rémunérait de faibles services», des offres de recommandation qu'elle
lui faisait, s'excusant sur son état de santé qui l'empêche d'aller la
remercier en personne. «Mademoiselle, répond la duchesse quelques
instants plus tard, je regrette vivement que vous soyez souffrante et
que dans cet état, vous ayez pris la fatigue de m'écrire pour une
chose que vos soins pour mes enfants ont rendue si naturelle. Si des
circonstances graves pour leurs intérêts ont précipité un événement
que je regardais, il y a peu de jours encore, comme devant être assez
éloigné, ne doutez pas que je n'en cherche avec plus de zèle toutes
les occasions de vous être utile et que je serais heureuse que vous
m'en indiquiez les moyens. J'ai entendu dire que vous vouliez aller
voir lady Hislop; dans ce cas, je vous offrirais une lettre pour lady
Tankarville[61] qui s'efforcera, j'en suis certaine, de seconder
vivement lady Hislop dans toutes ses démarches pour faire réussir vos
projets. S'il vous était aussi agréable d'avoir des lettres pour Mme
de Flahaut et Miss Elphinston, disposez entièrement de moi. Je me suis
rappelée que vous m'avez demandé de vous prêter un livre en arrivant à
Praslin; j'espère que vous ne me refuserez pas d'accepter ce petit
souvenir, que j'aurai grand plaisir à vous offrir. Je tiens à répéter,
Mademoiselle, que je saisirai toutes les occasions qui se présenteront
et celles que vous voudrez bien m'offrir de vous être utile en toutes
circonstances.»
[61] Lady Tankarville était
Corisande-Armandine-Léonie-Sophie-Auguste de Gramont, fille de la
duchesse de Guiche, née de Polignac, (6 octobre 1782-20 janvier
1865).
Henriette Deluzy n'a nulle envie de quitter Paris, et c'est vainement
que M. Riant travaille à la persuader de passer la Manche, cela
ressemblerait à une fuite; cela paraîtrait un aveu de ses relations
avec le duc; cela accréditerait le bruit d'après lequel elle est
enceinte. Toute la domesticité interprète ainsi son départ: c'est une
maîtresse dont le duc est las, qu'il congédie. Dans ces circonstances,
une maladie de deux des enfants prolonge heureusement un séjour à
l'hôtel Praslin qui démontre, par lui-même, la fausseté des
accusations qui circulent. Mme de Praslin vit renfermée dans ses
appartements, dont elle ne sort plus, même pour les repas, même pour
monter chez le Maréchal. Maintenant qu'elle a gagné sa cause, elle
préfère ne pas se trouver en contact avec celle qu'elle fait chasser.
Le duc vit dans son cabinet, monte rarement à la salle d'études.
D'ailleurs, la scarlatine d'Aline et de Raynald est une cause
d'isolement pour la gouvernante.
Aux intimes, tels que Rémy, professeur qui fait un cours de
littérature aux jeunes filles, le départ de Mlle Deluzy est présenté
comme la conséquence du mécontentement de la duchesse, qui croit, lui
dit-on, qu'elle a influencé Louise contre un projet de mariage. Rémy,
cependant, connaît les bruits qui courent. «Il y a, a-t-il dit à
Henriette, une seule façon d'y mettre fin. Plus de professorat, plus
d'éducation à parfaire, mariez-vous.» Les Rémy ont, parmi leurs amis,
un brillant officier, le lieutenant-colonel Bisson. Ils entreprennent
de le marier avec Henriette Deluzy. Celle-ci leur avoue le secret de
sa naissance et leur confie ses espérances pécuniaires. Le docteur de
la Berge, Odilon Barrot, amis de son grand-père, s'occupent d'obtenir
du baron Desportes une somme de quarante mille francs qui serait
remise à la jeune femme après la mort du vieillard. Avec ce
fidéicommis, la pension viagère de 1 500 francs qui résulte de l'acte
Cahouet, un trousseau que lui donnera son grand-père et les économies
que lui garde le duc de Praslin, elle est à la tête d'une fortune
d'environ 100 000 francs. Pauvres châteaux en Espagne! Sauf la
donation, sauf les économies qui sont une libéralité de Praslin, tout
le reste n'est que du rêve, des choses en projet. Rien n'a de
consistance réelle. Le lieutenant-colonel Bisson n'est, d'ailleurs,
pas homme à se satisfaire d'espérances. Il n'a que son épée. Elle vaut
à son gré 100 000 francs d'espèces sonnantes et trébuchantes, et c'est
ainsi qu'il se marierait... sous le régime de la communauté.
L'on en est à ce point, quand le 18 juillet, Henriette Deluzy quitte
l'hôtel Sébastiani. Elle va s'installer, 9, rue du Harlay au Marais,
dans la pension de Mme Closter-Lemaire, dans une petite chambre que
Louise et Berthe lui ont meublée avec leurs économies[62]. «C'est hier
soir seulement, écrit-elle le 17 juillet à Mme Rémy, que j'ai quitté
mes enfants bien-aimés. Leur désespoir m'a ôté le peu de courage que
j'avais appelé à mon aide. Oh! Madame, quelle affreuse nuit, moi, qui
depuis six ans, ne me suis jamais couchée sans aller à chaque lit
donner une dernière caresse et bénir chacun de ces enfants dont le
cœur était à moi. Mon pauvre Bébé a eu une attaque de nerfs. Il a
fallu l'arracher de mes bras. Être aimée comme cela, se sentir utile,
nécessaire au bonheur de ces chères créatures et en être séparée par
les plus mesquins, les plus misérables motifs! Oh! Madame, je suis
bien malheureuse. Je leur avais voué ma vie en retour de tout le
bonheur que me donnait leur affection. Je m'étais faite leur mère et
maintenant me voilà seule, inutile. Elles ont tant, tant besoin de
moi. Nul ne le sait comme moi, car elles sont malheureuses, bien
malheureuses. On me tuera Louise qui était une perle à faire la joie,
le bonheur de la vie[63]».
[62] La facture de Mouthion, marchand de meubles, 23, rue de
l'Arcade, s'élève à 490 francs.
[63] Papiers saisis chez Rémy.
A l'hôtel Sébastiani, Berthe et Louise sont dans les larmes. Marie a
presque eu une attaque de nerfs. «Ce pauvre bébé, écrit le duc à
Henriette Deluzy, a pleuré jusqu'à onze heures dans son lit, et ce
matin il me disait qu'il ne savait pas pourquoi, qu'il n'avait pas pu
dormir de la nuit.» La pension Lemaire sera-t-elle un asile sûr pour
Henriette? Mme Lemaire,--c'est la belle-mère de Louis Ulbach,--a fait
un accueil maternel à la pauvre désolée et pourtant on est venu lui
dire qu'elle avait quitté la maison Praslin pour une cause ignoble et
qu'elle lui demanderait à faire un voyage avant peu. «On a à peine
dissimulé la main qui me frappe avec tant de rage[64]». Rémy, au cours
d'une visite, insiste sur le projet de mariage. «Il m'a parlé
longtemps. Il m'a dit qu'à sa sœur, à sa fille, il conseillerait
d'accepter, autant par amour pour vous, que par intérêt pour
elles-mêmes. J'écris à votre père pour lui offrir ce sacrifice. Oui,
mes anges chéris, ce sacrifice. Car je suis peu propre au mariage et
celui-ci me répugne au dernier point. Mais sa précipitation est notre
sauvegarde. Je vous aurai quittés pour me marier. Leur but sera
manqué; il n'y aura pas d'esclandre. Mais, comprenez-moi bien, pour
moi je refuserais. Il n'y a pas ici de fausse générosité. Ainsi, dans
le conseil que vous tiendrez au Belvédère, comprenez bien ma position.
Rentrée dans la vie obscure, le scandale versé sur moi ne m'atteindra
bientôt plus. Je vivrai d'une manière calme et honorable, si ce n'est
heureuse, mais vous, mes filles chéries, si l'on vous croit élevées
par une femme sans principes, ne porterez-vous point, pour vos
mariages, la peine de cette terrible accusation? Nos rapports ne
seront-ils pas sans cesse entravés par les efforts que l'on fera pour
leur donner quelque chose de clandestin et de caché? J'ai déjà quitté
la maison en coupable, me laissera-t-on jamais y rentrer la tête levée
comme il le faudrait, pour votre honneur et pour le mien? Je vais
développer toutes ces raisons à votre père: vous jugerez: je suis à
vous. Demandez-moi de faire d'abord et avant tout ce qui vous
convient. S'il faut partir, mon cœur restera parmi vous et
j'achèterai, par un supplice de quelques années, le bonheur d'être à
mon retour votre mère et votre amie, à la face du monde entier.»
[64] Le _on_, c'est Mme de Saint-Clair, maîtresse de pension,
avenue Châteaubriand et le conseiller qui l'a poussée rue du
Harlay, c'est l'abbé Gallard.
C'est dans cette exaltation de sacrifice, dans cette ardeur d'amour
qui confond dans un même sentiment le père et les filles, qu'elle
écrit au duc pour offrir à sa «conscience de père» le mariage qu'elle
croit utile à l'intérêt de «ses» filles. «Mon ami! Oh plus que mon
ami, ma providence en ce monde! Comprenez-vous bien ce qui se passe en
mon âme! Comprenez-vous mes regrets, mon désespoir, et mon malheur est
complété par la conviction que vous souffrez autant que moi! Vous!
Vous si bon, si généreux! Vous êtes malheureux, vous pleurez dans
cette chambre où tant d'heures heureuses se sont écoulées! Et moi je
suis ici, impuissante pour votre bonheur, impuissante à vous consoler.
Je demandais à Dieu, cette nuit, dans les élans de ma reconnaissance,
de ma tendresse pour vous, de me mettre à même de me sacrifier pour
votre bonheur. A-t-il voulu m'exaucer? Si, dans votre _conscience de
père_ vous croyez qu'un mariage honorable fasse du bien aux enfants,
dites-le. M. Rémy m'a dit que c'était bien plus les enfants que moi
que l'on frappait par le scandale. Il m'a dit que ma position à Paris,
cet hiver, deviendrait bien plus fausse, que le maréchal et XXX[65]
s'opposaient à ce que je revinsse honorablement et ouvertement dans la
maison; qu'on m'y ferait des avanies devant les domestiques;... que ne
pouvant nous voir chez vous, très difficilement ici, nous n'aurions
pas le courage de ne point nous réunir dans des promenades, dans des
parties qui se sauraient, qui nous feraient un tort immense et qui
renouvelleraient tous les bruits. Si nous devons vivre tout à fait
étrangers, quel prétexte donnerais-je pour ne pas oser aller voir mes
élèves! Mon mariage, ma position deviendraient plus difficiles.
D'ailleurs, un mari à Paris ne pourrait pas plus, m'a-t-il dit,
laisser continuer des rapports que Mme XXX présente comme elle le
fait. Après une absence de quelques années, je reviens auprès de vous
sans que rien puisse me séparer des enfants. Si les enfants ont
souffert du scandale donné par d'autres et non par moi, je dois les
aimer assez pour réparer le mal à tout prix. Si mon mariage fait
disparaître l'espèce de blâme qui s'est attaché à elles, à elles pures
et innocentes, je dois me marier. Car si j'ai été l'instrument
involontaire du mal, il est dans mon devoir de mère, d'envisager leur
bonheur avant tout, dussé-je le payer de ma vie. Vous connaissez le
monde. Si on dit que Louise qui a dix-neuf ans, a été élevée par une
femme indigne, elle ne se mariera pas. Mlle Muller arrive! Je ne puis
continuer. Comprenez-moi, mon ami! Oh! oui, mon ami, c'est un
sacrifice, un sacrifice digne d'un père, d'une mère. S'il est
nécessaire, prescrivez-le. Réfléchissez. Je vais causer avec Mme
Lemaire, savoir ce qu'elle pourrait faire pour moi, ce qu'elle me
conseille pour l'avenir. Je ne puis continuer. Mlle Muller parle trop.
Je suis brisée. Demain je vous dirai toutes mes visites... Si je
pouvais vous montrer mon cœur ouvert, vous verriez quelle preuve de
tendresse il y a à vous parler de ce mariage... Nous causerons
ensemble. Je serai plus forte demain. Comme j'ai besoin de vous
écrire!»
[Illustration: _Lettre d'Henriette Deluzy au duc de Praslin._
(_Voir p. 127._)
(Archives Nationales. CC 809.)]
[65] XXX, c'est Mme de Praslin.
A des lettres qui brûlent d'une telle flamme, le duc fait des réponses
affectueuses, mais calmes et froides. Tandis que la séparation et la
souffrance ont révélé presque sans gradation à Henriette Deluzy ce
qu'elle ignorait jusque-là, qu'elle aimait le père de ses élèves, le
duc, cela résulte nettement de sa correspondance, ne l'aime pas
d'amour. Il l'estime. Il lui est reconnaissant des soins donnés à ses
filles. Il la consultera à leur sujet. Il continuera à en faire la
confidente de ses chagrins, parce qu'il n'a plus rien à lui révéler,
mais, encore une fois, _il ne l'aime pas_. Ses lettres ne sont pas
d'un amant, elles sont d'un ami, et souvent même d'un cadet qui
s'appuie sur une âme plus forte que la sienne. «Quelle tristesse pour
moi, lui écrit-il, de voir que vous êtes le souffre-douleur des coups
que l'on me porte. Je ne puis vous en exprimer toute l'étendue de mon
profond chagrin. Soignez bien votre santé pour l'amour de ces pauvres
enfants dont rien n'égale la tristesse depuis notre arrivée. Hier,
elles me disaient que Praslin ne leur avait jamais paru aussi triste.
Depuis votre départ, pas un sourire n'est venu sur leurs lèvres.
Soignez-vous bien, car elles sont horriblement inquiètes de votre
santé. Tâchez de parvenir à dormir. Les heures de sommeil sont autant
d'enlevées au chagrin. L'important pour nous tous, en ce moment, est
que vous vous portiez bien. Plus tard, croyez-moi, des jours heureux
viendront pour vous. Il est impossible qu'une suite de calomnies si
basses et si viles ne finissent pas par tomber devant l'évidence. Oh!
courage, courage pour nous.»
A Vaux, à côté des tristesses des jeunes filles, ce sont d'ailleurs
des scènes continuelles. Le duc a-t-il donné à ses filles les
porcelaines, jadis gages d'amour, qu'il avait reprises à sa femme?
«Vous devriez attendre que je sois morte, pour partager à mes enfants
des cadeaux que vous m'avez faits dans des temps plus heureux». A-t-il
chargé Louise de faire près de ses frères et de ses sœurs la _petite
maman_? «Quoi! vous prétendez qu'une jeune fille de 19 ans est plus
capable qu'une mère de surveiller et de diriger une éducation et des
santés. Mais songez donc que vous lui faites tort à elle-même. Votre
aversion pour moi la fait servir d'instrument contre moi et vous ne
voyez pas que vous la mettez dans une position que tout le monde
blâmera». Puis, elle critique la façon dont Louise est logée: «Une
jeune fille ne doit pas être dans un appartement où elle habite seule
et sans sonnette. De tous côtés, on peut entrer chez elle sans que
personne entende. Elle ne peut avoir du monde qu'en traversant des
corridors. Et si elle se trouvait indisposée... Je suppose que vous ne
pouvez pas continuer à la faire végéter sans voir âme qui vive et s'il
venait quelqu'un, ce serait vraiment inconvenant»[66]. Les
tracasseries contre Louise se multiplient. «Ce matin, écrit le duc,
après une scène aux enfants dont Louise est revenue toute tremblante,
j'ai demandé à XXX de ménager la santé et le caractère de ses enfants.
Elle m'a répondu qu'elle voulait être la maîtresse, et que, si elle ne
l'était pas dans huit jours, elle partirait alors pour Paris et se
séparerait. Vous voyez quelle existence cela nous prépare. Nous
déjeunons et dînons aujourd'hui au pavillon. C'est autant de gagné
pour ces pauvres enfants. Ne vous sacrifiez donc pas pour eux, car
_vous voyez que vous n'êtes qu'une circonstance dans les malheurs qui
les menacent_.» Et dans la même lettre: «Si vous êtes poursuivie à
Paris, nous ne le sommes pas moins ici. On voit où tendent les
moindres actions. Elle veut m'enlever mes enfants et aller gaspiller à
son aise sa fortune. Je lui abandonnerais l'argent avec bonheur, si
elle voulait me laisser ces pauvres filles qu'elle n'aime pas et
qu'elle rendrait aussi malheureuses que possible.» Cette lettre se
croise avec celle dans laquelle Henriette Deluzy apprend au duc
qu'elle renonce au mariage Bisson. «M. de la Berge m'a dit ne pas
vouloir s'en mêler, surtout s'il demande la communauté. Il m'a
fortement engagée à aller, en sortant de chez lui, donner un refus
formel. Me rappelant votre lettre, sachant qu'un pauvre mariage ne
servirait guère les enfants, j'ai enfin cédé à la conviction de tous,
j'ai dit _non_ sans attendre une nouvelle lettre de vous. J'ai un
poids de 100 livres de moins sur le cœur. Au moins, si je dois mourir
de douleur, je mourrai près de vous, je mourrai ce que j'ai vécu,
entièrement à vous. Je voulais ce mariage comme une sorte de suicide,
je suis si accablée par tout le monde, si malheureuse!» Et elle
termine dans un nouveau cri d'angoisse: «On vient de m'apporter les
vues de Praslin, les portraits des enfants. Quel plaisir et quel mal
tout cela me fait. J'ai été trop heureuse. Jamais, jamais, je ne
m'habituerai à la vie que je mène. C'est une mort à coups d'épingle.
Vous dire les mille et un supplices de chaque jour, c'est impossible,
mais je vous promets de combattre le mal qui m'envahit de tous côtés.
Il serait si doux de mourir pour vous. Je fais tous mes efforts pour
vivre. Quel changement! Quel affreux changement! Mais vous êtes
ensemble à Praslin, à Praslin, ce paradis de ma vie, là où se sont
écoulés mes plus beaux jours, et seule je pleure dans cette triste
chambre. Les paroles que je dis ne sont plus l'écho de mon cœur. La
solitude ou des indifférents, pires que la solitude, voilà mon
partage. Pardonnez-moi mon incohérence, mon griffonnage.»
[66] Lettre du 21 juillet 1847.
Le duc a conseillé de remonter à la source des bruits injurieux. Le
docteur de la Berge a consenti à faire une démarche auprès de Mme
Saint-Clair. «Elle n'a voulu rien dire. Elle a protesté que le
caractère sacré de la personne qui lui avait parlé devait la
convaincre, mais elle a été trop loin, et ne sait que répondre. M. de
la Berge l'a pris très haut et a dit qu'il ne s'agissait de rien moins
pour elle que d'un procès en diffamation... Il a nommé les amis de mon
grand-père et le maréchal Gérard qui est son ami. En me voyant si bien
entourée, on a eu grand peur de ce qui avait été fait. Soyez donc
tranquille pour moi. Adieu, mes bien-aimés, mes adorés, je vous aime
tous au-delà de toute expression humaine.»
[Illustration: _Reçu des lettres de Louise et de Berthe de Praslin,
adressées à Mlle Deluzy, et remises au général Tiburce Sébastiani
sur sa requête._
(Archives Nationales. CC 809.)]
A Praslin, Louise et Berthe vivent chez leur père ou enfermées dans
cette chambre d'où la duchesse voulait déloger Louise. Depuis que leur
mère est installée dans la salle d'études; elles en ont fait leur
boulevard, leur forteresse. «Chaque jour, écrit Louise, il me devient
plus pénible de vivre en face de celle qui m'appelle son ange encore,
l'épée de Damoclès suspendue sans cesse sur ma tête. Ce n'est pas
tenable. Si cela continue, il me sera tout à fait impossible de la
regarder, elle qui à toute minute du jour arrive dans ma chambre, me
faire une scène ou me chercher pour aller voir si un ouvrage est mieux
avec de grands jours ou de petits jours, si une chaise est mieux dans
un coin que dans un autre. Et il faut cependant que j'obéisse, car si
je refuse, on va pleurer dans la chambre de Joséphine en criant après
moi.» C'est bien pis quand Praslin amène Raynald et Berthe à Paris «au
risque de la rendre malade»... «tandis que Louise reste enfermée ici
par le plus mauvais temps, qui ne permet pas de lui procurer aucune
distraction[67].» Ne ferait-il pas mieux de s'occuper des affaires du
partage, que de mener ces enfants chez Mlle Deluzy? Cela ne peut
qu'entretenir un chagrin naturel mais passager «puisqu'au fond
l'affection n'était pas profonde.»
[67] Expressions de Mme de Praslin (26 juillet 1847).
Le duc s'est, en effet, rendu à Paris le 26 juillet et Henriette
Deluzy a embrassé Berthe et Bébé. «En les tenant tous deux sur mon
cœur, écrit l'institutrice à Louise, il me semblait que c'était vous
que j'aimais mieux, vous que j'aurais surtout voulu voir, ma pauvre
pâle et chère bien-aimée enfant. Ils disent que vous pleuriez si
amèrement en les quittant... pauvre ange, oh! que j'aurai du bonheur à
vous revoir! Bon courage, pauvre martyre, car elle vous martyrise. Si
vous saviez de quelle indignation m'a remplie le récit de ce que vous
aviez souffert, et il faut baisser la tête. Vous êtes pleine de
raison, votre père me l'a dit, vous êtes admirable de patience et de
résignation et vous êtes la consolation et le bonheur de sa vie. Dieu
vous bénira, ma Louise. Soyez forte, pensez que tout cela n'a qu'un
temps très limité, qu'en lui cédant pour quelques jours, vous sauvez
votre avenir, celui de Berthe[68]». Le duc reste à Paris pendant les
journées du 26, du 27, du 28. Avant de reprendre la route de Praslin,
il remet à Henriette Deluzy un billet lui demandant un entretien en
particulier. Il ne peut aborder certains sujets devant ses enfants.
Henriette l'a trouvé changé, méconnaissable. Elle sent qu'il endure un
supplice presque au-dessus des forces humaines. Elle se rend à son
appel. Nul témoignage écrit de leur conversation. Elle dira dans un de
ses interrogatoires qu'elle a roulé sur les enfants. C'est d'eux, en
effet, qu'il a été question. Sur la fin de la semaine qui a précédé,
un des garçons, interrogé par son père, lui a fait des confidences qui
l'ont brisé. C'est à ce sujet qu'il veut parler à Henriette Deluzy.
Celle-ci écrira à Mme Rémy le 30 juillet: «Nous avons éprouvé un grand
chagrin en nous quittant, mais j'espère avoir donné du courage à M. de
P... Il en avait besoin. X...[69] lui a avoué des infamies. Je reçois
une lettre navrante de Louise. Pauvres enfants! Combien sans eux je
serais heureuse d'être hors de tout cela[70]». Voici la lettre de
Louise qui est datée du 29. «Quelles horreurs j'ai apprises hier,
écrit-elle, elle nous a tout ôté; elle a détruit notre réputation,
notre position dans le monde; elle ne peut nous ôter notre nom; elle
le souille, elle le met aussi bas que possible. Ces correspondances
secrètes, cette corruption de ses fils, c'est le comble à tout.
Maintenant que n'attendrait-on pas, il faut tout craindre, toutes les
limites ont été franchies... Vous avez remonté mon père, il paraît
mieux. Il était si malheureux lorsqu'il est parti, il pleurait comme
un enfant. Mais vous lui avez fait du bien, vous avez tant de
courage[71].»
[68] Lettres remises par le comte de Breteuil (lundi, 26
juillet).
[69] On comprendra pourquoi le nom qui se trouve dans l'original
a été ici remplacé par un X.
[70] Papiers saisis chez Rémy. Arch. Nat. CC 809.
[71] Cette lettre n'existe qu'en copie faite par le greffier de
la Cour des Pairs, (Arch. Nat. CC 811). C'étaient les 11e et 12e
pièces saisies chez le Dr de la Berge. Sur la demande du général
Tiburce Sébastiani, il lui a été remis deux liasses, l'une de 45,
l'autre de 38 pièces, correspondance des demoiselles de Praslin
saisie chez le Dr de la Berge, «le contenu de ces pièces se
trouvant complètement étranger aux faits, sur lesquels une
instruction avait été commencée devant la Cour!» M. Pasquier
avait vraiment bien besoin de son célèbre abat-jour vert pour y
voir clair!
Une lettre, commencée depuis deux jours et terminée au crayon, à la
porte du Sacré-Cœur le mercredi 28 juillet, est à rapprocher des deux
précédentes. «Ma pauvre Louise, écrit Henriette, comme votre cœur va
se serrer en apprenant les nouveaux chagrins de votre père. Quelles
horreurs! Deux êtres si jeunes déjà pervertis par cette affreuse
influence. Mon enfant chérie, redoublez d'amour pour votre père. La
douleur que lui a fait ce dernier coup était horrible à voir. Sa
figure s'était entièrement décomposée. Veillez bien sur Marie et sur
Bébé qu'ils ne lui fassent pas le même chagrin. Pauvres petits êtres,
ils frappent en aveugles mais leurs coups n'en sont que plus
terribles. Je suis désolée que Mlle M... soit aussi faible, elle vous
nuit plus qu'elle ne vous sert. Ne lui dites rien et ne la laissez pas
trop s'ériger en directrice de votre conduite. Je vais m'effacer
encore plus, hélas! Je n'ai plus d'espoir de vous voir. On ne vous
laissera pas venir, mais ne pensez pas à moi. Je suis forte. C'est
votre père qui doit nous occuper tous. C'est autour de lui que nous
devons nous rallier pour l'aimer, le soutenir, le rattacher à la vie,
lui donner confiance dans l'avenir. Un scandale le tuerait; il faut
l'éviter à tout prix. Cachez vos sentiments, soyez conciliante.
Qu'importe que dans le monde on croie que vous avez effectivement
changé avec votre mère après mon départ, qu'importe qu'elle le dise.
N'ai-je pas pour moi ma conscience et votre amour, et le mépris que
nous ensevelissons au fond de notre âme, est-il moins grand, moins
profond, parce qu'il nous fait souffrir toutes ces turpitudes. Aucun
de nous ne les souffrirait pour lui-même; chacun les souffre pour un
être aimé dont on espère alléger le fardeau. Adieu, ma fille
bien-aimée, mon ange. Soyez forte. Soignez-vous: ça et votre père,
voilà ma plus ardente prière. S'il fallait vous voir périr, j'en
mourrais. Adieu, je vous bénis du fond du cœur[72]».
[72] Lettre remise par le comte de Breteuil, datée: mercredi, à
la porte du Sacré-Cœur.