MONSIEUR,

Les Rats dont je vous ai fait les caractéres, sont, sans contredit, ceux

qui nous interessent le plus; mais il en est encore beaucoup d’autres

especes qui ont aussi quelque droit d’entrer dans notre Histoire, & sans

lesquelles elle ne seroit pas complette. On ne connoît point d’animaux

dont la race soit plus étenduë ni plus diversifiée que celle des Rats;

on peut dire qu’ils remplissent le monde; & pour me servir des termes de

Boileau,

[48]... Ils s’élevent dans l’air,

Ils marchent sur la terre, & nagent dans la mer.

[48] _Despreaux, Satyre sur l’homme._

En effet, la terre est couverte de Rats, l’eau a les siens, l’air est

rempli de Chauve-souris; ainsi leur domination est universelle.

Les Chauves-souris, qui sont des Rats volans, ont la tête & le corps

d’une Souris, & se servent au lieu d’aîles, de deux membranes larges &

deliées ausquelles sont attachées plusieurs petites pattes armées de

griffes. Ce sont, je vous l’avouë, de fort vilains oiseaux, si on peut

leur donner ce nom. Il y en a de toutes blanches dans le Nord, qui sont

moins affreuses; géneralement elles n’ont point de queuë, [49]excepté

celles qui logent dans la grande Piramide d’Egypte, qui en portent par

privilege de fort grandes, composées de même que leurs aîles, & étenduës

en éventail comme celles des oiseaux.

[49] _Aldovrandus lib. de Avibus._

[50]A Madagascar, au Brésil, aux Maldives, il y a des Chauves-souris

grosses comme des Corbeaux; on en voit de plus monstrueuses encore à la

Chine, & dont les Chinois trouvent la chair délicieuse; [51]il faut que

celles d’Arabie soient bien terribles, puisqu’en certains cantons elles

empêchent les habitans d’y cueillir la Casse; [52]celles des Isles

Caribes, ne sont pas moins redoutables; outre que leur morsure est

venimeuse, on dit qu’elles choisissent, entre cent, un homme qu’elles

ont mordu une fois, pour le mordre encore au même endroit; aussi les

Caraïbes les craignent fort, & les honorent singulierement: parce qu’ils

les craignent, il leur a plu de les regarder comme de bons Anges,

gardiens pendant la nuit de leurs cabanes; ceux qui les tuent sont

réputés sacrileges parmi eux.

[50] Diction. de l’Académie & de Trévoux.

[51] _Aldovrandus ibid._

[52] Diction. de Trévoux.

Les Rats d’eau ne different gueres pour la figure, des Rats domestiques;

on en voit partout, en France, dans les Ruisseaux, les Rivieres, les

Canaux: ils sont amphibies, & vivent de petits poissons; c’est pourquoi

ils en suivent la condition dans la cuisine de quelques Cœnobites voüés

au maigre, qui, pour adoucir l’austerité de la Régle, ont naturalisé

poissons, certain nombre d’oiseaux & de Quadrupedes aquatiques. Il y

auroit sans doute de la mauvaise humeur à leur disputer des Rats d’eau;

généralement on ne leur envie guere ce régal: cependant il est des

Villes où l’on en mange sans répugnance, & même comme un morceau

délicat; & cela n’est pas si incroyable que l’ont jugé deux Naturalistes

étrangers[53]; gens d’ailleurs point du tout incredules. Il est vrai

qu’autrefois les [54]Mages sectateurs des Zoroastre les avoient en

abomination, ils se faisoient un devoir de Religion de les détruire,

comme des effets du mauvais principe; & cela, à mon avis, ne prouve

point la sagesse des Mages si vantée.

[53] _Gesner & Jonst._

[54] _Plutarc. Simposiacorum 4º. quæst. ult._

[55]Les Ichneumons méritent bien d’être comptés parmi les Rats

amphibies, on les appelle autrement Rats d’_Egypte_ ou de _Pharaon_,

leur poil est fort rude, & mêlangé de jaune & de gris; ils sont communs

sur le Nil, ils se battent contre les Chiens, attaquent les Chevaux &

les Chamaux; jugez si les Chats auroient beau jeu avec eux. Ils se

nourissent de Serpens, de Lezards, de Grenoüilles, & font une guerre

continuelle aux Aspics & aux Crocodiles: mais ils ne combattent les

derniers que par adresse. Voici ce qu’en dit un Historien que j’ai déja

cité.

[55] Jonsthon de quadruped. après Ælien, Aristote, Oppien, &c.

[56]«L’Ichneumon, sorte de Rat, amphibie, empêche la race des Crocodiles

de se multiplier. Cette petite bête rend ce service à l’Egypte en deux

manieres. 1º. Elle observe le tems que le Crocodile est absent, & elle

brise les œufs sans les manger.

[56] M. Rollin, Histoire ancienne, Tom. 1.

»2º. Lorsque le Crocodile dort sur le rivage, & il dort toujours la

gueule ouverte, ce petit animal qui s’étoit tenu caché dans le limon,

saute tout d’un coup dans sa gueule, pénétre jusques dans ses entrailles

qu’il ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre dont la

peau est fort tendre, & sort impunément vainqueur, par sa finesse, de la

force d’un si terrible animal.»

Ainsi les Egyptiens sont en quelque sorte excusables d’avoir adoré par

reconnoissance l’Ichneumon. Un animal si utile devoit être un Dieu pour

eux à plus juste titre que le Crocodile, les Serpens & mille autres

animaux nuisibles.

Venons aux Rats de terre. Mais par quelle espece commencerai-je?

Permettez, Monsieur, que le hazard en décide: parmi ceux qu’on voit

communément en France, il n’y a que le [57]_Musaraigne_, & le

[58]_Musavelaine_, qui meritent quelqu’attention; le premier est fort

menu, élancé comme une Belette; il a le groüin long & pointu, le poil

cendré, & les yeux si petits que plusieurs Auteurs ont cru qu’il n’en

avoit point; de là ils l’ont appellé _Rat aveugle_. [59]C’est aussi par

cette raison que les Egyptiens, qui croyoient les ténébres plus

anciennes que la lumiere, honoroient singulierement cette espece de Rat;

& lorsqu’ils en trouvoient quelques-uns de morts, ils les portoient

honorablement dans une de leurs Villes destinée à la sépulture de ces

animaux. Ils sont venimeux dans les pays chauds; mais dans les climats

temperés, ils ne sont dangereux que pour les Chats, qui ne les mangent

point impunément, aussi les vieux instruits par l’experience, se

contentent de les tuer: au reste, si ce Rat est venimeux comme

l’Araignée, il n’est pas moins agile, & il marcheroit, dit-on, comme

elle sur un fil tendu. Or l’on dispute beaucoup laquelle de ces deux

qualités qu’il a de communes avec l’Araignée, l’a fait nommer

Musaraigne, & nous laisserons s’il vous plaît, cette contestation aux

Etimologistes.

[57] _Mus-Araneus._

[58] _Mus-Avellanarum._

[59] _Aldovrandus._

Le Musavelaine tire son nom de l’espece de Coudrier qu’il habite, & sur

lequel il fait son nid dans la forme de celui des oiseaux; son poil

ressemble assez à celui de la Martre, & l’odeur en est agréable, puisque

les Petits-Maîtres & les Coquettes du tems de Saint [60]Jerôme, la

preferoient à tous les autres parfums. Il faut voir comment ce Saint

fronde cette sensualité dans une Lettre à la Dame Demetriade, où il

prêche contre les vanités de son siécle.

[60] _Juvenes comam nutrientes & suavem odorem spirantes,

cincinnatulos, & olentes pelliculam muris peregrini (id est

Avellanarum.)_ Epist. ad Demetriadem.

Tous les autres Rats dont je vais parler, sont étrangers & portent

ordinairement le nom des pays où ils se trouvent. Les plus près de nous

& les plus connus sont les Rats des Alpes, appellés autrement Loirs,

Glirons, Marmotes, car ces trois noms appartiennent à la même espece. On

raconte des merveilles de la sagesse de leur gouvernement, de leur

industrie à se construire des maisons sous terre, & à les fermer

exactement pendant l’hyver; on vante leur prévoyance à faire des

magasins de fourages, & leur adresse singuliere à les voiturer; jusques

là que l’Apologiste des Bêtes les cite comme des animaux qui font

honneur aux animaux, & qui prouvent que ce ne sont point de pures

automates. Je vais, Monsieur, vous transcrire son Apologie.

[61]Les Alpes ces monts orgueilleux

Qui portent leur front jusqu’aux cieux,

Nourrissent sur leur pente aux environs de Coire

La Capitale des Grisons,

Des Rats, dont à peine on peut croire

L’ingénieux manége aux tems des fenaisons.

Ces Rats d’une espece assez fine

Sont presqu’aussi gros qu’une foüine,

Ils sçavent dans l’Eté faire pour leur Hyver

Ample provision de foin tout le moins verd,

Et voici comment ils s’y prennent.

Chacun d’eux, tour à tour, fait sa tâche à propos,

L’un se tient couché sur le dos,

D’autres en cet état tout doucement le traînent

Chargé de sa botte de foin

Que ses pattes qu’il dresse embrassent avec soin

Et par sa queuë ainsi traîné dans leur logette

Il leur sert de cheval, & même de charette.

C’est par ce travail redoublé

Que ces Rats Montagnards ont le dos tout pelé;

Ce manége subtil n’est point un badinage

Si l’on y reflechit, on connoît aisément

Que ce n’est point l’instinct, mais un raisonnement

Qui joint l’assortiment de tout cet équipage.

L’instinct ou le besoin peut bien grossiérement

Inspirer à ces Rats sauvages

Qu’ils doivent nécessairement

Vivre sur la montagne en Hyver de fourages;

Mais de les voiturer l’adroite invention

Est de l’ame qui pense une operation.

[61] Apologie des Bêtes par M. de Beaumont p. 131.

Passons à l’Apologiste sa très-mauvaise Poësie; son histoire prouve au

moins beaucoup d’industrie dans les Rats; pour une ame pensante, c’est

une autre thèse qui ne se décidera que lorsqu’on connoîtra suffisamment

la nature de l’ame; & l’on ne touche pas encore à cette découverte, à en

juger par les peines & les recherches inutiles qu’elle a déja coûté aux

hommes depuis qu’ils raisonnent sur eux-mêmes.

On dit encore que les Marmottes dorment tout l’hyver sans manger; mais

si cela étoit, elles feroient bien des frais inutiles en été à ramasser

des provisions, & leur adresse à les voiturer seroit en pure perte: il

faut donc entendre seulement qu’elles se tiennent couvertes dans leurs

troux tout l’hyver, & cela est fort sage; au reste, elles s’aprivoisent

facilement, & les tours que leur font faire ces petits miserables qui en

tirent un tribut sur la curiosité populaire, sont des preuves de leur

docilité: mais leur premier merite, c’est quelles sont très-bonnes à

manger. [62]Dans l’ancienne Rome on en tenoit des Menageries appellées

_Gliraria_, elles faisoient les delices des meilleures tables, & ce goût

qui dura long-tems, eût subsisté davantage, si les Ediles, par

quelqu’interêt particulier, n’eussent aboli ces Menageries. [63]Marcus

Scaurus, beau-fils de Sylla par sa mere Metella, ce voluptueux d’un goût

exquis, cet Edile magnifique qui fit élever ce célébre Théatre à trois

étages, soutenus sur trois cens soixante colomnes de trente-huit pieds

de haut; cet homme enfin qui introduisit à Rome, par son exemple, le

faste & la délicatesse à la place de l’antique sévérité, fut le premier

qui apprit à ses citoyens ce que valoient les Glirons. Cette Ædilité de

Scaurus, pendant laquelle ils régnerent sur les tables les plus

délicates, fit plus de tort à la République, au jugement [64]de Pline, &

d’un Historien [65]moderne, que ne lui en avoient fait les sanglantes

proscriptions de Sylla son beau-pere. Ainsi les Casuistes, qui sont bien

persuadés que c’est le luxe & la volupté qui ont perdu les Romains en

les amolissant, pourront compter les Marmotes parmi les causes de la

décadence de ce grand Empire.

[62] _Jonsthon de Quadrupedibus._

[63] _Ibidem._

[64] _Cujus (M. Scauri) nescio an Ædilitas maximè prostraverit mores

civiles._ Plin. lib. 36. cap. 15.

[65] M. Rollin, Histoire ancienne, Tome 11.

Dans les Indes il y a des Rats qui ont la grosseur & le poil des

Marmotes, excepté qu’ils sont plus argentés; ils marchent quelquefois

sur leurs piés de derriere, & sont si dangereux quand la faim les

presse, qu’on ne dort point en sûreté auprès d’eux.

[66]Dans l’Isle du Pin près celle de Cuba, on en voit de presque aussi

gros, de poil roux, & fort bons à manger.

[66] Journal historique de M. de la Salle, pag. 30. tom. 1.

[67]Dans l’Egypte il s’en trouve communément d’assez grands, dont le

poil est presque aussi piquant que celui d’un Herisson. A Nuremberg ils

sont gros comme des Fouïnes & de la couleur des Liévres; en Hongrie ils

tirent sur le verd, sont à peu près taillés comme les Belettes, sans

être plus gros que nos souris.

[67] Dict. de Trevoux.

[68]Dans la Virginie il y a beaucoup de Rats blancs, dont les Naturels

du Pays faisoient autrefois un usage singulier: lorsqu’ils en avoient un

pendu à chaque oreille, ils se croyoient aussi bien parés que nos Dames

sont sûres de l’être avec les plus belles Perles d’Orient. C’étoient,

comme vous le pensez bien, des Rats morts remplis simplement de paille

s’ils avoient naturellement quelque bonne odeur, ou de parfums pour

corriger la mauvaise qu’ils auroient pû répandre.

[68] Bibliotheque universelle, tom. 6. pag. 267.

Cette mode nous paroîtroit peut-être moins ridicule que celle des

paniers, si les Virginiens n’étoient pas des Sauvages; car, dans le fond

il n’est point absurde que les Rats puissent servir de parure. [69]Le

voile de Proserpine, la Reine du plus vaste de tous les Empires, étoit

parsemé de Rats brodés avec beaucoup d’art; & ce voile lui donnoit

peut-être aux yeux de Pluton, les mêmes graces que prêta à Junon la

ceinture de Vénus dans une affaire d’honneur.

[69] _Euseb. apud Gesnerum, p. 826._

Et sans aller chercher des exemples dans la Virginie & aux Enfers, le

petit-gris & l’Hermine, ne sont-ils pas, depuis long-tems, en

possession, chez nous, de faire de fort beaux ornemens, & de marquer des

titres, & des dignitez? Or le petit-gris est la dépoüille du Rat

lassique, & l’Hermine, selon la plûpart des Naturalistes, est la même

chose que le Rat pontique. Il est difficile d’imaginer avec quelle

complaisance un Chanoine, un Licencié, un Docteur, portent ces peaux

respectables; on a dit malicieusement qu’elles sont souvent des armes

parlantes, cependant elles répondent au moins qu’un homme qui a mérité

d’en être revêtu dans une Université, a étudié suivant l’Ordonnance.

J’ai connu un brave Licencié de la Sacrée Faculté de Paris qui étoit

plus jaloux de sa Fourure, qu’un gueux de sa besace. A plus de cent

lieuës de Paris, au fond d’une Province où l’uniforme de la Licence est

inconnu, il s’en paroit en Chaire, dans les Processions, il l’endossoit

souvent pour recevoir des visites; & l’on ajoûte qu’il se donnoit

quelquefois le plaisir de coucher avec, tant il l’aimoit tendrement. Je

croi ce dernier trait exageré; mais il est exactement vrai que revêtu de

sa peau, ainsi que l’Asne de celle du Lyon, il se croyoit infiniment

au-dessus de ses Confreres qui n’étoient pas fourés comme lui; & ses

Confreres de leur côté maudissoient de bon cœur le Licencié, & tous les

Rats Pontiques, comptables de sa sote vanité.

Mon Catalogue, Monsieur, n’est pas encore rempli, j’ai bien d’autres

Rats à y placer, mais beaucoup plus curieux, d’une nature particuliere,

& plus étenduë que toutes les especes que j’ai parcouruës; nous les

nommerons, si vous voulez, les Rats de tout Païs. Il y en a partout où

il y a des hommes; invisibles & d’une substance spirituelle comme les

génies, ils ne sont sensibles que par leurs effets, qui ne permettent

pas de nier leur existence, au moins de ceux qui ne nous appartiennent

point; car chaque particulier qui en loge dans son cerveau ne s’en doute

seulement pas.

N’exigez pas, Monsieur, s’il vous plaît, que je vous fasse l’Analise de

toutes les Especes de Rats de cerveau, ils participent à la nature des

ames, & semblent former chacun une espece differente; cependant on

pourroit les distribuer par classes selon les conditions, les genies, &

les caracteres des Ratiers qui composent la Societé. Mais quelle Liste

encore? Je la commencerai, mais j’ai pour ne la point achever la même

excuse, [70]qu’Erasme fait apporter à la folie pour ne pas compter

toutes les sortes de Fols, c’est que le dénombrement en est impossible.

[70]

_Non mihi si voces centum sint, oraque centum,

Ferrea vox, omnes fatuorum evolvere formas,

Omnia stultorum percurrere nomina possim._

Erasme, Eloge de la Folie.

Nous mettrons donc dans la premiere Classe, les Rats des Coquettes; je

croi qu’ils doivent avoir le pas sur tous les autres sans leur faire

tort; à moins que ceux des Petits-Maîtres ne s’avisent de le leur

disputer, & ils ont quelque droit de le faire; pour lors, la chose

seroit problêmatique; & pour conserver la bonne intelligence qui regne

entre-eux, on pourroit par accommodement les mettre ensemble dans le

même rang indistinctement comme ils se rencontrent dans le monde. S’il

étoit permis de donner de l’étenduë à des êtres immateriels, on les

supposeroit, sans rien risquer, les uns & les autres, les plus grands &

les mieux nourris de tous les Rats, parce que rien n’égale les caprices

d’une Coquette, & l’étourderie d’un Petit-Maître.

La seconde place appartient de droit à ceux des Devots & de la gent

mistique. Ce sont eux qui produisent dans l’esprit de leurs Hôtes ces

pieuses fantaisies qu’ils suivent comme des inspirations; ce sont les

mêmes qui sont cause des vœux imprudens, & des austerités outrées; ils

font de l’un un fanatique; de l’autre un imbecile; ils envoyent dans un

Cloître celui-ci qui étoit né pour servir l’Estat dans les affaires ou

dans les armées, & arrachent celui-là du sein de sa famille pour en

faire un Misantrope, un malheureux dans la solitude. Combien tous les

jours ces mêmes Rats font-ils fabriquer de Testamens ridicules, dans

lesquels un pere de famille penetré d’une indifference subite pour ses

enfans, les désherite dévotement, pour enrichir un Tartuffe, bâtir un

Temple, ou engraisser une Communauté d’Inutiles? En general, ils causent

dans l’esprit un si prodigieux dérangement, qu’un homme toujours en

contradiction avec les autres hommes, fait les plus grandes folies par

des principes très-sages.

Il est inutile de protester, que je ne parle pas de tous les Devots, je

les respecte sincerement, & je suis persuadé que les honnêtes gens

remplis d’une saine Dévotion sont de tous les hommes ceux qui ont le

moins de Rats.

Donnons, si vous voulez, Monsieur, le troisiéme rang aux Rats des Gens

de génie, des hommes à talents. Les Poëtes en ont toujours eû la

cervelle bien meublée, & l’on ne s’accoutumeroit point à voir un Rimeur

parfaitement raisonnable: je croi bien qu’Apollon les inspire, mais

c’est souvent Apollon _Sminthien_, c’est-à-dire _le Ratier_. Les

Mathematiciens ne manquent pas aussi de Rats, & les Peintres, & les

Musiciens en sont largement partagés. Tous ces Messieurs generalement

regnent dans une Sphere plus ou moins étenduë, hors de laquelle leurs

Rats les tiranisent un peu: Heureusement leurs Talents excusent leurs

écarts.

Faites-moi grace, Monsieur, pour la quatriéme Classe, ou permettez-moi

d’y comprendre indistinctement les Rats de tout le genre humain, & vous

vous donnerez la peine de les y démêler. Tout homme qui n’a pas de

liaison dans ses pensées, de suite dans ses actions, d’ordre dans ses

desseins, qui semble souvent agir plutôt par hasard, par caprice, ou par

principe de mecanisme, que par raison, s’appelle _Ratier_; au moins ce

sont les idées que je croi attachées à ce terme. Or quel est le mortel

qui ne merite pas quelquefois ce nom? La différence, Monsieur, est du

plus au moins, & cette difference est infinie.

Que le Seigneur Asmodée étoit placé avantageusement sur la Tour de

Sansalvador avec Don Cléofas, pour lui montrer ce qui se passoit dans

Madrid! Supposons, Monsieur, que je fusse dans Paris, sur un

Observatoire pareil, avec un Etranger curieux de connoître des Ratiers,

je pourrois peut-être lui montrer des personnages assez singuliers en ce

genre, en supposant encore que par la même puissance diabolique les

toits fussent enlevés, & que je pusse promener mes yeux dans l’interieur

des maisons: convenons, encore qu’il est nuit; car j’ai besoin de toutes

ces suppositions.

Voyez-vous, dirois-je à mon Compagnon, au fond de ce College, dans une

chambre qui donne sur un petit jardin, un homme empaqueté dans une robe

de chambre assez malpropre, qui paroît glacé sur un pupitre; c’est une

sorte d’homme de Lettres, il fait quelquefois de méchans Vers; & je gage

qu’en ce moment il éguise une Epigrame contre le genre humain; car il

déteste tous les hommes en general par semestre; & je sçai qu’il est à

present dans son semestre de Misantropie; au commencement du mois il se

fait une liste alphabetique des tables où il doit aller manger, & il

croiroit faire une impolitesse à ses Hôtes de n’y pas aller le jour

marqué sur ses tablettes; au reste il s’y presente vêtu comme un

Disciple de Diogene, & s’imagine encore être mis fort galamment. La

premiere fois qu’il voit un homme, il l’aime subitement, il l’accable de

politesse, mais la seconde, à peine daigne-t-il le saluer: Il se fait

une infinité de petites regles qu’il suit inviolablement; quinze jours

d’avance il est reglé, que tel jour, à telle heure, il fera des Vers, ou

de la Prose, que le soir il ira necessairement en tel endroit, ou qu’il

ne se laissera point voir qu’à telle heure; & son plan une fois tracé,

s’agiroit-il de racheter la vie à tous ses amis, il ne s’en écarteroit

pas, tant il est esclave des Loix qu’il s’impose.

Portez votre vûë, continuerois-je, à plusieurs ruës au-delà du College;

appercevez-vous sur la droite, dans un grand Hôtel, cette jolie femme

qui se met à sa toilette? Je la connois, & je sçai à quoi cet appareil

est destiné: lorsqu’elle sera bien parée, elle se placera dans une

niche, où elle joüira des honneurs de la Divinité; on brûlera de

l’encens à ses pieds; enfin elle recevra au milieu de la fumée & des

bougies, au moins un culte domestique.

Dans la maison voisine, examinez cette autre femme qui est couchée

non-chalamment dans un beau lit d’étoffe d’or; admirez la richesse des

meubles, considerez la beauté des lustres & la quantité des bougies.

Combien de monde autour d’elle! Cependant il n’y a ni Prêtre ni Medecin;

aussi n’est-elle point malade; elle a prise en aversion la lumiere du

soleil, & ne souffre pendant le jour même que celle des flambeaux; enfin

son Lit est son Thrône, & son Appartement son Empire; il change souvent

de face, car elle en varie les meubles aussi souvent qu’on fait les

décorations d’un theatre. La folie de cette Dame a succedé à une autre

toute opposée, elle a couru pendant cinq ans les Provinces à grands

frais, sans aucun dessein: à present elle se délasse apparemment de ses

fatigues.

Passons à un autre quartier, dirois-je encore à mon Etranger:

Voyez-vous, sur cette place, un grand concours de monde. C’est une

batterie qui a attiré cette foule; je connois un des acteurs, c’est un

homme singulier, plein de probité, & qui ne manque pas même de merite,

mais ennemi juré des petits chapeaux, il a vû passer un Cavalier qui en

portoit un de cette espece, il lui a demandé pourquoi il ne portoit que

la moitié d’un chapeau? L’autre lui a répondu brusquement, ils se sont

piqués; enfin ils en sont venus aux mains; cependant cette avanture

n’engagera point cet homme à faire grace aux petits chapeaux, il est

aussi brave qu’il est fol, & ne va jamais en campagne sans un mulet

chargé de lames, comme s’il avoit autant de bras que le Géant Briarée.

Sur le coin de cette même place, regardez ce Donjon élevé qui n’est

éclairé que par la sombre lueur d’une lampe; y voyez-vous un homme

maigre, abattu, armé d’une discipline épouventable? Croiriez-vous que

c’est un Sermon Academique plein d’esprit, & d’éloquence qui l’a

converti: le voilà dans son Donjon, comme étoit Simeon Stylite sur sa

colonne; mais le monde n’y perdra rien, il y reviendra bien-tôt avec des

passions plus violentes; c’est sa coutume, il fait alternativement des

parties de débauche & de devotion; il passe quelquefois un quartier dans

un Cloître, ensuite un autre chez des Courtisannes.

Regardez à gauche, continuerois-je; appercevez-vous dans une maison

isolée, un homme qui se promene comme un fol dans une salle basse? C’est

un Savant très-riche, contre l’ordinaire de ses confreres; il a partagé

Paris en plusieurs parties égales par des demi-diametres qui aboutissent

à un centre où il fait sa demeure principale, & c’est la maison que je

vous montre; mais il a encore loué, dans tous les Quartiers, quantité de

chambres qui repondent sur ces rayons à des distances proportionelles du

centre, de sorte qu’étant presque toujours également éloigné de

plusieurs de ses logemens, le hasard décide de celui qu’il visitera; il

les parcourt souvent sans s’y arrêter, comme le Soleil fait les douze

Signes du Zodiaque; & quelquefois il y fait des Stations. Cependant il a

des domestiques, mais il ne les voit que par rencontre, & ils lui sont

aussi inutiles que le doivent être à Jupiter ses Satellites, si cette

planette n’est point habitée.

Je descends, Monsieur, de mon Observatoire, & je finis mes Portraits

crainte de vous ennuyer; depuis le Cedre jusqu’à l’Hisope, je ne vois

dans le monde que des Ratiers, mais pour les bien peindre, il me

faudrait deux choses, l’esprit du Diable Asmodée, & la plume de Monsieur

le Sage.

J’ai l’honneur d’être, &c.

Histoire des rats, pour servir à l'histoire universelle · 第 11 / 40 题