procureur du roi, assisté du directeur de la prison, venait de
recevoir la déclaration du décès constaté par le docteur Rouget. Le
médecin du Luxembourg attribuait la mort à un empoisonnement par
l'acide arsénieux et jugeait l'autopsie nécessaire pour en acquérir la
preuve matérielle. Les docteurs Andral, Louis, Rouget, Orfila furent
commis pour la pratiquer. Quand on déposa le corps sur la table
d'autopsie, l'un d'eux s'écria «Quel beau cadavre!» Le docteur Louis
disait plus tard à Victor Hugo: «C'était un magnifique athlète».
L'autopsie constata sept escarres dans l'estomac et une lésion du
cœur imputable à l'arsenic. Le cerveau ne portait aucune marque de
poison. Les viscères furent emportés en vase clos, pour être examinés
plus tard. L'analyse des matières contenues dans l'estomac et les
intestins ainsi que celle des organes fut faite par Orfila et Tardieu.
Ils estimèrent que l'ingestion du poison avait probablement eu lieu
vers la fin de la journée du mercredi 18 après quatre heures, et avant
dix heures du soir[112].
[Illustration: _Mathieu-Joseph-Bonaventure Orfila._
Dessin de Maurin. Lithographie de Villain.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
[112] C'était l'heure fixée par l'agent Philippe pour les visites
successives de Praslin à la garde-robe. Allard, au contraire, qui
avait pris Praslin en observation à partir de dix heures du
matin, voulait fixer l'empoisonnement aux premières heures de la
matinée.
Le transfert de Praslin de l'hôtel Sébastiani au Luxembourg s'était
fait de nuit. Ce fut encore de nuit que le corps fut mis en bière
devant Monvalle, commissaire de police de la Chambre des Pairs, Cauchy
et Allard. Le cercueil cloué fut placé dans un grand fourgon des
Pompes funèbres, introduit au Luxembourg par la grille de la rue de
Fleurus et le jardin. A deux heures du matin, le procès-verbal de
l'enlèvement du corps fut signé et le convoi, composé de trois
voitures, partit pour le cimetière du Sud, où le commissaire Monvalle
avait, dès la veille et par ordre, choisi la place où devait se faire
l'inhumation. Tout le long de la route, des escouades d'agents avaient
été échelonnées. Quand le fourgon entra dans le cimetière, les
fossoyeurs étaient prêts et, en quelques instants, le cercueil fut
descendu dans la tombe, le trou comblé, la terre piétinée[113]. «Ce
matin, disait la _Gazette des Tribunaux_ du 28 août, à l'ouverture des
portes, quelques curieux, en s'enfonçant dans la partie ombragée de
platanes et de tilleuls, remarquaient avec surprise dans une des
lignes voisines du poteau indicateur de la 4e division, une tombe
toute fraîche sur laquelle ne se trouvait même pas la simple croix de
bois noir, indicatrice de la dernière demeure du plus obscur des
décédés.» Longtemps après le drame, le comte Edgar de Praslin, qui
continuait à habiter un pavillon dépendant du château de Vaux, fit
transporter le corps de son frère dans les caveaux, et la tombe du
cimetière du Sud ne demeura plus marquée que par une simple borne
couverte de mousse et ombragée par un acacia[114].
[113] Louis Favre. _Le Luxembourg_, p. 348 (d'après le
procès-verbal de Monvalle).
[114] _L'Impartial de Louviers_ (10 mars 1906), d'après Mme
Monnier, ancienne concierge de Vaux, dit que le transfert fut
postérieur à 1848.--Un article de la _Libre Parole_ (25 octobre
1905) prétend que le corps fut transporté à Maincy vers 1871, «le
duc étant mort en Angleterre.»
L'opinion publique ne fut point satisfaite des laborieuses
explications fournies par la Cour des Pairs sur l'empoisonnement[115].
Ce fut longtemps une opinion répandue que Praslin ne s'était pas
suicidé et avait vécu jusqu'à quelques années après la guerre de
1870, dans les îles anglaises de la Manche. Les campagnes des
journaux d'opposition de 1847 n'étaient pas étrangères à cette
croyance. «Il y a des gens, écrivait un contemporain, qui
soutiennent que _les hautes familles intéressées à étouffer les
détails de ce scandale ont obtenu du Gouvernement la fuite du
coupable_. Ceux qui ont assez de bon sens pour ne tenir aucun compte
de cette absurde supposition n'en crient pas moins haut contre la
tolérance et les ménagements qui ont permis au coupable de se
soustraire à une honte et à une punition trop justes.» A plusieurs
reprises et jusqu'à ces dernières années, la presse a repris le
thème de l'évasion de Praslin, sans que jamais on ait apporté une
preuve qui en soit une à l'appui de cette tradition[116]. Pour
l'admettre, il faudrait supposer un bien grand nombre de
complicités, depuis celle du docteur Louis qui participa à
l'autopsie, jusqu'à celle de l'abbé Martin de Noirlieu qui se serait
prêté à une véritable comédie, en laissant raconter par _L'Ami de la
Religion_, une scène dans laquelle il aurait joué un rôle ridicule
et presque sacrilège.
[115] Ce fut l'objet d'une enquête de la commission
d'instruction.
[116] Jusqu'ici les preuves sont les suivantes: 1º Mme
Frandidier, gouvernante des enfants Praslin, qui aurait été
reconnaître le corps, l'aurait trouvé défiguré et ratatiné. (On
ne voit nulle part le nom de Mme Frandidier parmi les
gouvernantes, et les médecins trouvent le cadavre superbe); 2º
Mme de Proisy, dame d'honneur de la reine Marie-Amélie, a vu
Praslin en Belgique un an après le meurtre. (Mme de Proisy ne
figure pas parmi les dames d'honneur de Marie-Amélie); 3º le
cocher Paulmier, au service des Beauveau en 1847, rencontre
Praslin boulevard Montmartre en 1861, quatorze ans plus tard. (Le
comte de Bondy, d'après Victor Hugo, est le véritable ménechme de
Praslin); 4º il a vécu à Guernesey, disent Robinet de Cléry et le
baron Lumbroso, qui se bornent à l'attestation du rédacteur en
chef de la _Gazette officielle de Guernesey_; 5º les contrats de
mariage des filles porteraient obligation de faire une pension à
personne inconnue habitant l'Angleterre (le texte des contrats
est à publier et le chiffre réel de la pension à indiquer).
La faute du Gouvernement de Juillet fut toute différente. Comme
l'écrivait le comte Molé au baron de Barante le 28 août 1847: «M. de
Praslin s'est empoisonné, _nemine contradicente_[117]... Je sais si
bien jusqu'où va la faiblesse de ceux qui nous gouvernent que de mon
coin, j'avais écrit deux lettres pour montrer les conséquences de ce
qui se préparait. M. Guizot, il y a longtemps que je l'ai appris, est
roide, absolu, hautain, et dans l'occasion sans pitié. Mais il ne
résiste pas à certaines influences.... Jamais à mon avis, il ne fit de
plus grande faute dans des circonstances où elles pouvaient avoir tant
de dangers. Rien dans aucun temps, dans aucun pays, n'en a
approché.... Ce monstre, qui vient de reculer les limites de la
barbarie humaine, a été huit jours dans sa maison entouré des égards
de la police et du Parquet, bien plus que de sa surveillance; son
propre médecin, celui de sa famille, ne l'a pas quitté et il déclare
que ces flots de poison sortant de son corps par toutes les issues
sont les attaques du choléra qu'il combat par les moyens propres à
augmenter les effets du poison....[118] J'hésite à vous envoyer cette
lettre et _si je le fais, c'est que je ne l'aurai pas relue_[119].»
[117] Sans que nul y fasse obstacle.
[118] C'est l'opinion de Biéchy _de l'Empoisonnement du duc de
Praslin_. «M. le duc de Praslin, dit-il, évidemment voulait en
finir avec la vie et il a eu la bonne chance d'avoir à faire à
des docteurs qui l'ont si bien aidé dans cette œuvre de suicide
en lui faisant avaler de l'eau, de la glace, du nitrate de
potasse, en lui soutirant du sang.» (p. 11).
[119] Barante. _Souvenirs._
La mort du duc de Praslin ne désarmait pas la vindicte publique[120].
Henriette Deluzy avait été interrogée par la Commission de la Cour des
Pairs, le 23 août. Son interrogatoire avait porté d'abord sur
l'historique de son séjour chez les Praslin. Comme on lui reprochait
ses correspondances avec les jeunes filles après sa sortie de la
maison: «Oh! je vous le jure, s'écria-t-elle, qu'il n'y avait dans ces
lettres ni art ni arrière-pensée. J'étais désolée et j'exprimais mon
désespoir avec trop de chaleur, trop d'entraînement. Oh! je me le
reproche maintenant. Mais encore une fois, ce n'était pas pour les
éloigner de la mère. Les choses en étaient venues à ce point que moi
je n'y pouvais rien. Ce qui a été bien malheureux, c'est que tout à
coup on a voulu rompre pour ces jeunes filles, des liens de six
années.» Elle était arrivée au Luxembourg, rapporte Allard qui était
allé la chercher à la Conciergerie, dans un véritable état
d'exaltation, pleurant, sanglotant, parlant des tentatives de suicide
de la duchesse, se plaignant du maréchal Sébastiani. «Il parle de
maîtresses, me dit-elle, si j'avais voulu, j'aurais bien pu être la
sienne. Je devais même veiller sur les jeunes filles à son
égard»[121]. Au retour à la Conciergerie, après l'interrogatoire, les
traits de la prisonnière, rapporte Allard, étaient visiblement
altérés. «Il est perdu, me dit-elle, messieurs les Pairs m'ont tout
appris. Je n'aurais jamais cru que M. Rémy aurait conservé les lettres
que je lui avais confiées pour être brûlées.» Je lui demandai,
continue Allard, si elles étaient compromettantes. «Oui, me
répondit-elle, au point de vue du procès. Ce sont les lettres des
enfants où ils me parlent contre leur mère. Messieurs les Pairs m'ont
aussi parlé de mes lettres que je croyais que le duc devait aussi
brûler. Quel malheur! Ils sont _tous_ perdus!» Cela, conclut Allard,
s'appliquait au duc et aux enfants.
[120] On a prétendu que la Préfecture de police n'avait pas
permis la publication d'images ou de complaintes relatives à
l'assassinat. Nous reproduisons la seule image parue. Il y a
aussi les complaintes: _Pauvre duchesse_, qui se chantait sur
l'air de _La lionne_; _Assistants, venez entendre_, sur l'air de
Fualdès; _La prière de la duchesse de Praslin pour son fils_ sur
l'air de _T'en souviens-tu_.
[121] Cette phrase de la déposition a été bâtonnée. Le docteur de
la Berge répétait dans sa déposition des propos analogues: Elle
me sembla attribuer son renvoi à l'inimitié du maréchal
Sébastiani. Selon elle, il ne l'aurait pas toujours respectée et
se serait porté sur sa personne, en deux ou trois circonstances,
où il l'aurait trouvée seule, à des actes d'immoralité qu'elle
aurait été obligée de repousser.»
[Illustration: _Le Palais du Luxembourg._
(_Le Diable à Paris_, 1845.)]
En sortant de l'Académie, Victor Hugo, le jeudi suivant, s'entretient
avec Cousin et le comte de Saint-Aulaire. «Vous verrez cette
demoiselle Deluzy, dit Cousin qui l'a réconfortée et encouragée
plusieurs fois durant son interrogatoire. C'est une femme rare. Ses
lettres sont des chefs-d'œuvre d'esprit et d'excellent langage. Son
interrogatoire est admirable. Encore vous ne le lirez que traduit par
Cauchy. Si vous l'aviez entendue, vous en seriez émerveillé. On n'a
pas plus de grâce, plus de tact, plus de raison. Si elle veut bien
écrire quelque jour pour nous, nous lui donnerons, pardieu! le prix
Montyon. Dominatrice, du reste, et impérieuse. C'est une femme
méchante et charmante.--Ah! ça, fait Victor Hugo, est-ce que vous en
êtes amoureux?--Hé, hé!» Le comte de Saint-Aulaire demande au poète:
«Que pensez-vous de l'affaire?--Qu'il faut qu'il y ait un motif.
Autrement le duc est fou. La cause est dans la duchesse ou dans la
maîtresse, mais elle est quelque part. Sans quoi, le fait est
impossible. Il y a au fond d'un pareil crime ou une grande raison ou
une grande folie.[122]» Le 30 août, la Cour des Pairs réunie entend un
compte rendu du chancelier Pasquier qui flétrit Praslin[123] et
célèbre avec lyrisme la vertu et la bienfaisance de la duchesse de
Praslin. «Elle a donc succombé cet ange de bonté. Les paroles me
manqueraient si je voulais rendre devant vous les sentiments qui m'ont
été inspirés par les découvertes que j'ai dû faire durant le cours des
recherches si déchirantes qu'il m'était ordonné d'accomplir.» Et après
un résumé de l'instruction, le Chancelier annonce qu'il fait imprimer
pour le distribuer aux Pairs le recueil qui doit rester «comme un
éternel monument de la perversité de l'un des plus grands coupables
qui aient jamais vécu.»[124] La Cour des Pairs est trop heureuse à se
dessaisir. C'est à peine si le marquis de Boissy peut se faire
entendre pour demander une punition pour les gardiens du duc qui l'ont
laissé s'empoisonner. «Il est bien difficile, dit Pasquier, d'empêcher
un empoisonnement puisqu'on voit des accusés aux assises s'empoisonner
entre deux gendarmes.»
[122] Victor Hugo. _Choses vues._
[123] «Le dénouement, écrit Pasquier au baron de Barante, a eu
pour moi l'inconvénient de m'imposer la nécessité de me faire
l'organe de la vindicte publique et de prononcer après sa mort
l'arrêt qui ne devait _régulièrement_ l'atteindre que vivant.
_Cette irrégularité a été heureusement fort bien accueillie par
les principaux organes de l'opinion._»
[124] Pasquier ne dit pas pour quelle raison il a rejeté tant de
pièces qui permettent aujourd'hui de faire la lumière sur les
causes du meurtre. Il est vrai que rencontrant Victor Hugo, en
février 1849, il lui dira, en parlant des procès de 1847: «Je n'y
voyais déjà plus clair et j'étais obligé de me faire lire les
pièces, d'avoir toujours derrière moi M. de la Chauvinière pour
me tenir lieu de mes yeux que je n'avais plus. Oh! se faire lire.
Vous ne savez pas comme cela est gênant. Rien ne se grave dans
l'esprit.» (Victor Hugo. _Choses vues_, 277.)
Le premier effet du dessaisissement, c'est de renvoyer Henriette
Deluzy devant le juge d'instruction Broussais. Le secret est maintenu
pour elle dans toute sa rigueur. Elle n'a la permission de se promener
dans le préau qu'au moment où il est complètement désert, deux heures
par jour. On ne l'interroge pas; on la laisse dans l'isolement
jusqu'au 14 septembre. C'est peut-être le châtiment qu'on lui inflige
pour avoir osé fournir à l'instruction quelques renseignements sur le
tempérament violent et colère de la duchesse de Praslin. Ce laps de
temps est peut-être nécessaire aussi pour lui faire comprendre sur
quels points elle doit être prudente dans sa défense. L'interrogatoire
du 14 septembre reprend par le détail les circonstances de son séjour
chez les Praslin et aborde, avec plus de précision que les
interrogatoires précédents, les dernières semaines qui ont précédé le
meurtre. Le juge d'instruction insiste sur la certitude qu'a acquise
la justice que Praslin est le meurtrier. «Je vous jure que je ne le
crois pas, répond Henriette Deluzy, ne pouvait-il pas la quitter,
vivre séparé d'elle, si elle lui était trop à charge? Elle voulait
elle-même se séparer. Quant à la préméditation, je n'y croirai jamais.
C'est un acte de folie, de démence, mais un crime jamais, non, non,
jamais.--Le duc de Praslin a craint le jugement de ses pairs. Il a
échappé par un nouveau crime à la répression, au châtiment qui devait
l'atteindre. Mais cette mort volontaire est de sa part l'aveu du crime
dont il vous laisse, actuellement, la responsabilité devant la
justice.» Avant même que le juge n'ait terminé sa phrase: «Ne dites
pas qu'il est mort,» s'écrie Henriette Deluzy en proie à une vive
émotion et se dressant sur sa chaise. Puis elle se rassied. «Mort!
mort! le malheureux! Quel malheur qu'il ne m'ait pas parlé! qu'il ne
m'ait rien dit! Moi qui aurais donné ma vie pour lui, pour ses
enfants, pourquoi ne m'a-t-il rien dit, je l'aurais arrêté.»
L'accusation soutient que, perdant le bien-être d'une grande
existence, elle a regardé la mort de la duchesse comme le moyen unique
de ressaisir cette position. «Non! non! monsieur, non, non, elle était
bien amère cette position. J'ai pu regretter mon éloignement, le dire,
me voir avec douleur, isolée dans la vie, éloignée brutalement de mes
chères élèves, mais la pensée d'un crime ne m'était jamais venue, et
je me serais fait horreur moi-même de la lui donner.--Dans cette
correspondance, reprend le juge d'instruction, on voit percer des
espérances pour l'avenir. Vous rêvez de beaux jours, les ombrages de
Praslin, votre demeure chérie, votre maison paternelle, votre paradis
et vous sembliez assigner pour le printemps l'époque de votre
retour.--Est-ce qu'on voit de beaux jours, lorsqu'on les achète par un
crime? Il n'en est plus alors et la conscience suffit pour la
punition.» Quand elle parlait de beaux jours explique-t-elle, c'était
après le mariage des jeunes filles, quand elles seraient mères
d'enfants qu'elle aimerait comme elle les avait aimées. «Dans une de
mes lettres, je dis à Berthe que je les bercerais sur mes genoux,
est-ce que si j'avais tué leur mère, j'aurais pu tenir un tel langage?
Je pouvais avoir le cœur aigri contre Mme de Praslin, mais je ne lui
aurais pas fait tomber un cheveu de la tête. Je l'aurais sauvée au
péril de ma vie... Pourquoi ne suis-je pas morte moi-même?» Ses larmes
baignent son visage. Elle s'est écroulée sur sa chaise. Le juge
l'engage à se calmer, la réconforte et lui remet une lettre que lady
Melgund, son ancienne élève, lui adresse par l'intermédiaire de
l'ambassade d'Angleterre.
C'est un éclair qui illumine son désespoir. Quand elle est rentrée
dans sa cellule, elle répond à lady Melgund: «Madame, car je n'ose
plus vous nommer Nina! C'est du fond d'une prison que je vous écris,
c'est sous le poids d'une douleur si grande qu'il n'est point de mots
pour l'exprimer. Aujourd'hui, après trois semaines d'affreuses
incertitudes, j'ai appris la fin de l'horrible catastrophe du 18 août.
On m'a dit la mort de M. de Praslin... On m'a dit qu'on me croyait sa
complice dans un crime que je ne croirai jamais qu'il a prémédité. Le
juge, bon et compatissant, m'a donné votre lettre dans le moment où
ces terribles paroles me frappaient au cœur. Je vous dois la raison.
Votre lettre m'a fait pleurer... Soyez bénie, soyez bénie mille fois
dans vos enfants, dans tout ce que vous aimez. Ah! que vous avez payé
avec usure les soins que je vous ai donnés. Vous êtes venue à moi
quand le ciel et la terre semblaient m'abandonner, Dieu vous
récompensera de cette pensée généreuse et moi je mourrai en vous
bénissant... A vous, je ne dirai pas même que je suis innocente; vous
savez bien que je ne puis être coupable. La justice des hommes se
trompe quelquefois. J'attends cependant son arrêt avec confiance...
ils peuvent interroger ma vie jour par jour; ils le feront, et de leur
terrible accusation, il ne restera que la honte de l'avoir encourue,
honte indélébile, ineffaçable, qui me tuera. Vous dire cette triste
tragédie dans toutes ses phases, je ne le puis..... Ils sont
orphelins, ces enfants que j'aimais plus que moi-même, et celui qui
fut pour moi un ami plus qu'un maître, celui duquel je n'ai reçu
pendant six ans que des preuves de bonté et d'affection, celui qui ne
m'a jamais dit une parole dure, qui adoucissait sans cesse ce que ma
position avait de pénible... Il est mort, mort dans une prison, la
conscience bourrelée et ils disent tous que j'ai provoqué l'affreuse
démence qui l'a conduit à cette déplorable mort. Qu'il l'ait
préméditée, ne le croyez jamais. C'était le meilleur, le plus
excellent des hommes. Il est devenu fou. Oh! si vous saviez ce
qu'était cet intérieur! Au milieu de cet enfer, chacun perdait la
raison. Mais l'adultère, le meurtre comploté dans l'ombre, exécuté de
sang-froid, horreur! C'était impossible.»
Et les jours de solitude à la Conciergerie recommencent. Le secret la
brise. «Sa taille a perdu l'élégance et la souplesse de la jeunesse.
Son teint pâle et mat indique la fatigue.» Le 27 septembre, elle est
appelée de nouveau à l'instruction. Cette fois, elle est interrogée
sur ses correspondances. On la questionne sur tout, sur ses lettres au
duc, sur ses plaintes aux jeunes filles. Mais le juge d'instruction ne
lui parle _ni de sa lettre à Mme Remy_ sur les aveux qu'un des fils a
faits à Praslin, ni de la _lettre de Louise de Praslin_ sur cette mère
qui a corrompu deux de ses enfants. Évidemment ce sont là des matières
étrangères au procès; elles ne _doivent_ rien avoir à faire avec les
causes du meurtre. Nouvel interrogatoire, le 4 novembre. Même
discrétion du juge. Maintenant, le non-lieu s'impose. D'une part, il
n'y a point de preuves de complicité. De l'autre, il serait dangereux
que le dossier que n'a pas voulu imprimer Pasquier, pût être feuilleté
par des avocats, pût être soumis à un jury. Le 12 novembre, le
procureur du roi Boucly conclut n'y avoir lieu à suivre. Le 17, en
Chambre de conseil, l'arrêt de non-lieu est prononcé. La mise en
liberté d'Henriette Deluzy-Desportes le suit immédiatement[125]. Elle
en accueille la nouvelle avec une sorte d'indifférence. Le soir, elle
sort de la Conciergerie et reçoit l'hospitalité des Remy. Puis, les
journaux rapportent qu'elle est partie pour l'Angleterre. Cette
affirmation n'est pas exacte.
[125] «Il est évident, dit la _Démocratie pacifique_, qu'on ne
l'a gardée en prison que pour satisfaire les misérables rancunes
d'une famille puissante.» D'autres l'engagent au silence. Comme
on prétend qu'elle va publier ses mémoires, un poète lui dit:
Oui, l'on prétend que l'avide scandale
S'est, aux aguets, placé sur ton chemin.
Tu l'entendras de sa voix sépulcrale
Crier l'aumône et te tendre la main;
De ce forban repousse la présence,
Sa voix perfide a de vénals accords.
Ah! par pitié, respecte le silence,
Le pieux silence des morts!
Cela se chante sur l'air de _la Lionne_.
[Illustration: _Victor Cousin._
Lithographie de Julien (1839).
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
On a conservé tous ses papiers, sauf son acte de naissance de pauvre
bâtarde. On garde même la lettre d'un Anglais qui lui offre une
association. Sans nouvelle de lady Melgund, car sa lettre ne lui a pas
été transmise par l'instruction, seule au monde, n'ayant pas un toit
ou reposer sa tête, pas un bras pour la protéger, elle songe de
nouveau au suicide. Elle entre dans une église. Un prêtre est en
chaire. Il prêche sur le dogme. Sa prédication n'a nul point de
contact avec ce qu'elle souffre. Les éclats de voix l'empêchent de
prier. Elle sort de l'église. Un peu plus loin, c'est une autre église
qu'elle aperçoit, l'Oratoire, devenu temple protestant. Un des grands
orateurs du protestantisme français, Frédéric Monod, y parle de
soumission à la volonté de Dieu, de patience, de résignation. Ce qu'il
peut y avoir dans sa phraséologie d'un peu heurtant pour des oreilles
catholiques, ne gêne pas Henriette Deluzy. Aux jours de son heureuse
vie à Charlton, chez les Hislop, elle a fréquenté des églises
anglicanes. Dans sa prison, elle a souvent lu et relu la Bible que lui
avait donnée M. Drummond. D'ailleurs, elle est si peu catholique. Sa
mère était une fille de la Révolution et les prêtres qu'elle a connus
sont des Olivier et des Gallard. Son cœur se fond en entendant le
prédicateur. Ses yeux, brûlés par la fièvre, s'emplissent de larmes.
«J'avais erré tout le matin dans les rues, cherchant à me faire
écraser par quelque voiture, racontait-elle plus tard dans une lettre
à Cousin. Ma tête était en feu, ma raison presque complètement égarée.
Sans savoir même quel était l'homme qui venait de parler, sans savoir
s'il me serait miséricordieux ou sévère, je le suivis comme il sortait
de la chaire; et me jetant à ses pieds, je le conjurai de me sauver de
moi-même et de m'enseigner cette résignation qu'il prêchait. M. Monod
calma mon délire, me visita dans ma solitude, que pas une âme
sympathique n'avait cherchée, et enfin, deux mois après notre
rencontre, me recueillait dans sa famille où sa femme et ses filles
devenaient mes amies[126]». On l'envoie en Normandie sous le toit d'un
pasteur. La dernière année de sa vie en France, dit-elle, elle vit
plus de temples qu'elle n'en avait vus pendant toute la période
précédente.[127]» Sa santé se rétablit, son désespoir se calme et
quelques mois après, elle passe en Amérique, chaudement recommandée
par Frédéric Monod à Mlle Haynes qui dirigeait à Grammercy Park le
pensionnat le plus aristocratique de l'Amérique. C'était la sœur d'un
ancien gouverneur du New-Jersey. Là, Henriette Deluzy fit la
connaissance de Harry Field, pasteur presbytérien, qui demanda sa
main. Elle était plus âgée que lui, mais elle n'hésita pas à lui
confier son avenir.
[126] _Journal des Débats_, 29 octobre 1905, article de M.
Chambon.
[127] M. H. Field. _Home Sketches in France_, 103.