Première partie

I

À deux kilomètres de Mulhouse, vers le Rhin, au milieu de la

plaine fertile, le camp était dressé. Sous le jour finissant de

cette soirée d'août, au ciel trouble, traversé de lourds nuages,

les tentes-abris s'alignaient, les faisceaux luisaient,

s'espaçaient régulièrement sur le front de bandière; tandis que,

fusils chargés, les sentinelles les gardaient, immobiles, les yeux

perdus, là-bas, dans les brumes violâtres du lointain horizon, qui

montaient du grand fleuve.

On était arrivé de Belfort vers cinq heures. Il en était huit, et

les hommes venaient seulement de toucher les vivres. Mais le bois

devait s'être égaré, la distribution n'avait pu avoir lieu.

Impossible d'allumer du feu et de faire la soupe. Il avait fallu

se contenter de mâcher à froid le biscuit, qu'on arrosait de

grands coups d'eau-de-vie, ce qui achevait de casser les jambes,

déjà molles de fatigue. Deux soldats pourtant, en arrière des

faisceaux, près de la cantine, s'entêtaient à vouloir enflammer un

tas de bois vert, de jeunes troncs d'arbre qu'ils avaient coupés

avec leurs sabres-baïonnettes, et qui refusaient obstinément de

brûler. Une grosse fumée, noire et lente, montait dans l'air du

soir, d'une infinie tristesse.

Il n'y avait là que douze mille hommes, tout ce que le général

Félix Douay avait avec lui du 7e corps d'armée. La première

division, appelée la veille, était partie pour Froeschwiller; la

troisième se trouvait encore à Lyon; et il s'était décidé à

quitter Belfort, à se porter ainsi en avant avec la deuxième

division, l'artillerie de réserve et une division de cavalerie,

incomplète. Des feux avaient été aperçus à Lorrach. Une dépêche du

sous-préfet de Schelestadt annonçait que les Prussiens allaient

passer le Rhin à Markolsheim. Le général, se sentant trop isolé à

l'extrême droite des autres corps, sans communication avec eux,

venait de hâter d'autant plus son mouvement vers la frontière,

que, la veille, la nouvelle était arrivée de la surprise

désastreuse de Wissembourg. D'une heure à l'autre, s'il n'avait

pas lui-même l'ennemi à repousser, il pouvait craindre d'être

appelé, pour soutenir le 1er corps. Ce jour-là, ce samedi

d'inquiète journée d'orage, le 6 août, on devait s'être battu

quelque part, du côté de Froeschwiller: cela était dans le ciel

anxieux et accablant, de grands frissons passaient, de brusques

souffles de vent, chargés d'angoisse. Et, depuis deux jours, la

division croyait marcher au combat, les soldats s'attendaient à

trouver les Prussiens devant eux, au bout de cette marche forcée

de Belfort à Mulhouse.

Le jour baissait, la retraite partit d'un coin éloigné du camp, un

roulement des tambours, une sonnerie des clairons, faibles encore,

emportés par le grand air. Et Jean Macquart, qui s'occupait à

consolider la tente, en enfonçant les piquets davantage, se leva.

Aux premiers bruits de guerre, il avait quitté Rognes, tout

saignant du drame où il venait de perdre sa femme Françoise et les

terres qu'elle lui avait apportées; il s'était réengagé à trente-

neuf ans, retrouvant ses galons de caporal, tout de suite

incorporé au 106e régiment de ligne, dont on complétait les

cadres; et, parfois, il s'étonnait encore, de se revoir avec la

capote aux épaules, lui qui, après Solférino, était si joyeux de

quitter le service, de n'être plus un traîneur de sabre, un tueur

de monde. Mais quoi faire? Quand on n'a plus de métier, qu'on n'a

plus ni femme ni bien au soleil, que le coeur vous saute dans la

gorge de tristesse et de rage? Autant vaut-il cogner sur les

ennemis, s'ils vous embêtent. Et il se rappelait son cri: ah! bon

sang! puisqu'il n'avait plus de courage à la travailler, il la

défendrait, la vieille terre de France!

Jean, debout, jeta un coup d'oeil dans le camp, où une agitation

dernière se produisait, au passage de la retraite. Quelques hommes

couraient. D'autres, assoupis déjà, se soulevaient, s'étiraient

d'un air de lassitude irritée. Lui, patient, attendait l'appel,

avec cette tranquillité d'humeur, ce bel équilibre raisonnable,

qui faisait de lui un excellent soldat. Les camarades disaient

qu'avec de l'instruction il serait peut-être allé loin. Sachant

tout juste lire et écrire, il n'ambitionnait même pas le grade de

sergent. Quand on a été paysan, on reste paysan.

Mais la vue du feu de bois vert qui fumait toujours, l'intéressa,

et il interpella les deux hommes en train de s'acharner, Loubet et

Lapoulle, tous deux de son escouade.

-- Lâchez donc ça! vous nous empoisonnez!

Loubet, maigre et vif, l'air farceur, ricanait.

-- Ca prend, caporal, je vous assure... Souffle donc, toi!

Et il poussait Lapoulle, un colosse, qui s'épuisait à déchaîner

une tempête, de ses joues enflées comme des outres, la face

congestionnée, les yeux rouges et pleins de larmes.

Deux autres soldats de l'escouade, Chouteau et Pache, le premier

étalé sur le dos, en fainéant qui aimait ses aises, l'autre

accroupi, très occupé à recoudre soigneusement une déchirure de sa

culotte, éclatèrent, égayés par l'affreuse grimace de cette brute

de Lapoulle.

-- Tourne-toi, souffle de l'autre côté, ça ira mieux! cria

Chouteau.

Jean les laissa rire. On n'allait peut-être plus en trouver si

souvent l'occasion; et lui, avec son air de gros garçon sérieux, à

la figure pleine et régulière, n'était pourtant pas pour la

mélancolie, fermant les yeux volontiers quand ses hommes prenaient

du plaisir. Mais un autre groupe l'occupa, un soldat de son

escouade encore, Maurice Levasseur, en train, depuis une heure

bientôt, de causer avec un civil, un monsieur roux d'environ

trente-six ans, une face de bon chien, éclairée de deux gros yeux

bleus à fleur de tête, des yeux de myope qui l'avaient fait

réformer. Un artilleur de la réserve, maréchal des logis, l'air

crâne et d'aplomb avec ses moustaches et sa barbiche brunes, était

venu les rejoindre; et tous les trois s'oubliaient là, comme en

famille.

Obligeamment, pour leur éviter quelque algarade, Jean crut devoir

intervenir.

-- Vous feriez bien de partir, monsieur. Voici la retraite, si le

lieutenant vous voyait...

Maurice ne le laissa pas achever.

-- Restez donc, Weiss.

Et, sèchement, au caporal:

-- Monsieur est mon beau-frère. Il a une permission du colonel,

qu'il connaît.

De quoi se mêlait-il, ce paysan, dont les mains sentaient encore

le fumier? Lui, reçu avocat au dernier automne, engagé volontaire

que la protection du colonel avait fait incorporer dans le 106e,

sans passer par le dépôt, consentait bien à porter le sac; mais,

dès les premières heures, une répugnance, une sourde révolte

l'avait dressé contre cet illettré, ce rustre qui le commandait.

-- C'est bon, répondit Jean, de sa voix tranquille, faites-vous

empoigner, je m'en fiche.

Puis, il tourna le dos, en voyant bien que Maurice ne mentait pas;

car le colonel, M De Vineuil, passait à ce moment, de son grand

air noble, sa longue face jaune coupée de ses épaisses moustaches

blanches; et il avait salué Weiss et le soldat d'un sourire.

Vivement, le colonel se rendait à une ferme que l'on apercevait

sur la droite, à deux ou trois cents pas, parmi des pruniers, et

où l'état-major s'était installé pour la nuit. On ignorait si le

commandant du 7e corps se trouvait là, dans l'affreux deuil dont

venait de le frapper la mort de son frère, tué à Wissembourg. Mais

le général de brigade Bourgain-Des-Feuilles, qui avait sous ses

ordres le 106e, y était sûrement, très braillard comme à

l'ordinaire, roulant son gros corps sur ses courtes jambes, avec

son teint fleuri de bon vivant que son peu de cervelle ne gênait

point. Une agitation grandissait autour de la ferme, des

estafettes partaient et revenaient à chaque minute, toute

l'attente fébrile des dépêches, trop lentes, sur cette grande

bataille que chacun sentait fatale et voisine depuis le matin. Où

donc avait-elle été livrée, et quels en étaient à cette heure les

résultats? À mesure que tombait la nuit, il semblait que, sur le

verger, sur les meules éparses autour des étables, l'anxiété

roulât, s'étalât en un lac d'ombre. Et l'on disait encore qu'on

venait d'arrêter un espion Prussien rôdant autour du camp, et

qu'on l'avait conduit à la ferme, pour que le général

l'interrogeât. Peut-être le colonel De Vineuil avait-il reçu

quelque télégramme, qu'il courait si fort.

Cependant, Maurice s'était remis à causer avec son beau-frère

Weiss et son cousin Honoré Fouchard, le maréchal des logis. La

retraite, venue de loin, peu à peu grossie, passa près d'eux,

sonnante, battante, dans la paix mélancolique du crépuscule; et

ils ne semblèrent même pas l'entendre. Petit-fils d'un héros de la

grande armée, le jeune homme était né, au Chesne-Populeux, d'un

père détourné de la gloire, tombé à un maigre emploi de

percepteur. Sa mère, une paysanne, avait succombé en les mettant

au monde, lui et sa soeur jumelle Henriette, qui, toute petite,

l'avait élevé. Et, s'il se trouvait là, engagé volontaire, c'était

à la suite de grandes fautes, toute une dissipation de tempérament

faible et exalté, de l'argent qu'il avait jeté au jeu, aux femmes,

aux sottises de Paris dévorateur, lorsqu'il y était venu terminer

son droit et que la famille s'était saignée pour faire de lui un

monsieur. Le père en était mort, la soeur, après s'être

dépouillée, avait eu la chance de trouver un mari, cet honnête

garçon de Weiss, un Alsacien de Mulhouse, longtemps comptable à la

raffinerie générale du Chesne-Populeux, aujourd'hui contremaître

chez M Delaherche, un des principaux fabricants de drap de Sedan.

Et Maurice se croyait bien corrigé, dans sa nervosité prompte à

l'espoir du bien comme au découragement du mal, généreux,

enthousiaste, mais sans fixité aucune, soumis à toutes les sautes

du vent qui passe. Blond, petit, avec un front très développé, un

nez et un menton menus, le visage fin, il avait des yeux gris et

caressants, un peu fous parfois.

Weiss était accouru à Mulhouse, à la veille des premières

hostilités, dans le brusque désir d'y régler une affaire de

famille; et, s'il s'était servi, pour serrer la main de son beau-

frère, du bon vouloir du colonel De Vineuil, c'était que ce

dernier se trouvait être l'oncle de la jeune Madame Delaherche,

une jolie veuve épousée l'année d'auparavant par le fabricant de

drap, et que Maurice et Henriette avaient connue gamine, grâce à

un hasard de voisinage. D'ailleurs, outre le colonel, Maurice

venait de retrouver dans le capitaine de sa compagnie, le

capitaine Beaudoin, une connaissance de Gilberte, la jeune Madame

Delaherche, un ami à elle, intime, disait-on, lorsqu'elle était à

Mézières Madame Maginot, femme de M Maginot, inspecteur des

forêts.

-- Embrassez bien Henriette pour moi, répétait à Weiss le jeune

homme, qui aimait passionnément sa soeur. Dites-lui qu'elle sera

contente, que je veux la rendre enfin fière de moi.

Des larmes lui emplissaient les yeux, au souvenir de ses folies.

Son beau-frère, ému lui-même, coupa court, en s'adressant à Honoré

Fouchard, l'artilleur.

-- Et, dès que je passerai à Remilly, je monterai dire à l'oncle

Fouchard que je vous ai vu et que vous vous portez bien.

L'oncle Fouchard, un paysan, qui avait quelques terres et qui

faisait le commerce de boucher ambulant, était un frère de la mère

d'Henriette et de Maurice. Il habitait Remilly, en haut, sur le

coteau, à six kilomètres de Sedan.

-- Bon! répondit tranquillement Honoré, le père s'en fiche, mais

allez-y tout de même, si ça vous fait plaisir.

À cette minute, une agitation se produisit, du côté de la ferme;

et ils en virent sortir, libre, conduit par un seul officier, le

rôdeur, l'homme qu'on avait accusé d'être un espion. Sans doute,

il avait montré des papiers, conté une histoire, car on

l'expulsait simplement du camp. De si loin, dans l'ombre

naissante, on le distinguait mal, énorme, carré, avec une tête

roussâtre.

Pourtant, Maurice eut un cri.

-- Honoré, regarde donc... On dirait le Prussien, tu sais,

Goliath!

Ce nom fit sursauter l'artilleur. Il braqua ses yeux ardents.

Goliath Steinberg, le garçon de ferme, l'homme qui l'avait fâché

avec son père, qui lui avait pris Silvine, toute la vilaine

histoire, toute l'abominable saleté dont il souffrait encore! Il

aurait couru, l'aurait étranglé. Mais déjà l'homme, au delà des

faisceaux, s'en allait, s'évanouissait dans la nuit.

-- Oh! Goliath! murmura-t-il, pas possible! Il est là-bas, avec

les autres... Si jamais je le rencontre!

D'un geste menaçant, il avait montré l'horizon envahi de ténèbres,

tout cet orient violâtre, qui pour lui était la Prusse. Il y eut

un silence, on entendit de nouveau la retraite, mais très

lointaine, qui se perdait à l'autre bout du camp, d'une douceur

mourante au milieu des choses devenues indécises.

-- Fichtre! reprit Honoré, je vais me faire pincer, moi, si je ne

suis pas là pour l'appel... Bonsoir! adieu à tout le monde!

Et, ayant serré une dernière fois les deux mains de Weiss, il fila

à grandes enjambées vers le monticule où était parquée

l'artillerie de réserve, sans avoir reparlé de son père, sans rien

avoir fait dire à Silvine, dont le nom lui brûlait les lèvres.

Des minutes encore se passèrent, et vers la gauche, du côté de la

deuxième brigade, un clairon sonna l'appel. Plus près, un autre

répondit. Puis, ce fut un troisième, très loin. De proche en

proche, tous sonnaient à la fois, lorsque Gaude, le clairon de la

compagnie, se décida, à toute volée des notes sonores. C'était un

grand garçon, maigre et douloureux, sans un poil de barbe,

toujours muet, et qui soufflait ses sonneries d'une haleine de

tempête.

Alors, le sergent Sapin, un petit homme pincé et aux grands yeux

vagues, commença l'appel. Sa voix grêle jetait les noms, tandis

que les soldats qui s'étaient approchés, répondaient sur tous les

tons, du violoncelle à la flûte. Mais un arrêt se produisit.

-- Lapoulle! répéta très haut le sergent.

Personne ne répondit encore. Et il fallut que Jean se précipitât

vers le tas de bois vert, que le fusilier Lapoulle, excité par les

camarades, s'obstinait à vouloir enflammer. Maintenant, sur le

ventre, le visage cuit, il chassait au ras du sol la fumée du

bois, qui noircissait.

-- Mais, tonnerre de Dieu! Lâchez donc ça! cria Jean. Répondez à

l'appel!

Lapoulle, ahuri, se souleva, parut comprendre, hurla un: présent!

D'une telle voix de sauvage, que Loubet en tomba sur le derrière,

tant il le trouva farce. Pache, qui avait fini sa couture,

répondit, à peine distinct, d'un marmottement de prière. Chouteau,

dédaigneusement, sans même se lever, jeta le mot et s'étala

davantage.

Cependant, le lieutenant de service, Rochas, immobile, attendait à

quelques pas. Lorsque, l'appel fini, le sergent Sapin vint lui

dire qu'il ne manquait personne, il gronda dans ses moustaches, en

désignant du menton Weiss toujours en train de causer avec

Maurice:

-- Il y en a même un de trop, qu'est-ce qu'il fiche, ce

particulier-là?

-- Permission du colonel, mon lieutenant, crut devoir expliquer

Jean, qui avait entendu.

Rochas haussa furieusement les épaules, et, sans un mot, se remit

à marcher le long des tentes, en attendant l'extinction des feux;

pendant que Jean, les jambes cassées par l'étape de la journée,

s'asseyait à quelques pas de Maurice, dont les paroles lui

arrivèrent, bourdonnantes d'abord, sans qu'il les écoutât, envahi

lui-même de réflexions obscures, à peine formulées, au fond de son

épaisse et lente cervelle.

Maurice était pour la guerre, la croyait inévitable, nécessaire à

l'existence même des nations. Cela s'imposait à lui, depuis qu'il

se donnait aux idées évolutives, à toute cette théorie de

l'évolution qui passionnait dès lors la jeunesse lettrée. Est-ce

que la vie n'est pas une guerre de chaque seconde? est-ce que la

condition même de la nature n'est pas le combat continu, la

victoire du plus digne, la force entretenue et renouvelée par

l'action, la vie renaissant toujours jeune de la mort? Et il se

rappelait le grand élan qui l'avait soulevé, lorsque, pour

racheter ses fautes, cette pensée d'être soldat, d'aller se battre

à la frontière, lui était venue. Peut-être la France du

plébiscite, tout en se livrant à l'empereur, ne voulait-elle pas

la guerre. Lui-même, huit jours auparavant, la déclarait coupable

et imbécile. On discutait sur cette candidature d'un prince

allemand au trône d'Espagne; dans la confusion qui, peu à peu,

s'était faite, tout le monde semblait avoir tort; si bien qu'on ne

savait plus de quel côté partait la provocation, et que, seul,

debout, l'inévitable demeurait, la loi fatale qui, à l'heure

marquée, jette un peuple sur un autre. Mais un grand frisson avait

traversé Paris, il revoyait la soirée ardente, les boulevards

charriant la foule, les bandes qui secouaient des torches, en

criant: à Berlin! à Berlin! Devant l'Hôtel de Ville, il entendait

encore, montée sur le siège d'un cocher, une grande belle femme,

au profil de reine, dans les plis d'un drapeau et chantant la

_Marseillaise_. Était-ce donc menteur, le coeur de Paris n'avait-

il pas battu? Et puis, comme toujours chez lui, après cette

exaltation nerveuse, des heures de doute affreux et de dégoût

avaient suivi: son arrivée à la caserne, l'adjudant qui l'avait

reçu, le sergent qui l'avait fait habiller, la chambrée empestée

et d'une crasse repoussante, la camaraderie grossière avec ses

nouveaux compagnons, l'exercice mécanique qui lui cassait les

membres et lui appesantissait le cerveau. En moins d'une semaine

pourtant, il s'était habitué, sans répugnance désormais. Et

l'enthousiasme l'avait repris, lorsque le régiment était enfin

parti pour Belfort.

Dès les premiers jours, Maurice avait eu l'absolue certitude de la

victoire. Pour lui, le plan de l'empereur était clair: jeter

quatre cent mille hommes sur le Rhin, franchir le fleuve avant que

les Prussiens fussent prêts, séparer l'Allemagne du nord de

l'Allemagne du sud par une pointe vigoureuse; et, grâce à quelque

succès éclatant, forcer tout de suite l'Autriche et l'Italie à se

mettre avec la France. Le bruit n'avait-il pas couru, un instant,

que ce 7e corps, dont son régiment faisait partie, devait prendre

la mer à Brest, pour être débarqué en Danemark et opérer une

diversion qui obligerait la Prusse à immobiliser une de ses

armées? Elle allait être surprise, accablée de toutes parts,

écrasée en quelques semaines. Une simple promenade militaire, de

Strasbourg à Berlin. Mais, depuis son attente à Belfort, des

inquiétudes le tourmentaient. Le 7e corps, chargé de surveiller la

trouée de la Forêt-Noire, y était arrivé dans une confusion

inexprimable, incomplet, manquant de tout. On attendait d'Italie

la troisième division; la deuxième brigade de cavalerie restait à

Lyon, par crainte d'un mouvement populaire; et trois batteries

s'étaient égarées, on ne savait où. Puis, c'était un dénuement

extraordinaire, les magasins de Belfort qui devaient tout fournir,

étaient vides: ni tentes, ni marmites, ni ceintures de flanelle,

ni cantines médicales, ni forges, ni entraves à chevaux. Pas un

infirmier et pas un ouvrier d'administration. Au dernier moment,

on venait de s'apercevoir que trente mille pièces de rechange

manquaient, indispensables au service des fusils; et il avait

fallu envoyer à Paris un officier, qui en avait rapporté cinq

mille, arrachées avec peine. D'autre part, ce qui l'angoissait,

c'était l'inaction. Depuis deux semaines qu'on se trouvait là,

pourquoi ne marchait-on pas en avant? Il sentait bien que chaque

jour de retard était une irréparable faute, une chance perdue de

victoire. Et, devant le plan rêvé, se dressait la réalité de

l'exécution, ce qu'il devait savoir plus tard, dont il n'avait

alors que l'anxieuse et obscure conscience: les sept corps d'armée

échelonnés, disséminés le long de la frontière, de Metz à Bitche

et de Bitche à Belfort; les effectifs partout incomplets, les

quatre cent trente mille hommes se réduisant à deux cent trente

mille au plus; les généraux se jalousant, bien décidés chacun à

gagner son bâton de maréchal, sans porter aide au voisin; la plus

effroyable imprévoyance, la mobilisation et la concentration

faites d'un seul coup pour gagner du temps, aboutissant à un

gâchis inextricable; la paralysie lente enfin, partie de haut, de

l'empereur malade, incapable d'une résolution prompte, et qui

allait envahir l'armée entière, la désorganiser, l'annihiler, la

jeter aux pires désastres, sans qu'elle pût se défendre. Et,

cependant, au-dessus du sourd malaise de l'attente, dans le

frisson instinctif de ce qui allait venir, la certitude de

victoire demeurait.

Brusquement, le 3 août, avait éclaté la nouvelle de la victoire de

Sarrebruck, remportée la veille. Grande victoire, on ne savait.

Mais les journaux débordaient d'enthousiasme, c'était l'Allemagne

envahie, le premier pas dans la marche glorieuse; et le prince

impérial, qui avait ramassé froidement une balle sur le champ de

bataille, commençait sa légende. Puis, deux jours plus tard,

lorsqu'on avait su la surprise et l'écrasement de Wissembourg, un

cri de rage s'était échappé des poitrines. Cinq mille hommes pris

dans un guet-apens, qui avaient résistés pendant dix heures à

trente-cinq mille Prussiens, ce lâche massacre criait simplement

vengeance! Sans doute, les chefs étaient coupables de s'être mal

gardés et de n'avoir rien prévu. Mais tout cela allait être

réparé, Mac-Mahon avait appelé la première division du 7e corps,

le 1er corps serait soutenu par le 5e, les Prussiens devaient, à

cette heure, avoir repassé le Rhin, avec les baïonnettes de nos

fantassins dans le dos. Et la pensée qu'on s'était furieusement

battu ce jour-là, l'attente de plus en plus enfiévrée des

nouvelles, toute l'anxiété épandue s'élargissait à chaque minute

sous le vaste ciel pâlissant.

C'était ce que Maurice répétait à Weiss.

-- Ah! on leur a sûrement aujourd'hui allongé une fameuse raclée!

Sans répondre, Weiss hocha la tête d'un air soucieux. Lui aussi

regardait du côté du Rhin, vers cet orient où la nuit s'était déjà

complètement faite, un mur noir, assombri de mystère. Depuis les

dernières sonneries de l'appel, un grand silence tombait sur le

camp engourdi, troublé à peine par les pas et les voix de quelques

soldats attardés. Une lumière venait de s'allumer, une étoile

clignotante, dans la salle de la ferme où l'état-major veillait,

attendant les dépêches qui arrivaient d'heure en heure, obscures

encore. Et le feu de bois vert, enfin abandonné, fumait toujours

d'une grosse fumée triste, qu'un léger vent poussait au-dessus de

cette ferme inquiète, salissant au ciel les premières étoiles.

-- Une raclée, finit par répéter Weiss, Dieu vous entende!

Jean, toujours assis à quelques pas, dressa l'oreille; tandis que

le lieutenant Rochas, ayant surpris ce voeu tremblant de doute,

s'arrêta net pour écouter.

-- Comment! reprit Maurice, vous n'avez pas une entière confiance,

vous croyez une défaite possible!

D'un geste, son beau-frère l'arrêta, les mains frémissantes, sa

bonne face tout d'un coup bouleversée et pâlie.

-- Une défaite, le ciel nous en garde!... Vous savez, je suis de

ce pays, mon grand-père et ma grand'mère ont été assassinés par

les cosaques, en 1814; et, quand je songe à l'invasion, mes poings

se serrent, je ferais le coup de feu, avec ma redingote, comme un

troupier!... Une défaite, non, non! je ne veux pas la croire

possible!

Il se calma, il eut un abandon d'épaules, plein d'accablement.

-- Seulement, que voulez-vous! Je ne suis pas tranquille... Je la

connais bien, mon Alsace; je viens de la traverser encore, pour

mes affaires; et nous avons vu, nous autres, ce qui crevait les

yeux des généraux, et ce qu'ils ont refusé de voir... Ah! la

guerre avec la Prusse, nous la désirions, il y avait longtemps que

nous attendions paisiblement de régler cette vieille querelle.

Mais ça n'empêchait pas nos relations de bon voisinage avec Bade

et avec la Bavière, nous avons tous des parents ou des amis, de

l'autre côté du Rhin. Nous pensions qu'ils rêvaient comme nous

d'abattre l'orgueil insupportable des Prussiens... Et nous, si

calmes, si résolus, voilà plus de quinze jours que l'impatience et

l'inquiétude nous prennent, à voir comment tout va de mal en pis.

Dès la déclaration de guerre, on a laissé les cavaliers ennemis

terrifier les villages, reconnaître le terrain, couper les fils

télégraphiques. Bade et la Bavière se lèvent, d'énormes mouvements

de troupes ont lieu dans le Palatinat, les renseignements venus de

partout, des marchés, des foires, nous prouvent que la frontière

est menacée; et, quand les habitants, les maires des communes,

effrayés enfin, accourent dire cela aux officiers qui passent,

ceux-ci haussent les épaules: des hallucinations de poltrons,

l'ennemi est loin... Quoi? Lorsqu'il n'aurait pas fallu perdre une

heure, les jours et les jours se passent! Que peut-on attendre?

Que l'Allemagne tout entière nous tombe sur les reins!

Il parlait d'une voix basse et désolée, comme s'il se fût répété

ces choses à lui-même, après les avoir pensées longtemps.

-- Ah! l'Allemagne, je la connais bien aussi; et le terrible,

c'est que vous autres, vous paraissez l'ignorer autant que la

Chine... Vous vous souvenez, Maurice, de mon cousin Gunther, ce

garçon qui est venu, le printemps dernier, me serrer la main à

Sedan. Il est mon cousin par les femmes: sa mère, une soeur de la

mienne, s'est mariée à Berlin; et il est bien de là-bas, il a la

haine de la France. Il sert aujourd'hui comme capitaine dans la

garde Prussienne... Le soir où je l'ai reconduit à la gare, je

l'entends encore me dire de sa voix coupante: «si la France nous

déclare la guerre, elle sera battue.»

Du coup, le lieutenant Rochas, qui s'était contenu jusque-là,

s'avança, furieux. Âgé de près de cinquante ans, c'était un grand

diable maigre, avec une figure longue et creusée, tannée, enfumée.

Le nez énorme, busqué, tombait dans une large bouche violente et

bonne, où se hérissaient de rudes moustaches grisonnantes. Et il

s'emportait, la voix tonnante.

-- Ah çà! Qu'est-ce que vous foutez là, vous, à décourager nos

hommes!

Jean, sans se mêler de la querelle, trouva au fond qu'il avait

raison. Lui non plus, tout en commençant à s'étonner des longs

retards et du désordre où l'on était, n'avait jamais douté de la

raclée formidable que l'on allait allonger aux Prussiens. C'était

sûr, puisqu'on n'était venu que pour ça.

-- Mais, lieutenant, répondit Weiss interloqué, je ne veux

décourager personne... Au contraire, je voudrais que tout le monde

sût ce que je sais, parce que le mieux est de savoir pour prévoir

et pouvoir... Et, tenez! Cette Allemagne...

Il continua, de son air raisonnable, il expliqua ses craintes: la

Prusse grandie après Sadowa, le mouvement national qui la plaçait

à la tête des autres états allemands, tout ce vaste empire en

formation, rajeuni, ayant l'enthousiasme et l'irrésistible élan de

son unité à conquérir; le système du service militaire

obligatoire, qui mettait debout la nation en armes, instruite,

disciplinée, pourvue d'un matériel puissant, rompue à la grande

guerre, encore glorieuse de son triomphe foudroyant sur

l'Autriche; l'intelligence, la force morale de cette armée,

commandée par des chefs presque tous jeunes, obéissant à un

généralissime qui semblait devoir renouveler l'art de se battre,

d'une prudence et d'une prévoyance parfaites, d'une netteté de vue

merveilleuse. Et, en face de cette Allemagne, il osa ensuite

montrer la France: l'empire vieilli, acclamé encore au plébiscite,

mais pourri à la base, ayant affaibli l'idée de patrie en

détruisant la liberté, redevenu libéral trop tard et pour sa

ruine, prêt à crouler dès qu'il ne satisferait plus les appétits

de jouissances déchaînés par lui; l'armée, certes, d'une admirable

bravoure de race, toute chargée des lauriers de Crimée et

d'Italie, seulement gâtée par le remplacement à prix d'argent,

laissée dans sa routine de l'école d'Afrique, trop certaine de la

victoire pour tenter le grand effort de la science nouvelle; les

généraux enfin, médiocres pour la plupart, dévorés de rivalités,

quelques-uns d'une ignorance stupéfiante, et l'empereur à leur

tête, souffrant et hésitant, trompé et se trompant, dans

l'effroyable aventure qui commençait, où tous se jetaient en

aveugles, sans préparation sérieuse, au milieu d'un effarement,

d'une débandade de troupeau mené à l'abattoir.

Rochas, béant, les yeux arrondis, écoutait. Son terrible nez

s'était froncé. Puis, tout d'un coup, il prit le parti de rire,

d'un rire énorme qui lui fendait les mâchoires.

-- Qu'est-ce que vous nous chantez là, vous! Qu'est-ce que ça veut

dire, toutes ces bêtises!... Mais ça n'a pas de sens, c'est trop

bête pour qu'on se casse la tête à comprendre... Allez conter ça à

des recrues, mais pas à moi, non! Pas à moi qui ai vingt-sept ans

de service!

Et il se tapait la poitrine du poing. Fils d'un ouvrier maçon,

venu du Limousin, né à Paris et répugnant à l'état de son père, il

s'était engagé dès l'âge de dix-huit ans. Soldat de fortune, il

avait porté le sac, caporal en Afrique, sergent à Sébastopol,

lieutenant après Solférino, ayant mis quinze années de dure

existence et d'héroïque bravoure pour conquérir ce grade, d'un

manque tel d'instruction, qu'il ne devait jamais passer capitaine.

-- Mais, monsieur, vous qui savez tout, vous ne savez pas ça...

Oui, à Mazagran, j'avais dix-neuf ans à peine, et nous étions cent

vingt-trois hommes, pas un de plus, et nous avons tenu quatre

jours contre douze mille arabes... Ah! oui, pendant des années et

des années, là-bas, en Afrique, à Mascara, à Biskra, à Dellys,

plus tard dans la grande Kabylie, plus tard à Laghouat, si vous

aviez été avec nous, monsieur, vous auriez vu tous ces sales

moricauds filer comme des lièvres, dès que nous paraissions... Et

à Sébastopol, monsieur, fichtre! On ne peut pas dire que ç'a été

commode. Des tempêtes à vous déraciner les cheveux, un froid de

loup, toujours des alertes, puis ces sauvages qui, à la fin, ont

tout fait sauter! N'empêche pas que nous les avons fait sauter

eux-mêmes, oh! En musique et dans la grande poêle à frire!... Et à

Solférino, vous n'y étiez pas, monsieur, alors pourquoi en parlez-

vous? Oui, à Solférino, où il a fait si chaud, bien qu'il ait

tombé ce jour-là plus d'eau que vous n'en avez peut-être jamais vu

dans votre vie! À Solférino, la grande brossée aux autrichiens, il

fallait les voir, devant nos baïonnettes, galoper, se culbuter,

pour courir plus vite, comme s'ils avaient eu le feu au derrière!

Il éclatait d'aise, toute la vieille gaieté militaire Française

sonnait dans son rire de triomphe. C'était la légende, le troupier

Français parcourant le monde, entre sa belle et une bouteille de

bon vin, la conquête de la terre faite en chantant des refrains de

goguette. Un caporal et quatre hommes, et des armées immenses

mordaient la poussière.

Brusquement, sa voix gronda.

-- Battue, la France battue!... Ces cochons de Prussiens nous

battre, nous autres!

Il s'approcha, saisit violemment Weiss par un revers de sa

redingote. Tout son grand corps maigre de chevalier errant

exprimait l'absolu mépris de l'ennemi, quel qu'il fût, dans une

insouciance complète du temps et des lieux.

-- Écoutez bien, monsieur... Si les Prussiens osent venir, nous

les reconduirons chez eux à coups de pied dans le cul... Vous

entendez, à coups de pied dans le cul, jusqu'à Berlin!

Et il eut un geste superbe, la sérénité d'un enfant, la conviction

candide de l'innocent qui ne sait rien et ne craint rien.

-- Parbleu! C'est comme ça, parce que c'est comme ça!

Weiss, étourdi, convaincu presque, se hâta de déclarer qu'il ne

demandait pas mieux. Quant à Maurice, qui se taisait, n'osant

intervenir devant son supérieur, il finit par éclater de rire avec

lui: ce diable d'homme, que d'ailleurs il jugeait stupide, lui

faisait chaud au coeur. De même, Jean, d'un hochement de tête,

avait approuvé chaque parole du lieutenant. Lui aussi était à

Solférino, où il avait tant plu. Et voilà qui était parler! Si

tous les chefs avaient parlé comme ça, on ne se serait pas mal

fichu qu'il manquât des marmites et des ceintures de flanelle!

La nuit était complètement venue depuis longtemps, et Rochas

continuait d'agiter ses grands membres dans les ténèbres. Il

n'avait jamais épelé qu'un volume des victoires de Napoléon, tombé

au fond de son sac de la boîte d'un colporteur. Et il ne pouvait

se calmer, et toute sa science sortit en un cri impétueux.

-- L'Autriche rossée à Castiglione, à Marengo, à Austerlitz, à

Wagram! La Prusse rossée à Eylau, à Iéna, à Lutzen! La Russie

rossée à Friedland, à Smolensk, à la Moskowa! L'Espagne,

l'Angleterre rossées partout! La terre entière rossée, rossée de

haut en bas, de long en large! ... et, aujourd'hui, c'est nous qui

serions rossés! Pourquoi? Comment? On aurait donc changé le monde?

Il se grandit encore, levant son bras comme la hampe d'un drapeau!

-- Tenez! On s'est battu là-bas aujourd'hui, on attend les

nouvelles. Eh bien! Les nouvelles, je vais vous les donner,

moi!... On a rossé les Prussiens, rossé à ne leur laisser ni ailes

ni pattes, rossé à en balayer les miettes!

Sous le ciel sombre, à ce moment, un grand cri douloureux passa.

Était-ce la plainte d'un oiseau de nuit? Était-ce une voix du

mystère, venue de loin, chargée de larmes? Tout le camp, noyé de

ténèbres, en frissonna, et l'anxiété épandue dans l'attente des

dépêches si lentes à venir, s'en trouva enfiévrée, élargie encore.

Au loin, dans la ferme, éclairant la veillée inquiète de l'état-

major, la chandelle brûlait plus haute, d'une flamme droite et

immobile de cierge.

Mais il était dix heures, Gaude surgit du sol noir, où il avait

disparu, et le premier sonna le couvre-feu. Les autres clairons

répondirent, s'éteignirent de proche en proche, dans une fanfare

mourante, déjà comme engourdie de sommeil. Et Weiss, qui s'était

oublié là si tard, serra tendrement Maurice entre ses bras: bon

espoir et bon courage! Il embrasserait Henriette pour son frère,

il irait dire bien des choses à l'oncle Fouchard. Alors, comme il

partait enfin, une rumeur courut, toute une agitation fébrile.

C'était une grande victoire que le maréchal De Mac-Mahon venait de

remporter: le prince royal de Prusse fait prisonnier avec vingt-

cinq mille hommes, l'armée ennemie refoulée, détruite, laissant

entre nos mains ses canons et ses bagages.

-- Parbleu! cria simplement Rochas, de sa voix de tonnerre.

Puis, poursuivant Weiss, tout heureux, qui se hâtait de rentrer à

Mulhouse:

-- À coups de pied dans le cul, monsieur, à coups de pied dans le

cul, jusqu'à Berlin!

Un quart d'heure plus tard, une autre dépêche disait que l'armée

avait dû abandonner Woerth et battait en retraite. Ah! quelle

nuit! Rochas, foudroyé de sommeil, venait de s'envelopper dans son

manteau et dormait sur la terre, insoucieux d'un abri, comme cela

lui arrivait souvent. Maurice et Jean s'étaient glissés sous la

tente, où déjà Loubet, Chouteau, Pache et Lapoulle se tassaient,

la tête sur leur sac. On tenait six, à condition de replier les

jambes. Loubet avait d'abord égayé leur faim à tous, en faisant

croire à Lapoulle qu'il y aurait du poulet, le lendemain matin, à

la distribution; mais ils étaient trop las, ils ronflaient, les

Prussiens pouvaient venir. Un instant, Jean resta sans bouger,

serré contre Maurice; malgré sa grande fatigue, il tardait à

s'endormir, tout ce qu'avait dit ce monsieur lui tournait dans la

tête, l'Allemagne en armes, innombrable, dévorante; et il sentait

bien que son compagnon non plus ne dormait pas, pensait aux mêmes

choses. Puis, celui-ci eut une impatience, un mouvement de recul,

et l'autre comprit qu'il le gênait. Entre le paysan et le lettré,

l'inimitié d'instinct, la répugnance de classe et d'éducation

étaient comme un malaise physique. Le premier pourtant en

éprouvait une honte, une tristesse au fond, se faisant petit,

tâchant d'échapper à ce mépris hostile qu'il devinait là. Si la

nuit dehors devenait fraîche, on étouffait tellement sous la

tente, parmi l'entassement des corps, que Maurice, exaspéré de

fièvre, sortit d'un saut brusque, alla s'étendre à quelques pas.

Jean, malheureux, roula dans un cauchemar, un demi-sommeil

pénible, où se mêlaient le regret de ne pas être aimé et

l'appréhension d'un immense malheur, dont il croyait entendre le

galop, là-bas, au fond de l'inconnu.

Des heures durent se passer, tout le camp noir, immobile, semblait

s'anéantir sous l'oppression de la vaste nuit mauvaise, où pesait

ce quelque chose d'effroyable, sans nom encore. Des sursauts

venaient d'un lac d'ombre, un râle subit sortait d'une tente

invisible. Ensuite, c'étaient des bruits qu'on ne reconnaissait

pas, l'ébrouement d'un cheval, le choc d'un sabre, la fuite d'un

rôdeur attardé, toutes les ordinaires rumeurs qui prenaient des

retentissements de menace. Mais, tout à coup, près des cantines,

une grande lueur éclata. Le front de bandière en était vivement

éclairé, on aperçut les faisceaux alignés, les canons des fusils

réguliers et clairs, où filaient des reflets rouges, pareils à des

coulures fraîches de sang; et les sentinelles, sombres et droites,

apparurent dans ce brusque incendie. Était-ce donc l'ennemi, que

les chefs annonçaient depuis deux jours, et que l'on était venu

chercher de Belfort à Mulhouse? Puis, au milieu d'un grand

pétillement d'étincelles, la flamme s'éteignit. Ce n'était que le

tas de bois vert, si longtemps tracassé par Lapoulle, qui, après

avoir couvé pendant des heures, venait de flamber comme un feu de

paille.

Jean, effrayé par cette clarté vive, sortit à son tour

précipitamment de la tente; et il faillit buter dans Maurice,

soulevé sur un coude, regardant. Déjà, la nuit était retombée plus

opaque, les deux hommes restèrent allongés sur la terre nue, à

quelques pas l'un de l'autre. Il n'y avait plus, en face d'eux, au

fond des ténèbres épaisses, que la fenêtre toujours éclairée de la

ferme, cette chandelle perdue qui semblait veiller un mort. Quelle

heure pouvait-il être? Deux heures, trois heures peut-être. Là-

bas, l'état-major ne s'était décidément pas couché. On entendait

la voix braillarde du général Bourgain-Desfeuilles, enragé de

cette nuit de veille, pendant laquelle il n'avait pu se soutenir

qu'à l'aide de grogs et de cigares. De nouveaux télégrammes

arrivaient, les choses devaient se gâter, des ombres d'estafettes

galopaient, affolées et indistinctes. Il y eut des piétinements,

des jurons, comme un cri étouffé de mort, suivi d'un effrayant

silence. Quoi donc? Était-ce la fin? Un souffle glacé avait couru

sur le camp, anéanti de sommeil et d'angoisse.

Et ce fut alors que Jean et Maurice reconnurent le colonel De

Vineuil, dans une ombre maigre et haute, qui passait rapidement.

Il devait être avec le major Bouroche, un gros homme à tête de

lion. Tous les deux échangeaient des paroles sans suite, de ces

paroles incomplètes, chuchotées, comme on en entend dans les

mauvais rêves.

-- Elle vient de Bâle... Notre première division détruite... Douze

heures de combat, toute l'armée en retraite... L'ombre du colonel

s'arrêta, appela une autre ombre qui se hâtait, légère, fine et

correcte.

-- C'est vous, Beaudouin?

-- Oui, mon colonel.

-- Ah! mon ami, Mac-Mahon battu à Froeschwiller, Frossard battu à

Spickeren, De Failly immobilisé, inutile entre les deux... À

Froeschwiller, un seul corps contre toute une armée, des prodiges.

Et tout emporté, la déroute, la panique, la France ouverte... Des

larmes l'étranglaient, des paroles encore se perdirent, les trois

ombres disparurent, noyées, fondues. Dans un frémissement de tout

son être, Maurice s'était mis debout.

-- Mon Dieu! Bégaya-t-il.

Et il ne trouvait rien autre chose, tandis que Jean, le coeur

glacé, murmurait:

-- Ah! fichu sort!... Ce monsieur, votre parent, avait tout de

même raison de dire qu'ils sont plus forts que nous.

Hors de lui, Maurice l'aurait étranglé. Les Prussiens plus forts

que les Français! C'était de cela que saignait son orgueil. Déjà,

le paysan ajoutait, calme et têtu:

-- Ca ne fait rien, voyez-vous. Ce n'est pas parce qu'on reçoit

une tape, qu'on doit se rendre... Faudra cogner tout de même.

Mais, devant eux, une longue figure s'était dressée. Ils

reconnurent Rochas, drapé encore de son manteau, et que les bruits

errants, le souffle de la défaite peut-être venait de tirer de son

dur sommeil. Il questionna, voulut savoir.

Quand il eut compris, à grand-peine, une immense stupeur se

peignit dans ses yeux vides d'enfant. À plus de dix reprises, il

répéta:

-- Battus! Comment battus? Pourquoi battus?

Maintenant, à l'orient, le jour blanchissait, un jour louche d'une

infinie tristesse, sur les tentes endormies, dans l'une desquelles

on commençait à distinguer les faces terreuses de Loubet et de

Lapoulle, de Chouteau et de Pache, qui ronflaient toujours, la

bouche ouverte. Une aube de deuil se levait, parmi les brumes

couleur de suie qui étaient montées, là-bas, du fleuve lointain.

La Débâcle · 第 4 / 25 题