Quant à nous, indulgents casuistes, nous sentons combien la chair est
fragile. Cette _abstinence_ surnaturelle n'appartient qu'aux purs
esprits; _de tout un peu_, c'est la devise des corps. Le plus grand des
philosophes, Épicure, fut par excellence l'apôtre de la volupté, et
notre rigorisme, mesdames, ne vous défend que l'excès.
Ainsi, bien que l'eau soit, d'après Hippocrate, la boisson conservatrice
des belles formes, nos ordonnances moins rigides vous permettent l'usage
modéré des liqueurs[18]. Nous n'aurons pas la cruauté d'interdire aux
dames le café du matin[19]; mais que le sucre et le lait adroitement
mélangés, lui servent toujours de correctif. Funeste au système nerveux,
l'abus du _café à l'eau_ a desséché plus d'un joli sein[20].
[Note 18: Même spiritueuses et fermentées: le _trop_ seul est de
trop.]
[Note 19: Il y aurait presque autant d'inhumanité à défendre au beau
sexe le _thé au lait_; ainsi, nous lui en permettons l'usage, d'autant
plus que l'habitude qui, comme on sait, est une seconde nature, a mis,
grâce à la mode, presque tous nos estomacs _à l'anglaise_.]
[Note 20: Quelle que soit notre indulgence, nous devons en
conscience inviter les poitrines délicates à substituer à l'usage du
_thé_ et du _café_, celui du _chocolat_ ou du _cacao_. Les liqueurs
proprement dites peuvent être, dans le même cas, remplacées avec succès
par le vin et la bière; mais le vin doit être _généreux_, et la bière de
bonne qualité. Parmi les aliments les plus amis de la _gorge_ sont les
végétaux, les substances _amylacées_, riz, truffes, etc. Les ragoûts
trop épicés ne sont pas sans périls; ainsi que les acides, ils minent
l'embonpoint, et produisent enfin la maigreur, hideuse ennemie de la
beauté.]
Pourquoi faut-il que le plaisir ait aussi ses regrets? Sexe enchanteur!
quel feu n'allume pas dans nos sens le seul aspect de tes pommes de
neige. Il nous faudrait mourir, si les flammes dont tu nous consumes ne
te brûlaient toi-même! Ah! pour le bonheur de l'homme, succombe
quelquefois aux douces tentations que tu fais naître! mais, pour
l'honneur de tes charmes, résiste plus souvent encore à l'attrait du
désir! La fleur des champs que le papillon se plaît à baiser,
s'effeuille enfin sous l'aile de l'insecte brillant: ainsi la fleur d'un
beau sein finit par se faner sous les caresses d'un indiscret amour. La
rose de la volupté ressemble à Titon dans les bras de l'Aurore: chaque
baiser la vieillit d'un lustre[21], et le bouton du matin, le soir
n'est plus qu'une épine[22].
[Note 21: En profonds commentateurs, n'oublions pas de dire ici: «Il
y a lustre et lustre; le lustre vulgaire est de cinq années, celui de la
rose est de cinq minutes.»]
[Note 22: C'est ce qui fait dire à je ne sais quel poëte, en parlant
de je ne sais quelle nymphe:
Lise, à quinze ans, avait un sein superbe;
La pauvre Lise, à vingt ans, n'en a plus.
Pourquoi, dit-on?--C'est qu'aux chemins battus
On ne vit jamais croître l'herbe.]
Vous, dont la fougue égarée poursuit la jouissance au péril de vos
charmes! ah! du moins, quand vos sens sont calmés, hâtez-vous de réparer
en secret les outrages du plaisir. Autrefois tributaires du génie
monacal, la botanique et la chimie opposaient au développement des
gorges nonnettes le froid _nénuphar_ et le mystique _agnus castus_.
Libres aujourd'hui, ces deux sciences aiment à préparer de concert
d'utiles restaurants aux seins débilités. Connaissez l'art des
_frictions_ réparatrices. Elles entretiennent dans sa fraîcheur le satin
de la peau; elles rendent aux formes affaissées leur souplesse et leur
ressort; par elles, les lys disparus sous le feu du baiser, ont retrouvé
bientôt leur première blancheur. Salut, savante Tolleret[23]! La
renommée de tes _pommades_ a volé des bords de la Seine aux rives du
Mississipi. Le sein de la belle Poppée[24] n'eut jadis pour ressource
que le _bain de lait d'ânesse_; les gorges égyptiennes ne connaissent
que _l'hermodacte_[25]. Mais ces recettes merveilleuses, les tiennes les
ont éclipsées. C'est à ta voix que, pour la sécurité d'un sein galant,
l'olive et l'amande offrent à la fois leur huile adoucissante; que la
pimprenelle et la rose prodiguent leur essence aromatique; que la
cannelle et la fleur d'orange s'unissent à la crême en pâtes odorantes,
et s'étendent en _masque_ officieux[26] sur plus d'un sein décrépit.
[Note 23: Madame Tolleret, célèbre par ses découvertes dans l'art de
restaurer les gorges, du temps de Mercier.]
[Note 24: Poppée, impératrice romaine, seconde femme de Néron. Sa
Majesté tigre éventra d'un coup de pied sa royale épouse, sans respect
pour sa belle gorge.]
[Note 25: L'hermodacte est l'_iris tuberosa_ des botanistes.]
[Note 26: Nous ne parlons point ici par métaphore. La grande
toilette exige aujourd'hui deux masques; un, comme on sait, sur le
visage, l'autre sur la poitrine.]
Non, tu n'auras point fait d'ingrates, ô toi, dont le génie tutélaire a
bien mérité des gorges! Permets que leur chantre, en terminant leur
éloge, te proclame leur bienfaitrice. Un grain de leur encens t'est dû.
Puisse ton nom briller désormais en lettres d'or dans les fastes de la
beauté! Puisse, éternisée par la reconnaissance féminine, ta mémoire ne
périr qu'avec le dernier téton!
[Illustration]