LA COUPE D'HÉBÉ (ALLÉGORIE).

«Hébé, trop jeune encore, ne comptait que quatorze printemps: le lys et

la rose se disputaient ou plutôt se partageaient l'honneur de nuancer

son teint.... de grands yeux bleus, où déjà se peignait l'amour sans

qu'elle s'en doutât, s'ouvraient lentement sous de noires et longues

paupières; un front uni, un nez droit, une bouche de la couleur et de la

forme d'un bouton de rose qui s'entrouvre, une haleine qui en avait le

parfum, des dents d'un émail opalin, de charmantes fossettes offrant des

niches à l'amour indécis[31], un col blanc et onduleux, une taille et

flexible et légère, des bras arrondis, des doigts délicats; enfin de

petits pieds effleurant à peine les parvis de l'olympe.... Hébé avait

tout en partage, et les dieux, auxquels elle versait le nectar dans la

coupe de l'immortalité, étaient plus enivrés de ses charmes que de sa

liqueur éthérée.... elle réunissait tout.... tout? non.... quelque

chose manquait à ses charmes, et ce fut l'orgueilleuse Junon qui s'en

aperçut. Hébé entrait dans cet âge où la nature indécise semble n'avoir

qu'ébauché son chef-d'oeuvre. Offrant également les attraits des deux

sexes, elle n'avait point encore reçu ce double présent qui décèle une

vierge et que caresse l'oeil furtif de l'amant timide.... Le dieu de la

foudre lui-même, souriant à la remarque de l'auguste Junon, témoigne le

désir de voir Hébé parfaite.... Il dit, et fils aussi soumis que galant

époux, Vulcain prend la coupe des mains d'Hébé; il en couvre l'un des

hémisphères du sein de Vénus, et l'arrondit sur ce modèle à la vue des

dieux frémissants d'envie et de volupté. Sous son léger marteau le métal

docile s'étend, se contourne, se creuse, et façonnée de même sur le

second hémisphère de la belle déesse, naît une seconde coupe. Le dieu de

Lemnos les place sur le sein d'Hébé qui, ainsi parée, ressemble à la

chaste Pallas; bientôt sous ces deux coupes protectrices son sein

s'élève, un double mont bondit, et sa gorge s'accroît sans dépasser ces

heureuses limites. Les dieux applaudissent.... Cette ingénieuse

invention passa jusqu'en Grèce; l'Inde s'en fit honneur, mais elle se

perdit comme tous les usages antiques et fut conservée par les seules

Bayadères.... Ces coupes amoureuses furent réservées pour les banquets

des dieux, et ce sont elles qui, remises depuis aux mains d'Hébé,

désaltèrent encore les fortunés habitants de l'Empyrée, et leur

inspirent les désirs, l'espérance et la joie en leur rappelant le moule

heureux sur lequel elles furent arrondies.

[Note 31: Portrait exact de Mme de Pompadour.

«Ainsi qu'Hébé la jeune Pompadour

A deux jolis trous sur la joue,

Deux trous charmans où le plaisir se joue,

Qui furent faits par la main de l'Amour.»

_OEuv. de Bernis._]

«C'est ce prodige de la mythologie que l'art veut reproduire pour vous,

belles, à qui il ne manque que cet attrait pour être accomplies, et vous

aussi pour qui sa possession excusera l'absence des autres.

«En drapant légèrement les formes imparfaites de votre douce amie,

jeunes époux, imitez le disque rond de Phébé; échancrez[32] l'étoffe en

dessinant les contours absents des attraits que vous désirez; que votre

main utilement caressante et instruite à la volupté par le dieu de

Délos, sache promener des doigts mobiles sur l'aréole de ce sein non

encore développé[33]; que de fréquentes titillations fassent frémir ses

fibres; bientôt la papille se gonfle, et les esprits appelés par ces

douces frictions enflent les muscles qui, profitant d'une liberté

inconnue, se frayent une route nouvelle; une lymphe nourricière baigne

les glandes qui se dilatent; le réseau éclatant et poli qui les

renferme, participant de l'éréthisme général, s'arrondit sous les doigts

créateurs: comme la fleur, condamnée à périr sous les glaçons de

l'hiver, se développe et naît au jour, sous le verre diaphane, et sous

les douces influences d'une chaleur factice; de même les sucs élaborés

sous la main de l'époux fortuné s'accumuleront en dessinant les

voluptueux contours des beaux modèles que nous a transmis le ciseau des

Phidias et des Praxitelle.

[Note 32: Ce vêtement couvre trop le nu, il faut l'_échancrer_

davantage.

_Pygmalion_, scène lyrique. J. J.]

[Note 33: Quant aux jeunes vierges à qui la décence interdit le

secours d'une main caressante, il est un moyen qu'elles pourront

employer sous l'oeil d'une mère flattée d'ajouter à leurs perfections,

sans admettre un tiers dans leur confidence; le voici: appliquez sur la

place de la gorge un hémisphère en bois léger et creux ou en gomme

élastique et percé à son milieu, à peu près comme les ventouses de

verre, dont se servent les jeunes accouchées pour aspirer le lait; à

l'orifice s'adapterait un tube de verre ou un tuyau de gomme élastique,

au moyen duquel une succion plusieurs fois répétée, chaque jour,

finirait par développer l'attrait tant souhaité.

_Note du manuscrit._

Un de nos amis qui, dans son voyage en Égypte, a su à la fois faire des

observations sur l'art de guérir et sur les moeurs, nous assure que les

femmes de ce pays se servent, avec succès, pour la même intention, de la

mie d'un pain arrondi, façonnée au contour de la forme que l'on désire,

et appliquée encore chaude sur le sein. Cette substance, dit ce savant

que réclame avec honneur la chirurgie française, porte en elle un

principe végéto-animal, qui, développé par le calorique, pénètre

rapidement le sein, excite l'érection de ses papilles nerveuses, gonfle

le système glanduleux, et y cause un ferment, un prurit voluptueux,

bientôt suivis du développement successif de l'appareil mammaire et du

tissu cellulaire qui le recouvre. C'est ce même principe vireux qui agit

si énergiquement comme dérivatif de l'humeur goutteuse aux extrémités

inférieures, en appliquant du _levain_ à la plante des pieds. On

pourrait activer ce moyen par de légères frictions d'huile très-volatile

sur le sein, et d'une lotion astringente sur les parties qui

l'environnent; au reste, le volupté fait éclore la gorge, comme le

printemps fait éclore la rose, et tous les praticiens connaissent la

correspondance de l'_utérus_ au sein.]

«L'une des coupes fameuses dont il s'agit ici, madame, s'est perdue, ou

plutôt aimons à croire que les dieux l'ont retirée pour conserver le

type du beau, s'il se trouvait perdu sur la terre; l'autre est célèbre

par ce banquet où l'amoureuse Cléopâtre fit publiquement aux yeux

extasiés d'Antoine, non la fastueuse expérience de dissoudre une perle

dans un breuvage qui n'eût pas épargné l'organe complice de sa

forfanterie, mais celle bien plus merveilleuse de l'exacte application

de ce moule divin, sur sa gorge ravissante. Elle orne aujourd'hui un

_Musæum_ fameux en Europe, et nous pourrons la consulter pour donner à

vos formes le degré d'extension avoué par le goût, si vous accordez à

mes avis le droit de concourir à la naissance de l'attrait dont vous

désirez la possession. Je dois vous dire enfin, madame, que c'est de

l'abus des moyens que je viens de vous indiquer qu'est né un singulier

usage, chez les femmes turques, dont les époux, par je ne sais quel goût

bizarre, préfèrent une gorge volumineuse et tombante, et qui, pour se

procurer ce double _agrément_, usent avec excès des bains chauds et du

_massement_, opération inconnue en Europe. Ce n'est, certes, pas à cette

espèce de perfection que je désire vous voir atteindre, et la nature

heureusement vous a formée de manière à ne pas satisfaire les

inclinations turques; mais l'art hippocratique offre encore des

ressources aux femmes dont l'accroissement de la gorge aurait besoin

d'être prévenu, et c'est dans le même moyen qui favorise son

développement qu'elles trouveront celui de sa répression. Les belles

favorites du commandeur des croyants, les Circassiennes, les

Géorgiennes, les Mingréliennes, opposent, dès l'âge de douze ans, à leur

gorge naissante, un léger rempart de bois de santal qu'elle ne peut

franchir; et ce genre d'attrait acquiert chez elles, par la compression,

une fermeté que l'on rencontre difficilement chez les femmes des autres

peuples.

«Pardonnez, madame, ces détails que la nature de votre demande a rendus

nécessaires, et puisse l'application de cette théorie ajouter encore,

s'il est possible, aux charmes qui ont mérité l'hommage d'un autre

Jupiter. Puissé-je alors aussi, jeune encore et médecin peu connu,

obtenir par mes soins votre entière confiance, et par le succès de mes

recettes, le triomphe d'une nouvelle Hébé; dût une moderne Junon

accabler de sa persécution[34] l'inventeur satisfait de sa réussite.»

D.M.V.S.M.

[Note 34: La belle Pompadour suivit le conseil du jeune docteur,

elle acquit en effet l'attrait qui manquait seul à ses charmes, et

ouvrit, par reconnaissance, à son médecin une carrière qu'il parcourut

avec éclat.

Si l'on trouve ce fragment un peu libre, accusons-en plutôt nos moeurs

que l'auteur qui vivait dans un temps où le Français se scandalisait

plus des actions que des écrits; il pense maintenant tout le contraire,

et l'on ferait aujourd'hui le procès de _Vénette_, _Tissot_ et

_Montesquieu_ s'ils publiaient l'_Onanisme_, le _Tableau de l'amour

conjugal_ et le _Temple de Gnide_; en sommes-nous plus chastes et plus

vertueux? l'interprétation que l'on donnera à cet article répondra à

cette question. Au surplus, nous protestons de la pureté de nos motifs,

et nous n'avons point écrit pour les _Tartuffes de moeurs_, mais pour

cette belle moitié du genre humain qui ne connaît de mal que celui que

les pervers lui enseignent.]

Nous ne pouvons mieux terminer ce chapitre qu'en rapportant l'anecdote

suivante, qui en est le corollaire.

Sous Louis XIV, le supplice de la Brinvilliers fut un exemple

insuffisant pour arrêter les empoisonnements. Une _chambre ardente_ fut

instituée pour juger de ces crimes. L'arrestation et le procès de la

Voisin firent découvrir dans les papiers de cette dernière, une foule de

lettres qui compromettaient des gens de la plus haute condition. La

Voisin était accusée d'avoir vendu des poisons, des charmes, et divers

secrets magiques pour se faire aimer. La duchesse de Foix avait été

arrêtée sur la déposition d'un simple billet d'elle trouvé chez la

Voisin, et dont le sens était plus obscur que propre à baser une

accusation. Louis XIV, ne voulant pas que sur un indice si léger une

dame de haute distinction fût emprisonnée, se réserva de l'interroger

lui-même dans ses cabinets, où elle fut conduite avec son propre

carrosse par le capitaine des gardes en quartier.

«Reconnaissez-vous ce billet, madame la duchesse? lui dit Sa Majesté

d'un ton sévère, mais doux.

--Sire, il est de ma main; je ne puis ni ne veux le nier.

--A merveille! Maintenant dites-moi, je vous prie, avec la même

franchise, ce que signifient ces mots: _Plus je frotte, moins ils

poussent_.

--Ah! sire, s'écria la duchesse en se jetant aux pieds du roi, daignez

m'épargner un tel aveu.

--Je ne le puis, madame, songez que je vous appelle devant moi pour vous

sauver un affront public; ce motif me donne tous les droits à votre

confiance, et dans l'intérêt de votre honneur je vous ordonne de parler.

--J'obéirai, sire! reprit en tremblant Mme de Foix, rouge jusqu'aux

yeux.... Depuis deux ou trois ans je m'aperçois que mon mari me néglige

après m'avoir souvent reproché un défaut... non, jamais je n'oserai

achever....

--Continuez, duchesse....

--Il est des charmes, reprit l'accusée, dont la nature se montre

prodigue envers des femmes, avare envers d'autres....

--Poursuivez, je vous prie.

--Eh bien! sire, mon mari n'aime que les dames auxquelles la nature a

prodigué....

--Prodigué quoi?

--Ce qui excède les belles proportions dans Mme de Montespan et manque à

Mme de La Vallière... comme à moi, sire....

--Ah! m'y voici, s'écria Louis XIV en s'excusant d'un défaut trop

prolongé de pénétration.... Et je vois, poursuivit le monarque

interrogateur, que vous aviez demandé à la Voisin....

--Une pommade dont elle disait des merveilles, ajouta Mme de Foix en

baissant les yeux.

--Cependant _plus vous frottiez, moins ils poussaient_.

--Hélas! oui.

--C'était un malheur; mais ce n'était pas un crime, et je suis enchanté,

duchesse, de vous avoir épargné la honte d'un tel aveu devant la

_chambre ardente_. Je vous rends le malheureux billet qui vous causa

deux heures d'inquiétude; retournez tranquillement à votre hôtel. Je ne

vois de coupable ici que l'époux qui délaisse une femme aussi jolie que

vous; je veux en toucher quelques mots au duc. Il est un moyen plus

heureux que celui dont vous avez fait l'essai pour obtenir de la nature

elle-même ce que vous recherchiez par artifice; nous en causerons avec

votre mari, et j'espère qu'il l'emploiera.»

* * * * *

Éloge du sein des femmes Ouvrage curieux · 第 76 / 86 题