II

Vers huit heures, le soleil dissipa les nuées lourdes, et un

ardent et pur dimanche d'août resplendit sur Mulhouse, au milieu

de la vaste plaine fertile. Du camp, maintenant éveillé,

bourdonnant de vie, on entendait les cloches de toutes les

paroisses carillonner à la volée, dans l'air limpide. Ce beau

dimanche d'effroyable désastre avait sa gaieté, son ciel éclatant

des jours de fête.

Gaude, brusquement, sonna à la distribution, et Loubet s'étonna.

Quoi? Qu'y avait-il? Était-ce le poulet qu'il avait promis la

veille à Lapoulle? Né dans les halles, rue de la Cossonnerie, fils

de hasard d'une marchande au petit tas, engagé «pour des sous»,

comme il disait, après avoir fait tous les métiers, il était le

fricoteur, le nez tourné continuellement à la friandise. Et il

alla voir, pendant que Chouteau, l'artiste, le peintre en

bâtiments de Montmartre, bel homme et révolutionnaire, furieux

d'avoir été rappelé après son temps fini, blaguait férocement

Pache, qu'il venait de surprendre en train de faire sa prière, à

genoux derrière la tente. En voilà un calotin! est-ce qu'il ne

pouvait pas lui demander cent mille livres de rente, à son bon

Dieu? Mais Pache, arrivé d'un village perdu de la Picardie, chétif

et la tête en pointe, se laissait plaisanter, avec la douceur

muette des martyrs. Il était le souffre-douleur de l'escouade, en

compagnie de Lapoulle, le colosse, la brute poussée dans les

marais de la Sologne, si ignorant de tout, que, le jour de son

arrivée au régiment, il avait demandé à voir le roi. Et, bien que

la nouvelle désastreuse de Froeschwiller circulât depuis le lever,

les quatre hommes riaient, faisaient avec leur indifférence de

machine les besognes accoutumées.

Mais il y eut un grognement de surprise goguenarde.

C'était Jean, le caporal, qui, accompagné de Maurice, revenait de

la distribution, avec du bois à brûler. Enfin, on distribuait le

bois, que les troupes avaient vainement attendu la veille, pour

cuire la soupe. Douze heures de retard seulement.

-- Bravo, l'intendance! cria Chouteau.

-- N'importe, ça y est! dit Loubet. Ah! ce que je vais vous faire

un chouette pot-au-feu!

D'habitude, il se chargeait volontiers de la popote; et on l'en

remerciait, car il cuisinait à ravir. Mais il accablait alors

Lapoulle de corvées extraordinaires.

-- Va chercher le champagne, va chercher les truffes...

Puis, ce matin-là, une idée baroque de gamin de Paris se moquant

d'un innocent, lui traversa la cervelle.

-- Plus vite que ça! Donne-moi le poulet.

-- Où donc, le poulet?

-- Mais là, par terre... Le poulet que je t'ai promis, le poulet

que le caporal vient d'apporter!

Il lui désignait un gros caillou blanc, à leurs pieds. Lapoulle,

interloqué, finit par le prendre et par le retourner entre ses

doigts.

-- Tonnerre de Dieu! veux-tu laver le poulet!... Encore! Lave-lui

les pattes, lave-lui le cou!... À grande eau, feignant!

Et, pour rien, pour la rigolade, parce que l'idée de la soupe le

rendait gai et farceur, il flanqua la pierre avec la viande dans

la marmite pleine d'eau.

-- C'est ça qui va donner du goût au bouillon! Ah! tu ne savais

pas ça, tu ne sais donc rien, sacrée andouille!... Tu auras le

croupion, tu verras si c'est tendre!

L'escouade se tordait de la tête de Lapoulle, maintenant

convaincu, se pourléchant. Cet animal de Loubet, pas moyen de

s'ennuyer avec lui! Et, lorsque le feu crépita au soleil, lorsque

la marmite se mit à chanter, tous, en dévotion, rangés autour,

s'épanouirent, regardant danser la viande, humant la bonne odeur

qui commençait à se répandre. Ils avaient une faim de chien depuis

la veille, l'idée de manger emportait tout. On était rossé, mais

ça n'empêchait pas qu'il fallait s'emplir. D'un bout à l'autre du

camp, les feux des cuisines flambaient, les marmites bouillaient,

et c'était une joie vorace et chantante, au milieu des claires

volées de cloches qui continuaient à venir de toutes les paroisses

de Mulhouse.

Mais, comme il allait être neuf heures, une agitation se propagea,

des officiers coururent, et le lieutenant Rochas, à qui le

capitaine Beaudoin avait donné un ordre, passa devant les tentes

de sa section.

-- Allons, pliez tout, emballez tout, on part!

-- Mais la soupe?

-- Un autre jour, la soupe! On part tout de suite!

Le clairon de Gaude sonnait, impérieux. Ce fut une consternation,

une colère sourde. Eh quoi! Partir sans manger, ne pas attendre

une heure que la soupe fût possible! L'escouade voulut quand même

boire le bouillon; mais ce n'était encore que de l'eau chaude; et

la viande, pas cuite, résistait, pareille à du cuir sous les

dents. Chouteau grogna des paroles rageuses. Jean dut intervenir,

afin de hâter les préparatifs de ses hommes. Qu'y avait-il donc de

si pressé, à filer ainsi, à bousculer les gens, sans leur laisser

le temps de reprendre des forces? Et, comme, devant Maurice, on

disait qu'on marchait à la rencontre des Prussiens, pour la

revanche, il haussa les épaules, incrédule. En moins d'un quart

d'heure, le camp fut levé, les tentes pliées, rattachées sur les

sacs, les faisceaux défaits, et il ne resta, sur la terre nue, que

les feux des cuisines qui achevaient de s'éteindre.

C'étaient de graves raisons qui venaient de décider le général

Douay à une retraite immédiate. La dépêche du sous-préfet de

Schelestadt, vieille déjà de trois jours, se trouvait confirmée:

on télégraphiait qu'on avait vu de nouveau les feux des Prussiens

qui menaçaient Markolsheim; et, d'autre part, un télégramme

annonçait qu'un corps d'armée ennemi passait le Rhin à Huningue.

Des détails arrivaient, abondants, précis: la cavalerie et

l'artillerie aperçues, les troupes en marche, se rendant de toutes

parts à leur point de ralliement. Si l'on s'attardait une heure,

c'était sûrement la ligne de retraite sur Belfort coupée. Dans le

contre-coup de la défaite, après Wissembourg et Froeschwiller, le

général, isolé, perdu à l'avant-garde, n'avait qu'à se replier en

hâte; d'autant plus que les nouvelles, reçues le matin,

aggravaient encore celles de la nuit.

En avant, était parti l'état-major, au grand trot, poussant de

l'éperon les montures, dans la crainte d'être devancé et de

trouver déjà les Prussiens à Altkirch. Le général Bourgain-

Desfeuilles, qui prévoyait une étape dure, avait eu la précaution

de traverser Mulhouse, pour y déjeuner copieusement, en maugréant

de la bousculade. Et Mulhouse, sur le passage des officiers, était

désolé; les habitants, à l'annonce de la retraite, sortaient dans

les rues, se lamentaient du brusque départ de ces troupes, dont

ils avaient si instamment imploré la venue: on les abandonnait

donc, les richesses incalculables entassées dans la gare allaient-

elles être laissées à l'ennemi, leur ville elle-même devait-elle,

avant le soir, n'être plus qu'une ville conquise? Puis, le long

des routes, au travers des campagnes, les habitants des villages,

des maisons isolées, s'étaient eux aussi plantés devant leur

porte, étonnés, effarés. Eh quoi! Ces régiments qu'ils avaient vus

passer la veille, marchant au combat, se repliaient, fuyaient sans

avoir combattu! Les chefs étaient sombres, hâtaient leurs chevaux,

sans vouloir répondre aux questions, comme si le malheur eût

galopé à leurs trousses. C'était donc vrai que les Prussiens

venaient d'écraser l'armée, qu'ils coulaient de toutes parts en

France, comme la crue d'un fleuve débordé? Et déjà, dans l'air

muet, les populations, gagnées par la panique montante, croyaient

entendre le lointain roulement de l'invasion, grondant plus haut

de minute en minute; et déjà, des charrettes s'emplissaient de

meubles, des maisons se vidaient, des familles se sauvaient à la

file par les chemins, où passait le galop d'épouvante.

Dans la confusion de la retraite, le long du canal du Rhône au

Rhin, près du pont, le 106e dut s'arrêter, au premier kilomètre de

l'étape. Les ordres de marche, mal donnés et plus mal exécutés

encore, venaient d'accumuler là toute la deuxième division; et le

passage était si étroit, un passage de cinq mètres à peine, que le

défilé s'éternisait.

Deux heures s'écoulèrent, le 106e attendait toujours, immobile,

devant l'interminable flot qui passait devant lui. Les hommes

debout, sous le soleil ardent, le sac au dos, l'arme au pied,

finissaient par se révolter d'impatience.

-- Paraît que nous sommes de l'arrière-garde, dit la voix

blagueuse de Loubet.

Mais Chouteau s'emporta.

-- C'est pour se foutre de nous qu'ils nous font cuire. Nous

étions là les premiers, nous aurions dû filer.

Et, comme, de l'autre côté du canal, par la vaste plaine fertile,

par les chemins plats, entre les houblonnières et les blés mûrs,

on se rendait bien compte maintenant du mouvement de retraite des

troupes, qui refaisaient en sens inverse le chemin déjà fait la

veille, des ricanements circulèrent, toute une moquerie furieuse.

-- Ah! nous nous cavalons! reprit Chouteau! Eh bien! Elle est

rigolo, leur marche à l'ennemi, dont ils nous bourrent les

oreilles, depuis l'autre matin... Non, vrai, c'est trop crâne! On

arrive, et puis on refout le camp, sans avoir seulement le temps

d'avaler sa soupe!

L'enragement des rires augmenta, et Maurice, qui était près de

Chouteau, lui donnait raison. Puisqu'on restait là, comme des

pieux, à attendre depuis deux heures, pourquoi ne les avait-on pas

laissés faire tranquillement bouillir la soupe et la manger? La

faim les reprenait, ils avaient une rancune noire de leur marmite

renversée trop tôt, sans qu'ils pussent comprendre la nécessité de

cette précipitation, qui leur paraissait imbécile et lâche. De

fameux lièvres, tout de même!

Mais le lieutenant Rochas rudoya le sergent Sapin, qu'il accusait

de la mauvaise tenue de ses hommes.

Attiré par le bruit, le capitaine Beaudoin s'était approché.

-- Silence dans les rangs!

Jean, muet, en vieux soldat d'Italie, rompu à la discipline,

regardait Maurice, que la blague mauvaise et emportée de Chouteau

semblait amuser; et il s'étonnait, comment un monsieur, un garçon

qui avait reçu tant d'instruction, pouvait-il approuver des

choses, peut-être vraies tout de même, mais qui n'étaient pas à

dire? Si chaque soldat se mettait à blâmer les chefs et à donner

son avis, on n'irait pas loin, pour sûr.

Enfin, après une heure encore d'attente, le 106e reçut l'ordre

d'avancer. Seulement, le pont était toujours si encombré par la

queue de la division, que le plus fâcheux désordre se produisit.

Plusieurs régiments se mêlèrent, des compagnies filèrent quand

même, emportées; tandis que d'autres, rejetées au bord de la

route, durent marquer le pas. Et, pour mettre le comble à la

confusion, un escadron de cavalerie s'entêta à passer, refoulant

dans les champs voisins les traînards que l'infanterie semait

déjà. Au bout de la première heure de marche, toute une débandade

traînait le pied, s'allongeait, attardée comme à plaisir.

Ce fut ainsi que Jean se trouva en arrière, égaré au fond d'un

chemin creux, avec son escouade, qu'il n'avait pas voulu lâcher.

Le 106e avait disparu, plus un homme ni même un officier de la

compagnie. Il n'y avait là que des soldats isolés, un pêle-mêle

d'inconnus, éreintés dès le commencement de l'étape, chacun

marchant à son loisir, au hasard des sentiers. Le soleil était

accablant, il faisait très chaud; et le sac, alourdi par la tente

et le matériel compliqué qui le gonflait, pesait terriblement aux

épaules. Beaucoup n'avaient point l'habitude de le porter, gênés

déjà dans l'épaisse capote de campagne, pareille à une chape de

plomb. Brusquement, un petit soldat pâle, les yeux emplis d'eau,

s'arrêta, jeta son sac dans un fossé, avec un grand soupir, le

souffle fort de l'homme à l'agonie qui se reprend à l'existence.

-- En voilà un qui est dans le vrai, murmura Chouteau.

Pourtant, il continuait de marcher, le dos arrondi sous le poids.

Mais, deux autres s'étant débarrassés à leur tour, il ne put

tenir.

-- Ah! zut! cria-t-il.

Et, d'un coup d'épaule, il lança son sac contre un talus. Merci!

Vingt-cinq kilos sur l'échine, il en avait assez! On n'était pas

des bêtes de somme, pour traîner ça.

Presque aussitôt, Loubet l'imita et força Lapoulle à en faire

autant. Pache, qui se signait devant les croix de pierre

rencontrées, défit les bretelles, posa tout le paquet

soigneusement au pied d'un petit mur, comme s'il devait revenir le

chercher. Et Maurice seul restait chargé, lorsque Jean, en se

retournant, vit ses hommes les épaules libres.

-- Reprenez vos sacs, on m'empoignerait, moi!

Mais les hommes, sans se révolter encore, la face mauvaise et

muette, allaient toujours, poussant le caporal devant eux, dans le

chemin étroit.

-- Voulez-vous bien reprendre vos sacs, ou je ferai mon rapport!

Ce fut comme un coup de fouet en travers de la figure de maurice.

Son rapport! Cette brute de paysan allait faire son rapport, parce

que des malheureux, les muscles broyés, se soulageaient!

Et, dans une fièvre d'aveugle colère, lui aussi fit sauter les

bretelles, laissa tomber son sac au bord du chemin, en fixant sur

Jean des yeux de défi.

-- C'est bon, dit de son air sage ce dernier, qui ne pouvait

engager une lutte. Nous réglerons ça ce soir.

Maurice souffrait abominablement des pieds. Ses gros et durs

souliers, auxquels il n'était pas accoutumé, lui avaient mis la

chair en sang. Il était de santé assez faible, il gardait à la

colonne vertébrale comme une plaie vive, la meurtrissure

intolérable du sac, bien qu'il en fût débarrassé; et le poids de

son fusil, qu'il ne savait de quel bras porter, suffisait à lui

faire perdre le souffle. Mais il était angoissé plus encore par

son agonie morale, dans une de ces crises de désespérance

auxquelles il était sujet. Tout d'un coup, sans résistance

possible, il assistait à la ruine de sa volonté, il tombait aux

mauvais instincts, à un abandon de lui-même, dont il sanglotait de

honte ensuite. Ses fautes, à Paris, n'avaient jamais été que les

folies de «l'autre», comme il disait, du garçon faible qu'il

devenait aux heures lâches, capable des pires vilenies. Et, depuis

qu'il traînait les pieds, sous l'écrasant soleil, dans cette

retraite qui ressemblait à une déroute, il n'était plus qu'une

bête de ce troupeau attardé, débandé, semant les chemins. C'était

le choc en retour de la défaite, du tonnerre qui avait éclaté très

loin, à des lieues, et dont l'écho perdu battait maintenant les

talons de ces hommes, pris de panique, fuyant sans avoir vu un

ennemi. Qu'espérer à cette heure? Tout n'était-il pas fini? On

était battu, il n'y avait plus qu'à se coucher et à dormir.

-- Ca ne fait rien, cria très haut Loubet, avec son rire d'enfant

des halles, ce n'est tout de même pas à Berlin que nous allons.

À Berlin! à Berlin! Maurice entendit ce cri hurlé par la foule

grouillante des boulevards, pendant la nuit de fol enthousiasme,

qui l'avait décidé à s'engager. Le vent venait de tourner, sous un

coup de tempête; et il y avait une saute terrible, et tout le

tempérament de la race était dans cette confiance exaltée, qui

tombait brusquement, dès le premier revers, à la désespérance dont

le galop l'emportait parmi ces soldats errants, vaincus et

dispersés, avant d'avoir combattu.

-- Ah! ce qu'il me scie les pattes, le flingot! reprit Loubet, en

changeant une fois encore son fusil d'épaule. En voilà un

mirliton, pour se promener! Et, faisant allusion à la somme qu'il

avait touchée comme remplaçant:

-- N'importe! Quinze cents balles, pour ce métier-là, on est

rudement volé!... Ce qu'il doit fumer de bonnes pipes, au coin de

son feu, le richard à la place de qui je vais me faire casser la

gueule!

-- Moi, grogna Chouteau, j'avais fini mon temps, j'allais filer...

Ah! vrai, ce n'est pas de chance, de tomber dans une cochonnerie

d'histoire pareille!

Il balançait son fusil, d'une main rageuse. Puis, violemment, il

le lança aussi de l'autre côté d'une haie.

-- Eh! va donc, sale outil!

Le fusil tourna deux fois sur lui-même, alla s'abattre dans un

sillon et resta là, très long, immobile, pareil à un mort. Déjà,

d'autres volaient, le rejoignaient. Le champ bientôt fut plein

d'armes gisantes, d'une tristesse raidie d'abandon, sous le lourd

soleil. Ce fut une épidémique folie, la faim qui tordait les

estomacs, les chaussures qui blessaient les pieds, cette marche

dont on souffrait, cette défaite imprévue dont on entendait

derrière soi la menace. Plus rien à espérer de bon, les chefs qui

lâchaient pied, l'intendance qui ne les nourrissait seulement pas,

la colère, l'embêtement, l'envie d'en finir tout de suite, avant

d'avoir commencé. Alors, quoi? Le fusil pouvait aller rejoindre le

sac. Et, dans une rage imbécile, au milieu de ricanements de fous

qui s'amusent, les fusils volaient, le long de la queue sans fin

des traînards, épars au loin dans la campagne.

Loubet, avant de se débarrasser du sien, lui fit exécuter un beau

moulinet, comme à une canne de tambour-major. Lapoulle, en voyant

tous les camarades jeter le leur, dut croire que cela rentrait

dans la manoeuvre; et il imita le geste. Mais Pache, dans la

confuse conscience du devoir, qu'il devait à son éducation

religieuse, refusa d'en faire autant, couvert d'injures par

Chouteau, qui le traitait d'enfant de curé.

-- En voilà un cafard!... Parce que sa vieille paysanne de mère

lui a fait avaler le bon Dieu tous les dimanches!... Va donc

servir la messe, c'est lâche de ne pas être avec les camarades!

Très sombre, Maurice marchait en silence, la tête penchée sous le

ciel de feu. Il n'avançait plus que dans un cauchemar d'atroce

lassitude, halluciné de fantômes, comme s'il allait à un gouffre,

là-bas, devant lui; et c'était une dépression de toute sa culture

d'homme instruit, un abaissement qui le tirait à la bassesse des

misérables dont il était entouré.

-- Tenez! dit-il brusquement à Chouteau, vous avez raison!

Et Maurice avait déjà posé son fusil sur un tas de pierres,

lorsque Jean, qui tentait vainement de s'opposer à cet abandon

abominable des armes, l'aperçut. Il se précipita.

-- Reprenez votre fusil tout de suite, tout de suite, entendez-

vous!

Un flot de terrible colère était monté soudain à la face de Jean.

Lui, si calme d'habitude, toujours porté à la conciliation, avait

des yeux de flamme, une voix tonnante d'autorité. Ses hommes, qui

ne l'avaient jamais vu comme ça, s'arrêtèrent, surpris.

-- Reprenez votre fusil tout de suite, ou vous aurez affaire à

moi!

Maurice, frémissant, ne laissa tomber qu'un mot, qu'il voulait

rendre outrageux.

-- Paysan!

-- Oui, c'est bien ça, je suis un paysan, tandis que vous êtes un

monsieur, vous!... Et c'est pour ça que vous êtes un cochon, oui!

Un sale cochon. Je ne vous l'envoie pas dire.

Des huées s'élevaient, mais le caporal poursuivait avec une force

extraordinaire:

-- Quand on a de l'instruction, on le fait voir... Si nous sommes

des paysans et des brutes, vous nous devriez l'exemple à tous,

puisque vous en savez plus long que nous... Reprenez votre fusil,

nom de Dieu! Où je vous fais fusiller en arrivant à l'étape.

Dompté, Maurice avait ramassé le fusil. Des larmes de rage lui

voilaient les yeux. Il continua sa marche en chancelant comme un

homme ivre, au milieu des camarades qui, à présent, ricanaient de

ce qu'il avait cédé. Ah! ce Jean! Il le haïssait d'une

inextinguible haine, frappé au coeur de cette leçon si dure, qu'il

sentait juste. Et, Chouteau ayant grogné, à son côté, que des

caporaux de cette espèce, on attendait un jour de bataille pour

leur loger une balle dans la tête, il vit rouge, il se vit

nettement cassant le crâne de Jean, derrière un mur.

Mais il y eut une diversion. Loubet remarqua que Pache, pendant la

querelle, avait, lui aussi, abandonné enfin son fusil, doucement,

en le couchant au bas d'un talus. Pourquoi? Il n'essaya point de

l'expliquer, riant en dessous, de la façon gourmande et un peu

honteuse d'un garçon sage à qui on reproche son premier péché.

Très gai, ragaillardi, il marcha les bras ballants. Et, par les

longues routes ensoleillées, entre les blés mûrs et les

houblonnières qui se succédaient toujours pareils, la débandade

continuait, les traînards n'étaient plus, sans sacs et sans

fusils, qu'une foule égarée, piétinante, un pêle-mêle de vauriens

et de mendiants, à l'approche desquels les portes des villages

épouvantés se fermaient.

À ce moment, une rencontre acheva d'enrager Maurice. Un sourd

roulement arrivait de loin, c'était l'artillerie de réserve,

partie la dernière, dont la tête, tout d'un coup, déboucha d'un

coude de la route; et les traînards débandés n'eurent que le temps

de se jeter dans les champs voisins. Elle marchait en colonne,

elle défilait d'un trot superbe, dans un bel ordre correct, tout

un régiment de six batteries, le colonel en dehors et au centre,

les officiers à leur place. Les pièces passaient, sonores, à des

intervalles égaux, strictement observés, accompagnées chacune de

son caisson, de ses chevaux et de ses hommes. Et Maurice, dans la

cinquième batterie, reconnut parfaitement la pièce de son cousin

Honoré. Le maréchal des logis était là, campé fièrement sur son

cheval, à la gauche du conducteur de devant, un bel homme blond,

Adolphe, qui montait un porteur solide, une bête alezane,

admirablement accouplée avec le sous-verge trottant près d'elle;

tandis que, parmi les six servants, assis deux par deux sur les

coffres de la pièce et du caisson, se trouvait à son rang le

pointeur, Louis, un petit brun, le camarade d'Adolphe, la paire,

comme on disait, selon la règle établie de marier un homme à

cheval et un homme à pied. Ils apparurent grandis à Maurice, qui

avait fait leur connaissance au camp; et la pièce, attelée de ses

quatre chevaux, suivie du caisson que six autres chevaux tiraient,

lui sembla éclatante ainsi qu'un soleil, soignée, astiquée, aimée

de tout son monde, des bêtes et des gens, serrés autour d'elle,

dans une discipline et une tendresse de famille brave; et surtout

il souffrit affreusement du regard méprisant que le cousin Honoré

jeta sur les traînards, stupéfait soudain de l'apercevoir parmi ce

troupeau d'hommes désarmés. Déjà, le défilé se terminait, le

matériel des batteries, les prolonges, les fourragères, les

forges. Puis, dans un dernier flot de poussière, ce furent les

haut-le-pied, les hommes et les chevaux de rechange, dont le trot

se perdit à un autre coude de la route, au milieu du grondement

peu à peu décroissant des sabots et des roues.

-- Pardi! Déclara Loubet, ce n'est pas malin de faire les crânes,

quand on va en voiture!

L'état-major avait trouvé Altkirch libre. Pas de Prussiens encore.

Et, toujours dans la crainte d'être talonné, de les voir paraître

d'une minute à l'autre, le général Douay avait voulu qu'on poussât

jusqu'à Dannemarie, où les têtes de colonne n'étaient entrées qu'à

cinq heures du soir. Il était huit heures, la nuit se faisait,

qu'on établissait à peine les bivouacs, dans la confusion des

régiments réduits de moitié. Les hommes, exténués, tombaient de

faim et de fatigue. Jusqu'à près de dix heures, on vit arriver,

cherchant et ne retrouvant plus leurs compagnies, les soldats

isolés, les petits groupes, toute cette lamentable et interminable

queue des éclopés et des révoltés, semés le long des chemins.

Jean, dès qu'il put rejoindre son régiment, se mit en quête du

lieutenant Rochas, pour faire son rapport. Il le trouva, ainsi que

le capitaine Beaudoin, en conférence avec le colonel, tous les

trois devant la porte d'une petite auberge, très préoccupés de

l'appel, inquiets de savoir où étaient leurs hommes. Dès les

premiers mots du caporal au lieutenant, le colonel De Vineuil qui

entendit, le fit approcher, le força à tout dire. Sa longue face

jaune, où les yeux étaient restés très noirs, dans la blancheur

des épais cheveux de neige et des longues moustaches tombantes,

exprima une désolation muette.

-- Mon colonel, s'écria le capitaine Beaudoin, sans attendre

l'avis de son chef, il faut fusiller une demi-douzaine de ces

bandits.

Et le lieutenant Rochas approuvait du menton. Mais le colonel eut

un geste d'impuissance.

-- Ils sont trop... Comment voulez-vous? Près de sept cents! Qui

prendre là dedans? ... Et puis, si vous saviez! Le général ne veut

pas. Il est paternel, il dit qu'en Afrique il n'a jamais puni un

homme... Non, non! Je ne puis rien. C'est terrible.

Le capitaine osa répéter:

-- C'est terrible... C'est la fin de tout.

Et Jean se retirait, lorsqu'il entendit le major Bouroche, qu'il

n'avait pas vu, debout sur le seuil de l'auberge, gronder de

sourdes paroles: plus de discipline, plus de punitions, armée

fichue! Avant huit jours, les chefs recevraient des coups de pied

au derrière; tandis que, si l'on avait tout de suite cassé la tête

à quelques-uns de ces gaillards, les autres auraient réfléchi

peut-être.

Personne ne fut puni. Des officiers, à l'arrière-garde, qui

escortaient les voitures du convoi, avaient eu l'heureuse

précaution de faire ramasser les sacs et les fusils, aux deux

bords des chemins. Il n'en manqua qu'un petit nombre, les hommes

furent réarmés à la pointe du jour, comme furtivement, pour

étouffer l'affaire. Et l'ordre était de lever le camp à cinq

heures; mais, dès quatre heures, on réveilla les soldats, on

pressa la retraite sur Belfort, dans la certitude que les

Prussiens n'étaient plus qu'à deux ou trois lieues. On avait dû

encore se contenter de biscuit, les troupes restaient fourbues de

cette nuit trop courte et fiévreuse, sans rien de chaud dans

l'estomac. De nouveau, ce matin-là, la bonne conduite de la marche

se trouva compromise par ce départ précipité.

Ce fut une journée pire, d'une infinie tristesse. L'aspect du pays

avait changé, on était entré dans une contrée montagneuse, les

routes montaient, dévalaient par des pentes plantées de sapins; et

les étroites vallées, embroussaillées de genêts, étaient toutes

fleuries d'or. Mais, au travers de cette campagne éclatante sous

le grand soleil d'août, la panique soufflait plus affolée à chaque

heure, depuis la veille. Une dépêche, recommandant aux maires

d'avertir les habitants qu'ils feraient bien de mettre à l'abri ce

qu'ils avaient de précieux, venait de porter l'épouvante à son

comble. L'ennemi était donc là? Aurait-on seulement le temps de se

sauver? Et tous croyaient entendre grossir le grondement de

l'invasion, ce roulement sourd de fleuve débordé qui, maintenant,

à chaque nouveau village, s'aggravait d'un nouvel effroi, au

milieu des clameurs et des lamentations.

Maurice marchait d'un pas de somnambule, les pieds saignants, les

épaules écrasées par le sac et le fusil. Il ne pensait plus, il

avançait dans le cauchemar de ce qu'il voyait; et, autour de lui,

la conscience du piétinement des camarades s'en était allée, il ne

sentait que Jean à sa gauche, exténué par la même fatigue et la

même douleur. C'était lamentable, ces villages qu'on traversait,

d'une pitié à serrer le coeur d'angoisse. Dès qu'apparaissaient

les troupes en retraite, cette débandade des soldats éreintés,

traînant la jambe, les habitants s'agitaient, hâtaient leur fuite.

Eux si tranquilles quinze jours plus tôt, toute cette Alsace qui

attendait la guerre avec un sourire, convaincue qu'on se battrait

en Allemagne! Et la France était envahie, et c'était chez eux,

autour de leur maison, dans leurs champs, que la tempête crevait,

comme un de ces terribles ouragans de grêle et de foudre qui

anéantissent une province en deux heures! Devant les portes, au

milieu d'une furieuse confusion, les hommes chargeaient les

voitures, entassaient les meubles, au risque de briser tout. En

haut, par les fenêtres, les femmes jetaient un dernier matelas,

passaient le berceau qu'on allait oublier. On sanglait le bébé

dedans, on l'accrochait au sommet, parmi les pieds des chaises et

des tables renversées. Sur une autre charrette, à l'arrière, on

liait, contre une armoire, le vieux grand-père infirme, qu'on

emportait comme une chose. Puis, c'étaient ceux qui n'avaient pas

de voiture, qui empilaient leur ménage en travers d'une brouette;

et d'autres s'éloignaient avec une charge de hardes entre les

bras, d'autres n'avaient songé qu'à sauver la pendule, qu'ils

serraient sur leur coeur, ainsi qu'un enfant. On ne pouvait tout

prendre, des meubles abandonnés, des paquets de linge trop lourds

restaient dans le ruisseau. Certains, avant le départ, fermaient

tout, les maisons semblaient mortes, portes et fenêtres closes;

tandis que le plus grand nombre, dans leur hâte, dans la certitude

désespérée que tout serait détruit, laissaient les vieilles

demeures ouvertes, les fenêtres et les portes béantes sur le vide

des pièces déménagées; et elles étaient les plus tristes, d'une

tristesse affreuse de ville prise, dépeuplée par la peur, ces

pauvres maisons ouvertes au vent, d'où les chats eux-mêmes

s'étaient enfuis, dans le frisson de ce qui allait venir. À chaque

village, le pitoyable spectacle s'assombrissait, le nombre des

déménageurs et des fuyards devenait plus grand, parmi la

bousculade croissante, les poings tendus, les jurons et les

larmes.

Mais Maurice, surtout, sentait l'angoisse l'étouffer, le long de

la grand-route, par la campagne libre. Là, à mesure qu'on

approchait de Belfort, la queue des fuyards se resserrait, n'était

plus qu'un cortège ininterrompu. Ah! les pauvres gens qui

croyaient trouver un asile sous les murs de la place! L'homme

tapait sur le cheval, la femme suivait, traînant les enfants. Des

familles se hâtaient, écrasées de fardeaux, débandées, les petits

ne pouvant suivre, dans l'aveuglante blancheur du chemin que

chauffait le soleil de plomb. Beaucoup avaient retiré leurs

souliers, marchaient pieds nus, pour courir plus vite; et des

mères à moitié vêtues, sans cesser d'allonger le pas, donnaient le

sein à des marmots en larmes. Les faces effarées se tournaient en

arrière, les mains hagardes faisaient de grands gestes, comme pour

fermer l'horizon, dans ce vent de panique qui échevelait les têtes

et fouettait les vêtements attachés à la hâte. D'autres, des

fermiers, avec tous leurs serviteurs, se jetaient à travers

champs, poussaient devant eux les troupeaux lâchés, les moutons,

les vaches, les boeufs, les chevaux, qu'on avait fait sortir à

coups de bâton des étables et des écuries. Ceux-là gagnaient les

gorges, les hauts plateaux, les forêts désertes, soulevant la

poussière des grandes migrations, lorsque autrefois les peuples

envahis cédaient la place aux barbares conquérants. Ils allaient

vivre sous la tente, dans quelque cirque de rochers solitaires, si

loin de tout chemin, que pas un soldat ennemi n'oserait s'y

hasarder. Et les fumées volantes qui les enveloppaient, se

perdaient derrière les bouquets de sapins, avec le bruit

décroissant des beuglements et des sabots du bétail, tandis que,

sur la route, le flot des voitures et des piétons passait

toujours, gênant la marche des troupes, si compact aux approches

de Belfort, d'un tel courant irrésistible de torrent élargi, que

des haltes, à plusieurs reprises, devinrent nécessaires.

Alors, ce fut pendant une de ces courtes haltes que Maurice

assista à une scène, dont le souvenir lui resta comme celui d'un

soufflet, reçu en plein visage.

Au bord du chemin, se trouvait une maison isolée, la demeure de

quelque paysan pauvre, dont le maigre bien s'étendait derrière.

Celui-là n'avait pas voulu quitter son champ, attaché au sol par

des racines trop profondes; et il restait, ne pouvant s'éloigner,

sans laisser là des lambeaux de sa chair. On l'apercevait dans une

salle basse, écrasé sur un banc, regardant d'un oeil vide défiler

ces soldats, dont la retraite allait livrer son blé mûr à

l'ennemi. Debout à son côté, sa femme, jeune encore, tenait un

enfant, tandis qu'un autre se pendait à ses jupes; et tous les

trois se lamentaient. Mais, tout d'un coup, dans le cadre de la

porte violemment ouverte, parut la grand'mère, une très vieille

femme, haute, maigre, avec des bras nus, pareils à des cordes

noueuses, qu'elle agitait furieusement. Ses cheveux gris, échappés

de son bonnet, s'envolaient autour de sa tête décharnée, et sa

rage était si grande, que les paroles qu'elle criait,

s'étranglaient dans sa gorge, indistinctes.

D'abord, les soldats s'étaient mis à rire. Elle avait une bonne

tête, la vieille folle! Puis, des mots leur parvinrent, la vieille

criait:

-- Canailles! Brigands! Lâches! Lâches!

D'une voix de plus en plus perçante, elle leur crachait l'insulte

de lâcheté, à toute volée. Et les rires cessèrent, un grand froid

avait passé dans les rangs. Les hommes baissaient la tête,

regardaient ailleurs.

-- Lâches! Lâches! Lâches!

Brusquement, elle parut encore grandir. Elle se soulevait, d'une

maigreur tragique, dans son lambeau de robe, promenant son long

bras de l'ouest à l'est, d'un tel geste immense, qu'il semblait

emplir le ciel.

-- Lâches, le Rhin n'est pas là... Le Rhin est là-bas, lâches,

lâches!

Enfin, on se remettait en marche, et Maurice dont le regard, à ce

moment, rencontra le visage de Jean, vit que les yeux de celui-ci

étaient pleins de grosses larmes. Il en eut un saisissement, son

malheur en fut accru, à l'idée que les brutes avaient elles-mêmes

senti l'injure, qu'on ne méritait pas et qu'il fallait subir. Tout

s'effondrait dans sa pauvre tête endolorie, jamais il ne put se

rappeler comment il avait achevé l'étape.

Le 7e corps avait employé la journée entière, pour franchir les

vingt-trois kilomètres qui séparent Dannemarie de Belfort; et de

nouveau la nuit tombait, il était très tard, lorsque les troupes

purent installer leurs bivouacs sous les murs de la place, à

l'endroit même d'où elles étaient parties, quatre jours

auparavant, pour marcher à l'ennemi. Malgré l'heure avancée et la

fatigue extrême, les soldats tinrent absolument à allumer les feux

de cuisine et à faire la soupe. Depuis le départ, c'était enfin la

première fois qu'ils avalaient quelque chose de chaud. Et, autour

des feux, sous la nuit fraîche, les nez s'enfonçaient dans les

écuelles, des grognements d'aise commençaient à s'élever,

lorsqu'une rumeur qui courait, stupéfia le camp. Deux dépêches

nouvelles étaient arrivées coup sur coup: les Prussiens n'avaient

point passé le Rhin à Markolsheim, et il n'y avait plus un seul

Prussien à Huningue. Le passage du Rhin à Markolsheim, le pont de

bateaux établi à la clarté de grands foyers électriques, tous ces

récits alarmants étaient simplement un cauchemar, une

hallucination inexpliquée du sous-préfet de Schelestadt. Et quant

au corps d'armée qui menaçait Huningue, le fameux corps d'armée de

la Forêt-Noire, devant lequel tremblait l'Alsace, il n'était

composé que d'un infime détachement wurtembergeois, deux

bataillons et un escadron, dont la tactique habile, les marches,

les contremarches répétées, les apparitions imprévues et

soudaines, avaient fait croire à la présence de trente à quarante

mille hommes. Dire que, le matin encore, on avait failli faire

sauter le viaduc de Dannemarie! Vingt lieues d'une riche contrée

venaient d'être ravagées, sans raison aucune, par la plus imbécile

des paniques; et, au souvenir de ce qu'ils avaient vu dans cette

journée lamentable, les habitants fuyant affolés, poussant leurs

bestiaux vers la montagne, le flot des voitures chargées de

meubles coulant vers la ville, parmi le troupeau des enfants et

des femmes, les soldats se fâchaient, s'exclamaient, au milieu de

ricanements exaspérés.

-- Ah! non, elle est trop drôle! Bégayait Loubet, la bouche

pleine, en agitant sa cuiller. Comment! C'est là l'ennemi qu'on

nous menait combattre? Il n'y avait personne!... Douze lieues en

avant, douze lieues en arrière, et pas un chat devant nous! Tout

ça pour rien, pour le plaisir d'avoir eu peur!

Chouteau, qui torchait bruyamment l'écuelle, gueula alors contre

les généraux, sans les nommer.

-- Hein? Les cochons! Sont-ils assez crétins! De fameux lièvres

qu'on nous a donnés là! S'ils se sont cavalés ainsi, quand il n'y

avait personne, hein?

Auraient-ils pris leurs jambes à leur cou, s'ils s'étaient trouvés

en face d'une vraie armée!

On avait jeté une nouvelle brassée de bois dans le feu, pour la

joie claire de la grande flamme qui montait, et Lapoulle, en train

de se chauffer béatement les jambes, éclatait d'un rire idiot,

sans comprendre, lorsque Jean, après avoir commencé par faire la

sourde oreille, se permit de dire, paternellement:

-- Taisez-vous donc!... Si l'on vous entendait, ça pourrait mal

tourner.

Lui-même, dans son simple bon sens, était outré de la bêtise des

chefs. Mais il fallait bien les faire respecter; et, comme

Chouteau grognait encore, il lui coupa la parole.

-- Taisez-vous!... Voici le lieutenant, adressez-vous à lui, si

vous avez des observations à faire.

Maurice, assis silencieusement à l'écart, avait baissé la tête.

Ah! c'était bien la fin de tout! À peine avait-on commencé, et

c'était fini. Cette indiscipline, cette révolte des hommes, au

premier revers, faisaient déjà de l'armée une bande sans liens

aucuns, démoralisée, mûre pour toutes les catastrophes. Là, sous

Belfort, eux n'avaient pas vu un Prussien, et ils étaient battus.

Les jours qui suivirent, furent, dans leur monotonie, frissonnants

d'attente et de malaise. Pour occuper ses troupes, le général

Douay les fit travailler aux ouvrages de défense de la place, fort

incomplets. On remuait la terre avec rage, on tranchait le roc. Et

pas une nouvelle! Où était l'armée de Mac-Mahon? Que faisait-on

sous Metz? Les rumeurs les plus extravagantes circulèrent, à peine

quelques journaux de Paris venaient-ils augmenter par leurs

contradictions les ténèbres anxieuses où l'on se débattait. Deux

fois, le général avait écrit, demandé des ordres, sans même

recevoir de réponse. Cependant, le 12 août enfin, le 7e corps se

compléta par l'arrivée de la troisième division, qui débarquait

d'Italie; mais il n'y avait toujours là que deux divisions, car la

première, battue à Froeschwiller, s'était trouvée emportée dans la

déroute, sans qu'on sût encore à cette heure où le courant l'avait

jetée. Puis, après une semaine de cet abandon, de cette séparation

totale d'avec le reste de la France, un télégramme apporta l'ordre

du départ. Ce fut une grande joie, on préférait tout à cette vie

murée qu'on menait. Et, pendant les préparatifs, les suppositions

recommencèrent, personne ne savait où l'on se rendait: les uns

disaient qu'on allait défendre Strasbourg, tandis que d'autres

parlaient même d'une pointe hardie dans la Forêt-Noire, pour

couper la ligne de retraite des Prussiens.

Dès le lendemain matin, le 106e partit un des premiers, entassé

dans des wagons à bestiaux. Le wagon où se trouvait l'escouade de

Jean, fut particulièrement empli, à ce point que Loubet prétendait

qu'il n'avait pas la place pour éternuer. Comme les distributions,

une fois de plus, venaient d'avoir lieu dans le plus grand

désordre, les soldats ayant reçu en eau-de-vie ce qu'ils auraient

dû recevoir en vivres, presque tous étaient ivres, d'une ivresse

violente et hurlante, qui se répandait en chansons obscènes. Le

train roulait, on ne se voyait plus dans le wagon, que la fumée

des pipes noyait d'un brouillard; il y régnait une insupportable

chaleur, la fermentation de ces corps empilés; tandis que, de la

voiture noire et fuyante, sortaient des vociférations, dominant le

grondement des roues, allant s'éteindre au loin, dans les mornes

campagnes. Et ce fut seulement à Langres que les troupes

comprirent qu'on les ramenait vers Paris.

-- Ah! nom de Dieu! répétait Chouteau, qui régnait déjà dans son

coin, en maître indiscuté, par sa toute-puissance de beau parleur,

c'est bien sûr qu'on va nous aligner à Charentonneau, pour

empêcher Bismarck d'aller coucher aux Tuileries.

Les autres se tordaient, trouvaient ça très farce, sans savoir

pourquoi. D'ailleurs, les moindres incidents du voyage soulevaient

des huées, des cris et des rires assourdissants: les paysans

plantés sur le bord de la voie, les groupes de gens anxieux qui

attendaient le passage des trains, aux petites stations, avec

l'espoir d'obtenir des nouvelles, toute cette France effarée et

frissonnante devant l'invasion. Et les populations accourues ne

recevaient ainsi au visage, dans le coup de vent de la locomotive

et la vision rapide du train, noyé de vapeur et de bruit, que le

hurlement de toute cette chair à canon, charriée à grande vitesse.

Cependant, dans une gare où l'on s'arrêta, trois dames bien mises,

des bourgeoises riches de la ville, qui distribuaient aux soldats

des tasses de bouillon, eurent un vrai succès. Les hommes

pleuraient, en les remerciant et en leur baisant les mains.

Mais, plus loin, les abominables chansons, les cris sauvages

recommencèrent. Et il arriva ainsi, un peu après Chaumont, que le

train en croisa un autre, chargé d'artilleurs, que l'on devait

conduire à Metz. La marche venait d'être ralentie, les soldats des

deux trains fraternisèrent dans une effroyable clameur. Du reste,

ce furent les artilleurs, plus ivres sans doute, debout, les

poings hors des wagons, qui l'emportèrent, en jetant ce cri, avec

une telle violence désespérée, qu'il couvrait tout:

-- À la boucherie! à la boucherie! à la boucherie!

Il sembla qu'un grand froid, un vent glacial de charnier passait.

Il se fit un brusque silence, dans lequel on entendit le

ricanement de Loubet.

-- Pas gais, les camarades!

-- Mais ils ont raison, reprit Chouteau, de sa voix d'orateur de

cabaret, c'est dégoûtant d'envoyer un tas de braves garçons se

faire casser la gueule, pour de sales histoires dont ils ne savent

pas le premier mot.

Et il continua. C'était le pervertisseur, le mauvais ouvrier de

Montmartre, le peintre en bâtiments flâneur et noceur, ayant mal

digéré les bouts de discours entendus dans les réunions publiques,

mêlant des âneries révoltantes aux grands principes d'égalité et

de liberté. Il savait tout, il endoctrinait les camarades, surtout

Lapoulle, dont il avait promis de faire un gaillard.

-- Hein? Vieux, c'est bien simple!... Si Badinguet et Bismarck ont

une dispute, qu'ils règlent ça entre eux, à coups de poing, sans

déranger des centaines de mille hommes qui ne se connaissent

seulement pas et qui n'ont pas envie de se battre.

Tout le wagon riait, amusé, conquis, et Lapoulle, sans savoir qui

était Badinguet, incapable de dire même s'il se battait pour un

empereur ou pour un roi, répétait, de son air de colosse enfant:

-- Bien sûr, à coups de poing, et on trinque après!

Mais Chouteau avait tourné la tête vers Pache, qu'il entreprenait

à son tour.

-- C'est comme toi qui crois au bon Dieu... Il a défendu de se

battre, ton bon Dieu. Alors, espèce de serin, pourquoi es-tu ici?

-- Dame! Répondit Pache interloqué, je n'y suis pas pour mon

plaisir... Seulement, les gendarmes...

-- Les gendarmes! Ah, ouiche! On s'en fout, des gendarmes!... Vous

ne savez pas, vous tous, ce que nous ferions, si nous étions de

bons bougres? ... Tout à l'heure, quand on nous débarquera, nous

filerions, oui! Nous filerions tranquillement, en laissant ce gros

cochon de Badinguet et toute sa clique de généraux de quatre sous

se débarbouiller comme ils l'entendraient avec leurs sales

Prussiens!

Des bravos éclatèrent, la perversion agissait, et Chouteau alors

triompha, en sortant ses théories, où roulaient dans un flot

trouble la république, les droits de l'homme, la pourriture de

l'empire qu'il fallait jeter bas, la trahison de tous les chefs

qui les commandaient, vendus chacun pour un million, ainsi que

cela était prouvé. Lui se proclamait révolutionnaire, les autres

ne savaient seulement pas s'ils étaient républicains, ni même de

quelle façon on pouvait l'être, excepté Loubet, le fricoteur, qui,

lui aussi, connaissait son opinion, n'ayant jamais été que pour la

soupe; mais, tous, entraînés, n'en criaient pas moins contre

l'empereur, les officiers, la sacrée boutique qu'ils lâcheraient,

et raide! Au premier embêtement. Et, soufflant sur leur ivresse

montante, Chouteau guettait de l'oeil Maurice, le monsieur, qu'il

égayait, qu'il était fier d'avoir avec lui; si bien que, pour le

passionner à son tour, il eut l'idée de tomber sur Jean, immobile

et comme endormi jusque-là, au milieu du vacarme, les yeux demi-

clos. Depuis la dure leçon donnée par le caporal à l'engagé

volontaire, qu'il avait forcé à reprendre son fusil, si celui-ci

gardait quelque rancune contre son chef, c'était bien le cas de

jeter les deux hommes l'un sur l'autre.

-- C'est comme j'en connais qui ont parlé de nous faire fusiller,

reprit Chouteau menaçant. Des salauds qui nous traitent pire que

des bêtes, qui ne comprennent pas que, lorsqu'on a assez du sac et

du flingot, aïe donc! On foute tout ça dans les champs, pour voir

s'il en poussera d'autres!... Hein? Les camarades, qu'est-ce

qu'ils diraient, ceux-là, si, à cette heure que nous les tenons

dans un petit coin, nous les jetions à leur tour sur la voie? ...

Ca y est-il, hein? Faut un exemple, pour qu'on ne nous embête plus

avec cette sale guerre! à mort les punaises à Badinguet! à mort

les salauds qui veulent qu'on se batte!

Jean était devenu très rouge, sous le flot du sang de colère qui

parfois lui montait au visage, dans ses rares coups de passion.

Bien qu'il fût serré par ses voisins comme dans un étau vivant, il

se leva, avança ses poings tendus et sa face enflammée, d'un air

si terrible, que l'autre blêmit.

-- Tonnerre de Dieu! veux-tu te taire à la fin, cochon!... Voilà

des heures que je ne dis rien, puisqu'il n'y a plus de chefs et

que je ne puis seulement pas vous faire coller au bloc. Bien sûr,

oui! J'aurais rendu un fier service au régiment, en le

débarrassant d'une fichue crapule de ton espèce... Mais écoute, du

moment où les punitions sont de la blague, c'est à moi que tu

auras affaire. Il n'y a plus de caporal, il y a un bon bougre que

tu embêtes et qui va te fermer le bec... Ah! sacré lâche, tu ne

veux pas te battre et tu cherches à empêcher les autres de se

battre! Répète un peu voir, que je cogne!

Déjà, tout le wagon, retourné, soulevé par la belle crânerie de

Jean, abandonnait Chouteau, qui bégayait, reculant devant les gros

poings de son adversaire.

-- Et je me fiche de Badinguet, comme de toi, entends-tu? ... Moi,

la politique, la république ou l'empire, je m'en suis toujours

fichu; et, aujourd'hui comme autrefois, lorsque je cultivais mon

champ, je n'ai jamais désiré qu'une chose, c'est le bonheur de

tous, le bon ordre, les bonnes affaires... Certainement que ça

embête tout le monde, de se battre. Mais ça n'empêche qu'on

devrait les coller au mur, les canailles qui viennent vous

décourager, quand on a déjà tant de peine à se conduire

proprement. Nom de Dieu! les amis, votre sang ne fait donc pas

qu'un tour, lorsqu'on vous dit que les Prussiens sont chez vous et

qu'il faut les foutre dehors!

Alors, avec cette facilité des foules à changer de passion, les

soldats acclamèrent le caporal, qui répétait son serment de casser

la gueule au premier de son escouade qui parlerait de ne pas se

battre. Bravo, le caporal! on allait vite régler son affaire à

Bismarck!

Et, au milieu de la sauvage ovation, Jean, calmé, dit poliment à

Maurice, comme s'il ne se fût pas adressé à un de ses hommes:

-- Monsieur, vous ne pouvez pas être avec les lâches... Allez,

nous ne sommes pas encore battus, c'est nous qui finirons bien par

les rosser un jour, les Prussiens!

À cette minute, Maurice sentit un chaud rayon de soleil lui couler

jusqu'au coeur. Il restait troublé, humilié. Quoi? Cet homme

n'était donc pas qu'un rustre? Et il se rappelait l'affreuse haine

dont il avait brûlé, en ramassant son fusil, jeté dans une minute

d'inconscience. Mais il se rappelait aussi son saisissement, à la

vue des deux grosses larmes du caporal, lorsque la vieille

grand'mère, ses cheveux gris au vent, les insultait, en montrant

le Rhin, là-bas, derrière l'horizon. Était-ce la fraternité des

mêmes fatigues et des mêmes douleurs, subies ensemble, qui

emportait ainsi sa rancune? Lui, de famille bonapartiste, n'avait

jamais rêvé la république qu'à l'état théorique; et il se sentait

plutôt tendre pour la personne de l'empereur, il était pour la

guerre, la vie même des peuples. Tout d'un coup, l'espoir lui

revenait, dans une de ces sautes d'imagination qui lui étaient

familières; tandis que l'enthousiasme qui l'avait, un soir, poussé

à s'engager, battait de nouveau en lui, gonflant son coeur d'une

certitude de victoire.

-- Mais c'est certain, caporal, dit-il gaiement, nous les

rosserons!

Le wagon roulait, roulait toujours, emportant sa charge d'hommes,

dans l'épaisse fumée des pipes et l'étouffante chaleur des corps

entassés, jetant aux stations anxieuses qu'on traversait, aux

paysans hagards, plantés le long des haies, ses obscènes chansons

en une clameur d'ivresse. Le 20 août on était à Paris, à la gare

de Pantin, et le soir même on repartait, on débarquait le

lendemain à Reims, en route pour le camp de Châlons.

La Débâcle · 第 5 / 25 题