Le duc est entré dans sa chambre et s'est couché. Il ne dort pas; il

semble guetter les bruits de la maison. Le jour où il est arrivé de

Praslin comme un fou, bouleversé par les récits de son fils, il a

dévissé la targette du verrou qui ferme la porte de la chambre de sa

femme sur l'antichambre[81]. Désormais, elle ne pourra plus s'enfermer

chez elle. A-t-il à ce moment-là conçu l'idée de la tuer? N'agit-il

que dans un but de surveillance? Il est difficile de préciser. Mais un

autre indice, découvert plus tard, n'est explicable que par la

préméditation. Quand, deux mois environ après la mort de la duchesse,

on veut démonter le ciel de lit, énorme baldaquin chargé de lourds

ornements et d'armoiries, le tapissier Leys s'aperçoit qu'il ne tient

plus que par un écrou à demi dévissé, et qu'on a dissimulé, avec de la

cire à cacheter, les vides formés par l'enlèvement des autres écrous.

On cherche ces écrous, et on les découvre, avec les vis, dans le

tiroir de la commode du duc. Comme à son voyage de fin juillet,

Praslin a interdit aux domestiques de toucher à la chambre de la

duchesse, il n'est pas douteux que, dès ce moment, sa décision de tuer

sa femme ait été prise.

[81] Le tournevis est un des premiers objets que l'on trouva dans

les perquisitions dans le cabinet de travail du duc. (_Gazette

des Tribunaux_, 27 avril 1847.)

Cet homme, qui, dans l'affaire Teste-Cubières, a opiné pour les

conclusions les plus rigoureuses[82] ne se considère certes pas comme

un assassin. La duchesse s'est jugée elle-même. Ne lui disait-elle pas

dans une de ses lettres qu'une mère capable de corrompre ses enfants

était pire qu'une bête féroce? Après le récit de son fils, Praslin

estime qu'il est en présence de ce monstre et qu'il doit l'abattre.

Les reproches, qu'il peut faire désormais à la duchesse, ne sont pas

de ceux qu'un homme de sa race apporte à la barre des tribunaux. Le

scandale d'un procès rendrait impossible le mariage de ses filles et

il en a cinq à pourvoir. C'est donc en justicier qu'il attend toute la

nuit que l'accident, qu'il a préparé, se produise.

[82] D'Alton Shée. _Souvenirs de 1847_, p. 40.--Victor Hugo,

_Choses vues_.

Deux pièces le séparent de la chambre de sa femme. Mais un baldaquin

de ce poids ne peut crouler sans que le fracas frappe son oreille

attentive. Au petit jour de cette nuit atroce, nuit d'affût, il entend

Delaqui, qui couche dans le vestibule, se lever et partir pour son

travail de frotteur. Il attend encore, mais comme rien ne s'est

produit, vers quatre heures et demie il passe sa robe de chambre, met

dans la poche un gros pistolet, emporte un couteau de chasse[83]. Il

pénètre chez la duchesse. Elle dort. Il la frappe dans l'obscurité. Le

sang coule. Mme de Praslin se débat, bondit hors du lit, court à

travers la chambre, renversant dans sa fuite une petite table sur

laquelle étaient les reliefs de son repas du soir. Elle lui arrache le

couteau des mains, se coupant les doigts, au point que son pouce est

presque détaché. Elle tâtonne, cherchant le cordon de sonnette,

tachant de sang la tapisserie. Elle sonne. Il la frappe avec les

massifs chandeliers de cuivre, avec la crosse du pistolet. C'est une

boucherie. Enfin, elle s'abat, la tête près de la causeuse, sur

laquelle sont entr'ouverts les deux livres empruntés au cabinet de

lecture, qu'on retrouvera tachés de sang.

[83] Cette reconstitution de la nuit du crime n'a jamais été

tentée par les écrivains qui ont raconté l'affaire Praslin: elle

découle logiquement des révélations du dossier. Comment admettre

une querelle à quatre heures et demie du matin entre des époux

qui font chambre à part? Comment expliquer le couteau de chasse

et le pistolet si le meurtre est la conséquence d'une explication

orageuse?

Au bruit de la sonnette d'appel agitée avec violence, la femme de

chambre, qui couche au-dessus de l'appartement de la duchesse, Mme

Leclerc, s'est éveillée. A demi vêtue, elle descend en hâte l'escalier

de service et court à la chambre de sa maîtresse. La porte est

fermée[84]. Elle frappe. On ne lui répond pas. Elle prête l'oreille et

croit entendre de faibles gémissements et un bruit de pas.

Charpentier, maître d'hôtel et valet de chambre du duc, qui loge dans

les dépendances près du pavillon du portier, est comme elle accouru.

En l'absence du valet de chambre de la duchesse, la sonnerie est pour

lui. Il monte le perron de la cour d'honneur, traverse le vestibule et

rejoint Mme Leclerc. Tous deux traversent le grand salon. Même échec à

la porte de communication. On entend comme un bruit de lutte. Ils

descendent le perron du jardin et Charpentier tente d'escalader

successivement les fenêtres de la chambre et du boudoir. Elles sont

closes. Ils contournent l'hôtel jusqu'au mur de la ruelle Castellane.

Là, un petit escalier de bois donne accès à l'antichambre particulière

des chambres, et par elle au cabinet de toilette. Les volets sont

fermés, l'obscurité complète. Charpentier sent «une odeur de poudre et

de sang».

[84] La chambre de la duchesse de Praslin avait trois issues:

l'une sur le grand salon, l'autre sur le boudoir, la troisième

sur le cabinet de toilette communiquant avec l'antichambre

donnant accès par quelques marches à la chambre à coucher du duc.

[Illustration: _Plan de l'Hôtel Praslin._

Placard vendu en août 1847.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]

Les deux domestiques effarés se consultent, et, reprenant la route par

laquelle ils sont venus, courent, Charpentier chez les Merville qui

habitent le petit pavillon adossé à la maison Lavayne, Mme Leclerc

réveiller les portiers au bout de l'avenue. Merville se lève, s'arme.

On emporte une lampe. Nouvelle traversée du salon. Charpentier est en

tête à quelques pas. Comme il contourne les massifs, il voit un homme

manœuvrer les persiennes de l'antichambre. Il reconnaît le duc qui se

rejette en arrière en l'apercevant, laissant une tache de sang à

l'espagnolette. Quand Charpentier arrive à l'antichambre, il n'y a

plus personne. Il prend la clé de la chambre suspendue à un clou près

de la porte. Il ouvre. A la clarté de la lampe, Merville et lui

aperçoivent la duchesse qui gît sur le parquet dans une mare de

sang[85]. Tout indique que la victime a opposé une vive résistance. Le

duc survient à cet instant, très pâle, très ému, vêtu de sa robe de

chambre de molleton marron, sa calotte de velours noir brodée sur la

tête. Il se jette sur le corps, l'étreint. «A-t-elle parlé? Vit-elle

encore? dit-il à Charpentier. Que savez-vous? Qu'avez-vous vu?...

Courez chercher un médecin.» Puis, il va vers l'escalier. Sur la

deuxième marche, il rencontre Euphémie Merville. «Ah! mon Dieu! quel

malheur! lui dit-elle.--Ah! ma pauvre Euphémie, réplique-t-il,

qu'allons-nous devenir? Que feront mes pauvres enfants? Qui va dire

cela au maréchal?[86]» Fanny de Praslin est en proie aux derniers

hoquets. Elle expira quelques instants après dans les bras

d'Euphémie. «Je vous l'avais bien dit qu'il arriverait un malheur,

crie le duc dans une violente colère. Vous laissez toujours les portes

ouvertes.» Cet état d'irritation se prolonge pendant une partie de la

matinée[87].

[Illustration: _Claude-Alphonse Delangle, procureur général._

Lithographie éditée par Rosselin.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]

[85] Déposition de Charpentier et de Me Leclerc.

[86] Déposition d'Euphémie Merville.

[87] _Gazette des tribunaux_, 26 août 1847.

En traversant la cour, Charpentier voit de la fumée s'élever de la

cheminée du duc. «Que peut-il bien brûler là-dedans,» se demande-t-il.

Bientôt les docteurs Simon, Cahuet, Reymond sont là. Les magistrats

les suivent de près. Les commissaires de police Buzelin et Truy font

les premières constatations. Puis arrivent le procureur de la

République Boucly, le chef de la sûreté Allard, le procureur général

Delangle. Allard et ses agents furètent dans tout l'appartement.

«Vilain ouvrage, dit le successeur de Vidocq à la police de sûreté,

c'est mal fait. Les assassins, dont c'est l'état, travaillent mieux.

C'est un homme du monde qui a fait ça[88]». Et aussitôt, il se

préoccupe de l'attitude du duc dont le récit lui paraît étrange. Quand

le juge d'instruction Broussais est arrivé, M. Delangle veut se

retirer. «Je n'ai rien à faire ici, dit-il.--Je crois au contraire,

monsieur le Procureur général, que c'est votre affaire, réplique

Allard. La Cour des Pairs pourrait bien être convoquée et c'est vous

qui prendriez la parole devant elle.» Praslin pâlit à ce langage[89].

[88] Victor Hugo. _Choses vues._

[89] _Le Constitutionnel_, 21 août 1847.

Des premières constatations faites par la justice, il résulte qu'aucun

vol n'a été commis ni tenté. Le jardin, examiné avec le soin le plus

minutieux, ne révèle aucune trace du passage des assassins. La nuit

qui a précédé, on a bien tenté une effraction de l'hôtel

Castellane[90], mais ici rien de pareil. Tout désigne le meurtrier.

Dans les doigts crispés de la morte on a trouvé des cheveux: ils sont

de même couleur et de même longueur que ceux du duc. Une trace

sanglante va de la chambre de la morte à celle du duc. Le général

Tiburce Sébastiani vient d'arriver. A la vue du cadavre de sa nièce,

il a eu une faiblesse. Charpentier est entré dans la chambre du duc

pour prendre de l'eau au broc. «Pas celle-ci, elle est sale», dit

Praslin qui interdit de toucher à son broc. Il n'y a d'ailleurs plus

une goutte d'eau chez lui.

[90] Déposition du comte Pierre de Castellane, le 18 août au

soir, par devant le commissaire de police.

Tout désigne Praslin aux suspicions. Sa déposition est enregistrée la

première au procès-verbal. Aux cris et au bruit, raconte-t-il, il

s'est habillé et est venu droit à la chambre de la duchesse en

traversant le cabinet de toilette. Il y régnait une obscurité

complète: personne ne répondait à ses appels. Il a allumé une bougie

dans le cabinet de toilette, est entré dans la chambre, et comme il

essayait de donner des soins à sa femme, sa robe de chambre a été

toute tachée de sang. Aussi, quand il n'y a plus eu d'espoir, un de

ses premiers actes a été d'aller laver sa robe de chambre, car il ne

voulait pas se présenter à ses filles avec le sang de leur mère sur

les vêtements. Dans sa chambre, le lit est défait et en désordre. La

cheminée porte la trace d'un feu qui a consumé des étoffes. On y

trouve les débris d'un foulard. «Je l'ai pris dans ma commode pour me

coiffer, explique le duc sur question. Au moment de me coucher et de

m'en servir, je l'ai trouvé en très mauvais état et je l'ai jeté dans

la cheminée, où il y avait déjà une accumulation de papiers. Ce matin,

j'ai jeté je ne sais comment une allumette dans ma cheminée. Les

papiers ont pris feu et brûlé le foulard.» Le juge d'instruction

objecte au duc que, quand il est entré dans sa chambre, il faisait

grand jour et qu'il ne devait pas avoir eu besoin de lumière pour se

diriger. Allard a ramassé dans la chambre de Mme de Praslin le

pistolet du duc, à la crosse duquel adhère de la peau et des cheveux.

Praslin reconnaît ce pistolet pour lui appartenir et ne peut expliquer

l'état dans lequel on l'a trouvé[91].

[91] Interrogatoire du duc de Praslin.

La déposition de Charpentier est un enchaînement de charges terribles.

Après l'avoir signée, le valet de chambre dit à un agent en lui

désignant la chambre du duc dans laquelle celui-ci s'est retiré: «Si

on ne le surveille pas, il va détruire les pièces à conviction et

peut-être se tuer[92]». Un peu après, le duc subit docilement l'examen

des médecins. Son attitude est celle d'un homme écrasé. Nerveux,

énergique, fier d'habitude, il est atterré et c'est sans trouver une

parole de protestation qu'il se livre aux hommes de l'art. «Il fallait

savoir son nom et la dignité dont il est revêtu, dit Allard, pour

reconnaître qu'il ne s'agissait pas d'un de ces criminels ordinaires

que nous voyons tous les jours. Le baron Pasquier, médecin du roi, qui

est présent à l'hôtel, a été frappé de ma remarque et compare M. de

Praslin pour le laisser-aller, au moment de l'examen sur toutes les

parties de son corps, à Meunier, lorsqu'il fut visité aux

Tuileries[93]». Le procès-verbal des médecins constate qu'il a reçu de

nombreuses écorchures. Il explique l'une par un coup qu'il s'est donné

la veille au marchepied de la voiture, l'autre par une boucle de

pantalon qui l'a écorché, mais pour les autres il ne sait rien dire.

[92] Déposition Allard devant la Chambre des Pairs.

[93] Rapport Allard 18 août, 11 heures du soir.--Meunier est un

des auteurs de la tentative d'assassinat sur Louis-Philippe.

A minuit, la justice n'a plus de doute, l'assassin ne doit pas être

recherché ailleurs. Mais une difficulté de droit se présente. La

Charte défère les Pairs à la juridiction de la Cour dont ils sont

membres et la Cour des Pairs n'est constituée, toujours d'après la

Charte, que sur décret royal. Le roi est au château d'Eu. Il faut lui

en référer et jusqu'à signature du décret, il n'y a pas de magistrat

compétent pour délivrer un mandat d'arrêt[94]. A la suite donc de la

première information faite sur les lieux, le juge d'instruction

consigne dans l'hôtel, à l'exception des enfants de la victime, toutes

les personnes qui s'y trouvaient au moment de l'assassinat. Allard est

chargé de garder à vue le duc, simplement surveillé jusque-là. Dans la

soirée, Pasquier, qui préside la Chambre des Pairs, s'est rendu à

l'hôtel Sébastiani. Il a assisté aux investigations de la justice,

mais sans y prendre part. Allard ou ses agents ne quittent pas le duc.

Plusieurs fois, son prisonnier a demandé à se rendre aux

water-closets. Allard ou l'agent Philippe l'y accompagnent,

l'attendant derrière la porte entr'ouverte. «M. le duc de Praslin, que

nous gardons à vue _dans toute l'acception du mot_, écrit Allard dans

son rapport daté de onze heures du soir, est dans un état d'agitation

extrême. Il se lève de dessus son siège, se promène, s'assied de

nouveau, pousse des soupirs, appuie sa tête dans ses mains et _devient

un homme qui n'a aucune espèce de forces pour repousser tout ce qui

lui est dit, au sujet du crime, contre lui_».

[94] Telle est alors la théorie du Parquet. On la soutiendra

jusqu'au bout puisqu'elle supprime toute responsabilité pour le

défaut de surveillance qui a permis à Praslin d'absorber le

poison.

[Illustration: _Étienne-Denis Pasquier,

Président de la Chambre des Pairs._

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]

Cependant, le juge d'instruction a envoyé des agents rue du Harlay au

Marais et a lancé un mandat de perquisition et un mandat d'amener

contre Henriette Deluzy désignée par la voix publique comme pouvant

être l'instigatrice du crime. Celle-ci est sortie depuis le matin de

la pension Lemaire. Le duc, qui pensait à congédier ses concierges de

Vaux, l'avait priée, dans une de ses lettres, de lui indiquer des gens

sûrs pour les remplacer. Sur la recommandation des Rémy, un de leurs

protégés, nommé Michel, s'était présenté à l'hôtel Praslin à huit

heures du matin. De l'hôtel, Michel était accouru chez les Rémy, leur

annonçant le meurtre. Aussitôt les Rémy étaient partis pour la rue du

Harlay au Marais. Ils avaient trouvé Henriette très gaie à la pensée

de passer une partie de l'après-midi avec ses élèves. A la nouvelle de

la mort de la duchesse, elle avait eu une défaillance. «Ah!

s'était-elle écriée quand elle avait pu parler, le malheureux! Pourvu

qu'il n'ait pas eu d'explication avec elle.» Et elle avait raconté

l'histoire de la lettre réclamée par Mme Lemaire. Les Rémy l'avait

emmenée chez eux, rue de la Ferme-aux-Mathurins, emportant sur leurs

conseils ses papiers et la cassette contenant les lettres reçues par

elle de Vaux-Praslin. Toute la journée, elle y demeura, exprimant son

tendre attachement pour les enfants, faisant à Dieu le serment de leur

servir de mère. Dans l'après-midi, on avait envoyé Michel aux

informations. Quand il rapporta que la duchesse avait reçu trente

blessures et qu'on était sur la trace des assassins, Henriette se jeta

à genoux devant une gravure de la Cène[95]: «Mon Dieu, mon Dieu!

s'écria-t-elle, je vous remercie. Je suis heureuse qu'il n'y ait pas

eu d'explication entre le duc et sa femme, comme je le craignais.

Puisqu'elle a reçu trente blessures, c'est qu'il y a plusieurs

assassins.» A sept heures du soir, elle écrivait à Louise de Praslin:

«Ma bien-aimée Louise, vous comprenez pourquoi je n'ai pas volé près

de vous en apprenant l'affreux malheur qui vous frappe... J'ai passé

cette journée d'horrible angoisse chez les Rémy. Ce soir je veillerai

et je prierai avec vous, de ma triste chambre. Louise, mon ange, du

courage. Pauvres enfants, oh! mon Dieu! mon Dieu! je ne puis vous

écrire. Je prie, Louise, je prie du fond de mon âme: Dieu seul peut

vous consoler, vous soutenir. Louise, Berthe, mon cœur est avec vous.

Ma pensée ne vous quitte pas une minute. Quand vous m'appellerez,

j'irai mêler des larmes bien sincères à celles que vous versez. Vous

connaissez les Rémy. Leur douleur égale presque la mienne[96]». Cette

lettre à peine terminée, un homme se présenta, disant qu'il venait la

chercher de la part de Louise de Praslin qui était chez la duchesse

douairière. Elle se hâta de le suivre. C'était un commissaire de

police qui lui donna en fiacre connaissance du mandat d'amener et la

conduisit au Dépôt.

[95] Dépositions de Rémy et de sa femme.

[96] Papiers saisis chez Rémy.

Les perquisitions, pratiquées à l'hôtel Sébastiani, avaient permis de

retrouver, dans le tiroir du bureau du cabinet du duc, le manche

brisé d'un poignard auquel adhéraient des traces de sang fraîchement

répandu, mais on chercha vainement la lame. Le juge d'instruction

saisit également un grand nombre de pièces de correspondance et de

papiers.

Dans la journée du 19, la police se présenta chez Rémy pour y chercher

les papiers d'Henriette Deluzy et se fit remettre toutes les lettres

qui étaient relatives aux rapports du professeur ou de sa femme avec

Mlle Deluzy ou les Praslin. Rémy déclara aux magistrats que les

lettres, apportées chez lui par l'institutrice, avaient été dans la

matinée déposées par sa femme, qui avait eu la curiosité de les

parcourir, chez le docteur de la Berge qu'elle considérait comme le

conseil de son amie[97]. Un transport de justice chez le docteur de la

Berge mit bientôt en possession de lettres du duc de Praslin et d'une

correspondance considérable émanant des jeunes filles. Le 19

également, une ordonnance royale saisissait la Cour des Pairs. En

fait, au mandat d'arrestation près, l'action de la justice,--on

pouvait le soutenir--n'avait pas été ralentie. L'état seul du duc de

Praslin, dont l'affaissement, constaté dans le rapport d'Allard dès

l'après-midi du 18[98], n'avait fait qu'augmenter, allait _gêner_

l'action des magistrats, qui n'en éprouvaient certainement nul

déplaisir.

[97] «Gardez bien ces lettres, lui avait dit une fois le docteur

de la Berge à propos des lettres de la duchesse. Avec ces

Sébastiani, ces Corses, on ne sait jamais».

[98] «Ses traits s'altèrent de plus en plus,» dit Allard.

L'heure était mauvaise pour la Monarchie de Juillet.

L'année 1847 s'était ouverte par le suicide de Martin du Nord, garde

des Sceaux, compromis dans une affaire de mœurs. On avait vu

ensuite les condamnations d'Hourdequin, chef de division à la

Préfecture de la Seine, et de Mounet, chevalier de la Légion

d'honneur, tous deux concussionnaires, préluder à celles de Teste,

ancien ministre, président de chambre à la Cour de cassation et du

général Despans-Cubières, convaincus de trafic d'influence. La

veille encore, Gudin, chef d'escadron, attaché à la maison royale,

venait d'être condamné pour escroquerie. Allait-il falloir juger

Praslin, pair de France, fils de pair, neveu de pairs, gendre de

pair, chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans? Sa maladie

semblait une aubaine pour le Parquet et le Ministère. En ces

occasions, on suspecte volontiers les magistrats de n'avoir pas

d'yeux et peu d'oreilles. Si, le 19 au matin, le docteur Reymond a

signalé au commissaire de police et au procureur du roi sa crainte

que les malaises de Praslin ne viennent de l'absorption d'un

«poison», le magistrat n'est-il pas tout disposé à entendre, _sans_

ou _après_ réflexion, qu'il s'agit de «choléra»[99] et c'est en ce

sens que Boucly écrit à Delangle: «Monsieur le procureur général,

nous avons reçu tout à l'heure la visite de M. le chancelier qui, en

s'appuyant d'une part sur la définition du flagrant délit telle

qu'elle est inscrite dans l'article 41 du code d'instruction

criminelle, et de l'autre sur l'article 121 du Code pénal, a émis

l'opinion que, dans les circonstances de l'information qui nous

occupe, les magistrats ordinaires étaient compétents pour décerner

contre le principal inculpé un mandat d'arrestation. Je dois,

monsieur le procureur général, vous soumettre la question et

attendre à ce sujet vos instructions. J'ajouterai que dans ce

moment, d'ailleurs, l'exécution d'un ordre d'arrestation paraîtrait

difficile. M. de Praslin se trouve dans un _état de faiblesse qui

s'est empiré depuis quelques heures_. Aux soins du jeune médecin,

qui ne le quitte pas, sont venus se joindre ce matin ceux du docteur

Louis[100]. Il y a déjà quelque temps que ce médecin avait été prié

de venir une seconde fois et, comme il ne se présentait pas, je

viens d'autoriser l'appel de M. Andral. M. de Praslin présente en ce

moment LES SYMPTÔMES D'UNE SORTE DE CHOLÉRA[101]. Sa faiblesse

augmente de plus en plus: son pouls baisse continuellement. J'ai

prescrit que l'on me donnât avis immédiatement de _tous les indices

alarmants qui pourraient se manifester_. L'instruction se poursuit

activement. Sous la fenêtre de M. de Praslin, à l'entrée d'une cave,

on a saisi de nouveaux débris de vêtements brûlés parmi lesquels se

trouvent des parcelles et des boutons de gilet ou de chemise. Il

devient évident qu'il a brûlé tout ce qu'il avait sur lui au moment

du crime. Ce soir, on videra la fosse d'aisance et à ce sujet je

dois vous prier de vouloir bien me donner l'autorisation nécessaire

pour la dépense que cette opération entraînera».

[99] Dépositions du Dr Reymond devant la Cour des Pairs.--Lettre

du procureur du roi Boucly protestant contre cette déposition.

[100] «Le Dr Louis, le médecin de toute la famille, disait,

rapporte Victor Hugo:--Le lendemain du crime, à dix heures et

demie du matin, j'étais appelé et j'arrivais chez M. le duc de

Praslin. Je ne savais rien. Jugez de mon saisissement. Je trouve

le duc couché; il était gardé à vue. Huit personnes, qui se

relevaient d'heure en heure, ne le quittaient pas des yeux.

Quatre agents de la police étaient assis sur des fauteuils dans

un coin. J'ai observé son état qui était horrible; les symptômes

parlaient. C'était le choléra ou le poison. On m'accuse de

n'avoir pas dit de suite: il s'est empoisonné. C'était le

dénoncer. C'était le perdre. Un empoisonnement est un aveu

tacite. «Vous pouviez le déclarer, m'a dit le chancelier.» J'ai

répondu: «Monsieur le chancelier, quand déclarer est dénoncer, un

médecin ne déclare pas.» (_Choses vues_, 230.)

[101] Accident bizarre! La phrase est chargée de repentirs et de

retouches d'une encre plus noire et qui semble moins ancienne, et

la rature porte précisément sur la nature du mal dont souffre

Praslin. Il y a bien «sorte de choléra» à l'encre noire. Qu'y

avait-il à l'encre blanche?

L'Assassinat de la Duchesse de Praslin · 第 11 / 14 段