le créateur du premier câble transatlantique; l'autre était le
meilleur avocat de New-York[128]. Elle ne voulut pas entrer dans cette
famille sans lui apporter une autre preuve de son innocence que son
attestation et ses larmes. Alors elle s'adressa à Victor Cousin dont
elle n'avait pas oublié la sympathie dans ses angoisses. «Je n'ai, lui
écrivit-elle, le 18 mars 1850, aucune preuve à leur donner. Les
papiers, saisis chez moi, ne m'ont jamais été restitués[129]. J'ai
parlé de votre bienveillance à mon égard, du témoignage généreux que
je sais que vous m'avez rendu plusieurs fois. Monsieur, pouvez-vous en
conscience, devant Dieu, me rendre ce témoignage que je n'étais pas
l'infâme intrigante que l'on a livrée au mépris du monde? Vous étiez
là; vous m'avez interrogée. Vous connaissez ce misérable intérieur;
vous avez pu mesurer d'un œil impartial la part que j'ai eue dans ce
sombre drame, où j'ai joué en aveugle ma destinée et celle des êtres
qui m'étaient plus chers que la vie. Vous savez que ni l'ambition ni
l'amour du pouvoir ne m'ont donné l'influence que j'avais sur mes
malheureux élèves. Vous avez vu ses lettres à _lui_ et vous savez
qu'il ne m'aimait pas. Mais, rappelez-vous, monsieur, que je n'implore
pas votre pitié; mais qu'au nom d'un homme d'honneur, j'en appelle à
votre honneur. En me laissant le soin de vous écrire moi-même, on m'a
imposé le devoir d'être doublement scrupuleuse; et si je vous dis,
monsieur, que le bonheur de toute ma vie dépend des lignes que vous
tracerez, c'est parce que je sais que cela ne peut influencer le
témoignage que vous me rendrez. J'ai l'ambition de croire que vous me
connaissez quelque force de caractère. Quoi que vous écriviez, je
saurai que c'est l'expression de la pensée d'un homme aussi bon, aussi
généreux qu'il est grand aux yeux du monde; et je m'y soumettrai avec
le plus profond sentiment de reconnaissance et de respect que je vous
conserverai jusqu'à mon dernier soupir.»
[128] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, 28 février,
30 avril 1906.
[129] Ses papiers sont dans le dossier des Archives, sauf les
lettres de Louise et de Berthe de Praslin, remises à Tiburce
Sébastiani.
Victor Cousin avait-il vu clair dans le drame Praslin, lui qui avait
de meilleurs yeux que Pasquier? En tout cas, son témoignage fut tel
qu'Henriette Deluzy devint Mistress Field. Harry Field, qui avait
beaucoup voyagé et qui a publié de nombreux récits de voyage,
s'installa avec elle à Stockbridge dans le Massachussets. Henriette,
très liée avec Mme Beecher Stowe[130] qui la qualifie de «femme de
courage et de principes vrais et qui, non seulement voyait clairement
ce qui était droit, mais avait le courage de l'accomplir à travers les
circonstances les plus difficiles,» vécut longtemps dans une modeste
cure de la vallée du Connecticut. Elle fit deux voyages en France,
l'un en 1855 avec son mari, l'autre, lors de l'Exposition de 1867,
avec des amis. En 1870-1871, elle s'employa activement à organiser des
sociétés de secours pour les blessés de la guerre.
[130] L'auteur de _La Case de l'oncle Tom_.
[Illustration: _Lettre signée M. C. adressée au Procureur général
le 22 août 1847._
(Archives Nationales)[131].]
[131] Cette lettre a été écrite par une des rares personnes qui
connaissaient le secret de Praslin et voulaient le sauver en
égarant la justice sur une fausse piste. «L'auteur du meurtre,
c'est moi, y lit-on, je suis désolé du scandale qu'occasionne cet
acte coupable, mais cet assassinat n'est pas aussi innocent que
vous pourriez le croire: la duchesse le méritait. Je connais les
lois, je sais que c'est odieux de se faire justice soi-même. Ce
qui m'y a déterminé, _c'est la crainte de déshonorer l'illustre
famille Sébastiani en rendant la chose publique_.»
En 1874, atteinte d'une grave maladie, elle vit rapidement décliner sa
santé. «Quand je serai morte, disait-elle à son mari, laissez-moi
reposer en paix. Ne publiez rien pour attirer l'attention du monde. Le
monde n'est rien pour moi. Je vais à Dieu. Laissez-moi vivre seulement
comme un doux souvenir dans votre cœur et dans les cœurs de ceux qui
m'aiment[132]». Elle rendit le dernier soupir le 6 mars 1875 à
New-York. Jusqu'à son dernier jour, son salon était le rendez-vous
des écrivains et des artistes de cette capitale, mais bien peu d'entre
eux savaient quel était son passé. Ils la considéraient seulement
comme une de ces vaillantes Françaises transplantées en Amérique par
les événements, et chez lesquelles l'affection, vouée à leur nouvelle
patrie, n'altère en rien l'amour ardent qu'elles conservent, dans le
cœur, pour la terre natale. Ce fut seulement l'année qui suivit sa
mort que M. Field publia sous le titre _Esquisses familiales en
France_ le recueil des lettres qu'elle lui avait écrites de Paris
pendant son voyage de 1867 et les fit précéder d'une notice
biographique. Jusque-là, on imaginait volontiers dans les milieux
presbytériens, un peu étroits et fanatiques, qu'elle avait été la
victime des persécutions des catholiques français. A quelques intimes
seuls, Henriette Field avait parlé de ce qu'elle avait souffert, mais
jamais à personne elle ne dévoila ce qu'elle avait su du secret de
Praslin.[133] Quand elle le défendait, elle ne disait pas pourquoi
elle le défendait. Mais peut-être espérait-elle que quelque jour, la
justice immanente des choses rétablirait la vérité sur cet
épouvantable drame.
[132] Préface de _Home Sketches in France_.
[133] Jamais elle n'alla plus loin que dans le mémoire à ses
juges, (août 1847). «C'est dans les enfants qu'on a dû le
menacer; c'est son amour pour eux qui l'a perdu.»
TABLE DES CHAPITRES
Préface 5
I.--Un grand mariage en 1824 7
II.--Seize ans de vie conjugale 29
III.--Henriette Deluzy-Desportes 60
IV.--La question des mariages 82
V.--Trois mois d'enfer 116
VI.--Meurtre et suicide 149
TABLE DES GRAVURES
Marie-François de Franquetot, duc de Coigny
(dessin de Maurin,
d'après Rouget, lithographie de Villain) 9
Le général Horace Sébastiani, ambassadeur de la
République française à Constantinople
(peint par Gérard, gravé par Denon) 17
L'ordre règne à Varsovie (caricature de Grandville
et Forest) (_La Caricature_ 1830) 26
Le Vaudreuil (Eure) (dessin et lithographie de
G. de Pontalba) 35
La duchesse Hélène d'Orléans (imprimerie
lithographique de Bêtremieux) 37
Le Vaudreuil: L'Orangerie (dessiné par Hostein,
lithographie d'Engelmann) 42
Une soirée chez le duc d'Orléans (dessin d'Eugène Lami)
(Jules Janin: _Un hiver à Paris_) 50
Vaux le Praslin (1845), (dessin de Rauch, gravé par
Schraeder) 52
Le Château de Praslin (En-tête de papier à lettres
de Louise de Praslin) (Archives Nationales) 57
Henriette Deluzy-Desportes (Mrs Harry M. Field)
vers 1870 (_Home Sketches in France_, New-York, 1875) 62
Charles-Raynald-Laure-Félix, duc de Praslin
pair de France 66
Le maréchal comte Sébastiani (lithographie Delpech) 68
Lettre de la duchesse de Praslin à son mari
(15 mai 1842) (Archives Nationales) 75
Le comte de Breteuil, pair de France 81
Caricature dessinée par la duchesse de Praslin
(Archives Nationales, CC. 809) 84
Bastia (1843) (dessiné par L. Garneray) 88
Martyrium Sancti Sébastiani (_La Caricature_, no 21) 92
Portrait de Madame Adélaïde d'Orléans
(peinture de Gérard (1826), gravée par P. Adam) 95
Vue de la fontaine de Ficayola, près Bastia
(dessinée par d'Aubigny, gravée par Née) 104
Extérieur de l'hôtel Praslin (image populaire publiée
en août 1847, par la lithographie Chatain,
d'après le dessin de J. Février) 116
La Cour des Pairs: Une séance du procès Teste Cubières
(illustration du 17 juillet 1847) 120
Lettre d'Henriette Deluzy au duc de Praslin
(Archives Nationales, CC. 809) 127
Reçu des lettres de Louise et Berthe de Praslin
adressées à Mlle Deluzy et remises au général
Tiburce Sébastiani sur sa requête (Archives
Nationales CC. 809) 132
Plan de l'hôtel Praslin (placard vendu en août 1847) 151
Claude-Alphonse Delangle, procureur général
(lithographie éditée par Rosselin) 155
Étienne-Denis Pasquier, président de la Chambre des Pairs 156
La Chapelle ardente de la duchesse de Praslin
(illustration du 28 août 1847) 164
Lettre de Boucly à Delangle (Archives Nationales, CC. 808) 164
Élie, duc Decazes (portrait publié par _Le Pilori_, 1846) 171
Dictée de Praslin au duc Decazes (papiers de Calais,
secrétaire du chancelier Pasquier, adjoints au dossier
en 1868) (Archives Nationales CC. 808) 172
Mathieu-Joseph-Bonaventure Orfila (dessin de Maurin,
lithographie de Villain) 176
Le Palais du Luxembourg (_Le Diable à Paris_, 1845) 183
Victor Cousin (lithographie de Julien, 1839) 185
Lettre signée M. C. adressée au Procureur général
le 22 août 1847 188
Imprimerie F. SCHMIDT, 5-7, avenue Verdier, Grand-Montrouge (Seine).