RECETTES VIRGINALES.--MOYENS A EMPLOYER POUR EFFACER LES RIDES ET
DIMINUER L'AMPLEUR DU VENTRE ET DE LA GORGE ET DE LA FAIRE CROÎTRE A
CELLES QUI SONT PRIVÉES DE CE BEL ORNEMENT.
Quelquefois, après la grossesse, la gorge et le ventre restent flétris
et plus volumineux. L'art offre ici plusieurs moyens: ils sont ou
mécaniques, ou thérapeutiques; les premiers consistent dans
l'application de bandelettes pour le sein, et de larges bandes sur le
ventre, aussitôt après les couches, avec la précaution de les resserrer
graduellement, pour laisser à l'organe de la génération les moyens de
contraction qui lui sont alors nécessaires. L'habit européen est, à cet
effet, plus favorable aux femmes que la veste asiatique qui, ne
contenant point les intestins, permet à la texture molle de leurs
enveloppes, d'acquérir des dimensions énormes. Plus soigneuses de leur
gorge et de leurs pieds, les Géorgiennes, les Otaïtiennes, les
Chinoises, les Bayadères captivent leur gorge enfantine dans un étui,
qu'elle ne peut dépasser[27], et emprisonnent, dès le berceau, dans une
_babouche_ étroite, leur pied qui ne s'accroît que très-peu. On a
ridiculisé ce goût fondé cependant sur quelque raison. En effet, une
main calleuse, un pied plat et long annoncent une basse extraction, une
vie exercée aux travaux les plus rudes, tandis qu'un pied mignon,
présage flatteur d'attraits plus cachés, semble être le résultat d'une
éducation soignée: et ne fît-on que retracer cette fameuse Rhodope, déjà
citée par nous, dont le joli soulier, emporté par un aigle et tombé à
Memphis, dans le bain du roi _Psammétique_, fit marcher son petit pied à
si grands pas vers la fortune, et valut à Rhodope les honneurs du trône;
on avouera qu'on a quelque droit à placer ce genre d'attrait parmi ceux
qui exercent sur l'homme un grand empire.
[Note 27: Nous n'avons point en France le bois mobile et léger dont
se servent, pour cet usage, les Bayadères, mais nous pouvons le
remplacer avec avantage par la gomme élastique, qui, par sa flexibilité
et sa légèreté, ne peut froisser ni déformer les contours qu'elle serait
destinée à faire éclore. On connaît à présent le moyen de dissoudre
cette gomme ou plutôt ce _gluten_ animal.]
On a vanté la mélisse pilée et appliquée sur la gorge, et l'arbrisseau
de Vénus, le myrte, s'honore d'offrir aussi un moyen de faire
disparaître les traces du culte qu'on rendit à la divinité auquel il est
consacré. En général, les sumacs (_rhus coriaria_), les chênes (_quercus
ilex_), les épines, les arbousiers et tous les végétaux styptiques
contiennent un _tannin_ très-propre à cet usage.
Enfin, le médecin des dames[28] dit:
_Si mulierum sinus pudoris sit nimium dilatatus, quod accidit tùm
propter partus, tùm propter frequentes coïtus, debent mulieres tunc uti
sequentibus remediis_[29]:
Prenez, dit-il, noix de galle encore vertes, faites-les bouillir dans du
vin avec quelques clous de girofle, trempez-y un linge et appliquez.
[Note 28: Le Camus, homme grave, érudit, et qui s'honora cependant
de tracer l'hygiène de la beauté sous le nom d'Abdeker.]
[Note 29: On pourrait nous reprocher nos citations latines, celle-ci
s'excuse d'elle-même, et les mères prudentes nous en sauront gré; quant
aux autres, nous avons ménagé, aux jeunes agréables du jour, l'occasion
de se montrer, auprès des belles, érudits à peu de frais.]
Ou bien: alun, sang-dragon, gomme arabique, suc d'acacia, feuilles de
plantain, de renouée, de tormentille, fleurs et fruits de grenadier,
capsules de glands, sorbes non mûres, roses de Provins, faites bouillir
dans du vinaigre, et appliquez au moyen de compresses.
Ou: quatre onces d'huile d'amandes amères, une once de cire blanche;
faites fondre au bain-marie; ajoutez deux gros d'alun, une once de suie
et un gros d'orcanette, vous avez une pommade styptique[30]; ou, enfin:
alun, une once, acide vitriolique, demi-gros; faites fondre dans quatre
onces de vinaigre et quatre onces d'eau de plantain ferrée; ajoutez deux
onces d'esprit de vin et servez-vous-en, mais avec discrétion, pour
imbiber, avec une éponge, certaines parties qui laisseraient des preuves
non équivoques de fécondité, ou au moins, comme disait Fontenelle, que
l'_amour avait passé par là_.
Un moyen plus simple et non moins efficace, c'est d'extraire le tannin,
en versant de l'eau sur du tan en poudre dans un appareil semblable à
celui des salpêtriers. Cette eau, en traversant le tan, lui enlève une
portion de son principe styptique; versée sur du nouveau, elle en
dissout une autre quantité, et ainsi de suite jusqu'à ce que le tan soit
plus disposé à lui en enlever qu'à lui en céder; alors la concentration
est parfaite, et on l'emploie comme les décoctions ci-dessus
prescrites; mais tous ces moyens ne peuvent que succéder aux
compressions graduelles des bandes à sec, et longtemps après que tous
les résultats de couche sont terminés, ou bien on courrait le risque
d'une suppression souvent mortelle et toujours douloureuse. Enfin, avec
les mêmes précautions, les bains froids et répétés offrent le plus sûr
comme le moins dangereux de tous les topiques.
[Note 30: Cette pommade rappelle l'aventure assez plaisante du jeune
abbé de Fl..., qui, en ayant trouvé sur une toilette et ayant les lèvres
gercées, les en frotta innocemment et sans penser à mal, mais avec un
tel succès, que le matin, en s'éveillant, il ne pouvait ouvrir la
bouche. Pareille aventure arriva également à M. le comte de Rochefort.
Voici comment il la raconte dans ses _Mémoires_. Mlle de Menneville,
fille d'honneur de la reine mère, ayant demandé à ce dernier un habit
d'homme, en secret:
«Je le lui portai dans sa chambre. Mais comme il n'y avoit personne pour
le recevoir, je le mis sous son lit où elle m'avoit dit de le mettre, et
m'en fus causer avec la bonne femme Mme du Tilleul, sous-gouvernante des
filles, qui étoit de mes bonnes amies. Comme toutes les chambres des
filles, ou, pour parler plus juste, toutes les loges étoient ouvertes,
car elles ressembloient proprement à celles des comédiens, j'aperçus, en
me promenant avec elle, sur une toilette, des peignes, une boëte à
poudre, et tous les autres ingrédiens qui servent à l'ajustement d'une
fille, et niant remarqué entr'autres choses une petite boëte de pommade,
j'en voulus prendre pour me frotter les mains que j'avois un peu rudes.
Je la trouvai toute d'une autre couleur que celle de l'ordinaire, ainsi
croiant qu'elle pouvoit servir aux lèvres, où j'avois un peu mal, j'en
mis assez imprudemment. Mais je ne fus pas longtemps à m'en repentir, au
même temps mes lèvres me firent un mal enragé, ma bouche se rétrécit,
mes gencives se ridèrent, et quand je vins à vouloir parler, je fis rire
tellement Mme du Tilleul, que je jugeai qu'il falloit que je fusse bien
ridicule. Ce qui fut le pis fut que je ne pus presque articuler aucune
parole, et, courant promptement à un miroir, je me fus regarder, et me
fis tant de honte à moi-même, que je m'enfuis pour me cacher. En m'en
allant je trouvai M. le duc de Roquelaure qui entroit pour venir faire
la cour à quelqu'une des filles, et étant tout étonné de me voir de la
sorte, il me demanda qui m'avoit mis en cet état. Je lui contai
naïvement mon infortune, à quoi il me fit réponse, en se moquant de moi,
que je n'avois que ce que je méritois, qu'à mon âge je devois savoir
qu'il y avoit de toutes sortes de pommade; que celle que j'avais prise
n'étoit ni pour les mains ni pour les cheveux, et qu'elle étoit un peu
plus rare. Il me quitta après s'être ainsi raillé de moi, et s'en allant
dans la chambre de la reine-mère, il lui fit sa cour à mes dépens.
Aussitôt tout le monde accourut pour me voir, et voiant que j'avais
aprêté manière de rire, j'en aurois ri, tout le premier, s'il m'avoit
été permis d'ouvrir la bouche. Cette aventure fut le sujet de
l'entretien de toute la cour, pendant plus de huit jours, et on le manda
même à Nantes, où le roi étoit, qui pour être si sérieux ne put
s'empêcher de rire. Pour moi, j'en avois tout autant d'envie que les
autres quand je pensois à cet accident, mais quoi que je m'étuvasse la
bouche d'eau fraîche, et tantôt de vin tiède, il n'y eut que le temps
qui m'aporta du soulagement.»]