semble guetter les bruits de la maison. Le jour où il est arrivé de
Praslin comme un fou, bouleversé par les récits de son fils, il a
dévissé la targette du verrou qui ferme la porte de la chambre de sa
femme sur l'antichambre[81]. Désormais, elle ne pourra plus s'enfermer
chez elle. A-t-il à ce moment-là conçu l'idée de la tuer? N'agit-il
que dans un but de surveillance? Il est difficile de préciser. Mais un
autre indice, découvert plus tard, n'est explicable que par la
préméditation. Quand, deux mois environ après la mort de la duchesse,
on veut démonter le ciel de lit, énorme baldaquin chargé de lourds
ornements et d'armoiries, le tapissier Leys s'aperçoit qu'il ne tient
plus que par un écrou à demi dévissé, et qu'on a dissimulé, avec de la
cire à cacheter, les vides formés par l'enlèvement des autres écrous.
On cherche ces écrous, et on les découvre, avec les vis, dans le
tiroir de la commode du duc. Comme à son voyage de fin juillet,
Praslin a interdit aux domestiques de toucher à la chambre de la
duchesse, il n'est pas douteux que, dès ce moment, sa décision de tuer
sa femme ait été prise.
[81] Le tournevis est un des premiers objets que l'on trouva dans
les perquisitions dans le cabinet de travail du duc. (_Gazette
des Tribunaux_, 27 avril 1847.)
Cet homme, qui, dans l'affaire Teste-Cubières, a opiné pour les
conclusions les plus rigoureuses[82] ne se considère certes pas comme
un assassin. La duchesse s'est jugée elle-même. Ne lui disait-elle pas
dans une de ses lettres qu'une mère capable de corrompre ses enfants
était pire qu'une bête féroce? Après le récit de son fils, Praslin
estime qu'il est en présence de ce monstre et qu'il doit l'abattre.
Les reproches, qu'il peut faire désormais à la duchesse, ne sont pas
de ceux qu'un homme de sa race apporte à la barre des tribunaux. Le
scandale d'un procès rendrait impossible le mariage de ses filles et
il en a cinq à pourvoir. C'est donc en justicier qu'il attend toute la
nuit que l'accident, qu'il a préparé, se produise.
[82] D'Alton Shée. _Souvenirs de 1847_, p. 40.--Victor Hugo,
_Choses vues_.
Deux pièces le séparent de la chambre de sa femme. Mais un baldaquin
de ce poids ne peut crouler sans que le fracas frappe son oreille
attentive. Au petit jour de cette nuit atroce, nuit d'affût, il entend
Delaqui, qui couche dans le vestibule, se lever et partir pour son
travail de frotteur. Il attend encore, mais comme rien ne s'est
produit, vers quatre heures et demie il passe sa robe de chambre, met
dans la poche un gros pistolet, emporte un couteau de chasse[83]. Il
pénètre chez la duchesse. Elle dort. Il la frappe dans l'obscurité. Le
sang coule. Mme de Praslin se débat, bondit hors du lit, court à
travers la chambre, renversant dans sa fuite une petite table sur
laquelle étaient les reliefs de son repas du soir. Elle lui arrache le
couteau des mains, se coupant les doigts, au point que son pouce est
presque détaché. Elle tâtonne, cherchant le cordon de sonnette,
tachant de sang la tapisserie. Elle sonne. Il la frappe avec les
massifs chandeliers de cuivre, avec la crosse du pistolet. C'est une
boucherie. Enfin, elle s'abat, la tête près de la causeuse, sur
laquelle sont entr'ouverts les deux livres empruntés au cabinet de
lecture, qu'on retrouvera tachés de sang.
[83] Cette reconstitution de la nuit du crime n'a jamais été
tentée par les écrivains qui ont raconté l'affaire Praslin: elle
découle logiquement des révélations du dossier. Comment admettre
une querelle à quatre heures et demie du matin entre des époux
qui font chambre à part? Comment expliquer le couteau de chasse
et le pistolet si le meurtre est la conséquence d'une explication
orageuse?
Au bruit de la sonnette d'appel agitée avec violence, la femme de
chambre, qui couche au-dessus de l'appartement de la duchesse, Mme
Leclerc, s'est éveillée. A demi vêtue, elle descend en hâte l'escalier
de service et court à la chambre de sa maîtresse. La porte est
fermée[84]. Elle frappe. On ne lui répond pas. Elle prête l'oreille et
croit entendre de faibles gémissements et un bruit de pas.
Charpentier, maître d'hôtel et valet de chambre du duc, qui loge dans
les dépendances près du pavillon du portier, est comme elle accouru.
En l'absence du valet de chambre de la duchesse, la sonnerie est pour
lui. Il monte le perron de la cour d'honneur, traverse le vestibule et
rejoint Mme Leclerc. Tous deux traversent le grand salon. Même échec à
la porte de communication. On entend comme un bruit de lutte. Ils
descendent le perron du jardin et Charpentier tente d'escalader
successivement les fenêtres de la chambre et du boudoir. Elles sont
closes. Ils contournent l'hôtel jusqu'au mur de la ruelle Castellane.
Là, un petit escalier de bois donne accès à l'antichambre particulière
des chambres, et par elle au cabinet de toilette. Les volets sont
fermés, l'obscurité complète. Charpentier sent «une odeur de poudre et
de sang».
[84] La chambre de la duchesse de Praslin avait trois issues:
l'une sur le grand salon, l'autre sur le boudoir, la troisième
sur le cabinet de toilette communiquant avec l'antichambre
donnant accès par quelques marches à la chambre à coucher du duc.
[Illustration: _Plan de l'Hôtel Praslin._
Placard vendu en août 1847.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Les deux domestiques effarés se consultent, et, reprenant la route par
laquelle ils sont venus, courent, Charpentier chez les Merville qui
habitent le petit pavillon adossé à la maison Lavayne, Mme Leclerc
réveiller les portiers au bout de l'avenue. Merville se lève, s'arme.
On emporte une lampe. Nouvelle traversée du salon. Charpentier est en
tête à quelques pas. Comme il contourne les massifs, il voit un homme
manœuvrer les persiennes de l'antichambre. Il reconnaît le duc qui se
rejette en arrière en l'apercevant, laissant une tache de sang à
l'espagnolette. Quand Charpentier arrive à l'antichambre, il n'y a
plus personne. Il prend la clé de la chambre suspendue à un clou près
de la porte. Il ouvre. A la clarté de la lampe, Merville et lui
aperçoivent la duchesse qui gît sur le parquet dans une mare de
sang[85]. Tout indique que la victime a opposé une vive résistance. Le
duc survient à cet instant, très pâle, très ému, vêtu de sa robe de
chambre de molleton marron, sa calotte de velours noir brodée sur la
tête. Il se jette sur le corps, l'étreint. «A-t-elle parlé? Vit-elle
encore? dit-il à Charpentier. Que savez-vous? Qu'avez-vous vu?...
Courez chercher un médecin.» Puis, il va vers l'escalier. Sur la
deuxième marche, il rencontre Euphémie Merville. «Ah! mon Dieu! quel
malheur! lui dit-elle.--Ah! ma pauvre Euphémie, réplique-t-il,
qu'allons-nous devenir? Que feront mes pauvres enfants? Qui va dire
cela au maréchal?[86]» Fanny de Praslin est en proie aux derniers
hoquets. Elle expira quelques instants après dans les bras
d'Euphémie. «Je vous l'avais bien dit qu'il arriverait un malheur,
crie le duc dans une violente colère. Vous laissez toujours les portes
ouvertes.» Cet état d'irritation se prolonge pendant une partie de la
matinée[87].
[Illustration: _Claude-Alphonse Delangle, procureur général._
Lithographie éditée par Rosselin.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
[85] Déposition de Charpentier et de Me Leclerc.
[86] Déposition d'Euphémie Merville.
[87] _Gazette des tribunaux_, 26 août 1847.
En traversant la cour, Charpentier voit de la fumée s'élever de la
cheminée du duc. «Que peut-il bien brûler là-dedans,» se demande-t-il.
Bientôt les docteurs Simon, Cahuet, Reymond sont là. Les magistrats
les suivent de près. Les commissaires de police Buzelin et Truy font
les premières constatations. Puis arrivent le procureur de la
République Boucly, le chef de la sûreté Allard, le procureur général
Delangle. Allard et ses agents furètent dans tout l'appartement.
«Vilain ouvrage, dit le successeur de Vidocq à la police de sûreté,
c'est mal fait. Les assassins, dont c'est l'état, travaillent mieux.
C'est un homme du monde qui a fait ça[88]». Et aussitôt, il se
préoccupe de l'attitude du duc dont le récit lui paraît étrange. Quand
le juge d'instruction Broussais est arrivé, M. Delangle veut se
retirer. «Je n'ai rien à faire ici, dit-il.--Je crois au contraire,
monsieur le Procureur général, que c'est votre affaire, réplique
Allard. La Cour des Pairs pourrait bien être convoquée et c'est vous
qui prendriez la parole devant elle.» Praslin pâlit à ce langage[89].
[88] Victor Hugo. _Choses vues._
[89] _Le Constitutionnel_, 21 août 1847.
Des premières constatations faites par la justice, il résulte qu'aucun
vol n'a été commis ni tenté. Le jardin, examiné avec le soin le plus
minutieux, ne révèle aucune trace du passage des assassins. La nuit
qui a précédé, on a bien tenté une effraction de l'hôtel
Castellane[90], mais ici rien de pareil. Tout désigne le meurtrier.
Dans les doigts crispés de la morte on a trouvé des cheveux: ils sont
de même couleur et de même longueur que ceux du duc. Une trace
sanglante va de la chambre de la morte à celle du duc. Le général
Tiburce Sébastiani vient d'arriver. A la vue du cadavre de sa nièce,
il a eu une faiblesse. Charpentier est entré dans la chambre du duc
pour prendre de l'eau au broc. «Pas celle-ci, elle est sale», dit
Praslin qui interdit de toucher à son broc. Il n'y a d'ailleurs plus
une goutte d'eau chez lui.
[90] Déposition du comte Pierre de Castellane, le 18 août au
soir, par devant le commissaire de police.
Tout désigne Praslin aux suspicions. Sa déposition est enregistrée la
première au procès-verbal. Aux cris et au bruit, raconte-t-il, il
s'est habillé et est venu droit à la chambre de la duchesse en
traversant le cabinet de toilette. Il y régnait une obscurité
complète: personne ne répondait à ses appels. Il a allumé une bougie
dans le cabinet de toilette, est entré dans la chambre, et comme il
essayait de donner des soins à sa femme, sa robe de chambre a été
toute tachée de sang. Aussi, quand il n'y a plus eu d'espoir, un de
ses premiers actes a été d'aller laver sa robe de chambre, car il ne
voulait pas se présenter à ses filles avec le sang de leur mère sur
les vêtements. Dans sa chambre, le lit est défait et en désordre. La
cheminée porte la trace d'un feu qui a consumé des étoffes. On y
trouve les débris d'un foulard. «Je l'ai pris dans ma commode pour me
coiffer, explique le duc sur question. Au moment de me coucher et de
m'en servir, je l'ai trouvé en très mauvais état et je l'ai jeté dans
la cheminée, où il y avait déjà une accumulation de papiers. Ce matin,
j'ai jeté je ne sais comment une allumette dans ma cheminée. Les
papiers ont pris feu et brûlé le foulard.» Le juge d'instruction
objecte au duc que, quand il est entré dans sa chambre, il faisait
grand jour et qu'il ne devait pas avoir eu besoin de lumière pour se
diriger. Allard a ramassé dans la chambre de Mme de Praslin le
pistolet du duc, à la crosse duquel adhère de la peau et des cheveux.
Praslin reconnaît ce pistolet pour lui appartenir et ne peut expliquer
l'état dans lequel on l'a trouvé[91].
[91] Interrogatoire du duc de Praslin.
La déposition de Charpentier est un enchaînement de charges terribles.
Après l'avoir signée, le valet de chambre dit à un agent en lui
désignant la chambre du duc dans laquelle celui-ci s'est retiré: «Si
on ne le surveille pas, il va détruire les pièces à conviction et
peut-être se tuer[92]». Un peu après, le duc subit docilement l'examen
des médecins. Son attitude est celle d'un homme écrasé. Nerveux,
énergique, fier d'habitude, il est atterré et c'est sans trouver une
parole de protestation qu'il se livre aux hommes de l'art. «Il fallait
savoir son nom et la dignité dont il est revêtu, dit Allard, pour
reconnaître qu'il ne s'agissait pas d'un de ces criminels ordinaires
que nous voyons tous les jours. Le baron Pasquier, médecin du roi, qui
est présent à l'hôtel, a été frappé de ma remarque et compare M. de
Praslin pour le laisser-aller, au moment de l'examen sur toutes les
parties de son corps, à Meunier, lorsqu'il fut visité aux
Tuileries[93]». Le procès-verbal des médecins constate qu'il a reçu de
nombreuses écorchures. Il explique l'une par un coup qu'il s'est donné
la veille au marchepied de la voiture, l'autre par une boucle de
pantalon qui l'a écorché, mais pour les autres il ne sait rien dire.
[92] Déposition Allard devant la Chambre des Pairs.
[93] Rapport Allard 18 août, 11 heures du soir.--Meunier est un
des auteurs de la tentative d'assassinat sur Louis-Philippe.
A minuit, la justice n'a plus de doute, l'assassin ne doit pas être
recherché ailleurs. Mais une difficulté de droit se présente. La
Charte défère les Pairs à la juridiction de la Cour dont ils sont
membres et la Cour des Pairs n'est constituée, toujours d'après la
Charte, que sur décret royal. Le roi est au château d'Eu. Il faut lui
en référer et jusqu'à signature du décret, il n'y a pas de magistrat
compétent pour délivrer un mandat d'arrêt[94]. A la suite donc de la
première information faite sur les lieux, le juge d'instruction
consigne dans l'hôtel, à l'exception des enfants de la victime, toutes
les personnes qui s'y trouvaient au moment de l'assassinat. Allard est
chargé de garder à vue le duc, simplement surveillé jusque-là. Dans la
soirée, Pasquier, qui préside la Chambre des Pairs, s'est rendu à
l'hôtel Sébastiani. Il a assisté aux investigations de la justice,
mais sans y prendre part. Allard ou ses agents ne quittent pas le duc.
Plusieurs fois, son prisonnier a demandé à se rendre aux
water-closets. Allard ou l'agent Philippe l'y accompagnent,
l'attendant derrière la porte entr'ouverte. «M. le duc de Praslin, que
nous gardons à vue _dans toute l'acception du mot_, écrit Allard dans
son rapport daté de onze heures du soir, est dans un état d'agitation
extrême. Il se lève de dessus son siège, se promène, s'assied de
nouveau, pousse des soupirs, appuie sa tête dans ses mains et _devient
un homme qui n'a aucune espèce de forces pour repousser tout ce qui
lui est dit, au sujet du crime, contre lui_».
[94] Telle est alors la théorie du Parquet. On la soutiendra
jusqu'au bout puisqu'elle supprime toute responsabilité pour le
défaut de surveillance qui a permis à Praslin d'absorber le
poison.
[Illustration: _Étienne-Denis Pasquier,
Président de la Chambre des Pairs._
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Cependant, le juge d'instruction a envoyé des agents rue du Harlay au
Marais et a lancé un mandat de perquisition et un mandat d'amener
contre Henriette Deluzy désignée par la voix publique comme pouvant
être l'instigatrice du crime. Celle-ci est sortie depuis le matin de
la pension Lemaire. Le duc, qui pensait à congédier ses concierges de
Vaux, l'avait priée, dans une de ses lettres, de lui indiquer des gens
sûrs pour les remplacer. Sur la recommandation des Rémy, un de leurs
protégés, nommé Michel, s'était présenté à l'hôtel Praslin à huit
heures du matin. De l'hôtel, Michel était accouru chez les Rémy, leur
annonçant le meurtre. Aussitôt les Rémy étaient partis pour la rue du
Harlay au Marais. Ils avaient trouvé Henriette très gaie à la pensée
de passer une partie de l'après-midi avec ses élèves. A la nouvelle de
la mort de la duchesse, elle avait eu une défaillance. «Ah!
s'était-elle écriée quand elle avait pu parler, le malheureux! Pourvu
qu'il n'ait pas eu d'explication avec elle.» Et elle avait raconté
l'histoire de la lettre réclamée par Mme Lemaire. Les Rémy l'avait
emmenée chez eux, rue de la Ferme-aux-Mathurins, emportant sur leurs
conseils ses papiers et la cassette contenant les lettres reçues par
elle de Vaux-Praslin. Toute la journée, elle y demeura, exprimant son
tendre attachement pour les enfants, faisant à Dieu le serment de leur
servir de mère. Dans l'après-midi, on avait envoyé Michel aux
informations. Quand il rapporta que la duchesse avait reçu trente
blessures et qu'on était sur la trace des assassins, Henriette se jeta
à genoux devant une gravure de la Cène[95]: «Mon Dieu, mon Dieu!
s'écria-t-elle, je vous remercie. Je suis heureuse qu'il n'y ait pas
eu d'explication entre le duc et sa femme, comme je le craignais.
Puisqu'elle a reçu trente blessures, c'est qu'il y a plusieurs
assassins.» A sept heures du soir, elle écrivait à Louise de Praslin:
«Ma bien-aimée Louise, vous comprenez pourquoi je n'ai pas volé près
de vous en apprenant l'affreux malheur qui vous frappe... J'ai passé
cette journée d'horrible angoisse chez les Rémy. Ce soir je veillerai
et je prierai avec vous, de ma triste chambre. Louise, mon ange, du
courage. Pauvres enfants, oh! mon Dieu! mon Dieu! je ne puis vous
écrire. Je prie, Louise, je prie du fond de mon âme: Dieu seul peut
vous consoler, vous soutenir. Louise, Berthe, mon cœur est avec vous.
Ma pensée ne vous quitte pas une minute. Quand vous m'appellerez,
j'irai mêler des larmes bien sincères à celles que vous versez. Vous
connaissez les Rémy. Leur douleur égale presque la mienne[96]». Cette
lettre à peine terminée, un homme se présenta, disant qu'il venait la
chercher de la part de Louise de Praslin qui était chez la duchesse
douairière. Elle se hâta de le suivre. C'était un commissaire de
police qui lui donna en fiacre connaissance du mandat d'amener et la
conduisit au Dépôt.
[95] Dépositions de Rémy et de sa femme.
[96] Papiers saisis chez Rémy.
Les perquisitions, pratiquées à l'hôtel Sébastiani, avaient permis de
retrouver, dans le tiroir du bureau du cabinet du duc, le manche
brisé d'un poignard auquel adhéraient des traces de sang fraîchement
répandu, mais on chercha vainement la lame. Le juge d'instruction
saisit également un grand nombre de pièces de correspondance et de
papiers.
Dans la journée du 19, la police se présenta chez Rémy pour y chercher
les papiers d'Henriette Deluzy et se fit remettre toutes les lettres
qui étaient relatives aux rapports du professeur ou de sa femme avec
Mlle Deluzy ou les Praslin. Rémy déclara aux magistrats que les
lettres, apportées chez lui par l'institutrice, avaient été dans la
matinée déposées par sa femme, qui avait eu la curiosité de les
parcourir, chez le docteur de la Berge qu'elle considérait comme le
conseil de son amie[97]. Un transport de justice chez le docteur de la
Berge mit bientôt en possession de lettres du duc de Praslin et d'une
correspondance considérable émanant des jeunes filles. Le 19
également, une ordonnance royale saisissait la Cour des Pairs. En
fait, au mandat d'arrestation près, l'action de la justice,--on
pouvait le soutenir--n'avait pas été ralentie. L'état seul du duc de
Praslin, dont l'affaissement, constaté dans le rapport d'Allard dès
l'après-midi du 18[98], n'avait fait qu'augmenter, allait _gêner_
l'action des magistrats, qui n'en éprouvaient certainement nul
déplaisir.
[97] «Gardez bien ces lettres, lui avait dit une fois le docteur
de la Berge à propos des lettres de la duchesse. Avec ces
Sébastiani, ces Corses, on ne sait jamais».
[98] «Ses traits s'altèrent de plus en plus,» dit Allard.
L'heure était mauvaise pour la Monarchie de Juillet.
L'année 1847 s'était ouverte par le suicide de Martin du Nord, garde
des Sceaux, compromis dans une affaire de mœurs. On avait vu
ensuite les condamnations d'Hourdequin, chef de division à la
Préfecture de la Seine, et de Mounet, chevalier de la Légion
d'honneur, tous deux concussionnaires, préluder à celles de Teste,
ancien ministre, président de chambre à la Cour de cassation et du
général Despans-Cubières, convaincus de trafic d'influence. La
veille encore, Gudin, chef d'escadron, attaché à la maison royale,
venait d'être condamné pour escroquerie. Allait-il falloir juger
Praslin, pair de France, fils de pair, neveu de pairs, gendre de
pair, chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans? Sa maladie
semblait une aubaine pour le Parquet et le Ministère. En ces
occasions, on suspecte volontiers les magistrats de n'avoir pas
d'yeux et peu d'oreilles. Si, le 19 au matin, le docteur Reymond a
signalé au commissaire de police et au procureur du roi sa crainte
que les malaises de Praslin ne viennent de l'absorption d'un
«poison», le magistrat n'est-il pas tout disposé à entendre, _sans_
ou _après_ réflexion, qu'il s'agit de «choléra»[99] et c'est en ce
sens que Boucly écrit à Delangle: «Monsieur le procureur général,
nous avons reçu tout à l'heure la visite de M. le chancelier qui, en
s'appuyant d'une part sur la définition du flagrant délit telle
qu'elle est inscrite dans l'article 41 du code d'instruction
criminelle, et de l'autre sur l'article 121 du Code pénal, a émis
l'opinion que, dans les circonstances de l'information qui nous
occupe, les magistrats ordinaires étaient compétents pour décerner
contre le principal inculpé un mandat d'arrestation. Je dois,
monsieur le procureur général, vous soumettre la question et
attendre à ce sujet vos instructions. J'ajouterai que dans ce
moment, d'ailleurs, l'exécution d'un ordre d'arrestation paraîtrait
difficile. M. de Praslin se trouve dans un _état de faiblesse qui
s'est empiré depuis quelques heures_. Aux soins du jeune médecin,
qui ne le quitte pas, sont venus se joindre ce matin ceux du docteur
Louis[100]. Il y a déjà quelque temps que ce médecin avait été prié
de venir une seconde fois et, comme il ne se présentait pas, je
viens d'autoriser l'appel de M. Andral. M. de Praslin présente en ce
moment LES SYMPTÔMES D'UNE SORTE DE CHOLÉRA[101]. Sa faiblesse
augmente de plus en plus: son pouls baisse continuellement. J'ai
prescrit que l'on me donnât avis immédiatement de _tous les indices
alarmants qui pourraient se manifester_. L'instruction se poursuit
activement. Sous la fenêtre de M. de Praslin, à l'entrée d'une cave,
on a saisi de nouveaux débris de vêtements brûlés parmi lesquels se
trouvent des parcelles et des boutons de gilet ou de chemise. Il
devient évident qu'il a brûlé tout ce qu'il avait sur lui au moment
du crime. Ce soir, on videra la fosse d'aisance et à ce sujet je
dois vous prier de vouloir bien me donner l'autorisation nécessaire
pour la dépense que cette opération entraînera».
[99] Dépositions du Dr Reymond devant la Cour des Pairs.--Lettre
du procureur du roi Boucly protestant contre cette déposition.
[100] «Le Dr Louis, le médecin de toute la famille, disait,
rapporte Victor Hugo:--Le lendemain du crime, à dix heures et
demie du matin, j'étais appelé et j'arrivais chez M. le duc de
Praslin. Je ne savais rien. Jugez de mon saisissement. Je trouve
le duc couché; il était gardé à vue. Huit personnes, qui se
relevaient d'heure en heure, ne le quittaient pas des yeux.
Quatre agents de la police étaient assis sur des fauteuils dans
un coin. J'ai observé son état qui était horrible; les symptômes
parlaient. C'était le choléra ou le poison. On m'accuse de
n'avoir pas dit de suite: il s'est empoisonné. C'était le
dénoncer. C'était le perdre. Un empoisonnement est un aveu
tacite. «Vous pouviez le déclarer, m'a dit le chancelier.» J'ai
répondu: «Monsieur le chancelier, quand déclarer est dénoncer, un
médecin ne déclare pas.» (_Choses vues_, 230.)
[101] Accident bizarre! La phrase est chargée de repentirs et de
retouches d'une encre plus noire et qui semble moins ancienne, et
la rature porte précisément sur la nature du mal dont souffre
Praslin. Il y a bien «sorte de choléra» à l'encre noire. Qu'y
avait-il à l'encre blanche?