précédente, le duc, suivi par les agents, a plusieurs fois tenté de se
dérober à leur surveillance et de rester seul dans le petit corridor
qui, derrière son cabinet de travail, fait communiquer sa chambre à
coucher avec le cabinet d'attente. Charpentier a passé la nuit avec
les agents dans la chambre du duc. «Son maître, dit le rapport
d'Allard, le regardait parfois fixement. Il mettait un doigt sur la
bouche, ensuite dedans, comme pour lui demander un silence devenu
inutile. M. de Praslin levait dans la nuit, étant couché, ses yeux
vers le ciel, joignant les mains et les appuyant ensuite sur la
poitrine. Il semble être, bien qu'il ne laisse échapper aucune
expression de regrets, sous l'influence du repentir.» A dix heures et
demie du matin, Boucly avisait le procureur général du résultat des
opérations de la matinée: «La vidange de la fosse d'aisance n'a rien
produit. Nous nous sommes trompés dans nos prévisions. Il va falloir
recommencer toutes les perquisitions avec un soin tout particulier.
Ceci est d'autant plus fâcheux que ces perquisitions doivent avoir
lieu principalement dans l'appartement du duc et que son état de santé
ne s'améliore pas. _Le docteur Louis trouve cet état très grave._ Il
sera peut-être bientôt nécessaire de _prévenir la famille_ et je pense
qu'il conviendrait que _le Gouvernement et M. le Chancelier en soient
avertis_. Je dois voir aujourd'hui M. de Breteuil, oncle de M. de
Praslin. _Ne jugeriez-vous pas convenable de venir, avec M. le
Chancelier ou le Grand Référendaire, prendre connaissance de cette
situation et délibérer sur ces mesures qui peuvent, de moment à
moment, devenir plus urgentes._[102]» Le rapport du docteur Andral
s'exprime ainsi: «Les fortes émotions morales qu'a éprouvées M. de
Praslin ont pu suffire pour le produire (cet état). _Mais il est
possible aussi qu'il soit dû à l'ingestion d'un poison._» En
conséquence, le docteur Andral concluait à l'impossibilité de
transporter Praslin à la prison du Luxembourg.[103] Pasquier insista.
Il tenait à ce que le transfert fût fait sans délai et l'excitation
populaire imposait de le pratiquer de nuit. «La foule, dit dans son
journal le baron de Viel-Castel, ne cesse de stationner devant
l'hôtel. Elle est très irritée, très disposée à craindre qu'on ne
veuille sauver l'assassin parce qu'il est noble et riche.» Tout avait
été préparé à la prison du Luxembourg pour recevoir le duc dans
l'appartement qui donnait sur l'ancien petit cloître. Trois postes y
avaient été établis, l'un confié à la Garde municipale à pied, l'autre
au 34e de ligne, le troisième aux sous-officiers vétérans. A onze
heures du soir, sur la demande du Chancelier, le docteur Andral
procéda à un nouvel examen du malade et conclut, cette fois, qu'il
pouvait être transporté sans danger, couché et accompagné d'un
médecin. Ce n'était pas l'avis du docteur Louis. Quelque temps plus
tard, il disait à Victor Hugo que si le Chancelier avait fait traîner
le duc au Luxembourg malgré son avis, c'était dans l'espérance que le
duc mourrait en route[104].
[102] Arch. nat. CC 808. La lettre a été déchirée en menus
fragments. Bizarre!
[103] Premier rapport du Dr Andral. Le chancelier Pasquier,
toujours par ce hasard malheureux qui rend oublieux des
magistrats qui ne sont pas des Daguesseau, a négligé
l'insinuation du Dr Andral qui devra, le 31 août, se faire donner
acte de son premier rapport du 20.
[104] «Le misérable duc, écrira plus tard Pasquier à de Barante
(14 septembre 1847), en tranchant son existence, nous a, pour
quelques moments, mis dans une difficile situation; _mais au fond
le dénouement a peut-être encore été le moins malheureux auquel
on fût exposé_.»
C'est au moment du transfert que l'on saisit, dans la robe de chambre
du duc, une fiole portant l'étiquette de Marcotte, pharmacien, rue
Saint-Honoré, et ayant contenu de l'acide arsénieux. Dans le bureau du
duc, on trouva deux autres fioles, l'une avec un reste de laudanum,
l'autre contenant de l'acide nitrique. Le trajet de l'hôtel Sébastiani
au palais du Luxembourg ne dura pas moins d'une heure. La voiture du
duc Decazes, qu'on employa, allait au pas, suivant les quais et les
rues à peu près désertes à cette heure matinale. A cinq heures du
matin, la voiture s'arrêta rue de Vaugirard, devant la geôle de la
Cour des Pairs. Durant le trajet, le visage du duc, d'une pâleur
mortelle, se contractait de douleur. On le porta à bras pour descendre
de voiture. On le mit dans un fauteuil mais, à force de volonté, il
réussit à gravir les deux étages d'escaliers. On le déshabilla en
présence du chef de la police municipale Ellouin, d'Arbousse, chef de
comptabilité, de Trevet, directeur de la prison du Luxembourg, du
docteur Rouget de Saint-Pierre, médecin de la Chambre des Pairs. Il se
plaignait d'une soif ardente. On lui donna à boire du vin de Bordeaux
coupé d'eau. Dans la matinée, son état parut s'améliorer.
[Illustration: _La Chapelle ardente de la duchesse de Praslin._
(_Illustration_ du 28 août 1847.)]
Le corps de la duchesse de Praslin, embaumé le 19 août, fut exposé
dans une chapelle ardente installée dans le salon du rez-de-chaussée.
Deux prêtres du clergé de la Madeleine veillèrent le corps pendant la
nuit du 19 au 20 août. Transporté dans l'atelier des demoiselles dans
la matinée du 20, il y resta sur un lit de parade, à visage découvert,
jusqu'au 23, à six heures du matin. Alors, il fut transporté sans
pompe à la Madeleine et déposé dans les caveaux de cette paroisse. Un
service religieux y fut célébré le 24, à huit heures. Les ministres de
l'Intérieur, des Travaux Publics, des Finances, de la Justice, les
préfets de la Seine et de Police, le Chancelier de France y
assistaient. Le deuil était conduit par le général Tiburce Sébastiani,
le duc de Coigny, le comte de Praslin et le comte de Breteuil. Le roi,
la reine et la famille royale étaient représentés par plusieurs aides
de camp.
[Illustration: _Lettre de Boucly à Delangle_ (voir page 160).
(Archives Nationales CC 808.)]
Du Dépôt, Henriette Deluzy avait été écrouée à la Conciergerie. Dans
la journée du 19 août, elle fut interrogée en présence du chancelier
Pasquier par le juge Broussais. Elle protesta très énergiquement
contre l'idée qu'elle avait pu être la maîtresse de Praslin. «Il n'y a
rien eu de coupable dans le passé entre nous et il n'y avait pour
l'avenir aucun projet coupable, disait-elle. Mme de Praslin serait
morte naturellement et M. de Praslin m'eût offert sa main que, par
intérêt pour ses enfants, je n'aurais jamais consenti à une
mésalliance dont les circonstances seraient retombées sur eux. Jamais
non plus, je n'aurais eu l'idée d'une autre liaison. Si M. de Praslin
m'eût aimée, j'aurais pu lui sacrifier ma réputation, ma vie, mais je
n'aurais pas voulu qu'il en coûtât un cheveu à sa femme. Je dis la
vérité, messieurs, vous devez me croire. N'y a-t-il pas dans la
nature un accent qui porte avec lui la conviction? Vous devez le
sentir. Non, jamais, jamais!» Comme on lui reprochait son exaltation
et qu'on voulait y voir la preuve de son amour pour Praslin:
«L'exaltation, répliqua-t-elle, peut appartenir à tous les sentiments,
ne le comprenez-vous pas? Et puis je ne voudrais pas répondre qu'à
force de voir M. de Praslin si bon pour moi, si généreux, il ne se
soit pas mêlé à l'affection que j'éprouvais pour les enfants une
tendresse, une vive tendresse pour leur père. Mais jamais, jamais, je
n'ai porté dans cette maison le trouble et l'adultère. Je ne l'aurais
pas fait par respect pour ces enfants. J'aurais cru souiller le front
de _mes_ filles, si je les avais embrassées après être devenue
coupable. Est-ce qu'on ne comprendra pas qu'on puisse aimer
honnêtement?--Vous avez dû apprendre, continua le magistrat, que de
très graves indices se réunissent pour accuser M. le duc de Praslin
d'avoir donné la mort à sa femme.» Henriette Deluzy bondit: «Oh! non,
non, non, Messieurs, dites-moi que cela n'est pas. C'est impossible.
Lui, lui qui ne pouvait pas voir souffrir un de ses enfants! Non, ne
me dites pas que ce sont des indices. Ne me dites pas qu'ils sont
graves. Dites-moi que c'est un soupçon qui ne se renouvellera pas.
Non, non, c'est impossible, répéta-t-elle en tombant à genoux et en
joignant les mains. Oh! dites-le moi, Monsieur, je vous prie! Mon
Dieu, vous me le diriez que je ne le croirais pas. Ma conscience me
dit qu'il ne l'a pas fait. Mais s'il l'avait fait, grands Dieux!...
Oh! mais c'est moi, c'est moi qui serais coupable! Moi qui aimais tant
les enfants, moi qui les adorais, j'ai été lâche, je n'ai pas su me
résigner à mon sort. Je leur ai écrit des lettres, des lettres que
vous pouvez voir. Je disais que je ne pourrais plus vivre, que je me
trouvais en face de la misère, car je suis un pauvre enfant abandonné,
sans ressources, sans autre appui qu'un vieux grand-père qui est dur,
qui me menaçait de me priver du peu qu'il faisait pour moi. J'ai été
effrayée de l'avenir qui pouvait m'attendre. Oh! que j'ai eu tort!
J'aurais dû leur dire que je me faisais à ma situation, que je
pouvais être heureuse dans ma petite chambre, de m'oublier et d'aimer
leur mère, mais je n'en ai rien fait. C'est mon crime. C'est moi qui
suis coupable. Dites-le, Monsieur, écrivez-le. Il aura demandé cette
malheureuse lettre de réhabilitation, elle l'aura refusée... et alors,
oh! c'est moi, c'est moi qui suis coupable, écrivez-le.»
Le 21 août, le chancelier, en séance secrète, communiqua à la Chambre
des Pairs, l'ordonnance du roi. Malgré le fougueux marquis de Boissy,
qui taxait de violation de la Charte le mandat de dépôt délivré la
veille au soir par le chancelier, sa conduite fut généralement
approuvée par les pairs. Victor Cousin faisant observer que si la
procédure avait été irrégulière, l'arrêt de la Cour allait tout
régulariser. En effet, sur réquisitoire du procureur général, les
Pairs, déclarèrent instruire contre Praslin et le chancelier désigna
pour l'assister et le remplacer dans le cas d'empêchement dans
l'instruction ordonnée, le duc Decazes, le comte de Pontécoulant, le
comte de Saint-Aulaire, Victor Cousin, Laplagne-Barris et Vincens
Saint-Laurent. La commission d'instruction se transporta aussitôt dans
l'appartement de Praslin pour l'interroger.
«Pour se faire une idée des souffrances que le duc de Praslin a dû
endurer, dit un contemporain, H. Morice, secrétaire de la Chambre des
Pairs, qui assista à cet interrogatoire, il faudrait avoir vu cet
homme, chez lequel le poison avait déjà fait de si grands ravages,
luttant contre les remords, torturé par cette simple question «oui ou
non?» se raidissant pour empêcher un _oui_ de sortir de ses lèvres et
ne pouvant pas dire _non_, tenté visiblement de fuir devant cette
question, disant qu'il ne voyait plus, qu'il n'entendait plus, qu'il
n'avait plus d'idées, renversant violemment la tête sur le dossier du
fauteuil sur lequel on l'avait mis, par moments restant quelques
minutes à pousser une sorte de râlement, puis cachant sa tête dans ses
bras appuyés sur la table, suppliant de remettre cet interrogatoire ou
plutôt ce supplice. Il faudrait avoir vu ce regard de Caïn, selon
l'expression que dit M. Pasquier en sortant, ses yeux fixes
préoccupés d'une idée qui le poursuivait. Tout prêtait à cette scène
un caractère horrible: son costume, il était vêtu d'une robe de
chambre brune sans collet, laissant voir sur son col toutes les
contractions de la gorge; la salle de la prison, le silence lugubre
des membres de la commission qui écoutaient, qui épiaient ses paroles.
On avait froid; on sentait qu'on était en présence d'un autre
tribunal, bien au-dessus de toutes nos justices ordinaires, de notre
Cour des Pairs, que l'on allait entendre prononcer un arrêt qui ne
tarderait pas à être exécuté[105]».
[105] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, 10 janvier
1893, d'après les papiers de Morice (Bibliothèque Carnavalet).
Était-ce bien le remords? N'était-ce pas plutôt le poids du secret
qu'il ne voulait pas livrer qui torturait ainsi Praslin. Son
interrogatoire, relu à la lumière des documents produits plus haut,
semble conclure pour la seconde alternative. «--Vous savez, lui dit
Pasquier, le crime affreux qui vous est imputé. Vous savez toutes les
circonstances qui ont été mises sous vos yeux et qui ne permettent pas
l'apparence d'un doute. Je vous engage à abréger les fatigues que vous
paraissez ressentir en avouant, car vous ne pouvez pas nier, vous
n'oseriez pas nier?--La question est bien précise, mais je n'ai
pas la force de la réponse. _Elle demanderait de bien longues
explications._--Vous dites qu'il faudrait de longues explications pour
répondre. Mais non, il suffit d'un oui ou d'un non.--Il faut une
grande force d'esprit pour répondre un oui ou un non, une force
immense que je n'ai pas.--Il n'y aurait pas besoin d'entrer dans de
grandes explications, pour répondre à la question que je viens de vous
poser.--Je répète qu'il faudrait une force d'esprit que je n'ai pas
pour y répondre.--A quelle heure avez-vous quitté vos enfants, la
veille du crime?--Il pouvait être dix heures et demie, onze heures
moins un quart.--Qu'avez-vous fait en les quittant?--Je suis descendu
dans ma chambre et je me suis couché tout de suite.--Avez-vous
dormi?--Oui.» Praslin pousse un soupir. «--Jusqu'à quelle heure?--Je
ne me le rappelle pas.--Votre résolution était-elle arrêtée quand vous
vous êtes couché?--Non, d'abord, je ne sais pas si cela peut s'appeler
une résolution.--Quand vous vous êtes réveillé, quelle a été votre
première pensée?--Il me semble que j'ai été réveillé par des cris dans
la maison et que je me suis précipité dans la chambre de Mme de
Praslin.» Ici le duc ajoute en soupirant: «Je demanderais que vous me
rendissiez la vie, que vous interrompissiez cet interrogatoire.--Quand
vous êtes entré dans la chambre de Mme de Praslin, vous ne pouviez pas
ignorer que toutes les issues autour de vous étaient fermées, que vous
seul pouviez y entrer?--J'ignorais cela.--Vous êtes entré, ce
matin-là, plusieurs fois dans la chambre de Mme de Praslin. La
première fois que vous y êtes entré, elle était couchée?--Non, elle
était malheureusement étendue par terre.--N'était-elle pas étendue à
la place où vous l'aviez frappée pour la dernière fois?--Comment
m'adressez-vous une pareille question?--Parce que vous ne m'avez pas
répondu tout d'abord. D'où viennent les égratignures que j'aperçois à
vos mains?--Je me les étais faite la veille en quittant Praslin en
faisant précipitamment mes paquets avec Mme de Praslin.--D'où vous
vient cette morsure que j'aperçois à votre pouce?--Ce n'en est pas
une.--Les médecins qui vous ont visité ont déclaré que c'était une
morsure.--Epargnez, épargnez-moi, ma faiblesse est extrême.--Vous avez
dû éprouver un moment bien pénible, quand vous avez vu, en entrant
dans votre chambre, que vous étiez couvert de ce sang que vous aviez
versé et vous vous êtes empressé de le laver.--On a bien mal
interprété ce sang. Je n'ai pas voulu paraître devant mes enfants avec
le sang de leur mère.--Vous êtes bien malheureux d'avoir commis ce
crime.» Praslin ne répond pas et paraît absorbé. «N'avez-vous pas reçu
de mauvais conseils qui vous auraient poussé à ce crime?--Je n'ai pas
reçu de conseil. On ne donne pas de conseil pour une chose
semblable.--N'êtes-vous pas dévoré de remords? et ne serait-ce pas
pour vous une sorte de soulagement d'avoir dit la vérité?--La force me
manque aujourd'hui.--Vous parlez sans cesse de votre faiblesse. Je
vous ai demandé tout à l'heure de répondre par oui ou par non?--Si
quelqu'un pouvait me tâter le pouls, il jugerait bien de ma
faiblesse.--Vous avez eu tout à l'heure assez de force pour répondre à
un grand nombre de questions de détail que je vous ai adressées. La
force ne vous a pas manqué pour cela.» Praslin ne répond pas. «Votre
silence répond pour vous que vous êtes coupable.--Vous êtes venus ici
avec la conviction que j'étais coupable. Je ne puis pas la
changer.--Vous pourriez la changer; si vous nous donniez des raisons
pour croire le contraire, si vous nous expliquiez autrement ce qui
semble ne pouvoir s'expliquer par votre criminalité?--_Je ne crois pas
pouvoir changer cette conviction dans votre esprit._--Pourquoi
croyez-vous que vous ne pouvez pas changer cette conviction?» Après un
silence, Praslin déclare qu'il est au-dessus de ses forces de
continuer. «Quand vous avez commis cette affreuse action,
_pensiez-vous à vos enfants?_--_Le crime, je ne l'ai pas commis. Quant
à mes enfants, c'est chez moi une préoccupation constante._--Osez-vous
dire affirmativement que vous n'avez pas commis ce crime?» Praslin
met sa tête dans ses mains et reste quelques instants sans parler.
«--_Je ne puis pas répondre à une pareille question._--M. de Praslin,
vous êtes dans un état de supplice et comme je vous le disais tout à
l'heure, vous pourriez peut-être adoucir ce supplice en me répondant.»
Praslin garde le silence et la Commission se retire en remettant à un
autre jour la suite de cet interrogatoire[106].
[106] Arch. nat. CC 811.
Le 22, le docteur Andral trouvait l'inculpé plus mal. Le 23, il
constatait que l'état s'était aggravé depuis la veille et, le 24,
Andral, Rouget et Louis étaient d'accord pour estimer qu'il n'était
pas impossible que le malade succombât peu de temps après leur
réunion. C'est ce que faisait prévoir au public _le National_ de la
veille. «Il est peu probable, disait cet organe de l'opposition, que
le duc de Praslin, pair de France, chevalier d'honneur à la Cour et
prévenu d'assassinat, comparaisse devant la Cour instituée pour le
juger. On nous annonce que son état de santé décline d'heure en heure.
La faiblesse de ses organes est telle qu'il ne peut pas subir un
interrogatoire de quelque durée et on a eu toutes les peines du monde
à obtenir de lui des réponses intelligibles[107].» Ces dernières
affirmations n'étaient pas exactes. S'il était vrai que Praslin
souffrait énormément, il n'était pas douteux qu'il supportait ces
souffrances avec le plus grand courage. Au milieu des tortures de
l'arsenic, il n'articulait pas une plainte. Pourtant la fin
approchait. Le 24 au matin, le chancelier fit appeler le curé de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, l'abbé Martin de Noirlieu. Vers dix heures
le Grand Référendaire le duc Decazes se présenta. «Vous souffrez
beaucoup, mon cher ami, dit-il à Praslin.--Oui.--C'est votre faute.
Pourquoi vous êtes-vous empoisonné?» Praslin ne répondit pas.
«Vous avez pris du laudanum?--Non.--Alors vous avez pris de
l'arsenic?--Oui, avoua Praslin en relevant la tête.--Qui vous a
procuré cet arsenic?--Personne.--Comment cela? Vous l'avez acheté
vous-même chez un pharmacien?--Je l'ai apporté de Praslin.» Il y eut
alors un moment de silence. Puis, le duc Decazes reprit: «Ce serait le
moment pour vous, pour votre nom, pour votre famille, pour votre
mémoire, pour vos enfants, de parler. S'empoisonner, c'est avouer. Il
ne tombe pas sous le sens qu'un innocent, au moment où ses neuf
enfants sont privés de leur mère, songe aussi à les priver de leur
père. Vous êtes donc coupable?» Praslin garda le silence. «--Au moins
déplorez-vous votre crime? Je vous en conjure, dites si vous le
déplorez.» Le duc leva au ciel ses yeux et ses mains et dit avec une
expression indicible d'angoisse. «Si je le déplore!--Alors avouez...
Est-ce que vous ne voulez pas voir le Chancelier?» Praslin faisant un
effort, dit: «Je suis prêt.--Eh bien, reprend le duc, je vais le
prévenir.--Non, conclut Praslin après un silence, je suis trop faible
aujourd'hui. Demain, dites-lui de venir demain[108].»
[107] «Mon Dieu, disait une bouquetière, pourvu qu'on ne me le
tue pas! Cela m'amuse tant de lire tout ça tous les matins dans
le journal!» (Victor Hugo. _Choses vues_, 227.)
[108] _Moniteur_, 2 septembre 1847 (procès-verbal de la séance
secrète du 30 août.)--Victor Hugo, _Choses vues_, 232.
[Illustration: _Élie, duc Decazes._
Portrait publié par _Le Pilori_ (1846).
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Decazes n'insiste pas et sous la dictée du moribond, il écrit quelques
lignes. «Ce qui m'arrive dans ce moment, vient des bontés du ciel pour
moi. Cependant je puis dire combien je regrette vivement de ne pouvoir
voir mes enfants avant mon dernier soupir, et recommander à mes filles
Louise et Berthe le reste de leur famille et aux autres l'obéissance à
ces deux-là. Je n'ai pas le temps de parler d'arrangements de fortune.
Mais je laisse les objets mobiliers à Louise et à Berthe en les priant
de les partager avec la raison que je leur connais.» Sur une autre
feuille, Decazes écrit: «Je sens mes forces s'en aller tout à fait. Je
suis heureux maintenant de laisser mes enfants à ma bonne vieille
mère. Je les engage, quoiqu'il m'en coûte, à ne pas trop se fier aux
conseils de leur grand-père et de leur oncle Sébastiani, ainsi que
leur oncle Coigny... Mes idées n'y sont plus... J'ai laissé dans le
portefeuille de mon porte-papiers un testament déjà ancien, je le
ratifie de nouveau, sauf toutes les clauses qui seraient détruites.»
Enfin, voici la troisième dictée. «Je suis heureux de voir qu'il y a
avantage pour les affaires de leur grand-mère. Je tiens beaucoup à ce
que les trois garçons restent chez M... (le nom est resté en blanc) le
maître de pension, où ils ont été si bien jusqu'à présent. Je regrette
de ne pouvoir les surveiller[109]».
[109] Arch. nat. CC 808. Papiers trouvés à sa mort chez Calais,
ancien secrétaire du chancelier Pasquier (1868).
[Illustration: _Dictée de Praslin à Decazes._
(Papiers de Calais, secrétaire du chancelier Pasquier,
adjoints au dossier
en 1868.--Archives Nationales CC 808.)]
A deux heures de l'après-midi, l'abbé Martin de Noirlieu revint au
Luxembourg. Il s'entretint de nouveau avec M. de Praslin et lui
administra le Sacrement de l'Extrême-Onction. Le chancelier, présent à
la cérémonie, s'agenouilla dans le plus profond recueillement à la
tête du lit. Eugène Cauchy, Morice et Trevel se tenaient au pied.
Praslin chargea le prêtre de remettre à sa mère, après sa mort, le
petit crucifix qu'il tenait dans ses mains. «Que de bien vous m'avez
fait», lui dit-il. Comme il sortait de la chambre du mourant, l'abbé
Martin dit au Chancelier: «M. de Praslin a un grand respect pour
vous. S'il veut faire des aveux, il ne les fera qu'à vous». Le
Chancelier fait alors, assisté de Morice, une nouvelle tentative
d'interrogatoire. «Vous reconnaissez-vous coupable, demande-t-il, du
crime qui a terminé la vie de votre femme?--Non, monsieur, je ne
me reconnais pas coupable.--Vous ne pouvez pas le nier, votre
interrogatoire de l'autre jour le prouve suffisamment. Si vous
n'étiez pas coupable, vous ne vous seriez pas empoisonné avec
de l'arsenic.--Non, monsieur le Chancelier, je ne suis pas
coupable.--Mlle Deluzy vous a-t-elle donné quelques conseils qui vous
aient poussé à l'action que vous avez commise?--Non, je n'ai jamais
entendu former de pareils projets à Mlle Deluzy.--Je vous demande
seulement de dire si vous êtes seul coupable du crime commis sur Mme
de Praslin.--Non, monsieur le Chancelier, je ne puis pas dire cela. Je
vous ai dit que je n'étais pas coupable.» Il n'y avait pas à insister.
Pour éviter le déshonneur et le scandale, Praslin était résolu, en
dehors de la confession, de garder pour lui son secret. Il se
considérait comme étant dans la situation du condamné qui, la sentence
prononcée, n'est point tenu à l'aveu: il ne se reconnaissait pas
coupable.[110] Une demi-heure après, il expira[111]. Il était quatre
heures trente-cinq.
[110] C'est la doctrine de Gary et de Lehmkul, _Casus
conscientiæ?_. C'est celle de Clément Marc _Institutiones
morales_. Rome, 1898.
[111] Notes de Morice. _Intermédiaire des chercheurs et des
curieux_, 10 janvier 1893.