bravade inutile peut seule dompter la rage de XXX. Elle n'osera pas
aller jusqu'à un scandale, et si le malheur voulait qu'elle y fût
décidée, vous ne l'empêcheriez pas par des concessions auxquelles vous
ne descendrez jamais. Ainsi vous ne risquez rien de faire le maître.»
A Louise, elle écrit: «Je reçois votre lettre, ma chère Louise. Hélas!
comment vous consoler? Patience, résignation! elle ne fera pas ce dont
elle vous menace (évidemment le procès de séparation). Elle veut
seulement vous rendre aussi misérable que possible, et je vois qu'elle
y réussit complètement. Pauvres enfants! Quelle jeunesse!... Si elle
va aux bains de mer, que ferez-vous avec elle, rassemblés dans un
petit logement et sans occupation, sans prétexte pour la fuir?
Rappelez-vous Dieppe, les scènes, les horreurs de ces quinze jours.
Tâchez d'y aller, mais sans elle, car excitée par la mer, par
l'oisiveté, elle sera furieuse. Si vous allez dans un endroit où il y
a du monde, vous serez la fable de toute la société. On l'excitera
pour s'amuser de ses rages et si l'on vous rend justice, en vous
voyant opprimées et pleines de douceur, qui voudra d'une pareille
belle-mère? Il est certain qu'elle a un plan. Elle veut vous pousser à
bout pour quelque mariage. Pauvre Louise! Du courage, mon enfant
chérie... Quelque mal qui vous entoure, croyez au bien. Oh! si vous
saviez comme je redoute pour vous, dont le jugement n'est pas formé,
l'influence de toutes ces turpitudes! Vous deviez passer votre vie
sans avoir même imaginé de semblables horreurs.»
Les tortures, que lui causent les souffrances du duc et de Louise,
n'empêchent pas Henriette Deluzy de se préoccuper de son avenir. Le 29
juillet, elle est allée à Bellevue chez son grand-père pour tâcher
d'obtenir de lui les 40.000 francs qui peuvent soit assurer son
mariage, soit lui permettre de succéder à Mme Lemaire. «Je n'ai trouvé
qu'égoïsme et méchanceté, écrit-elle; il n'a cessé de me plaisanter
sur la perte de mes grandeurs, de mon parc, de mes équipages, que pour
me donner des craintes sur l'avenir. Il m'a dit de partir pour la
Russie, et de travailler comme s'il ne devait rien me donner, car, il
n'y avait rien de sûr en ce monde que ce que l'on doit à son travail.
Caroline dit que c'est pure méchanceté, qu'il joue ainsi avec moi,
comme le chat avec la souris, mais qu'il finira par faire mon acte.
Mais je ne l'espère pas.» Avec le docteur de la Berge, elle est encore
plus amère. «Il ne trouve pas que quinze années de dépendance soient
assez pour sa petite fille. Il ne pense ni à mon isolement ni à la
tristesse d'une existence privée d'affections. Il n'a pas de cœur
pour moi. J'ai mis mon dernier espoir dans la tentative que vous et
M. Odilon Barrot aurez la bonté de faire auprès de lui à son retour.
Si vous échouez, eh bien, je me résignerai à une continuelle misère et
ne me laisserai plus leurrer par le fol espoir d'une vie plus
heureuse.»
Tout ce qui lui arrive de Vaux-Praslin la désole. «Je vous assure,
écrit-elle, que je voudrais voir cesser ce mystère que l'on fait de ma
demeure, cette défense de prononcer mon nom.» On a fait croire à la
duchesse qu'elle est à Bellevue chez son grand-père, et cela la met
dans une position fausse. Destigny et sa femme qui reviennent de Vaux,
comblés d'amabilités par tout le monde, lui semblent changés à son
égard. «Tous ces imbéciles me croient traitée en coupable,
s'écrie-t-elle sur un mot qui a mal sonné à ses oreilles... Je
regrettais presque hier de n'avoir pas accepté le mariage Bisson et de
ne m'être pas enfuie au fond de l'Afrique. Ces froissements perpétuels
me tuent à coups d'épingle. Je ne puis rien pour vous, mais je meurs
pour vous. Ce matin, je me suis levée si pâle, si hagarde, que je me
fais peur. Si cet hiver, je ne trouve pas un mariage à peu près
convenable, je m'enfuis me cacher dans quelque coin. Je ne pourrais
supporter une seconde année de cette humiliante dépendance dans le
caprice d'un tas de gens imbéciles et peureux par crainte pour vous et
pour moi.»
Elle était allée consulter le peintre Delorme, son ancien maître, dont
la fille était son amie. Il s'est montré pressé, ennuyé des avis qu'on
lui demandait. «Il m'a dit, comme M. Rémy, que l'on m'empêcherait
certainement d'aller à la maison plus d'une ou deux fois dans l'année,
que nous verrions les enfants, vous et moi, d'une manière clandestine,
et que le mal serait bien plus grand encore et prêterait des armes
bien plus terribles à Mme XXX. A mes protestations de courage et de
prudence, il m'a répondu qu'il n'y avait pas de force humaine qui pût
résister à l'attrait d'affections partagées, que nous serions prudents
deux mois, mais qu'ensuite les enfants, votre propre cœur nous
entraînerait, qu'infailliblement, les maris de Louise et de Berthe,
ne me connaissant pas, auraient des préventions contre moi, que ma
position à Praslin, eussé-je passé des années dans la retraite,
redeviendrait fausse sur un seul mot de XXX et me deviendrait
intolérable par vos gendres, vos fils, les domestiques mêmes.» Demain
peut-être, d'ailleurs, la position ne sera plus tenable à la pension
Lemaire. «Ah! ils m'ont tuée, allez! Vous chercherez en vain celle que
vous avez connue si gaie, si heureuse. Chaque coup que l'on frappe
charge mon cœur d'un poids qui m'étouffera. Mes yeux ne peuvent plus
verser de larmes, et mon sang bat dans mes tempes à me rendre folle.
Que le repos, l'oubli de tout me serait doux, car le souvenir du
bonheur tue quand on sent que le bonheur se perd sans retour. Sans
vous, sans la pensée du chagrin que je vous ferais, je n'aurais pas la
force de vivre... Mais je pense que de votre côté vous n'avez que
chagrins et inquiétude. Je vous ai vu pleurer! A ce souvenir je
retrouve des larmes pleines d'amertume, car nous n'y pouvons rien.
Bons, honnêtes, loyaux, nous ne pouvons rien contre cette destinée qui
nous accable. L'arme qui nous frappe a deux tranchants: si nous la
détournons de nous, elle frappe les enfants.»
Vainement, Praslin s'efforce de la consoler. «Oh! si vous saviez comme
Praslin est devenu triste depuis que vous n'êtes plus là pour tout
diriger, tout animer. Il me semble qu'il y a un mois que nous sommes
ici. Les enfants parlent déjà du bonheur de retourner se fixer à
Paris, et je partage bien leur manière de voir. Ces rencontres
continuelles dans les escaliers, chez les enfants, à la promenade, me
sont odieuses. Mais, peut-être en évitant de trop s'irriter,
obtiendrai-je un peu de répit dans ces atroces calomnies dont on vous
harcelle sans interruption. Y a-t-il un supplice pareil pour un cœur
noble à voir une personne qu'il vénère, qu'il estime, traînée dans la
boue à cause de lui par de lâches calomniateurs, qui se dissimulent
dans l'ombre, sans moyen de les atteindre? Je donnerais avec joie ma
vie pour les trouver, les confondre. Tâchez, je vous en conjure, de
remonter petit à petit à la source; ce serait si heureux pour les
enfants, pour vous, pour moi. Mais vous êtes trop franche, trop
loyale, pour pouvoir lutter avec des êtres aussi vils.» Il la pousse à
mener une vie active, à ne pas s'enfermer dans sa chambre. C'est sur
son avis que Rémy organise une partie de campagne. On passe une
journée entière à battre le pays de Jouy à Versailles. «Le soir,
raconte Henriette Deluzy, nous avons visité les parterres et nous
avons été presque plus loin que Trianon. La soirée était divine. De
toute la journée, nous n'avons pas rencontré une âme, et comme je me
propose de vous faire faire cette promenade au printemps, j'ai été
bien heureux d'acquérir par moi-même la preuve de cette solitude
complète.» Mais, le lendemain, elle retombe dans son apathie. Le duc
et ses enfants, avec ou sans la duchesse, vont aller passer les
vacances à Dieppe. Pourquoi ne s'arrangerait-elle pas elle-même pour
venir en villégiature avec les Rémy sur un point quelconque de la
côte. Pendant plusieurs jours, le professeur hésite[73]. Henriette
Deluzy s'énerve et s'irrite. Il lui semble que Mme Rémy prend
vis-à-vis d'elle des airs de protection. Elle écrit qu'elle va chez
elle à contre-cœur et il faut qu'on lui persuade que la solitude ne
lui vaut rien. Enfin, elle se décide pour ce séjour au bord de la mer
avec les Rémy. Ce sera pour septembre. Elle se reprend à vivre.
[73] Une lettre d'Henriette Deluzy à Praslin révèle le pourquoi
de ses hésitations: «M. Rémy ne veut pas des garçons, un peu à
cause de son fils. La mauvaise réputation de X commence à
transpirer, mais M. Rémy serait désolé s'il savait que je vous ai
dit cela. Tenez bien sévèrement les garçons (8 août).»
Le dimanche 8 août, elle va à Saint-Mandé. «Je vous regrettais bien
pendant que je me promenais toute seule, derrière toute la bande qui
pataugeait et faisait retentir, de ses cris et de ses rires, tous les
échos d'alentour, écrit-elle. Le ciel était sombre et orageux. Le
château, qui est si pittoresque, se détachait éclairé par un dernier
rayon de soleil et ce tableau était si magnifique que je ne comprenais
pas que, dans nos six mois de bonheur, nous ne soyons jamais venus à
Vincennes. Certes, cela ne ressemble guère à Praslin, mais l'aspect
général du terrain me rappelait mon cher paradis. Nous irons là au
printemps. C'est là ma première pensée dès que je vois quelque chose
qui me plaît. Si de quelque manière je n'y rattachais pas votre
pensée, si je n'avais pas le vague espoir d'en jouir ainsi avec vous,
rien ne me plairait.» Aux conseils que demande Praslin pour
l'éducation de ses enfants, elle répond en lui traçant un plan. «Les
trois petites au couvent, les deux grandes sous la protection d'une
sorte de dame de compagnie pour les accompagner, c'est ce que vous
avez de mieux à faire. Vous donnez Marie à sa mère comme un os à
ronger, passez-moi l'expression, et c'est une sorte d'assassinat
moral.» C'est aussi l'avis de Louise. «Ce sera bien triste pour Berthe
et moi d'être toutes seules, écrit-elle, mais je vous assure que nous
sommes bien impatientes, toutes les deux, de voir ces pauvres enfants
casés hors de la maison. Marie est encore bien gentille, mais elle
serait vite gâtée et ce pauvre Bébé, que vous avez fait si spirituel,
si avancé, il devient raisonneur, impérieux, ne parle que par
impertinences à XXX. Avec nous, il est encore charmant, mais il se
moque de XXX et de Mlle Muller. Il est indiscipliné. Hier à dîner, il
s'est mis à chanter tout haut la chanson de Mme Gibou. Comme il aurait
fait cela avec vous! Il nous dit quelquefois quand nous parlons de
tous nos ennuis, dont il a sa part, que quant à ceci il ne se calmera
jamais. Si on l'écoutait, il quitterait la salle d'études toute la
journée, pour venir vous écrire dans ma chambre.»
Tous les jours, des lettres s'échangent ainsi entre Vaux-Praslin et la
rue du Harlay. On pleure, on s'excite mutuellement. A mesure,
d'ailleurs, que se prolonge cette correspondance, Henriette boit à
longs traits le poison d'amour. «Je suis malade, dit-elle, je ne dors
pas et je maigris tous les jours. Je vais bien me soigner, pour ne pas
vous paraître à tous trop laide et trop triste. Comme je vais compter
les heures et les jours! (jusqu'à leur arrivée le 17 août). Il y aura
un long mois que nous ne nous serons trouvés réunis. Je suis heureuse
de voir que votre vie est plus calme, qu'il n'y a plus de scènes. Peu
à peu, j'en suis sûre, vous allez vous arranger une existence plus
agréable. Ah! que je ne vous manque pas au point de vous rendre
malheureux, mais ne m'oubliez jamais! N'oubliez jamais les jours
heureux que nous avons passés ensemble!» Et le soir, dans sa chambre
où elle a placé ses dessins, les trois portraits au crayon rouge
qu'elle a faits de ses élèves, une Vierge, deux vues de Praslin, il
lui semble que la présence de tant de souvenirs fait revivre la Ronce,
le pré du Mont, la Gerbe, le Pavillon, tant de sites qu'elle a cent
fois parcourus avec eux. Le lit est sans rideaux, si bien que couchée
elle ne cesse pas de voir les portraits. Elle est toujours avec eux;
sa pensée ne les quitte pas, dans cette chambrette qu'admire Mme
Lemaire, parce que tout y respire la femme de cœur, la femme
distinguée. «Chaque soir, dit-elle dans une de ses lettres à Louise,
en faisant ma couverture, je pense au temps où vous la faisiez pour
moi.»
On lui a reproché de n'avoir pas de sentiments religieux. Toute sa
correspondance proteste contre cette accusation. La vérité c'est
qu'elle a l'esprit religieux et hétérodoxe. «Les petites
considérations, écrit-elle un jour à Louise, peuvent aider à supporter
le chagrin, mais elles rapetissent l'être qui souffre, et l'âme
avilie, s'affaissant sous le poids qu'elle ne peut supporter, perd
toute son énergie. On devient alors égoïste, presque méchant; on se
perd dans toutes les petitesses d'une lutte mesquine, on rend le mal
pour le mal... Mais quand Dieu est notre confident, notre consolateur,
il nous dit d'être grand dans notre douleur, digne dans notre
résignation et plus il nous abaisse, plus nous nous élevons. L'âme qui
a souffert avec ce sentiment chrétien devient chaque jour plus forte,
plus angélique. Les prêtres vous enseignent rarement cette religion de
l'âme; mais, ma Louise bien-aimée, quand le cœur oppressé de douleur,
vous verrez le calme d'une belle nuit... quand vous lirez sur le
visage de votre père bien-aimé les traces d'un profond chagrin...
alors, vous sentirez dans votre âme cette ardente aspiration vers
celui-là seul qui peut consoler. Alors, mon ange, priez avec ferveur,
laissez votre âme s'épancher dans le sein de Dieu et il vous
consolera et vous serez vraiment pieuse; vous comprendrez ce que
veulent dire ces mots: La religion console et vivifie le cœur. Je
vous parle comme nous parlions bien souvent dans ma chambre et dans
nos longues promenades. Ils disent que je ne vous ai pas donné de
religion! Comme si la religion s'apprenait, se faisait comme un devoir
de salle d'études! A présent que vous souffrez, que vous vous initiez
aux douleurs de la vie, essayez de répéter machinalement de ces
froides prières, de dire votre chapelet. Serez-vous consolée?... Mais
prosternez-vous devant Dieu; parlez-lui de votre douleur; priez-le,
avec ces mots qui sortent du cœur, de soutenir votre faiblesse, de
proportionner le fardeau à votre force ou d'augmenter vos forces pour
que cette lourde charge ne vous accable pas, et vous verrez que ce
n'est pas en vain que Dieu a dit qu'il donnerait la force aux faibles
et aux humbles de cœur et que les larmes de la douleur seraient
recueillies par les anges comme le tribut le plus digne de lui.»
D'autres fois, le ton de ses conseils est moins lyrique: «Mon enfant
chérie, vous êtes à une terrible épreuve, mais ayez de la force, de la
dignité, avec beaucoup de douceur et de patience. Pensez à votre
pauvre père. Il est le plus malheureux, car il souffre dans chacun de
nous. Ne répondez jamais rien aux attaques dirigées contre vous. Votre
conduite dans le monde, et en particulier, doit être marquée par une
respectueuse abnégation. Défendez les petits le plus que vous pourrez.
Pour eux, tout cela est d'un danger qui me remplit de terreur. A la
place du sentiment le plus doux et le plus saint, le mépris et la
haine!... Pauvres enfants! quel triste apprentissage de la vie! Tout
cela doit vous donner l'expérience que ne comporte pas votre âge. Vous
ne pouvez plus être une jeune fille: une immense responsabilité pèse
sur vous. Relevez votre courage, montrez-vous la mère des petits,
l'amie, la consolatrice de votre père[74]. Que votre tendresse
développe votre tact. Tout en n'ayant jamais la faiblesse de fléchir
dans ce qui est important, évitez la fermeté trop prononcée pour des
misères auxquelles les esprits étroits et méchants attachent toujours
une grande importance. Voyez toujours grandement les choses. Ce n'est
pas une lutte mesquine qui s'engage. C'est votre avenir, votre
bonheur, la réputation de votre famille qui sont en jeu, ne l'oubliez
pas. Dominez l'ennemi, mais ne l'irritez point.»
[74] Un autre jour, (24 juillet) elle écrit: «Les beaux jours
reviendront. Vous êtes si jeunes, si innocentes. Dieu aura pitié
de vous. Mais votre père, mes bien-aimées, entourez-le,
soignez-le. Il doit tant, tant souffrir dans ses affections, dans
sa dignité. Quel père!... Que de choses il supporte par amour
pour vous. De quelle tendresse vous devez le payer.»
Praslin vient de passer trois jours à Paris et les entrevues
qu'Henriette Deluzy a eues avec lui, ont exaspéré son regret d'être
loin de Vaux. «Que le monde est une stupide chose! écrit-elle. Je n'ai
ni affaires ni obligations d'aucun genre ici. Tout en moi aspire vers
la solitude, le repos de la campagne. Je me guérirais de corps et
d'esprit, si je pouvais passer quelques semaines dans un beau pays,
travaillant, pensant à vous, respirant cet air pur dont je rêve, dont
je sens qu'il me faut impérieusement pour vivre. Eh bien! il me faut
au lieu de cela, pour rien, sans aucun devoir que l'opinion de ce
monde méprisable, que je reste ici, que je meure lentement dans cette
étouffante prison. Ceux que j'aime, ceux auxquels je suis si chère,
ont de splendides demeures et ils ne peuvent me dire: «Viens sous ces
ombrages qui sont à nous, viens jouir de nos belles fleurs, de nos
belles nuits étoilées.» Hier soir, à minuit, ne pouvant dormir, je
cherchais un peu d'air dans cette cour sans horizon. Mais pas un
souffle ne rafraîchissait mon front. Les fétides émanations des rues
viciaient l'air autour de moi. Je pensais aux parterres de Praslin, à
ce bassin si frais qui réfléchissait dans ce moment les mille et mille
étoiles que nous admirons tant. Quelle belle nuit! Quel calme et
ravissant coup d'œil de ma petite chambre! Qu'il ferait bon d'être
là, rêvant à quelques pas de ceux que j'aime, sûre de les voir demain,
d'entendre leurs voix chéries. Au lieu de cela, le jour se sera
écoulé sans elles, dans cette triste et froide solitude! Le soir, je
me dirai avec joie: «Encore un jour que je n'ai plus à vivre!» Les
nerfs s'en mêlent et, un jour, elle commence une lettre au duc par des
reproches: «J'aurai dû ne pas attendre un second sermon, comme vous
les appelez, pour comprendre que je devais mettre des bornes à
l'expression de ma tendresse. Je ne vous dirai pas que je vous
fatigue, que je vous assomme...» Puis elle s'interrompt, jette le
papier et l'oublia dans son sous-main où la police le trouvera plus
tard.
Le baron Félix Desportes a quitté Bellevue pour Saint-Germain. Il
s'est installé au pavillon Henri IV, mais avant qu'il ne se sépare de
sa chère avenue Mélanie, Caroline Brousse a obtenu de lui qu'il prenne
des dispositions en faveur de sa petite-fille. «Caroline m'a fait
dire, écrit Henriette Deluzy, que l'acte qui assure ma petite fortune
est enfin prêt. Ça m'a été complètement indifférent et il me semble
que je n'ai plus d'avenir. Tant que mon grand-père n'est pas à Paris,
il n'y a rien à faire. Une fois qu'il sera revenu, je prierai M.
Odilon Barrot de s'emparer de cet acte.» Ce sont les intérêts des
Praslin qui la préoccupent avant tout. «Engagez votre père à s'occuper
de ses affaires, écrit-elle à Louise qui lui a parlé des craintes et
des menaces de séparation. M. Destigny prétend qu'il y a du désordre,
et XXX voudrait faire comme la duchesse de V... pour sauver sa
fortune... Je ne crois plus du tout à ses menaces de séparation,
conclut-elle cependant dans la même lettre, c'est une comédie entre
elle et M. Riant. Nous sommes les dupes. Ah! pourquoi vous ai-je
quittés?...»
Voici le 15 août qui approche, et la duchesse de Praslin, tient à
présider la distribution des prix de l'école des sœurs placée sous
son patronage. «J'attends une lettre du Maréchal, écrit Praslin, pour
arrêter mes projets.... A cause de la fête, nous irions lundi
seulement tous à Paris, et mercredi, nous irions aux bains de mer.
Pendant les huit jours du Conseil général, je les laisserai et j'irai
les reprendre aussitôt après en m'arrêtant chaque fois le plus
possible à Paris».
Quelques jours avant, la duchesse a essayé de forcer la porte de ses
filles. Elle était fermée à l'intérieur. Alors Fanny est entrée chez
Joséphine Aubert, sa confidente habituelle, et là, elle s'est plainte
amèrement des tortures qu'on lui faisait subir. Il faut que tout cela
change. Elle entend entrer chez tous ses enfants quand il lui plaît.
Joséphine fait chorus avec elle et le bruit des voix porte leurs
paroles à travers la mince cloison jusqu'à Louise et Berthe qui sont
enfermées ensemble. Louise rapporte la scène à son père. Deux jours
après, un des domestiques est surpris dans le corridor qui donne accès
chez la femme de chambre. Le duc hésite à sévir. «J'espère, écrit
Henriette Deluzy, que l'on va renvoyer Joséphine. Vous êtes trop
heureuses d'avoir une occasion de la mettre à la porte. Plus j'y
pense, plus je le crois urgent, et je crois que votre père fera bien
de l'intimider ferme, avant son départ, pour l'empêcher de faire des
cancans au Vaudreuil. La peur de ne pas se replacer la tiendra
silencieuse.» Le 16, en effet, à une heure de l'après-midi, le duc
signifie son congé à Joséphine Aubert. «C'est pour me remercier
d'avoir été aussi discrète que je l'ai été que vous me renvoyez?
réplique-t-elle.--Tâchez de ne pas faire d'histoires au Vaudreuil, ou
je vous forcerai bien à vous tenir tranquille.[75]» Elle obtient
cependant de s'arrêter à Paris où elle a quelques bagages à reprendre.
[75] Déposition de Joséphine Aubert.
Le 17, après déjeuner, toute la famille monte en wagon à Corbeil.
C'était alors la station la plus rapprochée. Delaqui, le
commissionnaire de l'hôtel Sébastiani, a reçu, de la femme de charge
du Maréchal, l'ordre de se trouver à l'arrivée du train avec trois
voitures. La duchesse, Marie, Gaston et Horace, M. Lemonnier, le jeune
précepteur, et Mlle Muller, l'institutrice, prennent place dans l'une
d'elles. Le duc, Berthe, Louise et Raynald prennent la seconde.
Delaqui fait charger les bagages dans la troisième.[76] Tandis que la
duchesse prend la route de l'hôtel Sébastiani, en s'arrêtant en
chemin dans un cabinet de lecture, le duc se fait conduire rue du
Harlay au Marais, à la pension Lemaire. Il est neuf heures environ
quand la voiture s'arrête dans la silencieuse petite rue. Mlle Deluzy
est appelée au parloir. Bien que gênée par les effusions des enfants,
elle explique rapidement au duc que Mme Lemaire consent à lui donner
un emploi de direction et de surveillance pour la rentrée, mais que
comme elle craint les mauvais propos, qui sont déjà venus à ses
oreilles, elle demande que la duchesse lui écrive une lettre qui
puisse servir de témoignage à produire le cas échéant. M. de Praslin
s'empresse d'aller voir Mme Lemaire, laissant ses enfants avec
Henriette. Quand il revient, un professeur de musique, Reber, est
entré au parloir, et c'est en tiers qu'il assiste à la conversation
d'Henriette et de M. de Praslin, tandis que les jeunes filles et
Raynald ont été saluer Mme Lemaire. Le duc a tout au plus le temps de
lui dire qu'il n'a pu rien promettre à Mme Lemaire, tout en
conseillant une démarche par lettre, et qu'il l'engage, elle,
Henriette, à se présenter demain à deux heures, à l'hôtel Sébastiani,
pour faire une visite de déférence à la duchesse. «J'en suis fâché
pour vous, répète-t-il. Je joue un fâcheux rôle dans cette affaire.» A
dix heures environ, les visiteurs quittent le parloir de la pension
Lemaire.[77] «A demain, à demain!» se dit-on.
[76] Dépositions Delaqui, Lemonnier et Muller.
[77] Interrogatoires d'Henriette Deluzy; Déposition de Mme
Lemaire; Déposition Reber; Déposition de Mme Lesueur, femme de
chambre de Mme Lemaire.
Vers dix heures et demie, le duc et ses enfants arrivent faubourg
Saint-Honoré. La duchesse s'est déjà renfermée dans sa chambre. La
plupart des domestiques sont restés à Praslin ou ont été autorisés à
s'absenter, le cuisinier entr'autres. La duchesse a demandé du
bouillon à Euphémie Merville-Desforges, son ancienne compagne
d'enfance, femme de charge de l'hôtel. Comme il n'y en a pas, on lui
offre du veau froid et des œufs, elle refuse. «Donne-moi du pain,»
dit-elle à Euphémie. Elle lui apporte un couteau, du pain et du sel,
et une demi-bouteille de sirop d'orgeat. «Tu te rappelles mes goûts
d'enfant, fait Fanny de Praslin en souriant. J'aimais beaucoup
déjeuner ainsi. Cela me rappellera des moments bien heureux.» Elle
mange son pain salé, boit partie de la bouteille d'orgeat et se met à
lire, assise dans sa causeuse, _Les Gens comme il faut et les petites
Gens ou Aventures d'Auguste Minard, fils d'un adjoint au maire de
Paris_.[78] A dix heures, on lui apporte la lampe de nuit et elle
commande du café noir pour sept heures du matin.[79] Puis, elle fait
sa toilette de nuit et se couche. Les jeunes filles ne peuvent donc
lui dire bonsoir. Leur père les accompagne jusqu'à l'escalier qui mène
à leur chambre et leur recommande de ne pas se lever de bonne heure,
car il faut prendre des forces pour la journée de voyage[80], car le
surlendemain, on sera à Dieppe où des appartements sont retenus à
l'Hôtel Royal. Bientôt, vers onze heures du soir, tout est calme dans
l'hôtel, tout semble dormir.
[78] C'est un roman de Picard, le célèbre auteur de la _Petite
ville_.
[79] Déposition d'Euphémie Merville-Desforges.
[80] Déposition de Joséphine Aubert.
VI
Meurtre et Suicide.