dangereux. Toi-même, tu n'as pas le droit de me condamner à cette
ignominieuse mort civile. Tu ne le peux qu'en me laissant soupçonner
d'une conduite et de vices infâmes, et par mes enfants encore! Oh! je
suis bien punie de t'avoir tant aimé, préféré même à eux. Mais
n'étais-je pas déjà assez punie d'avoir perdu sans retour, sans
espoir, le seul vrai bonheur pour moi, ton affection? Mais voir mes
enfants conduits dans une voie de principes faux et légers, habitués à
trouver naturelles et convenables des manières inconsidérées, des
positions fausses et inconvenantes! Si tu veux y réfléchir toi-même,
tu sentiras qu'en mettant à part tous mes sentiments personnels de
joie et de bonheur intérieur anéantis, je dois cruellement souffrir de
voir mes nombreux enfants dans une direction si pernicieuse pour leur
conduite à venir. Demande-toi franchement ce que tu ferais, ce que tu
sentirais vis-à-vis de quelqu'un qui t'ôterait à la fois, une femme
que tu aimerais avec ardeur, et tes enfants pour leur donner des
impressions fausses et dangereuses. Lorsque j'ai eu la faiblesse, par
un excès d'amour pour toi, de te faire un immense sacrifice en
t'abandonnant mes enfants, me figurant, dans un coupable aveuglement,
que ce sacrifice, plus il était grand, me rendrait ton affection,
entraînée par tes promesses à cet égard, j'ai commis, j'en conviens,
une grave faute. J'aurais dû mourir avant d'y renoncer, et j'ai fait
un bien faux calcul, car ce sacrifice, fait dans l'intérêt de mon
amour, t'a donné une mauvaise opinion de mes principes et de mon
jugement, de mon cœur, je le conçois. Cependant, je dois ajouter pour
ma justification, que ma tendresse confondait tous nos droits en un
seul. Je me croyais une portion de toi-même; il me semblait que tout
devait être commun entre nous et supporté à deux. Maintenant, tu as
établi une séparation complète entre nous; nous ne sommes plus que des
étrangers l'un pour l'autre. Je me suis longtemps bercée d'illusions,
de retour, d'épreuves, que sais-je moi? toutes les possibilités en ce
monde pour me figurer que c'était un temps à passer; que tous les
mystères se dérouleraient par toi d'une manière naturelle et
satisfaisante; enfin tous les rêves de bonheur à venir, je les ai
faits longtemps avec confiance, plus longtemps encore avec espérance.
Maintenant... Mais n'en parlons plus, il ne s'agit plus de bonheur!
Mais puisqu'il faut renoncer à toi, dont j'espérais le retour avec
celui de mes enfants, il faut au moins que je sache à quoi m'en tenir.
Ma vie n'est pas supportable. Elle est douloureuse, honteuse pour moi,
et ne t'y trompe pas, très fâcheuse pour l'avenir des enfants. Les
choses ne peuvent durer ainsi plus longtemps. Ainsi réfléchis, mais
songe que je te supplie en grâce de me donner enfin une position
convenable et un intérêt dans la vie. Oh! que tu es faible! Tu en es
arrivé à un point que tu n'oserais faire une course avec ta femme et
tes enfants sans cette personne pour laquelle tu me reprends ce que tu
m'avais donné dans les premiers jours de notre mariage. Tu es
tellement sous son joug que tu n'oserais rien entreprendre sans elle.
Tu trouverais inconvenant de la quitter un moment et ta femme, la mère
de neuf enfants, doit vivre et mourir seule.»
Praslin a pris le parti de s'absenter sans cesse. Il vit au Vaudreuil,
à Vaux, dans ses fermes. C'est en étant toujours absent qu'il obtient
la paix. Aussi a-t-il presque complètement déserté la maison, tactique
passive que la faiblesse de son caractère lui faisait adopter
volontiers. Il laissait ainsi le champ libre à certaines machinations.
Au milieu de janvier, la duchesse déclare qu'elle ne mettra plus les
pieds à Praslin «tant que Mlle D... y sera.» Mgr Olivier vient
d'arriver à Paris. Il est descendu chez une de ses pénitentes, rue
d'Argenteuil. La duchesse lui explique par le menu ses griefs. La
«maîtresse» de son mari, pour s'éterniser dans la maison, pousse
celui-ci à s'opposer à un projet de mariage qui ferait le bonheur de
sa fille aînée. N'est-il pas de son devoir d'employer la
toute-puissante influence du maréchal à la faire chasser? Mgr Olivier
la console, la réconforte. Oui, c'est son devoir. Malheureusement il
doit rester peu de jours à Paris. Il ne peut voir le maréchal, mais il
déléguera quelqu'un auprès de lui, le curé de la Madeleine, son
chanoine honoraire, l'abbé Beuzelin, ou à son défaut l'abbé Gallard,
premier vicaire, qui est le neveu de son ancien ami, Mgr
Romain-Frédéric Gallard, ancien aumônier de la reine Marie-Amélie,
mort évêque de Meaux, le 14 janvier 1839.
L'abbé Gallard se met aussitôt à l'œuvre: il vante au maréchal, sur
la foi de la duchesse de Praslin, le parti qu'elle a choisi pour
Louise. Le maréchal est, d'abord, un peu étonné, car sa petite-fille
a toujours paru hostile aux projets qu'on dit qu'elle regrette. Il ne
peut croire qu'elle soit victimée. Il lui parlera. Il lui parle en
effet. «Mon cher papa, écrit Louise à son père, grand-père m'a dit ce
soir qu'il avait deux mots à me dire. En rentrant j'y ai été. Il m'a
demandé si j'avais changé d'idées. Je lui ai répondu que je n'avais
rien su de nouveau et qu'ainsi je ne pouvais pas avoir changé.
Grand-père m'a répondu que lui avait changé, et qu'on me trompait et
que je me trompais, mais que, cependant, il ne fallait rien faire,
parce qu'il fallait que ce fût pour moi que je me marie et que, pour
lui, ça lui était égal. Je lui ai dit que je le pensais bien et je lui
ai demandé si à mon âge il aurait voulu d'une femme qui ne pouvait
rien faire et trouvait Walter Scott trop sérieux. Il a répondu que
certainement il n'en aurait pas voulu pour lui. Mais à tout, il a
toujours dit qu'il ne fallait pas que cela se fit si je ne voulais pas
parce que ce serait moi qui serais mariée.» L'abbé Gallard a échoué:
la partie est à rejouer. La duchesse essaie d'associer Henriette
Deluzy à ses combinaisons de mariage. Elle est avec elle plus aimable,
plus gracieuse qu'elle ne le fut jamais. Au début de mars 1847,
l'institutrice, qui vient de soigner Gaston malade de la scarlatine,
croit sa situation inébranlable chez les Praslin: «Les gens qui me
blâmaient le plus, écrit-elle à la vicomtesse Melgund, me portent aux
nues comme une excellente gouvernante. Dans toute la famille, on
m'invite à tout; on me met de toutes les parties de plaisir. Enfin
toutes mes tribulations sont finies et je vois devant moi un avenir
paisible, sinon bienheureux[54]».
[54] Papiers d'Henriette Deluzy (la lettre n'a pas trouvé sa
destinataire).
C'est à ce moment, que se produit, sous la forme de revendications
d'un corsetier, Bourgogne, un incident bizarre et inquiétant.
Bourgogne réclame paiement d'un compte qui, dit-il, n'a pas été
acquitté. «Le compte est payé», répliquent le duc et Henriette Deluzy.
Alors, Bourgogne fait intervenir l'ancienne institutrice, Mme Desprez.
Il obtient d'elle une lettre où elle certifie que c'est bénévolement
qu'elle lui a procuré la clientèle de la duchesse et qu'elle n'a
jamais prétendu obtenir de lui une concession quelconque sur les prix
des marchandises qu'il lui fournissait personnellement. Mme Desprez
écrit la lettre demandée. Bourgogne l'insère dans un mémoire imprimé
dont certaines pages semblent évoquer des dessous étranges[55]. Mme
Desprez, qui a reçu le mémoire, écrit à la duchesse une lettre où elle
proteste contre l'emploi fait de son attestation et entremêle ses
plaintes, sur la façon dont la duchesse la tient à l'écart,
d'allusions à sa «_discrétion_». A réception, cette lettre semble
déclencher quelque mystérieux ressort émotif chez Mme de Praslin.
«Voici une lettre que je viens de recevoir, écrit-elle au duc,
veuillez la lire et ne point la perdre. Mme Desprez y montre son
caractère sur lequel je me suis si longtemps abusée; elle semble à la
fois me rendre un service, selon elle, je suppose, et me menacer, en
me parlant de _sa discrétion_, comme si j'avais pu lui confier quelque
secret dangereux. En vérité, cela est curieux. Ce qui est certain,
c'est que nous avons eu bien du guignon de tomber en de semblables
mains. Bien des ennuis résulteront, je le prévois, de toutes les
intrigues que vous avez, avec trop de faiblesse, laissé envahir notre
intérieur. Vous avez voulu, après vous être éloigné de moi, détruire
tout ce qui est naturel. On ne crée pas des positions fausses sans
qu'un jour ou l'autre il n'en résulte de grands inconvénients. Ce sont
les enfants hélas! qui paient toujours pour les parents dans ces
circonstances-là. Vous pouviez en aimer d'autres et n'affliger que mon
cœur, mon ami, mais en changeant l'ordre de la nature et des usages,
vous avez tout compliqué dans votre vie. _Ce procès peut devenir
odieux_: il est nécessaire que nous nous entendions bien. Ne perdez
pas cette lettre, je vous prie; ne vous bornez pas à M. Destigny.
Consultez, voyez M. Riant. Redoutez Mme Desprez mais n'imaginez pas
d'arranger cela vous-même avec elle. _Elle est perfide, vous le savez.
Quand on a de grandes filles, il faut toujours se garer d'une personne
qui peut amener du scandale._»
[55] Le dossier du procès contient deux exemplaires en copie du
greffier de ce mémoire Bourgogne où il est question, avec de
visibles intentions de chantage, d'une jeune fille s'enfuyant en
larmes de l'hôtel Sébastiani.
Pour une simple note de corsetière, qui, payée ou non en somme, ne
monte pas à 400 francs, voilà des mots qui sont vraiment bien gros!
V
Trois mois d'Enfer.
L'hôtel, dont le duc et la duchesse habitent l'étage principal, est
situé dans le quartier des Champs-Élysées, entre l'avenue Gabriel et
le faubourg Saint-Honoré[56]. Là, au numéro 55, s'ouvre un peu de
biais une haute porte cochère cintrée que flanquent deux colonnes et
que surmonte un encadrement d'un style dorique bâtard. Cette porte
donne accès à une longue avenue étranglée entre deux constructions,
l'hôtel Castellane et la maison Lavayne. C'est par elle qu'on arrive à
la cour d'honneur. Les appartements du duc (chambre à coucher et
cabinet de travail) sont en aile, appuyés à l'hôtel Castellane, et
bornés par derrière par une allée herbeuse qui sépare l'hôtel
Sébastiani de l'Élysée. De même, derrière la maison Lavayne, une
nouvelle allée, pavée celle-ci, donne du jour à diverses fenêtres de
l'hôtel, qu'elle sépare des chantiers Visconti, alors en pleine
activité. Sur la cour d'honneur, sitôt qu'on a dépassé le péristyle,
on aborde les appartements: la salle à manger aligne ses fenêtres sur
la cour d'honneur. Le boudoir, la chambre de la duchesse, le grand
salon, le petit salon ont jour sur le jardin qui s'étend jusqu'à
l'avenue Gabriel dont le sépare une double grille[57].
[Illustration: _Extérieur de l'Hôtel Praslin._
Image populaire publiée en août 1847 par la Lithographie Chatain,
d'après le dessin de J. Février.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
[56] Sur son emplacement s'étend aujourd'hui la rue de l'Élysée
percée en 1860 et l'hôtel de l'impératrice Eugénie qu'acheta en
1873 le baron Hirsch.
[57] M. Georges Cain a, dans un récent article du _Figaro_ (21
juin 1906), restitué l'hôtel Sébastiani avec sa parfaite
connaissance du Paris d'autrefois.
C'est dans ces pièces de parade qu'aux premiers jours de juin 1847, le
pair de France et la duchesse donnent un dîner à quelques intimes. A
propos d'une bagatelle, Fanny de Praslin s'emporte contre Henriette
Deluzy. L'institutrice riposte par quelques saillies mordantes.[58]
Depuis tant d'années qu'elle est dans la maison, elle est arrivée à se
considérer comme étant de la famille. Puis, vraiment, ce soir, la
mesure est comble. En plus d'une occasion, le maréchal Sébastiani
s'est montré moins susceptible. Il connaît à merveille le caractère
bizarre et fantasque de sa fille. Il sait qu'elle se plaint de tous,
de lui comme des autres[59]. Il a toujours attaché peu d'attention à
ses doléances. Ce soir-là, il est malade, on l'a habilement travaillé
depuis quelques mois, et quand Fanny de Praslin lui apporte à nouveau
des plaintes qu'elle a faites cent fois, l'incident l'a disposé à
l'écouter. «Monsieur le duc, écrit-il le lendemain 14 juin, à son
gendre, vous partez pour Praslin, toujours dans l'intention de garder
Mlle Deluzy et de faire subir à ma fille la plus cruelle et la plus
dégoûtante des humiliations. Il y a cinq ans que cela dure. La presse
de Paris a pris soin d'en informer le monde entier, et aujourd'hui,
vous êtes le sujet de toutes les conversations scandaleuses. Vos
filles sont sacrifiées sans pitié. Je sais qu'elles ignorent tout ce
qui est, tout ce qui se dit, mais, de bonne foi, à qui espérez-vous
persuader? Croyez-vous qu'en vous voyant courir l'Angleterre,
l'Italie, la France, avec vos filles et leur gouvernante, sans que la
mère vous ait jamais accompagné, vous soyez à l'abri de réflexions
malveillantes? J'ai poussé la complaisance jusqu'à vous inviter à
venir deux fois chez moi, en Corse avec elle, parce que j'espérais que
vous rentreriez en vous-même et que vous la renverriez. Je n'en ai
jamais parlé à personne parce que j'ai pensé qu'un père ne peut
balancer un instant entre les intérêts de sa nombreuse famille et
cette femme. Vous êtes aveuglé par une passion fatale. Je vous ai
entretenu cinq fois de cette affaire. Je fais une dernière démarche.
Je paierai la pension qui lui est due. Je suis prêt à en passer le
contrat authentique, pourvu qu'elle soit congédiée immédiatement. Dans
le cas contraire, je ne la recevrai pas davantage dans ma maison, et
vous n'éviterez pas un éclat. Réfléchissez bien. Je vous aime
tendrement, et c'est avec beaucoup de peine que je me suis résolu à
cette démarche. J'en espère les meilleurs résultats et ce ne peut être
en vain que je parle à votre cœur et à votre raison».
[58] D'Alton-Shée. _Souvenirs de 1847_, p. 45.
[59] A la veille du mariage d'Isabelle, elle se plaint
alternativement de sa belle-mère et de son père: «Mon père est
d'une humeur assez capricieuse et irascible,» écrit-elle à son
mari.
Le duc est atterré à la lecture de ce billet. Depuis longtemps
Henriette Deluzy possède tous les secrets de ce triste intérieur.
Comment écarter le coup qui la menace? Faudra-t-il initier une autre
institutrice à tant de douloureux mystères? Pendant qu'il est plongé
dans ces réflexions, Henriette Deluzy, la figure décomposée, se
présente à lui. L'abbé Gallard, intime ami de Mgr Olivier, envoyé par
le maréchal Sébastiani, vient de lui signifier brutalement que si elle
ne donne pas immédiatement sa démission de gouvernante, un scandale va
se déchaîner. Si elle part, le maréchal lui constituera par acte
notarié la donation viagère que lui a jadis promise Praslin. «Je suis
chassée, lui dit-elle, atteinte dans mon honneur; protégez-moi.» Le
duc lui promet de voir le maréchal. «J'arrangerai cela» lui dit-il.
C'est sa formule habituelle en présence d'une difficulté qu'on lui
signale. Le lendemain, Praslin voit le maréchal. Il voudrait
qu'Henriette Deluzy ne quitte pas Louise avant son mariage. La scène
est violente entre les deux hommes. Praslin se retire sans avoir pu
rien obtenir. Il faut qu'Henriette Deluzy quitte la maison, qu'elle
parte le plus tôt possible, au plus tard quand on ira à Vaux-Praslin.
Enfin le maréchal consent à ce que l'acte de donation soit fait au nom
de sa fille, ce qui constituera comme une sorte de certificat de bonne
conduite et de marque de satisfaction à Henriette Deluzy. «Je ne suis
pas libre, dit le duc à l'institutrice. Je vous en prie, cédez.» Elle
fond en larmes. «Je vous en supplie, reprend Praslin, cédez de bonne
grâce et sans irriter la duchesse, car le scandale dont on vous a
parlé ne pourrait être qu'un procès en séparation, et alors je
perdrais mes filles.» A peine Praslin a-t-il quitté le maréchal que
celui-ci lui a adressé un nouveau billet. «Monsieur le duc, vous
m'avez déchiré le cœur. Vous avez attribué à mon insensibilité
d'avoir fermé ma maison à vous et à vos enfants. Vous êtes obligé de
me rendre justice. J'ai tout fait pour éviter cette séparation qui
vous coûte tant. J'ai pris sur moi tout l'odieux de fermer les yeux,
d'avoir l'air de ne pas croire à tout ce que les journaux avaient
répandu dans le public, à tout ce qui se disait dans Paris, et pour
prix d'une conduite aussi généreuse, vous venez m'adresser les
reproches les plus sanglants, les plus immérités. Je n'ai jamais parlé
de Mlle Deluzy avec personne. Je suis prêt à lui donner tous les
témoignages qui sont dans son intérêt; mais soyez juste et ne me
demandez pas des choses impossibles. Je ne vois pas ma fille pour ne
pas vous indisposer contre elle. Vous êtes le premier à me priver
d'être avec mes petits-enfants. Je ne mérite pas d'être traité ainsi.
Voyez les intérêts de ces jeunes personnes, écoutez-les. Vous ai-je
jamais rien fait qui puisse m'attirer un pareil traitement? Mais vous
êtes hors de vous-même et je vous excuse. Écoutez votre cœur qui est
bon et doit me rendre justice.» Et Sébastiani ajoute en post-scriptum:
«Quand vous serez vieux comme je le suis, vous vous ferez le reproche
d'avoir été dur envers moi.»
Toute cette soirée du 18 juin, Henriette Deluzy la passe enfermée dans
sa chambre, pleurant, sanglotant, se désespérant. Elle a dans sa
petite pharmacie un flacon de laudanum. Elle l'avale tout entier. Elle
passe la nuit dans l'engourdissement. Au matin, des vomissements
violents la sauvent. Louise de Praslin la trouve dans cet état, court
chercher le duc. Henriette avoue qu'elle a pris du laudanum. Le Dr
Louis, le médecin de la famille, est appelé. Louise et Berthe soignent
leur institutrice sur ses instructions et, quand dans la soirée, le
notaire Cahouet monte lui faire signer l'acte de constitution de
pension viagère, il juge qu'il n'y a rien de dangereux dans son
état[60].
[60] Interrogatoire d'Henriette Deluzy du 6 novembre
1847.--Dépositions du Dr Louis et du notaire Cahouet.
Cependant, la duchesse triomphe. Dès le 15 juin, elle indique à son
mari qu'elle entend être maîtresse désormais. «J'ai attendu jusqu'à ce
moment, lui écrit-elle, le résultat des promesses, que vous m'avez
renouvelées à mon retour d'Italie, de changer l'organisation de notre
intérieur. Vous semblez l'avoir oublié et je me vois obligée de vous
dire que je ne pense pas devoir retourner à Praslin sans y rentrer
pour y exercer mes droits et remplir mes devoirs de mère et de
maîtresse de maison dans toute leur étendue. Le régime des
gouvernantes nous a toujours fort mal réussi. Il est temps dans
l'intérêt de nos enfants et la dignité de notre intérieur d'y
renoncer. Tant que nos filles ne seront pas mariées, j'habiterai
partout au milieu d'elles, j'assisterai à toutes leurs occupations, je
les accompagnerai partout. Tous mes plans sont fait, et lorsque vous y
aurez réfléchi, vous trouverez autant de motifs de confiance dans les
soins d'une mère, pour l'éducation de nos filles, que dans ceux d'une
gouvernante. Des maîtres suppléeront aussi facilement à Praslin qu'à
Paris aux leçons d'une gouvernante qui, d'ailleurs, a toujours eu
recours à leur aide. J'ai tout prévu: tout s'arrangera facilement. Mon
père, je le sais, a fait offrir à Mlle D... une pension honorable et
viagère. En se rendant avec ces moyens en Angleterre, ses talents et
des protections lui procureront une position convenable, plus
facilement qu'à Paris. Vous vous inquiéteriez à tort du chagrin
qu'éprouveront nos filles; il sera beaucoup plus court et beaucoup
moins profond que vous ne vous le figurez: j'ai des raisons certaines
pour n'en pas douter. Depuis longtemps, vous vous êtes exprimé sur le
compte de Mlle D... de manière à ne pas laisser douter que vous aviez
les yeux ouverts sur une grande partie, du moins, de ces graves
inconvénients. Ce qui peut assurer le mieux, d'une manière honorable,
sa retraite, c'est une pension de mon père, garantie par moi, et son
voyage en Angleterre qui expliquera, d'une manière favorable, son
brusque départ. Par délicatesse, j'ai d'abord cherché un appui dans
votre propre famille pour vous ouvrir les yeux. Après avoir attendu en
vain des années le résultat, je dois enfin me soumettre au désir bien
légitime de mon père de vous parler au nom des véritables intérêts de
nos enfants.»
[Illustration: _La Cour des Pairs: Une audience du procès
Teste-Cubières._ (_Illustration_ du 17 juillet 1847.)
Au fond, sous la tribune du public, le banc des accusés avec
leurs défenseurs.
A droite, le procureur général; à gauche, le grand chancelier.]
Deux jours après, Fanny de Praslin note ses impressions sur ce qui
vient de s'accomplir: «J'ai besoin de me répéter à toutes les heures
que j'ai accompli un devoir sacré vis-à-vis de mes filles en
consentant à joindre enfin mes efforts à ceux de mon père pour
renvoyer cette femme. Il m'en a bien coûté. Je hais l'éclat; mais
enfin tout le monde me disait, et ma conscience aussi, que c'était mon
devoir. Mon Dieu, quel sera l'avenir? Comme il est irrité! On dirait,
en vérité, qu'il n'est pas le coupable. Peut-on s'aveugler à ce point?
Mon Dieu, ne lui ouvrirez-vous donc pas les yeux? Je ne puis
m'expliquer qu'on arrive à s'endurcir à ce point sur l'immoralité. Il
dit qu'il aime ses enfants, qu'il consacre son temps à leur éducation.
Il n'a pas assez de confiance en moi, leur mère, et il fait ses
maîtresses de leurs gouvernantes. Il y a là une suspension de tout
sens moral qui me confond... Il s'enfoncera chaque jour davantage dans
ce bourbier, il y consumera sa santé, son intelligence, sa fortune.
Et l'on veut élever ses enfants, ses filles, lorsqu'on mène une
semblable vie! Quelle est cette illusion, aussi complète que son
aveuglement? Il était las de cette femme depuis longtemps; mais il en
a peur et c'est pour cela qu'il ne la renvoyait pas, c'est évident.
Maintenant qu'on vient à son secours, son amour-propre se révolte;
c'est là son seul regret en ce moment. En lui montrant de la douleur
qu'il ne sent pas, il espère la calmer. Comme il était pressé hier
d'aller à Praslin et de couper court de suite! Oui, _comme on me l'a
dit_, je lui ai rendu à lui aussi un service réel; mais moi, jamais il
ne me pardonnera, il se vengera sur moi, jour par jour, heure par
heure, minute par minute, de lui avoir rendu ce service, d'avoir eu
raison quand il avait tort. L'abîme se creusera tous les jours plus
profond entre nous; plus il réfléchira, plus il se sentira coupable,
plus il m'en voudra, plus il appesantira sa vengeance sur moi.
L'avenir m'effraie; je tremble en y songeant; je me sens bien faible.
Mon Dieu! venez à mon aide; donnez-moi la force de supporter ces
nouvelles épreuves comme vous voudrez et de manière à attirer le plus
de grâces sur mes enfants, sur lui, le malheureux. Ah! il me fait une
cruelle vie. Mais je ne voudrais pas changer ma position pour la
sienne. Comme il est changé! Toujours triste, morose, mécontent de
tout le monde, en méfiance contre chacun, s'irritant de chaque chose!
On voit que le remords réside là. Moi qui l'ai tant aimé, j'ai peine à
le reconnaître; il me semble que ce n'est plus le même homme. Voilà le
fruit de l'absence de principes religieux, d'idées morales; voilà le
fruit du désœuvrement et de la paresse.»