_Hinc populum latè regem belloque superbum
Venturum._
Virg.
Revenons, Monsieur, aux Rats naturels, & commençons enfin l’Histoire de
ceux dont je ne vous ai fait encore que les caracteres. Leur nom est
celebre de tous tems dans les Annales de tous les Peuples & dans la
Mythologie.
Lorsque les Dieux épouvantés par les Geants, s’enfuirent si prudemment
en Egypte, sous diverses figures d’animaux, celle du Rat ne fut pas
negligée. M. Scarron dit que:
Momus devint Singe, Apollon Corbeau,
Bacchus un Bouc, Vulcan un Veau,
Pan un Rat, &c.
Pan étoit peut-être le mieux avisé de ses Confreres, puisque sous cette
forme empruntée, sa Divinité étoit parfaitement en sûreté, à moins que
les Geants ne se fussent transformés en Chats.
C’est sans doute depuis cette metamorphose que les Rats ont été adorés,
car ils l’ont été aussi-bien que les Chats.
[71]Dans l’Egypte jadis toute bête étoit Dieu,
Tant l’homme au contraire étoit bête:
Tout animal ailleurs qui n’a ni feu ni lieu,
Avoit là son Temple & sa Fête.
On avoit fait un jour au Temple du Dieu Chat
D’un Rat blanc & sans tache un pompeux sacrifice:
Le lendemain c’est le tour du Dieu Rat;
Il faut, pour le rendre propice,
Qu’à ses Autels un Chat périsse.
[71] Fables de M. de la Motte.
Ce n’est pas dans l’Egypte seulement où toute bête étoit Dieu, que les
Rats ont eû des Autels. La crainte qui fit les premiers Dieux du monde,
força les [72]Phrigiens de les déïfier, [73]& les Peuples de Balsora &
de Cambaye se feroient encore aujourd’hui un cas de conscience de faire
du mal à ces animaux.
[72] Ælien & Pline.
[73] _Balbus in itinerario Ind. Ori. c. 4._
S’ils sont des Dieux dans la Mithologie, ils figurent en Heros dans
l’Histoire: elle est remplie de leurs conquêtes, & d’actions éclatantes
qui les placent à côté des Alexandre, des Tamerlan, des Gengisckan;
semblables à ces Nations guerrieres du Septentrion qu’on a vû dans
differens siecles se déborder dans l’Europe & dans l’Asie, comme des
torrens impetueux renverser tout ce qui s’opposoit à leur passage,
détruire des Empires, ou se les soumettre, souvent des milliers de Rats
belliqueux ont pris des villes, conquis des Provinces, chassé des
Peuples.
[74]Dieux malfaisans, ils firent souvent ressentir les effets de leur
toute puissance aux Phrygiens qui les adoroient, & chasserent
brusquement de leur Païs ces braves Troyens qui avoient soutenu dix ans
les efforts réünis de toute la Grece; enfin le Simoïs & le Scamandre,
ces Fleuves celebres de la Troade n’ont vû quelquefois sur leurs bords
que des Rats. [75]Pareille conqueste sur le Meandre; les Migrations de
plusieurs Peuples de l’Ionie n’ont eû d’autres causes que la cruelle
necessité de ceder leurs terres à des armées de Rats victorieuses.
[74] _Bochart de sacris animalibus._ Pline, Ælien, &c.
[75] Pausanias.
Passons en Thrace, nous y verrons les Abderites, Peuples assez connus
par une Comedie Françoise, chassés de leur Patrie par ces mêmes
Conquerans: [76]Cette révolution arriva sous le regne de Cassandre Roy
de Macedoine, l’un des Successeurs d’Alexandre. Les Rats reconciliés
sans doute par une paix solide avec les Grenoüilles depuis cette fameuse
bataille qu’Homere a chantée, se liguérent avec elles; soutenus des
Legions amphibies de ces Alliés, ils inonderent de leurs troupes les
terres des Abderites, assiegerent la ville d’Abdere, & chasserent enfin
les Habitans de tout le Pays, après leur avoir enlevé leur Capitale.
[76] Justin. Hist.
Les Histoires ne disent rien de la conduite du Siege, de sorte qu’on
ignore comment la Ville fut attaquée & défenduë; on ne sçait si elle fut
emportée d’assaut & livrée au pillage, ou bien si elle se rendit par
capitulation, & quels en furent les articles. Voilà comment les faits
les plus importans de l’antiquité demeurent dans l’obscurité, faute de
l’utile secours des Gazettes qui nous donnent, (soit dit en passant) un
grand avantage sur les anciens.
Cependant, malgré la disette des Memoires, on peut assurer qu’Abdere
essuya deux grands Sieges; le premier, est celui dont nous venons de
parler; le second fut formé par les Abderites mêmes qui voulurent
rentrer dans leur Ville: ils firent de puissans efforts, & ils y
rentrerent enfin, mais ce ne fut pas, selon toute apparence, sans une
horrible effusion de sang, les assiegeans combattans pour reconquerir
leurs foyers, & les assiegés pour conserver leur Conquête. On peut
conjecturer encore, que les Rats étoient seuls entrés dans Abdere,
qu’ils avoient abandonné aux Grenoüilles les Rivieres, les Marais, les
Prairies, & tout ce qui pouvoit être à la bien-séance de ces Alliés.
[77]Les Habitans de Ceretto, petite Ville du Royaume de Naples, se
souviennent encore d’avoir été obligés, il n’y a pas cinquante ans, de
disputer le terrain avec les Rats, comme avoient fait les Abderites. Les
tremblemens de terre causés par les embrasemens du Mont-Vesuve,
donnerent lieu à cet évenement. La Ville de Ceretto en fut presque toute
boulversée, une bonne partie de ses Habitans demeurerent sous les
ruïnes, & ceux qui eurent le bonheur de se sauver, se retirerent dans la
plaine, où ils établirent une espece de camp; mais bien-tôt il ne fut
pas de beaucoup plus sûr que la Ville: une armée de Rats vint les y
menacer d’un sort plus triste que celui qu’ils avoient évité;
c’est-à-dire, de les manger tous vifs. On opposa le fer & le feu à ces
Legions furieuses, on fit de bons retranchemens, & l’on passa plusieurs
nuits sous les armes crainte de surprise; jamais allarme ne fut plus
chaude.
[77] Misson, Voyage d’Italie, Tom. 3. p. 360.
Dans cet étrange embarras, on eut recours à un Chat, on l’envoya contre
les Rats, mais ce fut pour leur servir de pâture. Dans un instant ils
l’immolerent aux mânes de leurs peres mangés par les Chats, ou plûtôt il
fut autant sacrifié à l’appétit, qu’à la haine Nationale. Jugez par-là,
Monsieur, de la solidité de [78]l’inscription qui étoit autrefois sur
une porte d’Arras avant que Loüis XI. eût pris cette Ville.
[78]
Quand les Rats mingeront les Cas,
Le Roi sera Seigneur d’Arras;
Quand la Mer qui est grande & lée,
Sera à la Saint Jean gelée,
On verra par dessus la glace
Sortir ceux d’Arras de leur Place.
Les Rats ont fait des choses aussi surprenantes en Italie; on leur a
quelquefois abandonné des [79]Campagnes, & même des Villes. Par exemple
celle de Cosa, [80]à present Orbitello, dont les Histoires nous disent
seulement, que les Habitans furent contraints de laisser leurs Dieux
Penates à la merci de ces animaux furieux.
[79] _Ager Frixiensium._ Baronius in Annalibus.
[80] _Circa Italiam Murium agrestium vis ex agris emersa quosdam è
patrio solo pepulit._
Diod. Lib. 3.
_Dicuntur cives quondam migrare coacti
Muribus infestos deseruisse lares._
Rutilius Rufus.
Selon Bochart (_opere de sacris animalibus_) Diodore & Rutilius
parlent de _Cosa_, à present _Orbitello_.
[81]Dans l’Isle de Gyara, l’une des Cyclades, ils ont fait encore une
expedition bien plus memorable: Pline, d’après Strabon, & tous les
Naturalistes d’après Pline, en parlent comme du plus terrible de tous
les prodiges. Les Rats ayant formé le dessein de chasser les Insulaires,
ravagerent leurs terres, couperent les moissons, les legumes, mangerent
les magasins; en un mot, affamerent l’Isle, ensuite ils attaquerent les
hommes & les animaux jusques dans les Villes. Ils étoient en si grande
quantité, que les Habitans, quand ils n’auroient rien eû à craindre pour
leur vie, ne pouvoient esperer de tuer même sans résistance tant de
millions de Rats, qui sembloient sortir de terre. Il leur falut donc
obéir à la necessité, & prendre le seul parti qui restoit; c’est-à-dire,
d’abandonner ce qu’ils ne pouvoient pas conserver.
[81] Pline après Theophraste. Voyez _Gesnerus de Quadrupedibus_ p.
809.
Ils furent encore obligés, en gagnant les Ports, de s’ouvrir des
passages l’épée à la main, à travers les bataillons ennemis qui les
harcellerent jusqu’à leurs vaisseaux. La fureur des Rats ne s’en tint
point-là encore; [82]les Insulaires embarqués, ils entrerent avec rage
dans les maisons, & y mangerent jusqu’aux métaux, le fer, le cuivre,
l’or, l’argent, tout fut dévoré.
[82] Pline & Ælien disent que les Rats mangerent de l’or & de l’argent
dans l’Isle de Gyara pour satisfaire leur inclination naturelle à
voler.
Ce trait merveilleux, est expliqué differemment par les Historiens; pour
moi je pense que ce prodige ne doit pas être attribué à la faim, mais
plûtôt à une sage précaution: à l’exemple de ceux qui avoient rongé les
cordes des Arcs, & les Couroyes des Boucliers des Assiriens; ils
penserent peut-être qu’il faloit dévorer les Arsenaux, & tout ce dont on
pouvoit fabriquer des armes contre eux, afin de pouvoir combattre avec
avantage leurs ennemis s’ils venoient à rentrer dans l’Isle, ou du moins
leur ôter la superiorité des armes.
Ce que je viens de toucher des Rats, à l’égard des Assyriens, n’est
point une bagatelle, il ne s’agit pas moins que d’une bataille gagnée,
dont les Rats meritent tout l’honneur. Un grand Historien de nos jours
parle fort au long, après Herodote, de cette belle action, & je ne puis
mieux faire, que de rapporter ses propres termes.
Sethon ou Sévéchus Roy des Egyptiens, & grand Prêtre de Vulcain, Prince
dévot, avoit irrité ses troupes par son avarice & ses mauvais
traitemens. [83]«Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre
qui lui survint tout à coup, & dont il ne se tira que par une protection
miraculeuse... Sennacherib Roy des Arabes & des Assyriens étant entré
avec une nombreuse armée en Egypte, les Officiers & les Soldats
Egyptiens refuserent de marcher contre lui. Le Prêtre de Vulcain réduit
à une telle extrêmité, eut recours à son Dieu qui lui dit de ne point
perdre courage, & de marcher hardiment contre les ennemis avec le peu de
gens qu’il pourroit ramasser: Il le fit; un petit nombre de Marchands,
d’Ouvriers, & d’Etrangers se joignit à lui; avec cette poignée de gens
il s’avança jusqu’à Péluse où Sennacherib avoit établi son camp. La nuit
suivante une multitude effroyable de Rats se répandit dans le camp des
Assyriens, & y ayant rongé les cordes de leurs Arcs, & toutes les
courroyes de leurs Boucliers, les mit hors d’état de se défendre. Ainsi
désarmés ils furent obligés de prendre la fuite, & ils se retirerent
après avoit perdu une grande partie de leurs troupes. Sethon de retour
chez lui se fit ériger une statuë dans le Temple de Vulcain, où tenant à
la main droite un Rat, il disoit dans une inscription: