, prenaient le
café; et il y avait une querelle entre le conducteur de devant,
Adolphe, et le pointeur, Louis, son compagnon. Depuis trois ans
qu'ils étaient mariés ensemble, selon l'usage qui appareillait un
conducteur et un servant, ils faisaient bon ménage, sauf quand on
mangeait. Louis, plus instruit, fort intelligent, acceptait la
dépendance où tout homme de cheval tient l'homme à pied, dressait
la tente, allait à la corvée, soignait la soupe, pendant
qu'Adolphe s'occupait de ses deux chevaux, d'un air d'absolue
supériorité. Seulement, le premier, noir et maigre, affligé d'un
appétit excessif, se révoltait, quand l'autre, très grand, avec
ses grosses moustaches blondes, voulait se servir en maître. Ce
matin-là, la querelle venait de ce que Louis, qui avait fait le
café, accusait Adolphe de tout boire. Il fallut les réconcilier.
Dès le réveil, chaque matin, Honoré allait voir sa pièce, la
faisait, sous ses yeux, essuyer de la rosée de la nuit, comme s'il
eût bouchonné une bête aimée, par crainte des rhumes qu'elle
pourrait prendre. Et il était là, paternellement, à la regarder
luire dans l'air frais de l'aube, lorsqu'il reconnut Maurice.
-- Tiens! Je savais le 106e dans le voisinage, j'ai reçu une
lettre de Remilly, hier, et je voulais descendre... Allons donc
boire le vin blanc.
Pour être seuls tous deux, il l'emmena vers la petite ferme, que
les soldats avaient pillée la veille, et où le paysan,
incorrigible, âpre au gain quand même, venait d'installer une
sorte de buvette, en mettant en perce un tonneau de vin blanc.
Devant la porte, sur une planche, il distribuait sa marchandise, à
quatre sous le verre, aidé par le garçon qu'il avait engagé depuis
trois jours, le colosse blond, l'Alsacien.
Déjà, Honoré trinquait avec Maurice, lorsque ses yeux tombèrent
sur cet homme. Il le dévisagea un instant, stupéfait. Puis, il eut
un juron terrible.
-- Tonnerre de Dieu! Goliath!
Et il s'élança, il voulut le prendre à la gorge. Mais le paysan,
s'imaginant qu'on allait de nouveau mettre sa maison à sac, sauta
en arrière, se barricada. Il y eut un moment de confusion, tous
les soldats présents se ruaient, pendant que le maréchal des
logis, furieux, s'étranglait à crier:
-- Ouvrez donc, ouvrez donc, foutue bête!... C'est un espion, je
vous dis que c'est un espion!
Maintenant, Maurice n'en doutait plus. Il venait de reconnaître
parfaitement l'homme qu'on avait relâché au camp de Mulhouse,
faute de preuves; et cet homme, c'était Goliath, l'ancien garçon
de ferme du père Fouchard, à Remilly. Lorsque le paysan, enfin,
consentit à ouvrir sa porte, on eut beau fouiller partout,
l'Alsacien avait disparu, le colosse blond, à la bonne figure, que
le général Bourgain-Desfeuilles avait inutilement interrogé la
veille, et devant lequel, en dînant, il s'était confessé lui-même,
en toute insouciance. Sans doute, le gaillard avait sauté par une
fenêtre de derrière, qu'on trouva ouverte; mais on battit
vainement les environs, lui si grand s'était évanoui, ainsi qu'une
fumée.
Maurice dut emmener à l'écart Honoré, dont le désespoir allait en
dire trop long aux camarades, qui n'avaient pas besoin d'entrer
dans ces tristes affaires de famille.
-- Tonnerre de Dieu! Je l'aurais étranglé de si bon coeur!...
Justement, ça m'avait enragé contre lui, cette lettre que j'ai
reçue!
Et, comme tous deux venaient, à quelques pas de la ferme, de
s'asseoir contre une meule, il remit la lettre à son cousin.
La commune histoire, que cet amour contrarié d'Honoré Fouchard et
de Silvine Morange. Elle, une fille brune aux beaux yeux de
soumission, avait perdu toute jeune sa mère, une ouvrière séduite,
qui travaillait dans une usine de Raucourt; et c'était le docteur
Dalichamp, son parrain d'occasion, un brave homme toujours prêt à
adopter les enfants des malheureuses qu'il accouchait, qui avait
eu l'idée de la placer comme petite servante chez le père
Fouchard. Certes, le vieux paysan, devenu boucher par un besoin de
lucre, promenant sa viande dans vingt communes des environs, était
d'une avarice noire, d'une impitoyable dureté; mais il
surveillerait la petite, elle aurait un sort, si elle travaillait.
En tout cas, elle serait sauvée de la débauche de l'usine. Et il
arriva naturellement que, chez le père Fouchard, le fils de la
maison et la petite servante s'aimèrent. Honoré avait eu seize
ans, quand Silvine en avait douze, et comme elle en avait seize,
il en eut vingt, il tira au sort, ravi d'amener un bon numéro,
résolu à l'épouser. Par une honnêteté rare, qui tenait à la nature
réfléchie et calme du garçon, rien ne s'était passé entre eux que
de grandes embrassades dans la grange. Mais, quand il parla de ce
mariage au père, celui-ci exaspéré, têtu, déclara qu'il faudrait
le tuer d'abord; et il garda la fille, tranquillement, espérant
qu'ils se contenteraient ensemble, que ça se passerait. Pendant
près de dix-huit mois encore, les jeunes gens s'adorèrent, se
voulurent, sans se toucher. Puis, à la suite d'une scène
abominable entre les deux hommes, le fils, ne pouvant rester
davantage, s'engagea, fut envoyé en Afrique, pendant que le vieux
s'obstinait à garder sa servante, dont il était content. Alors, ce
fut l'affreuse chose: Silvine, qui avait juré d'attendre, se
trouva un soir, quinze jours plus tard, dans les bras d'un garçon
de ferme engagé depuis quelques mois, ce Goliath Steinberg, le
Prussien comme on le nommait, un grand bon enfant aux petits
cheveux blonds, à la large face rose toujours souriante, qui était
le camarade, le confident d'Honoré. Le père Fouchard,
sournoisement, avait-il poussé à cette aventure? Silvine s'était-
elle donnée dans une minute d'inconscience ou avait-elle été à
demi violentée, malade de chagrin, affaiblie encore par les larmes
de la séparation? Elle ne savait plus elle-même, comme foudroyée,
devenue enceinte, acceptant maintenant la nécessité d'un mariage
avec Goliath. Lui, d'ailleurs, toujours souriant, ne disait pas
non, reculait simplement la formalité jusqu'à la naissance du
petit. Puis, brusquement, à la veille des couches, il disparut. On
raconta plus tard qu'il était allé servir dans une autre ferme, du
côté de Beaumont. Il y avait trois ans de cela, et personne à
cette heure ne doutait que ce Goliath si bon homme, qui faisait si
à l'aise des enfants aux filles, était un de ces espions dont
l'Allemagne peuplait nos provinces de l'est. En Afrique, lorsque
Honoré avait su cette histoire, il était resté trois mois à
l'hôpital, comme si le grand soleil de là-bas l'avait assommé,
d'un coup de tison à la nuque; et jamais il n'avait voulu profiter
d'un congé pour revenir au pays, de crainte d'y revoir Silvine et
l'enfant.
Tandis que Maurice lisait la lettre, les mains de l'artilleur
tremblaient. C'était une lettre de Silvine, la première, la seule
qu'elle lui eût jamais écrite. À quel sentiment avait-elle obéi,
cette soumise, cette silencieuse, dont les beaux yeux noirs
prenaient parfois une fixité de résolution extraordinaire, dans
son continuel servage? Elle disait simplement qu'elle le savait à
la guerre et que, si elle ne devait pas le revoir, cela lui
faisait trop de peine de penser qu'il pouvait mourir, en croyant
qu'elle ne l'aimait plus. Elle l'aimait toujours, jamais elle
n'avait aimé que lui; et elle répétait cela pendant quatre pages,
en phrases qui revenaient pareilles, sans chercher d'excuses, sans
tâcher même d'expliquer ce qui s'était passé. Et pas un mot de
l'enfant, et rien qu'un adieu d'une infinie tendresse.
Cette lettre toucha beaucoup Maurice, que son cousin, autrefois,
avait pris pour confident. Il leva les yeux, le vit en larmes,
l'embrassa fraternellement.
-- Mon pauvre Honoré!
Mais déjà le maréchal des logis renfonçait son émotion. Il remit
soigneusement la lettre sur sa poitrine, reboutonna sa veste.
-- Oui, ce sont des choses qui vous retournent... Ah! le bandit,
si j'avais pu l'étrangler!... Enfin, on verra.
Les clairons sonnaient la levée du camp, et ils durent courir pour
regagner chacun sa tente. D'ailleurs, les préparatifs du départ
traînèrent, les troupes, sac au dos, attendirent jusqu'à près de
neuf heures. Une incertitude semblait avoir pris les chefs, ce
n'était déjà plus la belle résolution des deux premiers jours, ces
soixante kilomètres que le 7e corps avait franchis en deux étapes.
Et une nouvelle singulière, inquiétante, circulait depuis le
matin: la marche vers le nord des trois autres corps d'armée, le
1er à Juniville, le 5e et le 12e à Rethel, marche illogique, que
l'on expliquait par des besoins d'approvisionnements. On ne se
dirigeait donc plus sur Verdun? Pourquoi cette journée perdue? Le
pis était que les Prussiens ne devaient pas être loin, maintenant,
car les officiers venaient d'avertir leurs hommes de ne pas
s'attarder, tout traînard pouvant être enlevé par les
reconnaissances de la cavalerie ennemie.
On était au 25 août, et Maurice, plus tard, en se rappelant la
disparition de Goliath, demeura convaincu que cet homme était un
de ceux qui renseignèrent le grand état-major allemand sur la
marche exacte de l'armée de Châlons, et qui décidèrent le
changement de front de la troisième armée. Dès le lendemain, le
prince royal de Prusse quittait Revigny, l'évolution commençait,
cette attaque de flanc, cet enveloppement gigantesque à marches
forcées et dans un ordre admirable, au travers de la Champagne et
des Ardennes. Pendant que les Français allaient hésiter et
osciller sur place, comme frappés de paralysie brusque, les
Prussiens faisaient jusqu'à quarante kilomètres par jour, dans
leur cercle immense de rabatteurs, poussant le troupeau d'hommes
qu'ils traquaient, vers les forêts de la frontière.
Enfin, on partit, et ce jour-là, en effet, l'armée pivota sur sa
gauche, le 7e corps ne parcourut que les deux petites lieues qui
séparent Contreuve de Vouziers, tandis que le 5e et le 12e corps
restaient immobiles à Rethel, et que le 1er s'arrêtait à Attigny.
De Contreuve à la vallée de l'Aisne, les plaines recommençaient,
se dénudaient encore; la route, en approchant de Vouziers,
tournait parmi des terres grises, des mamelons désolés, sans un
arbre, sans une maison, d'une mélancolie de désert; et l'étape, si
courte, fut franchie d'un pas de fatigue et d'ennui, qui sembla
l'allonger terriblement. Dès midi, on fit halte sur la rive gauche
de l'Aisne, bivouaquant parmi les terres nues dont les derniers
épaulements dominaient la vallée, surveillant de là la route de
Monthois qui longe la rivière et par laquelle on attendait
l'ennemi.
Et ce fut, pour Maurice, une véritable stupéfaction, lorsqu'il vit
arriver, par cette route de Monthois, la division Margueritte,
toute cette cavalerie de réserve, chargée de soutenir le 7e corps
et d'éclairer le flanc gauche de l'armée. Le bruit courut qu'elle
remontait vers le Chesne-Populeux. Pourquoi dégarnissait-on ainsi
l'aile qui seule était menacée? Pourquoi faisait-on passer au
centre, où ils devaient être d'une inutilité absolue, ces deux
mille cavaliers, qu'on aurait dû lancer en éclaireurs, à des
lieues de distance? Le pis était que, tombant au milieu des
mouvements du 7e corps, ils avaient failli en couper les colonnes,
dans un inextricable embarras d'hommes, de canons et de chevaux.
Des chasseurs d'Afrique durent attendre pendant près de deux
heures, à la porte de Vouziers.
Un hasard fit alors que Maurice reconnut Prosper, qui avait poussé
son cheval au bord d'une mare; et ils purent causer un instant. Le
chasseur paraissait étourdi, hébété, ne sachant rien, n'ayant rien
vu depuis Reims: si pourtant, il avait vu deux uhlans encore, des
bougres qui apparaissaient, qui disparaissaient, sans qu'on sût
d'où ils sortaient ni où ils rentraient. Déjà, on contait des
histoires, quatre uhlans entrant au galop dans une ville, le
revolver au poing, la traversant, la conquérant, à vingt
kilomètres de leur corps d'armée. Ils étaient partout, ils
précédaient les colonnes d'un bourdonnement d'abeilles, mouvant
rideau derrière lequel l'infanterie dissimulait ses mouvements,
marchait en toute sécurité, comme en temps de paix. Et Maurice eut
un grand serrement au coeur, en regardant la route encombrée de
chasseurs et de hussards, qu'on utilisait si mal.
-- Allons, au revoir, dit-il en serrant la main de Prosper. Peut-
être tout de même qu'on a besoin de vous, là-haut.
Mais le chasseur paraissait exaspéré du métier qu'on lui faisait
faire. Il caressait Zéphir d'une main désolée, et il répondit:
-- Ah! ouiche! on tue les bêtes, on ne fait rien des hommes...
C'est dégoûtant!
Le soir, quand Maurice voulut enlever son soulier pour voir son
talon qui battait d'une grosse fièvre, il arracha la peau. Le sang
jaillit, il eut un cri de douleur. Et, comme Jean se trouvait là,
il parut pris d'une grande pitié inquiète.
-- Dites donc, ça devient grave, vous allez rester sur le flanc...
Faut soigner ça. Laissez-moi faire.
Agenouillé, il lava lui-même la plaie, la pansa avec du linge
propre qu'il prit dans son sac. Et il avait des gestes maternels,
toute une douceur d'homme expérimenté, dont les gros doigts savent
être délicats à l'occasion.
Un attendrissement invincible envahissait Maurice, ses yeux se
troublaient, le tutoiement monta de son coeur à ses lèvres, dans
un besoin immense d'affection, comme s'il retrouvait son frère
chez ce paysan exécré autrefois, dédaigné encore la veille.
-- Tu es un brave homme, toi... Merci, mon vieux.
Et Jean, l'air très heureux, le tutoya aussi, avec son tranquille
sourire.
-- Maintenant, mon petit, j'ai encore du tabac, veux-tu une
cigarette?
V
Le lendemain, le 26, Maurice se leva courbaturé, les épaules
brisées, de sa nuit sous la tente. Il ne s'était pas habitué
encore à la terre dure; et, comme, la veille, on avait défendu aux
hommes d'ôter leurs souliers, et que les sergents étaient passés,
tâtant dans l'ombre, s'assurant que tous étaient bien chaussés et
guêtrés, son pied n'allait guère mieux, endolori, brûlant de
fièvre; sans compter qu'il devait avoir pris un coup de froid aux
jambes, ayant eu l'imprudence de les allonger hors des toiles,
pour les détendre.
Jean lui dit tout de suite:
-- Mon petit, si l'on doit marcher aujourd'hui, tu ferais bien de
voir le major et de te faire coller dans une voiture.
Mais on ne savait rien, les bruits les plus contraires
circulaient. On crut un moment qu'on se remettait en route, le
camp fut levé, tout le corps d'armée s'ébranla et traversa
Vouziers, en ne laissant sur la rive gauche de l'Aisne qu'une
brigade de la deuxième division, pour continuer à surveiller la
route de Monthois. Puis, brusquement, de l'autre côté de la ville,
sur la rive droite, on s'arrêta, les faisceaux furent formés dans
les champs et dans les prairies qui s'étendent aux deux bords de
la route de Grand-Pré. Et, à ce moment, le départ du 4e hussards,
s'éloignant au grand trot par cette route, fit faire toutes sortes
de conjectures.
-- Si l'on attend ici, je reste, déclara Maurice, à qui répugnait
l'idée du major et de la voiture d'ambulance.
Bientôt, en effet, on sut qu'on camperait là, jusqu'à ce que le
général Douay se fût procuré des renseignements certains sur la
marche de l'ennemi. Depuis la veille, depuis le moment où il avait
vu la division Margueritte remonter vers le Chesne, il était dans
une anxiété grandissante, sachant qu'il ne se trouvait plus
couvert, que plus un homme ne gardait les défilés de l'Argonne, si
bien qu'il pouvait être attaqué d'un instant à l'autre. Et il
venait d'envoyer le 4e hussards en reconnaissance, jusqu'aux
défilés de Grand-Pré et de la Croix-Aux-Bois, avec l'ordre de lui
rapporter des nouvelles à tout prix.
La veille, grâce à l'activité du maire de Vouziers, il y avait eu
une distribution de pain, de viande et de fourrage; et, vers dix
heures, ce matin-là, on venait d'autoriser les hommes à faire la
soupe, dans la crainte qu'ils n'en eussent ensuite plus le temps,
lorsqu'un second départ de troupes, le départ de la brigade
Bordas, qui prenait le chemin suivi par les hussards, occupa de
nouveau toutes les têtes. Quoi donc? est-ce qu'on partait? est-ce
qu'on n'allait pas les laisser manger tranquilles, maintenant que
la marmite était au feu? Mais les officiers expliquèrent que la
brigade Bordas avait la mission d'occuper Buzancy, à quelques
kilomètres de là. D'autres, à la vérité, disaient que les hussards
s'étaient heurtés à un grand nombre d'escadrons ennemis, et qu'on
envoyait la brigade afin de les dégager.
Ce furent quelques heures délicieuses de repos pour Maurice. Il
s'était allongé dans le champ à mi-côte, où bivouaquait le
régiment; et, engourdi de fatigue, il regardait cette verte vallée
de l'Aisne, ces prairies plantées de bouquets d'arbres, au milieu
desquels la rivière coule, paresseuse. Devant lui, fermant la
vallée, Vouziers se dressait en amphithéâtre, étageant ses toits,
que dominait l'église avec sa flèche mince et sa tour coiffée d'un
dôme. En bas, près du pont, les cheminées hautes des tanneries
fumaient; tandis que, à l'autre bout, les bâtiments d'un grand
moulin se montraient, enfarinés, parmi les verdures du bord de
l'eau. Et cet horizon de petite ville, perdu dans les herbes, lui
apparaissait plein d'un charme doux, comme s'il eût retrouvé ses
yeux de sensitif et de rêveur. C'était sa jeunesse qui revenait,
les voyages qu'il avait faits autrefois à Vouziers, quand il
habitait le Chesne, son bourg natal. Pendant une heure, il oublia
tout.
Depuis longtemps, la soupe était mangée, l'attente continuait,
lorsque, vers deux heures et demie, une sourde agitation, peu à
peu croissante, gagna le camp entier. Des ordres coururent, on fit
évacuer les prairies, toutes les troupes montèrent, se rangèrent
sur les coteaux, entre deux villages, Chestres et Falaise,
distants de quatre à cinq kilomètres. Déjà, le génie creusait des
tranchées, établissait des épaulements; pendant que, sur la
gauche, l'artillerie de réserve couronnait un mamelon. Et le bruit
se répandit que le général Bordas venait d'envoyer une estafette
pour dire qu'ayant rencontré à Grand-Pré des forces supérieures,
il était forcé de se replier sur Buzancy, ce qui faisait craindre
que sa ligne de retraite sur Vouziers ne fût bientôt coupée.
Aussi, le commandant du 7e corps, croyant à une attaque immédiate,
avait-il fait prendre à ses hommes des positions de combat, afin
de soutenir le premier choc, en attendant que le reste de l'armée
vînt le soutenir; et un de ses aides de camp était parti avec une
lettre pour le maréchal, l'avertissant de la situation, demandant
du secours. Enfin, comme il redoutait l'embarras de l'interminable
convoi de vivres, qui avait rallié le corps pendant la nuit, et
qu'il traînait de nouveau à sa suite, il le fit remettre en branle
sur-le-champ, il le dirigea au petit bonheur, du côté de Chagny.
C'était la bataille.
-- Alors, mon lieutenant, c'est sérieux, ce coup-ci?
Se permit de demander Maurice à Rochas.
-- Ah! oui, foutre! répondit le lieutenant en agitant ses grands
bras. Vous verrez s'il fait chaud, tout à l'heure!
Tous les soldats en étaient enchantés. Depuis que la ligne de
bataille se formait, de Chestres à Falaise, l'animation du camp
avait grandi encore, une fièvre d'impatience s'emparait des
hommes. Enfin, on allait donc les voir, ces Prussiens que les
journaux disaient si éreintés de marches, si épuisés de maladies,
affamés et vêtus de haillons! Et l'espoir de les culbuter au
premier heurt, relevait tous les courages.
-- Ce n'est pas malheureux qu'on se retrouve, déclarait Jean. Il y
a assez longtemps qu'on joue à cache-cache, depuis qu'on s'est
perdu, là-bas, à la frontière, après leur bataille... Seulement,
est-ce que ce sont ceux-là qui ont battu Mac-Mahon?
Maurice ne put lui répondre, hésitant. D'après ce qu'il avait lu à
Reims, il lui semblait difficile que la troisième armée, commandée
par le prince royal de Prusse, fût à Vouziers, lorsque, l'avant-
veille encore, elle devait camper à peine du côté de Vitry-Le-
François. On avait bien parlé d'une quatrième armée, mise sous les
ordres du prince de Saxe, qui allait opérer sur la Meuse: c'était
celle-ci sans doute, quoique l'occupation si prompte de Grand-Pré
l'étonnât, à cause des distances. Mais ce qui acheva de brouiller
ses idées, ce fut sa stupeur d'entendre le général Bourgain-
Desfeuilles questionner un paysan de Falaise pour savoir si la
Meuse ne passait pas à Buzancy et s'il n'y avait pas là des ponts
solides. D'ailleurs, dans la sérénité de son ignorance, le général
déclarait qu'on allait être attaqué par une colonne de cent mille
hommes venant de Grand-Pré, tandis qu'une autre de soixante mille
arrivait par Sainte-Menehould.
-- Et ton pied? demanda Jean à Maurice.
-- Je ne le sens plus, répondit celui-ci en riant. Si l'on se bat,
ça ira toujours.
C'était vrai, une telle excitation nerveuse le tenait debout,
qu'il était comme soulevé de terre. Dire que, de toute la
campagne, il n'avait pas encore brûlé une cartouche! Il était allé
à la frontière, il avait passé devant Mulhouse la terrible nuit
d'angoisse, sans voir un Prussien, sans lâcher un coup de fusil;
et il avait dû battre en retraite jusqu'à Belfort, jusqu'à Reims,
et de nouveau il marchait à l'ennemi depuis cinq jours, son
chassepot toujours vierge, inutile. Un besoin grandissant, une
rage lente le prenait d'épauler, de tirer au moins, pour soulager
ses nerfs. Depuis six semaines bientôt qu'il s'était engagé, dans
une crise d'enthousiasme, rêvant de combat pour le lendemain, il
n'avait fait qu'user ses pauvres pieds d'homme délicat à fuir et à
piétiner, loin des champs de bataille. Aussi, dans l'attente
fébrile de tous, était-il un de ceux qui interrogeaient avec le
plus d'impatience cette route de Grand-Pré, filant toute droite, à
l'infini, entre de beaux arbres. Au-dessous de lui, la vallée se
déroulait, l'Aisne mettait comme un ruban d'argent parmi les
saules et les peupliers; et ses regards revenaient invinciblement
à la route, là-bas.
Vers quatre heures, on eut une alerte. Le 4e hussards rentrait,
après un long détour; et, grossies de proche en proche, des
histoires de combats avec les uhlans circulèrent, ce qui confirma
tout le monde dans la certitude où l'on était d'une attaque
imminente. Deux heures plus tard, une nouvelle estafette arriva,
effarée, expliquant que le général Bordas n'osait plus quitter
Grand-Pré, convaincu que la route de Vouziers était coupée. Il
n'en était rien encore, puisque l'estafette venait de passer
librement. Mais, d'une minute à l'autre, le fait pouvait se
produire, et le général Dumont, commandant la division, partit
tout de suite, avec la brigade qui lui restait, pour dégager son
autre brigade, demeurée en détresse. Le soleil se couchait
derrière Vouziers, dont la ligne des toits se détachait en noir,
sur un grand nuage rouge. Longtemps, entre la double rangée des
arbres, on put suivre la brigade, qui finit par se perdre dans
l'ombre naissante.
Le colonel De Vineuil vint s'assurer de la bonne position de son
régiment, pour la nuit. Il s'étonna de ne pas trouver à son poste
le capitaine Beaudoin; et, comme celui-ci rentrait de Vouziers à
cette minute même, donnant l'excuse qu'il y avait déjeuné, chez la
baronne De Ladicourt, il reçut une rude réprimande, qu'il écouta
d'ailleurs en silence, de son air correct de bel officier.
-- Mes enfants, répétait le colonel en passant parmi ses hommes,
nous serons sans doute attaqués cette nuit, ou sûrement demain
matin à la pointe du jour... Tenez-vous prêts et rappelez-vous que
le 106e n'a jamais reculé.
Tous l'acclamaient, tous préféraient un «coup de torchon», pour en
finir, dans la fatigue et le découragement qui les envahissaient
depuis le départ. On visita les fusils, on changea les aiguilles.
Comme on avait mangé la soupe, le matin, on se contenta de café et
de biscuit. Ordre était donné de ne pas se coucher. Des
grand'gardes furent envoyées à quinze cents mètres, des
sentinelles furent détachées jusqu'au bord de l'Aisne. Tous les
officiers veillèrent autour des feux de bivouac. Et, contre un
petit mur, on distinguait par moments, aux lueurs dansantes d'un
de ces feux, les uniformes chamarrés du général en chef et de son
état-major, dont les ombres s'agitaient, anxieuses, courant vers
la route, guettant le pas des chevaux, dans la mortelle inquiétude
où l'on était du sort de la troisième division.
Vers une heure du matin, Maurice fut posé en sentinelle perdue, à
la lisière d'un champ de pruniers, entre la route et la rivière.
La nuit était d'un noir d'encre. Dès qu'il se trouva seul, dans
l'écrasant silence de la campagne endormie, il se sentit envahir
par un sentiment de peur, d'une affreuse peur qu'il ne connaissait
pas, qu'il ne pouvait vaincre, pris d'un tremblement de colère et
de honte. Il s'était retourné, pour se rassurer en voyant les feux
du camp; mais un petit bois devait les lui cacher, il n'avait
derrière lui qu'une mer de ténèbres; seules, très lointaines,
quelques lumières brûlaient toujours à Vouziers, dont les
habitants, prévenus sans doute, frissonnant à l'idée de la
bataille, ne se couchaient pas. Ce qui acheva de le glacer, ce
fut, en épaulant, de constater qu'il n'apercevait même pas la mire
de son fusil. Alors commença l'attente la plus cruelle, toutes les
forces de son être bandées dans l'ouïe seule, les oreilles
ouvertes aux bruits imperceptibles, finissant par s'emplir d'une
rumeur de tonnerre. Un ruissellement d'eau lointaine, un remuement
léger de feuilles, le saut d'un insecte, devenaient énormes de
retentissement. N'était-ce point un galop de chevaux, un roulement
sans fin d'artillerie, qui arrivait de là-bas, droit à lui? Sur sa
gauche, n'avait-il pas entendu un chuchotement discret, des voix
étouffées, une avant-garde rampant dans l'ombre, préparant une
surprise? Trois fois, il fut sur le point de lâcher son coup de
feu, pour donner l'alarme. La crainte de se tromper, d'être
ridicule, augmentait son malaise. Il s'était agenouillé, l'épaule
gauche contre un arbre; il lui semblait qu'il était ainsi depuis
des heures, qu'on l'avait oublié là, que l'armée devait s'en être
allée sans lui. Et, brusquement, il n'eut plus peur, il distingua
très nettement, sur la route qu'il savait à deux cents mètres, le
pas cadencé de soldats en marche. Tout de suite, il avait eu la
certitude que c'étaient les troupes en détresse, si impatiemment
attendues, le général Dumont ramenant la brigade Bordas. À ce
moment, on venait de le relever, sa faction avait à peine duré
l'heure réglementaire.
C'était bien la troisième division qui rentrait au camp. Le
soulagement fut immense. Mais on redoubla de précautions, car les
renseignements rapportés confirmaient tout ce qu'on croyait savoir
sur l'approche de l'ennemi. Quelques prisonniers qu'on ramenait,
des uhlans sombres, drapés de leurs grands manteaux, refusèrent de
parler. Et le petit jour, une aube livide de matinée pluvieuse, se
leva, dans l'attente qui continuait, énervée d'impatience. Depuis
quatorze heures bientôt, les hommes n'osaient dormir. Vers sept
heures, le lieutenant Rochas raconta que Mac-Mahon arrivait avec
toute l'armée. La vérité était que le général Douay avait reçu, en
réponse à sa dépêche de la veille annonçant la lutte inévitable
sous Vouziers, une lettre du maréchal qui lui disait de tenir bon,
jusqu'à ce qu'il pût le faire soutenir: le mouvement en avant
était arrêté, le 1er corps se portait sur Terron, le 5e sur
Buzancy, tandis que le 12e resterait au Chesne, en seconde ligne.
Alors, l'attente s'élargit encore, ce n'était plus un simple
combat qu'on allait livrer, mais une grande bataille, où donnerait
toute cette armée, détournée de la Meuse, en marche désormais vers
le sud, dans la vallée de l'Aisne. Et l'on n'osa toujours pas
faire la soupe, on dut se contenter encore de café et de biscuits,
car le «coup de torchon» était pour midi, tous le répétaient, sans
savoir pourquoi. Un aide de camp venait d'être envoyé au maréchal,
afin de hâter l'arrivée des secours, l'approche des deux armées
ennemies devenant de plus en plus certaine. Trois heures plus
tard, un second officier partit au galop pour le Chesne, où se
trouvait le grand quartier général, dont il devait rapporter les
ordres immédiats, tellement l'inquiétude avait grandi, à la suite
des nouvelles données par un maire de campagne, qui prétendait
avoir vu cent mille hommes à Grand-Pré, tandis que cent autres
mille montaient par Buzancy.
À midi, toujours pas un seul Prussien. À une heure, à deux heures,
rien encore. Et la lassitude arrivait, le doute aussi. Des voix
goguenardes commençaient à blaguer les généraux. Peut-être bien
qu'ils avaient vu leur ombre sur le mur. On leur votait des
lunettes. De jolis farceurs, si rien ne venait, d'avoir ainsi
dérangé tout le monde!
Un loustic cria:
-- C'est donc comme là-bas, à Mulhouse?
À cette parole, le coeur de Maurice s'était serré, dans l'angoisse
du souvenir. Il se rappelait cette fuite imbécile, cette panique
qui avait emporté le 7e corps, sans qu'un allemand eût paru, à dix
lieues de là. Et l'aventure recommençait, il en avait maintenant
la sensation nette, la certitude. Pour que l'ennemi ne les eût pas
attaqués, vingt-quatre heures après l'escarmouche de Grand-Pré, il
fallait que le 4e hussards s'y fût heurté simplement à quelque
reconnaissance de cavalerie. Les colonnes devaient être loin
encore, peut-être à deux journées de marche. Tout d'un coup, cette
pensée le terrifia, lorsqu'il réfléchit au temps qu'on venait de
perdre. En trois jours, on n'avait pas fait deux lieues, de
Contreuve à Vouziers. Le 25 et le 26, les autres corps d'armée
étaient montés au nord, sous prétexte de se ravitailler; tandis
que, maintenant, le 27, les voilà qui descendaient au midi, pour
accepter une bataille que personne ne leur offrait. À la suite du
4e hussards, vers les défilés de l'Argonne abandonnés, la brigade
Bordas s'était crue perdue, entraînant à son secours toute la
division, puis le 7e corps, puis l'armée entière, inutilement. Et
Maurice, songeait au prix inestimable de chaque heure, dans ce
projet fou de donner la main à Bazaine, un plan que, seul, un
général de génie aurait pu exécuter, avec des soldats solides, à
la condition d'aller en tempête, droit devant lui, au travers des
obstacles.
-- Nous sommes fichus! dit-il à Jean, pris de désespoir, dans une
soudaine et courte lucidité.
Puis, comme ce dernier élargissait les yeux, ne pouvant
comprendre, il continua à demi-voix, pour lui, parlant des chefs:
-- Plus bêtes que méchants, c'est certain, et pas de chance! Ils
ne savent rien, ils ne prévoient rien, ils n'ont ni plan, ni
idées, ni hasards heureux... Allons, tout est contre nous, nous
sommes fichus!
Et ce découragement, que Maurice raisonnait en garçon intelligent
et instruit, il grandissait, il pesait peu à peu sur toutes les
troupes, immobilisées sans raison, dévorées par l'attente.
Obscurément, le doute, le pressentiment de la situation vraie
faisaient leur travail, dans ces cervelles épaisses; et il n'était
plus un homme, si borné fût-il, qui n'éprouvât le malaise d'être
mal conduit, attardé à tort, poussé au hasard dans la plus
désastreuse des aventures. Qu'est-ce qu'on fichait là, bon Dieu!
Puisque les Prussiens ne venaient pas? Ou se battre tout de suite,
ou s'en aller quelque part dormir tranquille. Ils en avaient
assez. Depuis que le dernier aide de camp était parti pour
rapporter des ordres, l'anxiété croissait ainsi de minute en
minute, des groupes s'étaient formés, parlant haut, discutant. Les
officiers, gagnés par cette agitation, ne savaient que répondre
aux soldats qui osaient les interroger. Aussi, à cinq heures,
lorsque le bruit se répandit que l'aide de camp était de retour et
qu'on allait se replier, y eut-il un allègement dans toutes les
poitrines, un soupir de profonde joie.
Enfin, c'était donc le parti de la sagesse qui l'emportait!
L'empereur et le maréchal, qui n'avaient jamais été pour cette
marche sur Verdun, inquiets d'apprendre qu'ils étaient de nouveau
gagnés de vitesse et qu'ils allaient avoir contre eux l'armée du
prince royal de Saxe et celle du prince royal de Prusse,
renonçaient à l'improbable jonction avec Bazaine, pour battre en
retraite par les places fortes du nord, de façon à se replier
ensuite sur Paris. Le 7e corps recevait l'ordre de remonter sur
Chagny, par le Chesne, tandis que le 5e corps devait marcher sur
Poix, le 1er et le 12e, sur Vendresse. Alors, puisqu'on reculait,
pourquoi s'être avancé jusqu'à l'Aisne, pourquoi tant de journées
perdues et tant de fatigues, lorsque, de Reims, il était si
facile, si logique d'aller prendre tout de suite de fortes
positions dans la vallée de la Marne? Il n'y avait donc ni
direction, ni talent militaire, ni simple bon sens? Mais on ne
s'interrogeait plus, on pardonnait, dans l'allégresse de cette
décision si raisonnable, la seule bonne pour se tirer du guêpier
où l'on s'était mis. Des généraux aux simples soldats, tous
avaient cette sensation qu'on redeviendrait fort, qu'on serait
invincible sous Paris, et que c'était là, nécessairement, qu'on
battrait les Prussiens. Mais il fallait évacuer Vouziers dès la
pointe du jour, de façon à être en marche vers le Chesne, avant
d'avoir été attaqué; et, immédiatement, le camp s'emplit d'une
animation extraordinaire, les clairons sonnaient, des ordres se
croisaient; tandis que, déjà, les bagages et le convoi
d'administration partaient en avant, pour ne pas alourdir
l'arrière-garde.
Maurice était ravi. Puis, comme il tâchait d'expliquer à Jean le
mouvement de retraite qu'on allait exécuter, un cri de douleur lui
échappa: son excitation était tombée, il retrouvait son pied,
lourd comme du plomb, au bout de sa jambe.
-- Quoi donc? ça recommence? demanda le caporal, désolé.
Et ce fut lui, avec son esprit pratique, qui eut une idée.
-- Écoute, mon petit, tu m'as dit hier que tu connaissais du
monde, là, dans la ville. Tu devrais obtenir la permission du
major et te faire conduire en voiture au Chesne, où tu passerais
une bonne nuit dans un bon lit. Demain, si tu marches mieux, nous
te reprendrons, en passant... Hein? ça va-t-il?
Dans Falaise même, le village près duquel on était campé, Maurice
venait de retrouver un ancien ami de son père, un petit fermier,
qui justement allait conduire sa fille au Chesne, près d'une
tante, et dont le cheval, attelé à une légère carriole, attendait.
Mais, avec le major Bouroche, dès les premiers mots, les choses
faillirent mal tourner.
-- C'est mon pied qui s'est écorché, monsieur le docteur... Du
coup, Bouroche, secouant sa tête puissante, au mufle de lion,
rugit:
-- Je ne suis pas monsieur le docteur... Qui est-ce qui m'a foutu
un soldat pareil?
Et, comme Maurice, effaré, bégayait une excuse, il reprit:
-- Je suis le major, entendez-vous, brute!
Puis, s'apercevant à qui il avait affaire, il dut éprouver quelque
honte, il s'emporta davantage.
-- Votre pied, la belle histoire!... Oui, oui, je vous autorise.
Montez en voiture, montez en ballon. Nous avons assez de traîne-
la-patte et de fricoteurs!
Lorsque Jean aida Maurice à se hisser dans la carriole, ce dernier
se retourna pour le remercier; et les deux hommes tombèrent aux
bras l'un de l'autre, comme s'ils n'avaient jamais dû se revoir.
Est-ce qu'on savait, au milieu du branle de la retraite, avec ces
Prussiens qui étaient là? Maurice resta surpris de la grande
tendresse qui l'attachait déjà à ce garçon. Et, deux fois encore,
il se retourna, pour lui dire au revoir de la main; et il quitta
le camp, où l'on se préparait à allumer de grands feux, afin de
tromper l'ennemi, pendant que l'on partirait, dans le plus grand
silence, avant la pointe du jour.
En chemin, le petit fermier ne cessa de gémir sur l'abomination
des temps. Il n'avait pas eu le courage de rester à Falaise; et il
regrettait déjà de ne plus y être, répétant qu'il était ruiné, si
l'ennemi brûlait sa maison. Sa fille, une grande créature pâle,
pleurait. Mais, ivre de fatigue, Maurice n'entendait pas, dormait
assis, bercé par le trot vif du petit cheval, qui, en moins d'une
heure et demie, franchit les quatre lieues, de Vouziers au Chesne.
Il n'était pas sept heures, le crépuscule tombait à peine, lorsque
le jeune homme, étonné et frissonnant, descendit au pont du canal,
sur la place, en face de l'étroite maison jaune où il était né, où
il avait passé vingt ans de son existence. C'était là qu'il se
rendait machinalement, bien que la maison, depuis dix-huit mois,
fût vendue à un vétérinaire. Et, au fermier qui le questionnait,
il répondit qu'il savait parfaitement où il allait, il le remercia
mille fois de son obligeance.
Cependant, au centre de la petite place triangulaire, près du
puits, il demeurait immobile, étourdi, la mémoire vide. Où donc
allait-il? Brusquement, il se souvint que c'était chez le notaire,
dont la maison touchait celle où il avait grandi, et dont la mère,
la très vieille et très bonne Madame Desroches, à titre de
voisine, le gâtait, lorsqu'il était enfant. Mais il reconnaissait
à peine le Chesne, au milieu de l'extraordinaire agitation que
causait, dans cette petite ville morte d'habitude, la présence
d'un corps d'armée, campé aux portes, emplissant les rues
d'officiers, d'estafettes, de gens à la suite, de rôdeurs et de
traînards de toute espèce. Il retrouvait bien le canal traversant
la ville de bout en bout, coupant la place centrale, dont l'étroit
pont de pierre réunissait les deux triangles; et c'était toujours
bien, là-bas, sur l'autre rive, le marché avec sa toiture moussue,
la rue Berond qui s'enfonçait à gauche, la route de Sedan qui
filait à droite. Seulement, du côté où il était, il lui fallait
lever les yeux, reconnaître le clocher ardoisé, au-dessus de la
maison du notaire, pour être certain que c'était là le coin désert
où il avait joué à la marelle, tellement la rue de Vouziers, en
face de lui, jusqu'à l'Hôtel de Ville, bourdonnait d'un flot
compact de foule. Sur la place, il semblait qu'on faisait le vide,
que des hommes écartaient les curieux. Et là, occupant un large
espace, derrière le puits, il fut étonné d'apercevoir comme un
parc de voitures, de fourgons, de chariots, tout un campement de
bagages qu'il avait certainement vus déjà.
Le soleil venait de disparaître dans l'eau toute droite et
sanglante du canal, et Maurice se décidait, lorsqu'une femme, près
de lui, qui le dévisageait depuis un instant, s'écria:
-- Mais ce n'est pas Dieu possible! Vous êtes bien le fils
Levasseur?
Alors, lui-même reconnut Madame Combette, la femme du pharmacien,
dont la boutique était sur la place. Comme il lui expliquait qu'il
allait demander un lit à la bonne Madame Desroches, elle
l'entraîna, agitée.
-- Non, non, venez jusque chez nous. Je vais vous dire...
Puis, dans la pharmacie, quand elle eut soigneusement refermé la
porte:
-- Vous ne savez donc pas, mon cher garçon, que l'empereur est
descendu chez les Desroches... On a réquisitionné la maison pour
lui, et ils ne sont guère satisfaits du grand honneur, je vous
assure. Quand on pense qu'on a forcé la pauvre vieille maman, une
femme de soixante-dix ans passés, à donner sa chambre et à monter
se coucher sous les toits, dans un lit de bonne!... Tenez, tout ce
que vous voyez là, sur la place, c'est à l'empereur, ce sont ses
malles enfin, vous comprenez!
En effet, Maurice se les rappela alors, ces voitures et ces
fourgons, tout ce train superbe de la maison impériale, qu'il
avait vu à Reims.
-- Ah! mon cher garçon, si vous saviez ce qu'on a tiré de là
dedans, et de la vaisselle d'argent, et des bouteilles de vin, et
des paniers de provisions et du beau linge, et de tout! Pendant
deux heures, ça n'a pas arrêté. Je me demande où ils ont pu
fourrer tant de choses, car la maison n'est pas grande...
Regardez, regardez! En ont-ils allumé, un feu, dans la cuisine!
Il regardait la petite maison blanche, à deux étages, qui faisait
l'angle de la place et de la rue de Vouziers, une maison d'aspect
bourgeois et calme, dont il évoquait l'intérieur, l'allée centrale
en bas, les quatre pièces de chaque étage, comme s'il y était
entré la veille encore. En haut, vers l'angle, la fenêtre du
premier, ouvrant sur la place, se trouvait éclairée déjà; et la
femme du pharmacien lui expliquait que cette chambre était celle
de l'empereur. Mais, comme elle l'avait dit, ce qui flambait
surtout, c'était la cuisine, dont la fenêtre, au rez-de-chaussée,
donnait sur la rue de Vouziers. Jamais les habitants du Chesne
n'avaient eu un pareil spectacle. Un flot de curieux, sans cesse
renouvelé, barrait la rue, béant devant cette fournaise, où
rôtissait et bouillait le dîner d'un empereur. Pour avoir un peu
d'air, les cuisiniers avaient ouvert les vitres toutes grandes.
Ils étaient trois, en vestes blanches éblouissantes, s'agitant
devant des poulets enfilés dans une immense broche, remuant des
sauces au fond d'énormes casseroles, dont le cuivre luisait comme
de l'or. Et les vieillards ne se souvenaient pas d'avoir vu, au
lion d'argent, même pour les plus grandes noces, autant de feu
brûlant et autant de nourriture cuisant à la fois.
Combette, le pharmacien, un petit homme sec et remuant, rentra
chez lui, très excité par tout ce qu'il venait de voir et
d'entendre. Il semblait être dans le secret des choses, étant
adjoint au maire. C'était vers trois heures et demie que Mac-Mahon
avait télégraphié à Bazaine que l'arrivée du prince royal de
Prusse à Châlons le forçait à se replier sur les places du nord;
et une autre dépêche allait partir pour le ministre de la guerre,
l'avertissant également de la retraite, lui expliquant le danger
terrible où se trouvait l'armée d'être coupée et écrasée. La
dépêche à Bazaine pouvait courir, si elle avait de bonnes jambes,
car toutes les communications semblaient interrompues avec Metz
depuis plusieurs jours. Mais, l'autre dépêche, c'était plus grave;
et, baissant la voix, le pharmacien raconta qu'il avait entendu un
officier supérieur dire: «s'ils sont prévenus à Paris, nous sommes
foutus!» Personne n'ignorait avec quelle âpreté l'impératrice-
régente et le conseil des ministres poussaient à la marche en
avant. D'ailleurs, la confusion augmentait d'heure en heure, les
renseignements les plus extraordinaires arrivaient sur l'approche
des armées allemandes. Le prince royal de Prusse à Châlons, était-
ce possible? Et contre quelles troupes venait donc de se heurter
le 7e corps, dans les défilés de l'Argonne?
-- À l'état-major, ils ne savent rien, continua le pharmacien en
agitant désespérément les bras. Ah! quel gâchis!... Enfin, tout va
bien, si demain l'armée est en retraite.
Puis, brave homme au fond:
-- Dites donc, mon jeune ami, je vais vous panser le pied, vous
dînerez avec nous, et vous coucherez là-haut, dans la petite
chambre de mon élève, qui a filé.
Mais, tourmenté du besoin de voir et de savoir, Maurice, avant
tout, voulut absolument suivre sa première idée, en allant, en
face, rendre visite à la vieille Madame Desroches. Il fut surpris
de ne pas être arrêté, à la porte, qui, dans le tumulte de la
place, restait ouverte, sans même être gardée. Continuellement, du
monde entrait et sortait, des officiers, des gens de service; et
il semblait que le branle de la cuisine flambante agitât la maison
entière. Pourtant, il n'y avait pas une lumière dans l'escalier,
il dut monter à tâtons. Au premier étage, il s'arrêta quelques
secondes, le coeur battant, devant la porte de la pièce où il
savait que se trouvait l'empereur; mais, là, dans cette pièce, pas
un bruit, un silence de mort. Et, en haut, au seuil de la chambre
de bonne où elle avait dû se réfugier, la vieille Madame Desroches
eut d'abord peur de lui. Ensuite, quand elle l'eut reconnu:
-- Ah! mon enfant, dans quel affreux moment faut-il qu'on se
retrouve!... Je la lui aurais donnée bien volontiers, ma maison, à
l'empereur; mais il a, avec lui, des gens trop mal élevés! Si vous
saviez comme ils ont tout pris, et ils vont tout brûler, tant ils
font du feu!... Lui, le pauvre homme, a la mine d'un déterré et
l'air si triste...
Puis, lorsque le jeune homme s'en alla, en la rassurant, elle
l'accompagna, se pencha au-dessus de la rampe.
-- Tenez! murmura-t-elle, on le voit d'ici... Ah!
Nous sommes bien tous perdus. Adieu, mon enfant!
Et Maurice resta planté sur une marche, dans les ténèbres de
l'escalier. Le cou tordu, il apercevait, par une imposte vitrée,
un spectacle dont il emporta l'inoubliable souvenir.
L'empereur était là, au fond de la pièce bourgeoise et froide,
assis devant une petite table, sur laquelle son couvert était mis,
éclairée à chaque bout d'un flambeau. Dans le fond, deux aides de
camp se tenaient silencieux. Un maître d'hôtel, debout près de la
table, attendait. Et le verre n'avait pas servi, le pain n'avait
pas été touché, un blanc de poulet refroidissait au milieu de
l'assiette. L'empereur, immobile, regardait la nappe, de ces yeux
vacillants, troubles et pleins d'eau, qu'il avait déjà à Reims.
Mais il semblait plus las, et, lorsque, se décidant, d'un air
d'immense effort, il eut porté à ses lèvres deux bouchées, il
repoussa tout le reste de la main. Il avait dîné. Une expression
de souffrance, endurée secrètement, blêmit encore son pâle visage.
En bas, comme Maurice passait devant la salle à manger, la porte
en fut brusquement ouverte, et il aperçut, dans le braisillement
des bougies et la fumée des plats, une tablée d'écuyers, d'aides
de camp, de chambellans, en train de vider les bouteilles des
fourgons, d'engloutir les volailles et de torcher les sauces, au
milieu de grands éclats de voix.
La certitude de la retraite enchantait tout ce monde, depuis que
la dépêche du maréchal était partie. Dans huit jours, à Paris, on
aurait enfin des lits propres.
Maurice, alors, tout d'un coup, sentit la terrible fatigue qui
l'accablait: c'était certain, l'armée entière se repliait, et il
n'avait plus qu'à dormir, en attendant le passage du 7e corps. Il
retraversa la place, se retrouva chez le pharmacien Combette, où,
comme dans un rêve, il mangea. Puis, il lui sembla bien qu'on lui
pansait le pied, qu'on le montait dans une chambre. Et ce fut la
nuit noire, l'anéantissement. Il dormait, écrasé, sans un souffle.
Mais, après un temps indéterminé, des heures ou des siècles, un
frisson agita son sommeil, le souleva sur son séant, au milieu des
ténèbres. Où était-il donc? Quel était ce roulement continu de
tonnerre qui l'avait réveillé? Tout de suite il se souvint, courut
à la fenêtre, pour voir. En bas, dans l'obscurité, sur cette place
aux nuits si calmes d'ordinaire, c'était de l'artillerie qui
défilait, un trot sans fin d'hommes, de chevaux et de canons, dont
les petites maisons mortes tremblaient. Une inquiétude irraisonnée
le saisit, devant ce brusque départ.
Quelle heure pouvait-il être? Quatre heures sonnèrent à l'Hôtel de
Ville. Et il s'efforçait de se rassurer, en se disant que c'était
tout simplement là un commencement d'exécution des ordres de
retraite donnés la veille, lorsqu'un spectacle, comme il tournait
la tête, acheva de l'angoisser: la fenêtre du coin, chez le
notaire, était toujours éclairée; et l'ombre de l'empereur, à des
intervalles égaux, s'y dessinait nettement, en un profil sombre.
Vivement, Maurice enfila son pantalon, pour descendre. Mais
Combette parut, un bougeoir à la main, gesticulant.
-- Je vous ai aperçu d'en bas, en revenant de la mairie, et je
suis monté vous dire... Imaginez-vous qu'ils ne m'ont pas laissé
coucher, voici deux heures que nous nous occupons de nouvelles
réquisitions, le maire et moi... Oui, tout est changé, une fois
encore. Ah! il avait bougrement raison, l'officier qui ne voulait
pas qu'on envoyât la dépêche à Paris!
Et il continua longtemps, en phrases coupées, sans ordre, et le
jeune homme finit par comprendre, muet, le coeur serré. Vers
minuit, une dépêche du ministre de la guerre à l'empereur était
arrivée, en réponse à celle du maréchal. On n'en connaissait pas
le texte exact; mais un aide de camp avait dit tout haut, à
l'Hôtel de Ville, que l'impératrice et le conseil des ministres
craignaient une révolution à Paris, si, abandonnant Bazaine,
l'empereur rentrait. La dépêche, mal renseignée sur les positions
véritables des allemands, ayant l'air de croire à une avance que
l'armée de Châlons n'avait plus, exigeait la marche en avant,
malgré tout, avec une fièvre de passion extraordinaire.
-- L'empereur a fait appeler le maréchal, ajouta le pharmacien, et
ils sont restés enfermés ensemble pendant près d'une heure.
Naturellement, je ne sais pas ce qu'ils ont pu se dire, mais ce
que tous les officiers m'ont répété, c'est qu'on ne bat plus en
retraite et que la marche sur la Meuse est reprise... Nous venons
de réquisitionner tous les fours de la ville pour le 1er corps,
qui remplacera ici, demain matin, le 12e, dont l'artillerie, comme
vous le voyez, part en ce moment pour la besace... Cette fois,
c'est bien fini, vous voilà en route pour la bataille!
Il s'arrêta. Lui aussi regardait la fenêtre éclairée, chez le
notaire. Puis, à demi-voix, d'un air de curiosité songeuse:
-- Hein! qu'ont-ils pu se dire? ... C'est drôle tout de même, de
se replier à six heures du soir, devant la menace d'un danger, et
d'aller à minuit tête baissée dans ce danger, lorsque la situation
reste identiquement la même!
Maurice écoutait toujours le roulement des canons, en bas, dans la
petite ville noire, ce trot ininterrompu, ce flot d'hommes qui
s'écoulait vers la Meuse, à l'inconnu terrible du lendemain. Et,
sur les minces rideaux bourgeois de la fenêtre, il revoyait passer
régulièrement l'ombre de l'empereur, le va-et-vient de ce malade
que l'insomnie tenait debout, pris d'un besoin de mouvement,
malgré sa souffrance, l'oreille emplie du bruit de ces chevaux et
de ces soldats qu'il laissait envoyer à la mort. Ainsi, quelques
heures avaient suffi, c'était maintenant le désastre décidé,
accepté. Qu'avaient-ils pu se dire, en effet, cet empereur et ce
maréchal, tous les deux avertis du malheur auquel on marchait,
convaincus le soir de la défaite, dans les effroyables conditions
où l'armée allait se trouver, ne pouvant le matin avoir changé
d'avis, lorsque le péril grandissait à chaque heure? Le plan du
général de Palikao, la marche foudroyante sur Montmédy, déjà
téméraire le 23, possible peut-être encore le 25, avec des soldats
solides et un capitaine de génie, devenait, le 27, un acte de pure
démence, au milieu des hésitations continuelles du commandement et
de la démoralisation croissante des troupes. Si tous deux le
savaient, pourquoi cédaient-ils aux impitoyables voix fouettant
leur indécision? Le maréchal, peut-être, n'était qu'une âme bornée
et obéissante de soldat, grande dans son abnégation. Et
l'empereur, qui ne commandait plus, attendait le destin. On leur
demandait leur vie et la vie de l'armée: ils les donnaient. Ce fut
la nuit du crime, la nuit abominable d'un assassinat de nation;
car l'armée dès lors se trouvait en détresse, cent mille hommes
étaient envoyés au massacre.
En songeant à ces choses, désespéré et frémissant, Maurice suivait
l'ombre, sur la mousseline légère de la bonne Madame Desroches,
l'ombre fiévreuse, piétinante, que semblait pousser l'impitoyable
voix, venue de Paris. Cette nuit-là, l'impératrice n'avait-elle
pas souhaité la mort du père, pour que le fils régnât? Marche!
Marche! Sans regarder en arrière, sous la pluie, dans la boue, à
l'extermination, afin que cette partie suprême de l'empire à
l'agonie soit jouée jusqu'à la dernière carte. Marche! Marche!
Meurs en héros sur les cadavres entassés de ton peuple, frappe le
monde entier d'une admiration émue, si tu veux qu'il pardonne à ta
descendance! Et sans doute l'empereur marchait à la mort. En bas,
la cuisine ne flambait plus, les écuyers, les aides de camp, les
chambellans dormaient, toute la maison était noire; tandis que,
seule, l'ombre allait et revenait sans cesse, résignée à la
fatalité du sacrifice, au milieu de l'assourdissant vacarme du 12e
corps, qui continuait de défiler, dans les ténèbres.
Soudain, Maurice songea que, si la marche en avant était reprise,
le 7e corps ne remonterait pas par le Chesne; et il se vit en
arrière, séparé de son régiment, ayant déserté son poste. Il ne
sentait plus la brûlure de son pied: un pansement habile, quelques
heures d'absolu repos en avaient calmé la fièvre. Lorsque Combette
lui eut donné des souliers à lui, de larges souliers où il était à
l'aise, il voulut partir, partir à l'instant, espérant rencontrer
encore le 106e sur la route du Chesne à Vouziers. Vainement, le
pharmacien tâcha de le retenir, et il allait se décider à le
reconduire en personne dans son cabriolet, battant la route au
petit bonheur, quand son élève, Fernand, reparut, en expliquant
qu'il revenait d'embrasser sa cousine. Ce fut ce grand garçon
blême, l'air poltron, qui attela et qui emmena Maurice. Il n'était
pas quatre heures, une pluie diluvienne ruisselait du ciel
d'encre, les lanternes de la voiture pâlissaient, éclairant à
peine le chemin, au milieu de la vaste campagne noyée, toute
pleine de rumeurs immenses, qui, à chaque kilomètre, les faisaient
s'arrêter, croyant au passage d'une armée.
Cependant, là-bas, devant Vouziers, Jean n'avait point dormi.
Depuis que Maurice lui avait expliqué comment cette retraite
allait tout sauver, il veillait, empêchant ses hommes de
s'écarter, attendant l'ordre de départ, que les officiers
pouvaient donner d'une minute à l'autre. Vers deux heures, dans
l'obscurité profonde, que les feux étoilaient de rouge, un grand
bruit de chevaux traversa le camp: c'était la cavalerie qui
partait en avant-garde, vers Ballay et Quatre-Champs, afin de
surveiller les routes de Boult-Aux-Bois et de la Croix-Aux-Bois.
Une heure plus tard, l'infanterie et l'artillerie se mirent à leur
tour en branle, quittant enfin ces positions de Falaise et de
Chestres, que depuis deux grands jours elles s'entêtaient à
défendre contre un ennemi qui ne venait point. Le ciel s'était
couvert, la nuit restait profonde, et chaque régiment s'éloignait
dans le plus grand silence, un défilé d'ombres se dérobant au fond
des ténèbres. Mais tous les coeurs battaient d'allégresse, comme
si l'on eût échappé à un guet-apens. On se voyait déjà sous les
murs de Paris, à la veille de la revanche.
Dans l'épaisse nuit, Jean regardait. La route était bordée
d'arbres, et il lui semblait bien qu'elle traversait de vastes
prairies. Puis, des montées, des descentes se produisirent. On
arrivait à un village, qui devait être Ballay, lorsque la lourde
nuée dont le ciel était obscurci, creva en une pluie violente. Les
hommes avaient déjà reçu tant d'eau, qu'ils ne se fâchaient même
plus, enflant les épaules. Mais Ballay était dépassé; et, à mesure
qu'ils s'approchaient de Quatre-Champs, se levaient des rafales de
vent furieux. Au delà, quand ils eurent monté sur le vaste plateau
dont les terres nues vont jusqu'à Noirval, l'ouragan fit rage, ils
furent battus par un effroyable déluge. Et ce fut au milieu de ces
vastes terres, qu'un ordre de halte arrêta, un à un, tous les
régiments. Le 7e corps entier, trente et quelques mille hommes,
s'y trouva réuni, comme le jour naissait, un jour boueux dans un
ruissellement d'eau grise. Que se passait-il? Pourquoi cette
halte? Une inquiétude courait déjà dans les rangs, certains
prétendaient que les ordres de marche venaient d'être changés. On
leur avait fait mettre l'arme au pied, avec défense de rompre les
rangs et de s'asseoir. Par instants, le vent balayait le haut
plateau avec une violence telle, qu'ils devaient se serrer les uns
contre les autres, pour n'être pas emportés. La pluie les
aveuglait, leur lardait la peau, une pluie glaciale qui coulait
sous leurs vêtements. Et deux heures s'écoulèrent, une
interminable attente, on ne savait pourquoi, au milieu de
l'angoisse qui de nouveau serrait tous les coeurs.
Jean, à mesure que le jour grandissait, tâchait de s'orienter. On
lui avait montré, au nord-Ouest, de l'autre côté de Quatre-Champs,
le chemin du Chesne, qui filait sur un coteau. Alors, pourquoi
avait-on tourné à droite, au lieu de tourner à gauche? Puis, ce
qui l'intéressait, c'était l'état-major installé à la converserie,
une ferme plantée au bord du plateau. On y semblait très effaré,
des officiers couraient, discutaient, avec de grands gestes. Et
rien ne venait, que pouvaient-ils attendre? Le plateau était une
sorte de cirque, des chaumes à l'infini, que dominaient, au nord
et à l'est, des hauteurs boisées; vers le sud, s'étendaient des
bois épais; tandis que, par une échappée, à l'ouest, on apercevait
la vallée de l'Aisne, avec les petites maisons blanches de
Vouziers. En dessous de la converserie, pointait le clocher
d'ardoises de Quatre-Champs, noyé dans l'averse enragée, sous
laquelle semblaient se fondre les quelques pauvres toits moussus
du village. Et, comme Jean enfilait du regard la rue montante, il
distingua très bien un cabriolet arrivant au grand trot, par la
chaussée caillouteuse, changée en torrent.
C'était Maurice, qui, enfin, du coteau d'en face, à un coude de la
route, venait d'apercevoir le 7e corps. Depuis deux heures, il
battait le pays, trompé par les renseignements d'un paysan, égaré
par la mauvaise volonté sournoise de son conducteur, à qui la peur
des Prussiens donnait la fièvre. Dès qu'il atteignit la ferme, il
sauta de voiture, trouva tout de suite son régiment.
Jean, stupéfait, lui cria:
-- Comment, c'est toi! Pourquoi donc? Puisque nous allions te
reprendre!
D'un geste, Maurice conta sa colère et sa peine.
-- Ah! oui... On ne remonte plus par là, c'est par là-bas qu'on
va, pour y crever tous!
-- Bon! dit l'autre, tout pâle, après un silence.
On se fera au moins casser la gueule ensemble.
Et, comme ils s'étaient quittés, les deux hommes se retrouvèrent,
en s'embrassant. Sous la pluie battante qui continuait, le simple
soldat rentra dans le rang, tandis que le caporal donnait
l'exemple, ruisselant, sans une plainte.
Mais la nouvelle, maintenant, courait, certaine. On ne se repliait
plus sur Paris, on marchait de nouveau vers la Meuse. Un aide de
camp du maréchal venait d'apporter au 7e corps l'ordre d'aller
camper à Nouart; tandis que le 5e, se dirigeant sur Beauclair,
prendrait la droite de l'armée, et que le 1er remplacerait au
Chesne le 12e, en marche sur la besace, à l'aile gauche. Et, si,
depuis près de trois heures, trente et quelques mille hommes
restaient là, l'arme au pied, à attendre, sous les furieuses
rafales, c'était que le général Douay, au milieu de la confusion
déplorable de ce nouveau changement de front, éprouvait
l'inquiétude la plus vive sur le sort du convoi, envoyé en avant,
la veille, vers Chagny. Il fallait bien attendre qu'il eût rallié
le corps. On racontait que ce convoi avait été coupé par celui du
12e corps, au Chesne. D'autre part, une partie du matériel, toutes
les forges d'artillerie, s'étant trompées de route, revenaient de
Terron par la route de Vouziers, où elles allaient sûrement tomber
entre les mains des allemands. Jamais désordre ne fut plus grand,
et jamais anxiété plus vive.
Alors, parmi les soldats, il y eut un véritable désespoir.
Beaucoup voulaient s'asseoir sur leurs sacs, dans la boue de ce
plateau détrempé, et attendre la mort, sous la pluie. Ils
ricanaient, ils insultaient les chefs: ah! de fameux chefs, sans
cervelle, défaisant le soir ce qu'ils avaient fait le matin,
flânant quand l'ennemi n'était pas là, filant dès qu'il
apparaissait! Une démoralisation dernière achevait de faire de
cette armée un troupeau sans foi, sans discipline, qu'on menait à
la boucherie, par les hasards de la route. Là-bas, vers Vouziers,
une fusillade venait d'éclater, des coups de feu échangés entre
l'arrière-garde du 7e corps et l'avant-garde des troupes
allemandes; et, depuis un instant, tous les regards se tournaient
vers la vallée de l'Aisne, où, dans une éclaircie du ciel,
montaient les tourbillons d'une épaisse fumée noire: on sut que
c'était le village de Falaise qui brûlait, incendié par les
uhlans. Une rage s'emparait des hommes. Quoi donc? Les Prussiens
étaient là, maintenant! On les avait attendus deux jours, pour
leur donner le temps d'arriver. Puis, on décampait. Obscurément,
au fond des plus bornés, montait la colère de l'irréparable faute
commise, cette attente imbécile, ce piège dans lequel on était
tombé: les éclaireurs de la ive armée amusant la brigade Bordas,
arrêtant, immobilisant un à un tous les corps de l'armée de
Châlons, pour permettre au prince royal de Prusse d'accourir avec
la IIIe armée. Et, à cette heure, grâce à l'ignorance du maréchal,
qui ne savait encore quelles troupes il avait devant lui, la
jonction se faisait, le 7e corps et le 5e allaient être harcelés,
sous la continuelle menace d'un désastre.
Maurice, à l'horizon, regardait flamber Falaise. Mais il y eut un
soulagement: le convoi qu'on avait cru perdu, déboucha du chemin
du Chesne. Tout de suite, pendant que la première division restait
à Quatre-Champs, pour attendre et protéger l'interminable défilé
des bagages, la 2e se remettait en branle et gagnait Boult-Aux-
Bois par la forêt, pendant que la 3e se postait, à gauche, sur les
hauteurs de Belleville, afin d'assurer les communications. Et,
comme le 106e enfin, au moment où redoublait la pluie, quittait le
plateau, reprenant la marche scélérate vers la Meuse, à l'inconnu,
Maurice revit l'ombre de l'empereur, allant et revenant d'un train
morne, sur les petits rideaux de la vieille Madame Desroches. Ah!
cette armée de la désespérance, cette armée en perdition qu'on
envoyait à un écrasement certain, pour le salut d'une dynastie!
Marche, marche, sans regarder en arrière, sous la pluie, dans la
boue, à l'extermination!