«Théobald, cela est logique, mais tu pars d'un point faux et

dangereux. Toi-même, tu n'as pas le droit de me condamner à cette

ignominieuse mort civile. Tu ne le peux qu'en me laissant soupçonner

d'une conduite et de vices infâmes, et par mes enfants encore! Oh! je

suis bien punie de t'avoir tant aimé, préféré même à eux. Mais

n'étais-je pas déjà assez punie d'avoir perdu sans retour, sans

espoir, le seul vrai bonheur pour moi, ton affection? Mais voir mes

enfants conduits dans une voie de principes faux et légers, habitués à

trouver naturelles et convenables des manières inconsidérées, des

positions fausses et inconvenantes! Si tu veux y réfléchir toi-même,

tu sentiras qu'en mettant à part tous mes sentiments personnels de

joie et de bonheur intérieur anéantis, je dois cruellement souffrir de

voir mes nombreux enfants dans une direction si pernicieuse pour leur

conduite à venir. Demande-toi franchement ce que tu ferais, ce que tu

sentirais vis-à-vis de quelqu'un qui t'ôterait à la fois, une femme

que tu aimerais avec ardeur, et tes enfants pour leur donner des

impressions fausses et dangereuses. Lorsque j'ai eu la faiblesse, par

un excès d'amour pour toi, de te faire un immense sacrifice en

t'abandonnant mes enfants, me figurant, dans un coupable aveuglement,

que ce sacrifice, plus il était grand, me rendrait ton affection,

entraînée par tes promesses à cet égard, j'ai commis, j'en conviens,

une grave faute. J'aurais dû mourir avant d'y renoncer, et j'ai fait

un bien faux calcul, car ce sacrifice, fait dans l'intérêt de mon

amour, t'a donné une mauvaise opinion de mes principes et de mon

jugement, de mon cœur, je le conçois. Cependant, je dois ajouter pour

ma justification, que ma tendresse confondait tous nos droits en un

seul. Je me croyais une portion de toi-même; il me semblait que tout

devait être commun entre nous et supporté à deux. Maintenant, tu as

établi une séparation complète entre nous; nous ne sommes plus que des

étrangers l'un pour l'autre. Je me suis longtemps bercée d'illusions,

de retour, d'épreuves, que sais-je moi? toutes les possibilités en ce

monde pour me figurer que c'était un temps à passer; que tous les

mystères se dérouleraient par toi d'une manière naturelle et

satisfaisante; enfin tous les rêves de bonheur à venir, je les ai

faits longtemps avec confiance, plus longtemps encore avec espérance.

Maintenant... Mais n'en parlons plus, il ne s'agit plus de bonheur!

Mais puisqu'il faut renoncer à toi, dont j'espérais le retour avec

celui de mes enfants, il faut au moins que je sache à quoi m'en tenir.

Ma vie n'est pas supportable. Elle est douloureuse, honteuse pour moi,

et ne t'y trompe pas, très fâcheuse pour l'avenir des enfants. Les

choses ne peuvent durer ainsi plus longtemps. Ainsi réfléchis, mais

songe que je te supplie en grâce de me donner enfin une position

convenable et un intérêt dans la vie. Oh! que tu es faible! Tu en es

arrivé à un point que tu n'oserais faire une course avec ta femme et

tes enfants sans cette personne pour laquelle tu me reprends ce que tu

m'avais donné dans les premiers jours de notre mariage. Tu es

tellement sous son joug que tu n'oserais rien entreprendre sans elle.

Tu trouverais inconvenant de la quitter un moment et ta femme, la mère

de neuf enfants, doit vivre et mourir seule.»

Praslin a pris le parti de s'absenter sans cesse. Il vit au Vaudreuil,

à Vaux, dans ses fermes. C'est en étant toujours absent qu'il obtient

la paix. Aussi a-t-il presque complètement déserté la maison, tactique

passive que la faiblesse de son caractère lui faisait adopter

volontiers. Il laissait ainsi le champ libre à certaines machinations.

Au milieu de janvier, la duchesse déclare qu'elle ne mettra plus les

pieds à Praslin «tant que Mlle D... y sera.» Mgr Olivier vient

d'arriver à Paris. Il est descendu chez une de ses pénitentes, rue

d'Argenteuil. La duchesse lui explique par le menu ses griefs. La

«maîtresse» de son mari, pour s'éterniser dans la maison, pousse

celui-ci à s'opposer à un projet de mariage qui ferait le bonheur de

sa fille aînée. N'est-il pas de son devoir d'employer la

toute-puissante influence du maréchal à la faire chasser? Mgr Olivier

la console, la réconforte. Oui, c'est son devoir. Malheureusement il

doit rester peu de jours à Paris. Il ne peut voir le maréchal, mais il

déléguera quelqu'un auprès de lui, le curé de la Madeleine, son

chanoine honoraire, l'abbé Beuzelin, ou à son défaut l'abbé Gallard,

premier vicaire, qui est le neveu de son ancien ami, Mgr

Romain-Frédéric Gallard, ancien aumônier de la reine Marie-Amélie,

mort évêque de Meaux, le 14 janvier 1839.

L'abbé Gallard se met aussitôt à l'œuvre: il vante au maréchal, sur

la foi de la duchesse de Praslin, le parti qu'elle a choisi pour

Louise. Le maréchal est, d'abord, un peu étonné, car sa petite-fille

a toujours paru hostile aux projets qu'on dit qu'elle regrette. Il ne

peut croire qu'elle soit victimée. Il lui parlera. Il lui parle en

effet. «Mon cher papa, écrit Louise à son père, grand-père m'a dit ce

soir qu'il avait deux mots à me dire. En rentrant j'y ai été. Il m'a

demandé si j'avais changé d'idées. Je lui ai répondu que je n'avais

rien su de nouveau et qu'ainsi je ne pouvais pas avoir changé.

Grand-père m'a répondu que lui avait changé, et qu'on me trompait et

que je me trompais, mais que, cependant, il ne fallait rien faire,

parce qu'il fallait que ce fût pour moi que je me marie et que, pour

lui, ça lui était égal. Je lui ai dit que je le pensais bien et je lui

ai demandé si à mon âge il aurait voulu d'une femme qui ne pouvait

rien faire et trouvait Walter Scott trop sérieux. Il a répondu que

certainement il n'en aurait pas voulu pour lui. Mais à tout, il a

toujours dit qu'il ne fallait pas que cela se fit si je ne voulais pas

parce que ce serait moi qui serais mariée.» L'abbé Gallard a échoué:

la partie est à rejouer. La duchesse essaie d'associer Henriette

Deluzy à ses combinaisons de mariage. Elle est avec elle plus aimable,

plus gracieuse qu'elle ne le fut jamais. Au début de mars 1847,

l'institutrice, qui vient de soigner Gaston malade de la scarlatine,

croit sa situation inébranlable chez les Praslin: «Les gens qui me

blâmaient le plus, écrit-elle à la vicomtesse Melgund, me portent aux

nues comme une excellente gouvernante. Dans toute la famille, on

m'invite à tout; on me met de toutes les parties de plaisir. Enfin

toutes mes tribulations sont finies et je vois devant moi un avenir

paisible, sinon bienheureux[54]».

[54] Papiers d'Henriette Deluzy (la lettre n'a pas trouvé sa

destinataire).

C'est à ce moment, que se produit, sous la forme de revendications

d'un corsetier, Bourgogne, un incident bizarre et inquiétant.

Bourgogne réclame paiement d'un compte qui, dit-il, n'a pas été

acquitté. «Le compte est payé», répliquent le duc et Henriette Deluzy.

Alors, Bourgogne fait intervenir l'ancienne institutrice, Mme Desprez.

Il obtient d'elle une lettre où elle certifie que c'est bénévolement

qu'elle lui a procuré la clientèle de la duchesse et qu'elle n'a

jamais prétendu obtenir de lui une concession quelconque sur les prix

des marchandises qu'il lui fournissait personnellement. Mme Desprez

écrit la lettre demandée. Bourgogne l'insère dans un mémoire imprimé

dont certaines pages semblent évoquer des dessous étranges[55]. Mme

Desprez, qui a reçu le mémoire, écrit à la duchesse une lettre où elle

proteste contre l'emploi fait de son attestation et entremêle ses

plaintes, sur la façon dont la duchesse la tient à l'écart,

d'allusions à sa «_discrétion_». A réception, cette lettre semble

déclencher quelque mystérieux ressort émotif chez Mme de Praslin.

«Voici une lettre que je viens de recevoir, écrit-elle au duc,

veuillez la lire et ne point la perdre. Mme Desprez y montre son

caractère sur lequel je me suis si longtemps abusée; elle semble à la

fois me rendre un service, selon elle, je suppose, et me menacer, en

me parlant de _sa discrétion_, comme si j'avais pu lui confier quelque

secret dangereux. En vérité, cela est curieux. Ce qui est certain,

c'est que nous avons eu bien du guignon de tomber en de semblables

mains. Bien des ennuis résulteront, je le prévois, de toutes les

intrigues que vous avez, avec trop de faiblesse, laissé envahir notre

intérieur. Vous avez voulu, après vous être éloigné de moi, détruire

tout ce qui est naturel. On ne crée pas des positions fausses sans

qu'un jour ou l'autre il n'en résulte de grands inconvénients. Ce sont

les enfants hélas! qui paient toujours pour les parents dans ces

circonstances-là. Vous pouviez en aimer d'autres et n'affliger que mon

cœur, mon ami, mais en changeant l'ordre de la nature et des usages,

vous avez tout compliqué dans votre vie. _Ce procès peut devenir

odieux_: il est nécessaire que nous nous entendions bien. Ne perdez

pas cette lettre, je vous prie; ne vous bornez pas à M. Destigny.

Consultez, voyez M. Riant. Redoutez Mme Desprez mais n'imaginez pas

d'arranger cela vous-même avec elle. _Elle est perfide, vous le savez.

Quand on a de grandes filles, il faut toujours se garer d'une personne

qui peut amener du scandale._»

[55] Le dossier du procès contient deux exemplaires en copie du

greffier de ce mémoire Bourgogne où il est question, avec de

visibles intentions de chantage, d'une jeune fille s'enfuyant en

larmes de l'hôtel Sébastiani.

Pour une simple note de corsetière, qui, payée ou non en somme, ne

monte pas à 400 francs, voilà des mots qui sont vraiment bien gros!

V

Trois mois d'Enfer.

L'hôtel, dont le duc et la duchesse habitent l'étage principal, est

situé dans le quartier des Champs-Élysées, entre l'avenue Gabriel et

le faubourg Saint-Honoré[56]. Là, au numéro 55, s'ouvre un peu de

biais une haute porte cochère cintrée que flanquent deux colonnes et

que surmonte un encadrement d'un style dorique bâtard. Cette porte

donne accès à une longue avenue étranglée entre deux constructions,

l'hôtel Castellane et la maison Lavayne. C'est par elle qu'on arrive à

la cour d'honneur. Les appartements du duc (chambre à coucher et

cabinet de travail) sont en aile, appuyés à l'hôtel Castellane, et

bornés par derrière par une allée herbeuse qui sépare l'hôtel

Sébastiani de l'Élysée. De même, derrière la maison Lavayne, une

nouvelle allée, pavée celle-ci, donne du jour à diverses fenêtres de

l'hôtel, qu'elle sépare des chantiers Visconti, alors en pleine

activité. Sur la cour d'honneur, sitôt qu'on a dépassé le péristyle,

on aborde les appartements: la salle à manger aligne ses fenêtres sur

la cour d'honneur. Le boudoir, la chambre de la duchesse, le grand

salon, le petit salon ont jour sur le jardin qui s'étend jusqu'à

l'avenue Gabriel dont le sépare une double grille[57].

[Illustration: _Extérieur de l'Hôtel Praslin._

Image populaire publiée en août 1847 par la Lithographie Chatain,

d'après le dessin de J. Février.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]

[56] Sur son emplacement s'étend aujourd'hui la rue de l'Élysée

percée en 1860 et l'hôtel de l'impératrice Eugénie qu'acheta en

1873 le baron Hirsch.

[57] M. Georges Cain a, dans un récent article du _Figaro_ (21

juin 1906), restitué l'hôtel Sébastiani avec sa parfaite

connaissance du Paris d'autrefois.

C'est dans ces pièces de parade qu'aux premiers jours de juin 1847, le

pair de France et la duchesse donnent un dîner à quelques intimes. A

propos d'une bagatelle, Fanny de Praslin s'emporte contre Henriette

Deluzy. L'institutrice riposte par quelques saillies mordantes.[58]

Depuis tant d'années qu'elle est dans la maison, elle est arrivée à se

considérer comme étant de la famille. Puis, vraiment, ce soir, la

mesure est comble. En plus d'une occasion, le maréchal Sébastiani

s'est montré moins susceptible. Il connaît à merveille le caractère

bizarre et fantasque de sa fille. Il sait qu'elle se plaint de tous,

de lui comme des autres[59]. Il a toujours attaché peu d'attention à

ses doléances. Ce soir-là, il est malade, on l'a habilement travaillé

depuis quelques mois, et quand Fanny de Praslin lui apporte à nouveau

des plaintes qu'elle a faites cent fois, l'incident l'a disposé à

l'écouter. «Monsieur le duc, écrit-il le lendemain 14 juin, à son

gendre, vous partez pour Praslin, toujours dans l'intention de garder

Mlle Deluzy et de faire subir à ma fille la plus cruelle et la plus

dégoûtante des humiliations. Il y a cinq ans que cela dure. La presse

de Paris a pris soin d'en informer le monde entier, et aujourd'hui,

vous êtes le sujet de toutes les conversations scandaleuses. Vos

filles sont sacrifiées sans pitié. Je sais qu'elles ignorent tout ce

qui est, tout ce qui se dit, mais, de bonne foi, à qui espérez-vous

persuader? Croyez-vous qu'en vous voyant courir l'Angleterre,

l'Italie, la France, avec vos filles et leur gouvernante, sans que la

mère vous ait jamais accompagné, vous soyez à l'abri de réflexions

malveillantes? J'ai poussé la complaisance jusqu'à vous inviter à

venir deux fois chez moi, en Corse avec elle, parce que j'espérais que

vous rentreriez en vous-même et que vous la renverriez. Je n'en ai

jamais parlé à personne parce que j'ai pensé qu'un père ne peut

balancer un instant entre les intérêts de sa nombreuse famille et

cette femme. Vous êtes aveuglé par une passion fatale. Je vous ai

entretenu cinq fois de cette affaire. Je fais une dernière démarche.

Je paierai la pension qui lui est due. Je suis prêt à en passer le

contrat authentique, pourvu qu'elle soit congédiée immédiatement. Dans

le cas contraire, je ne la recevrai pas davantage dans ma maison, et

vous n'éviterez pas un éclat. Réfléchissez bien. Je vous aime

tendrement, et c'est avec beaucoup de peine que je me suis résolu à

cette démarche. J'en espère les meilleurs résultats et ce ne peut être

en vain que je parle à votre cœur et à votre raison».

[58] D'Alton-Shée. _Souvenirs de 1847_, p. 45.

[59] A la veille du mariage d'Isabelle, elle se plaint

alternativement de sa belle-mère et de son père: «Mon père est

d'une humeur assez capricieuse et irascible,» écrit-elle à son

mari.

Le duc est atterré à la lecture de ce billet. Depuis longtemps

Henriette Deluzy possède tous les secrets de ce triste intérieur.

Comment écarter le coup qui la menace? Faudra-t-il initier une autre

institutrice à tant de douloureux mystères? Pendant qu'il est plongé

dans ces réflexions, Henriette Deluzy, la figure décomposée, se

présente à lui. L'abbé Gallard, intime ami de Mgr Olivier, envoyé par

le maréchal Sébastiani, vient de lui signifier brutalement que si elle

ne donne pas immédiatement sa démission de gouvernante, un scandale va

se déchaîner. Si elle part, le maréchal lui constituera par acte

notarié la donation viagère que lui a jadis promise Praslin. «Je suis

chassée, lui dit-elle, atteinte dans mon honneur; protégez-moi.» Le

duc lui promet de voir le maréchal. «J'arrangerai cela» lui dit-il.

C'est sa formule habituelle en présence d'une difficulté qu'on lui

signale. Le lendemain, Praslin voit le maréchal. Il voudrait

qu'Henriette Deluzy ne quitte pas Louise avant son mariage. La scène

est violente entre les deux hommes. Praslin se retire sans avoir pu

rien obtenir. Il faut qu'Henriette Deluzy quitte la maison, qu'elle

parte le plus tôt possible, au plus tard quand on ira à Vaux-Praslin.

Enfin le maréchal consent à ce que l'acte de donation soit fait au nom

de sa fille, ce qui constituera comme une sorte de certificat de bonne

conduite et de marque de satisfaction à Henriette Deluzy. «Je ne suis

pas libre, dit le duc à l'institutrice. Je vous en prie, cédez.» Elle

fond en larmes. «Je vous en supplie, reprend Praslin, cédez de bonne

grâce et sans irriter la duchesse, car le scandale dont on vous a

parlé ne pourrait être qu'un procès en séparation, et alors je

perdrais mes filles.» A peine Praslin a-t-il quitté le maréchal que

celui-ci lui a adressé un nouveau billet. «Monsieur le duc, vous

m'avez déchiré le cœur. Vous avez attribué à mon insensibilité

d'avoir fermé ma maison à vous et à vos enfants. Vous êtes obligé de

me rendre justice. J'ai tout fait pour éviter cette séparation qui

vous coûte tant. J'ai pris sur moi tout l'odieux de fermer les yeux,

d'avoir l'air de ne pas croire à tout ce que les journaux avaient

répandu dans le public, à tout ce qui se disait dans Paris, et pour

prix d'une conduite aussi généreuse, vous venez m'adresser les

reproches les plus sanglants, les plus immérités. Je n'ai jamais parlé

de Mlle Deluzy avec personne. Je suis prêt à lui donner tous les

témoignages qui sont dans son intérêt; mais soyez juste et ne me

demandez pas des choses impossibles. Je ne vois pas ma fille pour ne

pas vous indisposer contre elle. Vous êtes le premier à me priver

d'être avec mes petits-enfants. Je ne mérite pas d'être traité ainsi.

Voyez les intérêts de ces jeunes personnes, écoutez-les. Vous ai-je

jamais rien fait qui puisse m'attirer un pareil traitement? Mais vous

êtes hors de vous-même et je vous excuse. Écoutez votre cœur qui est

bon et doit me rendre justice.» Et Sébastiani ajoute en post-scriptum:

«Quand vous serez vieux comme je le suis, vous vous ferez le reproche

d'avoir été dur envers moi.»

Toute cette soirée du 18 juin, Henriette Deluzy la passe enfermée dans

sa chambre, pleurant, sanglotant, se désespérant. Elle a dans sa

petite pharmacie un flacon de laudanum. Elle l'avale tout entier. Elle

passe la nuit dans l'engourdissement. Au matin, des vomissements

violents la sauvent. Louise de Praslin la trouve dans cet état, court

chercher le duc. Henriette avoue qu'elle a pris du laudanum. Le Dr

Louis, le médecin de la famille, est appelé. Louise et Berthe soignent

leur institutrice sur ses instructions et, quand dans la soirée, le

notaire Cahouet monte lui faire signer l'acte de constitution de

pension viagère, il juge qu'il n'y a rien de dangereux dans son

état[60].

[60] Interrogatoire d'Henriette Deluzy du 6 novembre

1847.--Dépositions du Dr Louis et du notaire Cahouet.

Cependant, la duchesse triomphe. Dès le 15 juin, elle indique à son

mari qu'elle entend être maîtresse désormais. «J'ai attendu jusqu'à ce

moment, lui écrit-elle, le résultat des promesses, que vous m'avez

renouvelées à mon retour d'Italie, de changer l'organisation de notre

intérieur. Vous semblez l'avoir oublié et je me vois obligée de vous

dire que je ne pense pas devoir retourner à Praslin sans y rentrer

pour y exercer mes droits et remplir mes devoirs de mère et de

maîtresse de maison dans toute leur étendue. Le régime des

gouvernantes nous a toujours fort mal réussi. Il est temps dans

l'intérêt de nos enfants et la dignité de notre intérieur d'y

renoncer. Tant que nos filles ne seront pas mariées, j'habiterai

partout au milieu d'elles, j'assisterai à toutes leurs occupations, je

les accompagnerai partout. Tous mes plans sont fait, et lorsque vous y

aurez réfléchi, vous trouverez autant de motifs de confiance dans les

soins d'une mère, pour l'éducation de nos filles, que dans ceux d'une

gouvernante. Des maîtres suppléeront aussi facilement à Praslin qu'à

Paris aux leçons d'une gouvernante qui, d'ailleurs, a toujours eu

recours à leur aide. J'ai tout prévu: tout s'arrangera facilement. Mon

père, je le sais, a fait offrir à Mlle D... une pension honorable et

viagère. En se rendant avec ces moyens en Angleterre, ses talents et

des protections lui procureront une position convenable, plus

facilement qu'à Paris. Vous vous inquiéteriez à tort du chagrin

qu'éprouveront nos filles; il sera beaucoup plus court et beaucoup

moins profond que vous ne vous le figurez: j'ai des raisons certaines

pour n'en pas douter. Depuis longtemps, vous vous êtes exprimé sur le

compte de Mlle D... de manière à ne pas laisser douter que vous aviez

les yeux ouverts sur une grande partie, du moins, de ces graves

inconvénients. Ce qui peut assurer le mieux, d'une manière honorable,

sa retraite, c'est une pension de mon père, garantie par moi, et son

voyage en Angleterre qui expliquera, d'une manière favorable, son

brusque départ. Par délicatesse, j'ai d'abord cherché un appui dans

votre propre famille pour vous ouvrir les yeux. Après avoir attendu en

vain des années le résultat, je dois enfin me soumettre au désir bien

légitime de mon père de vous parler au nom des véritables intérêts de

nos enfants.»

[Illustration: _La Cour des Pairs: Une audience du procès

Teste-Cubières._ (_Illustration_ du 17 juillet 1847.)

Au fond, sous la tribune du public, le banc des accusés avec

leurs défenseurs.

A droite, le procureur général; à gauche, le grand chancelier.]

Deux jours après, Fanny de Praslin note ses impressions sur ce qui

vient de s'accomplir: «J'ai besoin de me répéter à toutes les heures

que j'ai accompli un devoir sacré vis-à-vis de mes filles en

consentant à joindre enfin mes efforts à ceux de mon père pour

renvoyer cette femme. Il m'en a bien coûté. Je hais l'éclat; mais

enfin tout le monde me disait, et ma conscience aussi, que c'était mon

devoir. Mon Dieu, quel sera l'avenir? Comme il est irrité! On dirait,

en vérité, qu'il n'est pas le coupable. Peut-on s'aveugler à ce point?

Mon Dieu, ne lui ouvrirez-vous donc pas les yeux? Je ne puis

m'expliquer qu'on arrive à s'endurcir à ce point sur l'immoralité. Il

dit qu'il aime ses enfants, qu'il consacre son temps à leur éducation.

Il n'a pas assez de confiance en moi, leur mère, et il fait ses

maîtresses de leurs gouvernantes. Il y a là une suspension de tout

sens moral qui me confond... Il s'enfoncera chaque jour davantage dans

ce bourbier, il y consumera sa santé, son intelligence, sa fortune.

Et l'on veut élever ses enfants, ses filles, lorsqu'on mène une

semblable vie! Quelle est cette illusion, aussi complète que son

aveuglement? Il était las de cette femme depuis longtemps; mais il en

a peur et c'est pour cela qu'il ne la renvoyait pas, c'est évident.

Maintenant qu'on vient à son secours, son amour-propre se révolte;

c'est là son seul regret en ce moment. En lui montrant de la douleur

qu'il ne sent pas, il espère la calmer. Comme il était pressé hier

d'aller à Praslin et de couper court de suite! Oui, _comme on me l'a

dit_, je lui ai rendu à lui aussi un service réel; mais moi, jamais il

ne me pardonnera, il se vengera sur moi, jour par jour, heure par

heure, minute par minute, de lui avoir rendu ce service, d'avoir eu

raison quand il avait tort. L'abîme se creusera tous les jours plus

profond entre nous; plus il réfléchira, plus il se sentira coupable,

plus il m'en voudra, plus il appesantira sa vengeance sur moi.

L'avenir m'effraie; je tremble en y songeant; je me sens bien faible.

Mon Dieu! venez à mon aide; donnez-moi la force de supporter ces

nouvelles épreuves comme vous voudrez et de manière à attirer le plus

de grâces sur mes enfants, sur lui, le malheureux. Ah! il me fait une

cruelle vie. Mais je ne voudrais pas changer ma position pour la

sienne. Comme il est changé! Toujours triste, morose, mécontent de

tout le monde, en méfiance contre chacun, s'irritant de chaque chose!

On voit que le remords réside là. Moi qui l'ai tant aimé, j'ai peine à

le reconnaître; il me semble que ce n'est plus le même homme. Voilà le

fruit de l'absence de principes religieux, d'idées morales; voilà le

fruit du désœuvrement et de la paresse.»

L'Assassinat de la Duchesse de Praslin · 第 8 / 14 段