À sa grande surprise, Maurice vit que le 106e descendait à Reims
et recevait l'ordre d'y camper. On n'allait donc pas à Châlons
rejoindre l'armée? Et, lorsque, deux heures plus tard, son
régiment eut formé les faisceaux, à une lieue de la ville, du côté
de Courcelles, dans la vaste plaine qui s'étend le long du canal
de l'Aisne à la Marne, son étonnement grandit encore, en apprenant
que toute l'armée de Châlons se repliait depuis le matin et venait
bivouaquer en cet endroit. En effet, d'un bout de l'horizon à
l'autre, jusqu'à Saint-Thierry et à la Neuvillette, au delà même
de la route de Laon, des tentes se dressaient, les feux de quatre
corps d'armée flamberaient là le soir. Évidemment, le plan qui
avait prévalu était d'aller prendre position sous Paris, pour y
attendre les Prussiens. Et il en fut très heureux. N'était-ce pas
le plus sage?
Cette après-midi du 21, Maurice la passa à flâner au travers du
camp, en quête de nouvelles. On était très libre, la discipline
semblait s'être relâchée encore, les hommes s'écartaient,
rentraient à leur fantaisie. Lui, tranquillement, finit par
retourner à Reims, où il voulait toucher un bon de cent francs,
qu'il avait reçu de sa soeur Henriette. Dans un café, il entendit
un sergent parler du mauvais esprit des dix-huit bataillons de la
garde mobile de la Seine, qu'on venait de renvoyer à Paris: le 6e
bataillon surtout avait failli tuer ses chefs. Là-bas, au camp,
journellement, les généraux étaient insultés, et les soldats ne
saluaient même plus le maréchal De Mac-Mahon, depuis
Froeschwiller. Le café s'emplissait de voix, une violente
discussion éclata entre deux bourgeois paisibles, au sujet du
nombre d'hommes que le maréchal allait avoir sous ses ordres. L'un
parlait de trois cent mille, c'était fou. L'autre, plus
raisonnable, énumérait les quatre corps: le 12e, péniblement
complété au camp, à l'aide de régiments de marche et d'une
division d'infanterie de marine; le 1er, dont les débris
arrivaient débandés depuis le 14, et dont on reformait tant bien
que mal les cadres; enfin, le 5e, défait sans avoir combattu,
emporté, disloqué dans la déroute, et le 7e qui débarquait,
démoralisé lui aussi, amoindri de sa première division, qu'il
venait seulement de retrouver à Reims, en pièces; au plus, cent
vingt mille hommes, en comptant la cavalerie de réserve, les
divisions Bonnemain et Margueritte. Mais le sergent s'étant mêlé à
la querelle, en traitant avec un mépris furieux cette armée, un
ramassis d'hommes sans cohésion, un troupeau d'innocents menés au
massacre par des imbéciles, les deux bourgeois, pris d'inquiétude,
craignant d'être compromis, filèrent.
Dehors, Maurice tâcha de se procurer des journaux. Il se bourra
les poches de tous les numéros qu'il put acheter; et il les lisait
en marchant, sous les grands arbres des magnifiques promenades qui
bordent la ville. Où étaient donc les armées allemandes? Il
semblait qu'on les eût perdues. Deux sans doute se trouvaient du
côté de Metz: la première, celle que le général Steinmetz
commandait, surveillant la place; la seconde, celle du prince
Frédéric-Charles, tâchant de remonter la rive droite de la
Moselle, pour couper à Bazaine la route de Paris. Mais la
troisième armée, celle du prince royal de Prusse, l'armée
victorieuse à Wissembourg et à Froeschwiller, et qui poursuivait
le 1er corps et le 5e, où était-elle réellement, au milieu du
gâchis des informations contradictoires? Campait-elle encore à
Nancy? Arrivait-elle devant Châlons, pour qu'on eût quitté le camp
avec une telle hâte, en incendiant les magasins, des objets
d'équipement, des fourrages, des provisions de toutes sortes? Et
la confusion, les hypothèses les plus contraires recommençaient
d'ailleurs, à propos des plans qu'on prêtait aux généraux.
Maurice, comme séparé du monde, apprit seulement alors les
événements de Paris: le coup de foudre de la défaite sur tout un
peuple certain de la victoire, l'émotion terrible des rues, la
convocation des chambres, la chute du ministère libéral qui avait
fait le plébiscite, l'empereur déchu de son titre de général en
chef, forcé de passer le commandement suprême au maréchal Bazaine.
Depuis le 16, l'empereur était au camp de Châlons, et tous les
journaux parlaient d'un grand conseil, tenu le 17, où avaient
assisté le prince Napoléon et des généraux; mais ils ne
s'accordaient guère entre eux sur les véritables décisions prises,
en dehors des faits qui en résultaient: le général Trochu nommé
gouverneur de Paris, le maréchal De Mac-Mahon mis à la tête de
l'armée de Châlons, ce qui impliquait le complet effacement de
l'empereur. On sentait un effarement, une irrésolution immenses,
des plans opposés, qui se combattaient, qui se succédaient d'heure
en heure. Et toujours cette question: où donc étaient les armées
allemandes? Qui avait raison, de ceux qui prétendaient Bazaine
libre, en train d'opérer sa retraite par les places du nord, ou de
ceux qui le disaient déjà bloqué sous Metz? Un bruit persistant
courait de gigantesques batailles, de luttes héroïques soutenues
du 14 au 20, pendant toute une semaine, sans qu'il s'en dégageât
autre chose qu'un formidable retentissement d'armes, lointain et
perdu.
Alors, Maurice, les jambes cassées de fatigue, s'assit sur un
banc. La ville, autour de lui, semblait vivre de sa vie
quotidienne, et des bonnes, sous les beaux arbres, surveillaient
des enfants, tandis que les petits rentiers faisaient d'un pas
ralenti leur habituelle promenade. Il avait repris ses journaux,
lorsqu'il tomba sur un article qui lui avait échappé, l'article
d'une feuille ardente de l'opposition républicaine. Brusquement,
tout s'éclaira. Le journal affirmait que, dans le conseil du 17,
tenu au camp de Châlons, la retraite de l'armée sur Paris avait
été décidée, et que la nomination du général Trochu n'était faite
que pour préparer la rentrée de l'empereur. Mais il ajoutait que
ces résolutions venaient de se briser devant l'attitude de
l'impératrice-régente et du nouveau ministère. Pour l'impératrice,
une révolution était certaine, si l'empereur reparaissait. On lui
prêtait ce mot: «il n'arriverait pas vivant aux Tuileries». Aussi
voulait-elle, de toute son entêtée volonté, la marche en avant, la
jonction quand même avec l'armée de Metz, soutenue d'ailleurs par
le général de Palikao, le nouveau ministre de la guerre, qui avait
un plan de marche foudroyante et victorieuse, pour donner la main
à Bazaine. Et, le journal glissé sur les genoux, Maurice
maintenant, les regards perdus, croyait tout comprendre: les deux
plans qui se combattaient, les hésitations du maréchal De Mac-
Mahon à entreprendre cette marche de flanc si dangereuse avec des
troupes peu solides, les ordres impatients, de plus en plus
irrités, qui lui arrivaient de Paris, qui le poussaient à la
témérité folle de cette aventure. Puis, au milieu de cette lutte
tragique, il eut tout d'un coup la vision nette de l'empereur,
démis de son autorité impériale qu'il avait confiée aux mains de
l'impératrice-régente, dépouillé de son commandement de général en
chef dont il venait d'investir le maréchal Bazaine, n'étant plus
absolument rien, une ombre d'empereur, indéfinie et vague, une
inutilité sans nom et encombrante, dont on ne savait quoi faire,
que Paris repoussait et qui n'avait plus de place dans l'armée,
depuis qu'il s'était engagé à ne pas même donner un ordre.
Cependant, le lendemain matin, après une nuit orageuse, qu'il
dormit hors de la tente, roulé dans sa couverture, ce fut un
soulagement pour Maurice, d'apprendre que, décidément, la retraite
sur Paris l'emportait. On parlait d'un nouveau conseil, tenu la
veille au soir, auquel assistait l'ancien vice-empereur, M Rouher,
envoyé par l'impératrice pour hâter la marche sur Verdun, et que
le maréchal semblait avoir convaincu du danger d'un pareil
mouvement. Avait-on reçu de mauvaises nouvelles de Bazaine? On
n'osait l'affirmer. Mais l'absence de nouvelles même était
significative, tous les officiers de quelque bon sens se
prononçaient pour l'attente sous Paris, dont on allait être ainsi
l'armée de secours. Et, convaincu qu'on se replierait dès le
lendemain, puisqu'on disait les ordres donnés, Maurice, heureux,
voulut satisfaire une envie d'enfant qui le tourmentait: celle
d'échapper pour une fois à la gamelle, de déjeuner quelque part
sur une nappe, d'avoir devant lui une bouteille, un verre, une
assiette, toutes ces choses dont il lui semblait être privé depuis
des mois. Il avait de l'argent, il fila le coeur battant, comme
pour une fredaine, cherchant une auberge.
Ce fut, au delà du canal, à l'entrée du village de Courcelles,
qu'il trouva le déjeuner rêvé. La veille, on lui avait dit que
l'empereur était descendu dans une maison bourgeoise de ce
village; et il y était venu flâner par curiosité, il se souvenait
d'avoir vu, à l'angle de deux routes, ce cabaret avec sa tonnelle,
d'où pendaient de belles grappes de raisin, déjà dorées et mûres.
Sous la vigne grimpante, il y avait des tables peintes en vert,
tandis que, dans la vaste cuisine, par la porte grande ouverte, on
apercevait l'horloge sonore, les images d'Épinal collées parmi les
faïences, l'hôtesse énorme activant le tournebroche. Derrière,
s'étendait un jeu de boules. Et c'était bon enfant, gai et joli,
toute la vieille guinguette Française.
Une belle fille, de poitrine solide, vint lui demander, en
montrant ses dents blanches:
-- Est-ce que monsieur déjeune?
-- Mais oui, je déjeune!... Donnez-moi des oeufs, une côtelette,
du fromage!... Et du vin blanc!
Il la rappela.
-- Dites, n'est-ce pas dans une de ces maisons que l'empereur est
descendu?
-- Tenez! Monsieur, dans celle qui est là devant nous... Vous ne
voyez pas la maison, elle est derrière ce grand mur que des arbres
dépassent.
Alors, il s'installa sous la tonnelle, déboucla son ceinturon pour
être plus à l'aise, choisit sa table, sur laquelle le soleil,
filant à travers les pampres, jetait des palets d'or. Et il
revenait toujours à ce grand mur jaune, qui abritait l'empereur.
C'était en effet une maison cachée, mystérieuse, dont on ne voyait
pas même les tuiles du dehors. L'entrée donnait de l'autre côté,
sur la rue du village, une rue étroite, sans une boutique, ni même
une fenêtre, qui tournait entre des murailles mornes. Derrière, le
petit parc faisait comme un îlot d'épaisse verdure, parmi les
quelques constructions voisines. Et là, il remarqua, à l'autre
bord de la route, encombrant une large cour, entourée de remises
et d'écuries, tout un matériel de voitures et de fourgons, au
milieu d'un va-et-vient continu d'hommes et de chevaux.
-- Est-ce que c'est pour l'empereur, tout ça? demanda-t-il,
croyant plaisanter, à la servante, qui étalait sur la table une
nappe très blanche.
-- Pour l'empereur tout seul, justement! répondit-elle de son bel
air de gaieté, heureuse de montrer ses dents fraîches.
Et, renseignée sans doute par les palefreniers, qui, depuis la
veille, venaient boire, elle énuméra: l'état-major composé de
vingt-cinq officiers, les soixante cent-gardes et le peloton de
guides du service d'escorte, les six gendarmes du service de la
prévôté; puis, la maison, comprenant soixante-treize personnes,
des chambellans, des valets de chambre et de bouche, des
cuisiniers, des marmitons; puis, quatre chevaux de selle et deux
voitures pour l'empereur, dix chevaux pour les écuyers, huit pour
les piqueurs et les grooms, sans compter quarante-sept chevaux de
poste; puis, un char à bancs, douze fourgons à bagages, dont deux,
réservés aux cuisiniers, avaient fait son admiration par la
quantité d'ustensiles, d'assiettes et de bouteilles qu'on y
apercevait, en bel ordre.
-- Oh! Monsieur, on n'a pas idée de ces casseroles! ça luit comme
des soleils... Et toutes sortes de plats, de vases, de machines
qui servent je ne peux pas même vous dire à quoi!... Et une cave,
oui! Du Bordeaux, du Bourgogne, du Champagne, de quoi donner une
fameuse noce!
Dans la joie de la nappe très blanche, ravi du vin blanc qui
étincelait dans son verre, Maurice mangea deux oeufs à la coque,
avec une gourmandise qu'il ne se connaissait pas. À gauche,
lorsqu'il tournait la tête, il avait, par une des portes de la
tonnelle, la vue de la vaste plaine, plantée de tentes, toute une
ville grouillante qui venait de pousser parmi les chaumes, entre
le canal et Reims. À peine quelques maigres bouquets d'arbres
tachaient-ils de vert la grise étendue. Trois moulins dressaient
leurs bras maigres. Mais, au-dessus des confuses toitures de
Reims, que noyaient des cimes de marronniers, le colossal vaisseau
de la cathédrale se profilait dans l'air bleu, géant malgré la
distance, à côté des maisons basses. Et des souvenirs de classe,
des leçons apprises, ânonnées, revenaient dans sa mémoire: le
sacre de nos rois, la sainte ampoule, Clovis, Jeanne D'Arc, toute
la glorieuse vieille France.
Puis, comme Maurice, envahi de nouveau par l'idée de l'empereur,
dans cette modeste maison bourgeoise, si discrètement close,
ramenait les yeux sur le grand mur jaune, il fut surpris d'y lire,
charbonné en énormes lettres, ce cri: vive Napoléon! à côté
d'obscénités maladroites, démesurément grossies. La pluie avait
lavé les lettres, l'inscription, évidemment, était ancienne.
Quelle singulière chose, sur cette muraille, ce cri du vieil
enthousiasme guerrier, qui acclamait sans doute l'oncle, le
conquérant, et non le neveu! Déjà, toute son enfance renaissait,
chantait dans ses souvenirs, lorsque, là-bas, au Chesne-Populeux,
dès le berceau, il écoutait les histoires de son grand-père, un
des soldats de la grande armée. Sa mère était morte, son père
avait dû accepter un emploi de percepteur, dans cette faillite de
la gloire qui avait frappé les fils des héros, après la chute de
l'empire; et le grand-père vivait là, d'une infime pension,
retombé à la médiocrité de cet intérieur de bureaucrate, n'ayant
d'autre consolation que de conter ses campagnes à ses petits-
enfants, les deux jumeaux, le garçon et la fille, aux mêmes
cheveux blonds, dont il était un peu la mère. Il installait
Henriette sur son genou gauche, Maurice sur son genou droit, et
c'était pendant des heures des récits homériques de batailles.
Les temps se confondaient, cela semblait se passer en dehors de
l'histoire, dans un choc effroyable de tous les peuples. Les
anglais, les autrichiens, les Prussiens, les russes, défilaient
tour à tour et ensemble, au petit bonheur des alliances, sans
qu'il fût toujours possible de savoir pourquoi les uns étaient
battus plutôt que les autres. Mais, en fin de compte, tous étaient
battus, inévitablement battus à l'avance, dans une poussée
d'héroïsme et de génie qui balayait les armées comme de la paille.
C'était Marengo, la bataille en plaine, avec ses grandes lignes
savamment développées, son impeccable retraite en échiquier, par
bataillons, silencieux et impassibles sous le feu, la légendaire
bataille perdue à trois heures, gagnée à six, où les huit cents
grenadiers de la garde consulaire brisèrent l'élan de toute la
cavalerie autrichienne, où Desaix arriva pour mourir et pour
changer la déroute commençante en une immortelle victoire. C'était
Austerlitz, avec son beau soleil de gloire dans la brume d'hiver,
Austerlitz débutant par la prise du plateau de Pratzen, se
terminant par la terrifiante débâcle des étangs glacés, tout un
corps d'armée russe s'effondrant sous la glace, les hommes, les
bêtes, dans un affreux craquement, tandis que le Dieu Napoléon,
qui avait naturellement tout prévu, hâtait le désastre à coups de
boulets. C'était Iéna, le tombeau de la puissance Prussienne,
d'abord des feux de tirailleurs à travers le brouillard d'octobre,
l'impatience de Ney qui manque de tout compromettre, puis l'entrée
en ligne d'Augereau qui le dégage, le grand choc dont la violence
emporte le centre ennemi, enfin la panique, le sauve-qui-peut
d'une cavalerie trop vantée, que nos hussards sabrent ainsi que
des avoines mûres, semant la vallée romantique d'hommes et de
chevaux moissonnés. C'était Eylau, l'abominable Eylau, la plus
sanglante, la boucherie entassant les corps hideusement défigurés,
Eylau rouge de sang sous sa tempête de neige, avec son morne et
héroïque cimetière, Eylau encore tout retentissant de sa
foudroyante charge des quatre-vingts escadrons de Murat, qui
traversèrent de part en part l'armée russe, jonchant le sol d'une
telle épaisseur de cadavres, que Napoléon lui-même en pleura.
C'était Friedland, le grand piège effroyable où les russes de
nouveau vinrent tomber comme une bande de moineaux étourdis, le
chef-d'oeuvre de stratégie de l'empereur qui savait tout et
pouvait tout, notre gauche immobile, imperturbable, tandis que
Ney, ayant pris la ville, rue par rue, détruisait les ponts, puis
notre gauche alors se ruant sur la droite ennemie, la poussant à
la rivière, l'écrasant dans cette impasse, une telle besogne de
massacre, qu'on tuait encore à dix heures du soir. C'était Wagram,
les autrichiens voulant nous couper du Danube, renforçant toujours
leur aile droite pour battre Masséna, qui, blessé, commandait en
calèche découverte, et Napoléon, malin et titanique, les laissant
faire, et tout d'un coup cent pièces de canon enfonçant d'un feu
terrible leur centre dégarni, le rejetant à plus d'une lieue,
pendant que la droite, épouvantée de son isolement, lâchant pied
devant Masséna redevenu victorieux, emporte le reste de l'armée
dans une dévastation de digue rompue. C'était enfin la Moskowa, où
le clair soleil d'Austerlitz reparut pour la dernière fois, une
terrifiante mêlée d'hommes, la confusion du nombre et du courage
entêté, des mamelons enlevés sous l'incessante fusillade, des
redoutes prises d'assaut à l'arme blanche, de continuels retours
offensifs disputant chaque pouce de terrain, un tel acharnement de
bravoure de la garde russe, qu'il fallut pour la victoire les
furieuses charges de Murat, le tonnerre de trois cents canons
tirant ensemble et la valeur de Ney, le triomphal prince de la
journée. Et, quelle que fût la bataille, les drapeaux flottaient
avec le même frisson glorieux dans l'air du soir, les mêmes cris
de: vive Napoléon! Retentissaient à l'heure où les feux de bivouac
s'allumaient sur les positions conquises, la France était partout
chez elle, en conquérante qui promenait ses aigles invincibles
d'un bout de l'Europe à l'autre, n'ayant qu'à poser le pied dans
les royaumes pour faire rentrer en terre les peuples domptés.
Maurice achevait sa côtelette, grisé moins par le vin blanc qui
pétillait au fond de son verre, que par tant de gloire évoquée,
chantant dans sa mémoire, lorsque son regard tomba sur deux
soldats en loques, couverts de boue, pareils à des bandits las de
rouler les routes; et il les entendit demander à la servante des
renseignements sur l'exacte position des régiments campés le long
du canal.
Alors, il les appela.
-- Eh! Camarades, par ici!... Mais vous êtes du 7e corps, vous!
-- Bien sûr, de la première division!... Ah! foutre! je vous le
promets, que j'en suis! à preuve que j'étais à Froeschwiller, où
il ne faisait pas froid, je vous en réponds... Et, tenez! le
camarade, lui, est du 1er corps, et il était à Wissembourg, encore
un sale endroit!
Ils dirent leur histoire, roulés dans la panique et dans la
déroute, restés à demi morts de fatigue au fond d'un fossé,
blessés même légèrement l'un et l'autre, et dès lors traînant la
jambe à la queue de l'armée, forcés de s'arrêter dans des villes
par des crises épuisantes de fièvre, si en retard enfin, qu'ils
arrivaient seulement, un peu remis, en quête de leur escouade.
Le coeur serré, Maurice, qui allait attaquer un morceau de
gruyère, remarqua leurs yeux voraces, fixés sur son assiette.
-- Dites donc, mademoiselle! Encore du fromage, et du pain, et du
vin!... N'est-ce pas, camarades, vous allez faire comme moi? Je
régale. À votre santé!
Ils s'attablèrent, ravis. Et lui, envahi d'un froid grandissant,
les regardait, dans leur déchéance lamentable de soldats sans
armes, vêtus de pantalons rouges et de capotes si rattachés de
ficelles, rapiécés de tant de lambeaux différents, qu'ils
ressemblaient à des pillards, à des bohémiens achevant d'user la
défroque de quelque champ de bataille.
-- Ah! foutre, oui! reprit le plus grand, la bouche pleine, ce
n'était pas drôle, là-bas!... Faut avoir vu, raconte donc,
Coutard.
Et le petit raconta, avec des gestes, agitant son pain.
-- Moi, je lavais ma chemise, tandis qu'on faisait la soupe...
Imaginez-vous un sale trou, un vrai entonnoir, avec des bois tout
autour, qui avaient permis à ces cochons de Prussiens de
s'approcher à quatre pattes, sans qu'on s'en doute seulement...
Alors, à sept heures, voilà que les obus se mettent à tomber dans
nos marmites. Nom de Dieu! ça n'a pas traîné, nous avons sauté sur
nos flingots, et jusqu'à onze heures, vrai! On a cru qu'on leur
allongeait une raclée dans les grands prix... Mais faut que vous
sachiez que nous n'étions pas cinq mille et que ces cochons
arrivaient, arrivaient toujours. J'étais, moi, sur un petit
coteau, couché derrière un buisson, et j'en voyais déboucher en
face, à droite, à gauche, oh! De vraies fourmilières, des files de
fourmis noires, si bien que, quand il n'y en avait plus, il y en
avait encore. Ce n'est pas pour dire, mais nous pensions tous que
les chefs étaient de rudes serins, de nous avoir fourrés dans un
pareil guêpier, loin des camarades, et de nous y laisser aplatir,
sans venir à notre aide... Pour lors, voilà notre général, le
pauvre bougre de général Douay, pas une bête ni un capon, celui-
là, qui gobe une prune et qui s'étale, les quatre fers en l'air.
Nettoyé, plus personne! Ça ne fait rien, on tient tout de même.
Pourtant, ils étaient trop, il fallait bien déguerpir. On se bat
dans un enclos, on défend la gare, au milieu d'un tel train, qu'il
y avait de quoi rester sourd... Et puis, je ne sais plus, la ville
devait être prise, nous nous sommes trouvés sur une montagne, le
Geissberg, comme ils disent, je crois; et alors, là, retranchés
dans une espèce de château, ce que nous en avons tué, de ces
cochons! Ils sautaient en l'air, ça faisait plaisir de les voir
retomber sur le nez... Et puis, que voulez-vous? Il en arrivait,
il en arrivait toujours, dix hommes contre un, et du canon tant
qu'on en demandait. Le courage, dans ces histoires-là, ça ne sert
qu'à rester sur le carreau. Enfin, une telle marmelade, que nous
avons dû foutre le camp... N'empêche que, pour des serins, nos
officiers se sont montrés de fameux serins, n'est-ce pas, Picot?
Il y eut un silence. Picot, le plus grand, avala un verre de vin
blanc; et, se torchant d'un revers de main:
-- Bien sûr... C'est comme à Froeschwiller, fallait être bête à
manger du foin pour se battre dans des conditions pareilles. Mon
capitaine, un petit malin, le disait... La vérité est qu'on ne
devait pas savoir. Toute une armée de ces salauds nous est tombée
sur le dos, quand nous étions à peine quarante mille, nous autres.
Et on ne s'attendait pas à se battre ce jour-là, la bataille s'est
engagée peu à peu, sans que les chefs le veuillent, paraît-il...
Bref! Moi, je n'ai pas tout vu, naturellement. Mais ce que je sais
bien, c'est que la danse a recommencé d'un bout à l'autre de la
journée, et que, lorsqu'on croyait que c'était fini, pas du tout!
Les violons reprenaient de plus belle... D'abord, à Woerth, un
gentil village, avec un clocher drôle, qui a l'air d'un poêle, à
cause des carreaux de faïence qu'on a mis dessus. Je ne sais
foutre pas pourquoi on nous l'avait fait quitter le matin, car
nous nous sommes usé les dents et les ongles pour le réoccuper,
sans y parvenir. Oh! Mes enfants, ce qu'on s'est bûché là, ce
qu'il y a eu de ventres ouverts et de cervelles écrabouillées,
c'est à ne pas croire!... Ensuite, ç'a été autour d'un autre
village qu'on s'est cogné: Elsasshaussen, un nom à coucher à la
porte. Nous étions canardés par un tas de canons, qui tiraient à
leur aise du haut d'une sacrée colline, que nous avions lâchée
aussi le matin. Et c'est alors que j'ai vu, oui! Moi qui vous
parle, j'ai vu la charge des cuirassiers. Ce qu'ils se sont fait
tuer, les pauvres bougres! Une vraie pitié de lancer des chevaux
et des hommes sur un terrain pareil, une pente couverte de
broussailles, coupée de fossés! D'autant plus, nom de Dieu! Que ça
ne pouvait servir à rien du tout. N'importe! C'était crâne, ça
vous réchauffait le coeur... Ensuite, n'est-ce pas? Il semblait
que le mieux était de s'en aller souffler plus loin. Le village
flambait comme une allumette, les badois, les wurtembergeois, les
Prussiens, toute la clique, plus de cent vingt mille de ces
salauds, à ce qu'on a compté plus tard, avaient fini par nous
envelopper. Et pas du tout, voilà la musique qui repart plus fort,
autour de Froeschwiller! Car, c'est la vérité pure, Mac-Mahon est
peut-être un serin, mais il est brave. Fallait le voir sur son
grand cheval, au milieu des obus! Un autre aurait filé dès le
commencement, jugeant qu'il n'y a pas de honte à refuser de se
battre, quand on n'est pas de force. Lui, puisque c'était
commencé, a voulu se faire casser la gueule jusqu'au bout. Et ce
qu'il y a réussi!... Dans Froeschwiller, voyez-vous! Ce n'étaient
plus des hommes, c'étaient des bêtes qui se mangeaient. Pendant
près de deux heures, les ruisseaux ont roulé du sang... Ensuite,
ensuite, dame! Il a tout de même fallu décamper. Et dire qu'on est
venu nous raconter qu'à la gauche nous avions culbuté les
Bavarois! Tonnerre de bon Dieu! Si nous avions été cent vingt
mille, nous aussi! Si nous avions eu assez de canons et des chefs
un peu moins serins!
Et violents, exaspérés encore, dans leurs uniformes en guenilles,
gris de poussière, Coutard et Picot se coupaient du pain,
avalaient de gros morceaux de fromage, en jetant le cauchemar de
leurs souvenirs, sous la jolie treille, aux grappes mûres,
criblées par les flèches d'or du soleil. Maintenant, ils en
étaient à l'effroyable déroute qui avait suivi, les régiments
débandés, démoralisés, affamés, fuyant à travers champs, les
grands chemins roulant une affreuse confusion d'hommes, de
chevaux, de voitures, de canons, toute la débâcle d'une armée
détruite, fouettée du vent fou de la panique. Puisqu'on n'avait
point su se replier sagement et défendre les passages des Vosges,
où dix mille hommes en auraient arrêté cent mille, on aurait dû au
moins faire sauter les ponts, combler les tunnels. Mais les
généraux galopaient, dans l'effarement, et une telle tempête de
stupeur soufflait, emportant à la fois les vaincus et les
vainqueurs, qu'un instant les deux armées s'étaient perdues, dans
cette poursuite à tâtons sous le grand jour, Mac-Mahon filant vers
Lunéville, tandis que le prince royal de Prusse le cherchait du
côté des Vosges. Le 7, les débris du 1er corps traversaient
Saverne, ainsi qu'un fleuve limoneux et débordé, charriant des
épaves. Le 8, à Sarrebourg, le 5e corps venait tomber dans le 1er,
comme un torrent démonté dans un autre, en fuite lui aussi, battu
sans avoir combattu, entraînant son chef, le triste général de
Failly, affolé de ce qu'on faisait remonter à son inaction la
responsabilité de la défaite. Le 9, le 10, la galopade continuait,
un sauve-qui-peut enragé qui ne regardait même pas en arrière. Le
11, sous une pluie battante, on descendait vers Bayon, pour éviter
Nancy, à la suite d'une rumeur fausse qui disait cette ville au
pouvoir de l'ennemi. Le 12, on campait à Haroué, le 13, à
Vicherey; et, le 14, on était à Neufchâteau, où le chemin de fer,
enfin, recueillit cette masse roulante d'hommes qu'il chargea à la
pelle dans des trains, pendant trois jours, pour les transporter à
Châlons. Vingt-quatre heures après le départ du dernier train, les
Prussiens arrivaient.
-- Ah! foutu sort! conclut Picot, ce qu'il a fallu jouer des
jambes!... Et nous qu'on avait laissés à l'hôpital!
Coutard achevait de vider la bouteille dans son verre et dans
celui du camarade.
-- Oui, nous avons pris nos cliques et nos claques, et nous
courons encore... Bah! ça va mieux tout de même, puisqu'on peut
boire un coup à la santé de ceux qui n'ont pas eu la gueule
cassée.
Maurice, alors, comprit. Après la surprise imbécile de
Wissembourg, l'écrasement de Froeschwiller était le coup de
foudre, dont la lueur sinistre venait d'éclairer nettement la
terrible vérité. Nous étions mal préparés, une artillerie
médiocre, des effectifs menteurs, des généraux incapables; et
l'ennemi, tant dédaigné, apparaissait fort et solide, innombrable,
avec une discipline et une tactique parfaites. Le faible rideau de
nos sept corps, disséminés de Metz à Strasbourg, venait d'être
enfoncé par les trois armées allemandes, comme par des coins
puissants. Du coup, nous restions seuls, ni l'Autriche, ni
l'Italie ne viendraient, le plan de l'empereur s'était effondré
dans la lenteur des opérations et dans l'incapacité des chefs. Et
jusqu'à la fatalité qui travaillait contre nous, accumulant les
contretemps, les coïncidences fâcheuses, réalisant le plan secret
des Prussiens, qui était de couper en deux nos armées, d'en
rejeter une partie sous Metz, pour l'isoler de la France, tandis
qu'ils marcheraient sur Paris, après avoir anéanti le reste. Dès
maintenant, cela apparaissait mathématique, nous devions être
vaincus pour toutes les causes dont l'inévitable résultat
éclatait, c'était le choc de la bravoure inintelligente contre le
grand nombre et la froide méthode. On aurait beau disputer plus
tard, la défaite, malgré tout, était fatale, comme la loi des
forces qui mènent le monde.
Brusquement, Maurice, les yeux rêveurs et perdus, relut là-bas,
devant lui, le cri: vive Napoléon! Charbonné sur le grand mur
jaune. Et il eut une sensation d'intolérable malaise, un
élancement dont la brûlure lui trouait le coeur. C'était donc vrai
que cette France, aux victoires légendaires, et qui s'était
promenée, tambours battants, au travers de l'Europe, venait d'être
culbutée du premier coup par un petit peuple dédaigné? Cinquante
ans avaient suffi, le monde était changé, la défaite s'abattait
effroyable sur les éternels vainqueurs. Et il se souvenait de tout
ce que Weiss, son beau-frère, avait dit, pendant la nuit
d'angoisse, devant Mulhouse. Oui, lui seul alors était
clairvoyant, devinait les causes lentes et cachées de notre
affaiblissement, sentait le vent nouveau de jeunesse et de force
qui soufflait d'Allemagne. N'était-ce pas un âge guerrier qui
finissait, un autre qui commençait? Malheur à qui s'arrête dans
l'effort continu des nations, la victoire est à ceux qui marchent
à l'avant-garde, aux plus savants, aux plus sains, aux plus forts!
Mais, à ce moment, il y eut des rires, des cris de fille qu'on
force et qui plaisante. C'était le lieutenant Rochas, qui, dans la
vieille cuisine enfumée, égayée d'images d'Épinal, tenait entre
ses bras la jolie servante, en troupier conquérant. Il parut sous
la tonnelle, où il se fit servir un café; et, comme il avait
entendu les dernières paroles de Coutard et de Picot, il intervint
gaiement:
-- Bah! mes enfants, ce n'est rien, tout ça! C'est le commencement
de la danse, vous allez voir la sacrée revanche, à cette heure!...
Pardi! Jusqu'à présent, ils se sont mis cinq contre un. Mais ça va
changer, c'est moi qui vous en fiche mon billet!... Nous sommes
trois cent mille, ici. Tous les mouvements que nous faisons et
qu'on ne comprend pas, c'est pour attirer les Prussiens sur nous,
tandis que Bazaine, qui les surveille, va les prendre en queue...
Alors, nous les aplatissons, crac! Comme cette mouche!
D'une claque sonore, entre ses mains, il avait écrasé une mouche
au vol; et il s'égayait plus haut, et il croyait de toute son
innocence à ce plan si aisé, retombé d'aplomb dans sa foi au
courage invincible. Obligeamment, il indiqua aux deux soldats la
place exacte de leur régiment; puis, heureux, un cigare aux dents,
il s'installa devant sa demi-tasse.
-- Le plaisir a été pour moi, camarades! Répondit Maurice à
Coutard et à Picot qui s'en allaient, en le remerciant de son
fromage et de sa bouteille de vin.
Il s'était fait également servir une tasse de café, et il
regardait le lieutenant, gagné par sa belle humeur, un peu surpris
pourtant des trois cent mille hommes, lorsqu'on n'était guère plus
de cent mille, et de sa singulière facilité à écraser les
Prussiens entre l'armée de Châlons et l'armée de Metz. Mais il
avait, lui aussi, un tel besoin d'illusion! Pourquoi ne pas
espérer encore, lorsque le passé glorieux chantait toujours si
haut dans sa mémoire? La vieille guinguette était si joyeuse, avec
sa treille d'où pendait le clair raisin de France, doré de soleil!
De nouveau, il eut une heure de confiance, au-dessus de la grande
tristesse sourde amassée peu à peu en lui.
Maurice avait un instant suivi des yeux un officier de chasseurs
d'Afrique, accompagné d'une ordonnance, qui tous deux venaient de
disparaître au grand trot, à l'angle de la maison silencieuse,
occupée par l'empereur. Puis, comme l'ordonnance reparaissait
seule et s'arrêtait avec les deux chevaux, à la porte du cabaret,
il eut un cri de surprise.
-- Prosper!... Moi qui vous croyais à Metz!
C'était un homme de Remilly, un simple valet de ferme, qu'il avait
connu enfant, lorsqu'il allait passer les vacances chez l'oncle
Fouchard. Tombé au sort, il était depuis trois ans en Afrique,
lorsque la guerre avait éclaté; et il avait bon air sous la veste
bleu de ciel, le large pantalon rouge à bandes bleues et la
ceinture de laine rouge, avec sa longue face sèche, ses membres
souples et forts, d'une adresse extraordinaire.
-- Tiens! Cette rencontre!... Monsieur Maurice!
Mais il ne se pressait pas, conduisait à l'écurie les chevaux
fumants, donnait surtout au sien un coup d'oeil paternel. L'amour
du cheval, pris sans doute dès l'enfance, quand il menait les
bêtes au labour, lui avait fait choisir la cavalerie.
-- C'est que nous arrivons de Monthois, plus de dix lieues d'une
traite, reprit-il quand il revint; et Zéphir va prendre volontiers
quelque chose.
Zéphir, c'était son cheval. Lui, refusa de manger, accepta un café
seulement. Il attendait son officier, qui attendait l'empereur. Ca
pouvait durer cinq minutes, ça pouvait durer deux heures. Alors,
son officier lui avait dit de mettre les chevaux à l'ombre. Et,
comme Maurice, la curiosité éveillée, tâchait de savoir, il eut un
geste vague.
-- Sais pas... Une commission bien sûr... Des papiers à remettre.
Mais Rochas, d'un oeil attendri, regardait le chasseur, dont
l'uniforme éveillait ses souvenirs d'Afrique.
-- Eh! Mon garçon, où étiez-vous, là-bas?
-- À Médéah, mon lieutenant.
Médéah! Et ils causèrent, rapprochés, malgré la hiérarchie.
Prosper s'était fait à cette vie de continuelle alerte, toujours à
cheval, partant pour la bataille comme on part pour la chasse,
quelque grande battue d'arabes. On avait une seule gamelle par six
hommes, par tribu; et chaque tribu était une famille, l'un faisant
la cuisine, l'autre lavant le linge, les autres plantant la tente,
soignant les bêtes, nettoyant les armes. On chevauchait le matin
et l'après-midi, chargé d'un paquetage énorme, par des soleils de
plomb. On allumait le soir, pour chasser les moustiques, de grands
feux, autour desquels on chantait des chansons de France. Souvent,
sous la nuit claire, criblée d'étoiles, il fallait se relever et
mettre la paix parmi les chevaux, qui, fouettés de vent tiède, se
mordaient tout d'un coup, arrachaient les piquets, avec de furieux
hennissements. Puis, c'était le café, le délicieux café, la grande
affaire, qu'on écrasait au fond d'une gamelle et qu'on passait au
travers d'une ceinture rouge d'ordonnance. Mais il y avait aussi
les jours noirs, loin de tout centre habité, en face de l'ennemi.
Alors, plus de feux, plus de chants, plus de noces. On souffrait
parfois horriblement de la privation de sommeil, de la soif et de
la faim. N'importe! On l'aimait, cette existence d'imprévu et
d'aventures, cette guerre d'escarmouches, si propre à l'éclat de
la bravoure personnelle, amusante comme la conquête d'une île
sauvage, égayée par les razzias, le vol en grand, et par le
maraudage, les petits vols des chapardeurs, dont les bons tours
légendaires faisaient rire jusqu'aux généraux.
-- Ah! dit Prosper, devenu grave, ce n'est pas ici comme là-bas,
on se bat autrement.
Et, sur une nouvelle question de Maurice, il dit leur débarquement
à Toulon, leur long et pénible voyage jusqu'à Lunéville. C'était
là qu'ils avaient appris Wissembourg et Froeschwiller. Ensuite, il
ne savait plus, confondait les villes: de Nancy à Saint-Mihiel, de
Saint-Mihiel à Metz. Le 14, il devait y avoir eu une grande
bataille, l'horizon était en feu; mais lui n'avait vu que quatre
uhlans, derrière une haie. Le 16, on s'était battu encore, le
canon faisait rage dès six heures du matin; et on lui avait dit
que, le 18, la danse avait recommencé, plus terrible. Seulement,
les chasseurs n'étaient plus là, parce que, le 16, à Gravelotte,
comme ils attendaient d'entrer en ligne, le long d'une route,
l'empereur, qui filait dans une calèche, les avait pris en
passant, pour l'accompagner à Verdun. Une jolie trotte, quarante-
deux kilomètres au galop, avec la peur, à chaque instant, d'être
coupés par les Prussiens!
-- Et Bazaine? demanda Rochas.
-- Bazaine? On dit qu'il a été rudement content que l'empereur lui
fiche la paix.
Mais le lieutenant voulait savoir si Bazaine arrivait. Et Prosper
eut un geste vague: est-ce qu'on pouvait dire? Eux, depuis le 16,
avaient passé les journées en marches et contremarches sous la
pluie, en reconnaissances, en grand'gardes, sans voir un ennemi.
Maintenant, ils faisaient partie de l'armée de Châlons. Son
régiment, deux autres de chasseurs de France et un de hussards,
formaient l'une des divisions de la cavalerie de réserve, la
première division, commandée par le général Margueritte, dont il
parlait avec une tendresse enthousiaste.
-- Ah! le bougre! En voilà un rude lapin! Mais à quoi bon?
Puisqu'on n'a encore su que nous faire patauger dans la boue!
Il y eut un silence. Puis, Maurice causa un instant de Remilly, de
l'oncle Fouchard, et Prosper regretta de ne pouvoir aller serrer
la main d'Honoré, le maréchal des logis, dont la batterie devait
camper à plus d'une lieue de là, de l'autre côté du chemin de
Laon. Mais un ébrouement de cheval lui fit dresser l'oreille, il
se leva, disparut pour s'assurer que Zéphir ne manquait de rien.
Peu à peu, des soldats de toute arme et de tous grades
envahissaient la guinguette, à cette heure de la demi-tasse et du
pousse-café. Pas une des tables ne restait libre, c'était une
gaieté éclatante d'uniformes dans la verdure des pampres
éclaboussés de soleil. Le major Bouroche venait de s'asseoir près
de Rochas, lorsque Jean se présenta, porteur d'un ordre.
-- Mon lieutenant, c'est le capitaine qui vous attendra à trois
heures, pour un règlement de service.
D'un signe de tête, Rochas dit qu'il serait exact; et Jean ne
partit pas tout de suite, sourit à Maurice, qui allumait une
cigarette. Depuis la scène du wagon, il y avait entre les deux
hommes une trêve tacite, comme une étude réciproque, de plus en
plus bienveillante.
Prosper était revenu, pris d'impatience.
-- Je vas manger, moi, si mon chef ne sort pas de cette baraque...
C'est fichu, l'empereur est capable de ne pas rentrer avant ce
soir.
-- Dites donc, demanda Maurice, dont la curiosité se réveillait,
c'est peut-être bien des nouvelles de Bazaine que vous apportez?
-- Possible! On en causait là-bas, à Monthois.
Mais il y eut un brusque mouvement. Et Jean, qui était resté à une
des portes de la tonnelle, se retourna, en disant:
-- L'empereur!
Tous furent aussitôt debout. Entre les peupliers, par la grande
route blanche, un peloton de cent-gardes apparaissait, d'un luxe
d'uniformes correct encore et resplendissant, avec le grand soleil
doré de leur cuirasse. Puis, tout de suite, venait l'empereur à
cheval, dans un large espace libre, accompagné de son état-major,
que suivait un second peloton de cent-gardes.
Les fronts s'étaient découverts, quelques acclamations
retentirent. Et l'empereur, au passage, leva la tête, très pâle,
la face déjà tirée, les yeux vacillants, comme troubles et pleins
d'eau.
Il parut s'éveiller d'une somnolence, il eut un faible sourire à
la vue de ce cabaret ensoleillé, et salua.
Alors, Jean et Maurice entendirent distinctement, derrière eux,
Bouroche qui grognait, après avoir sondé à fond l'empereur de son
coup d'oeil de praticien:
-- Décidément, il a une sale pierre dans son sac.
Puis, d'un mot, il arrêta son diagnostic:
-- Foutu!
Jean, dans son étroit bon sens, avait eu un hochement de tête: une
sacrée malchance pour une armée, un pareil chef! Et, dix minutes
plus tard, après avoir serré la main de Prosper, lorsque Maurice,
heureux de son fin déjeuner, s'en alla fumer en flânant d'autres
cigarettes, il emporta cette image de l'empereur, si blême et si
vague, passant au petit trot de son cheval. C'était le
conspirateur, le rêveur à qui l'énergie manque au moment de
l'action. On le disait très bon, très capable d'une grande et
généreuse pensée, très tenace d'ailleurs en son vouloir d'homme
silencieux; et il était aussi très brave, méprisant le danger en
fataliste prêt toujours à subir le destin. Mais il semblait frappé
de stupeur dans les grandes crises, comme paralysé devant
l'accomplissement des faits, impuissant dès lors à réagir contre
la fortune, si elle lui devenait adverse. Et Maurice se demandait
s'il n'y avait pas là un état physiologique spécial, aggravé par
la souffrance, si la maladie dont l'empereur souffrait visiblement
n'était pas la cause de cette indécision, de cette incapacité
grandissantes qu'il montrait depuis le commencement de la
campagne. Cela aurait tout expliqué. Un gravier dans la chair d'un
homme, et les empires s'écroulent.
Le soir, dans le camp, après l'appel, il y eut une soudaine
agitation, des officiers courant, transmettant des ordres, réglant
le départ du lendemain matin, à cinq heures. Et ce fut, pour
Maurice, un sursaut de surprise et d'inquiétude, quand il comprit
que tout, une fois encore, était changé: on ne se repliait plus
sur Paris, on allait marcher sur Verdun, à la rencontre de
Bazaine. Le bruit circulait d'une dépêche de ce dernier, arrivée
dans la journée, annonçant qu'il opérait son mouvement de
retraite; et le jeune homme se rappela Prosper, avec l'officier de
chasseurs, venus de Monthois, peut-être bien pour apporter une
copie de cette dépêche. C'était donc l'impératrice-régente et le
conseil des ministres qui triomphaient, grâce à la continuelle
incertitude du maréchal De Mac-Mahon, dans leur épouvante de voir
l'empereur rentrer à Paris, dans leur volonté têtue de pousser
malgré toute l'armée en avant, pour tenter le suprême sauvetage de
la dynastie. Et cet empereur misérable, ce pauvre homme qui
n'avait plus de place dans son empire, allait être emporté comme
un paquet inutile et encombrant, parmi les bagages de ses troupes,
condamné à traîner derrière lui l'ironie de sa maison impériale,
ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers, ses
fourgons de casseroles d'argent et de vin de Champagne, toute la
pompe de son manteau de cour, semé d'abeilles, balayant le sang et
la boue des grandes routes de la défaite.
À minuit, Maurice ne dormait pas encore. Une insomnie fiévreuse,
traversée de mauvais rêves, le faisait se retourner sous la tente.
Il finit par en sortir, soulagé d'être debout, de respirer l'air
froid, fouetté de vent. Le ciel s'était couvert de gros nuages, la
nuit devenait très sombre, un infini morne de ténèbres, que les
derniers feux mourants des fronts de bandière éclairaient de rares
étoiles. Et, dans cette paix noire, comme écrasée de silence, on
sentait la respiration lente des cent mille hommes qui étaient
couchés là. Alors, les angoisses de Maurice s'apaisèrent, une
fraternité lui vint, pleine de tendresse indulgente pour tous ces
vivants endormis, dont bientôt des milliers dormiraient du sommeil
de la mort. Braves gens tout de même! Ils n'étaient guère
disciplinés, ils volaient et buvaient. Mais que de souffrances
déjà, et que d'excuses, dans l'effondrement de la nation entière!
Les vétérans glorieux de Sébastopol et de Solférino n'étaient déjà
plus que le petit nombre, encadrés parmi des troupes trop jeunes,
incapables d'une longue résistance. Ces quatre corps, formés et
reconstitués à la hâte, sans liens solides entre eux, c'était
l'armée de la désespérance, le troupeau expiatoire qu'on envoyait
au sacrifice, pour tenter de fléchir la colère du destin. Elle
allait monter son calvaire jusqu'au bout, payant les fautes de
tous du flot rouge de son sang, grandie dans l'horreur même du
désastre.
Et Maurice, à ce moment, au fond de l'ombre frissonnante, eut la
conscience d'un grand devoir. Il ne cédait plus à l'espérance
vantarde de remporter les victoires légendaires. Cette marche sur
Verdun, c'était une marche à la mort, et il l'acceptait avec une
résignation allègre et forte, puisqu'il fallait mourir.