de départ et de séparation. La duchesse semble au mieux avec
l'institutrice. Elle lui fait classer ses papiers avec Louise et
Berthe. Elle passe une soirée à leur lire les lettres de la
grand'maman Coigny. «Ma mère, écrit Louise à son père, nous en a lues
quelques-unes qui étaient pleines de flatteries. Les adresses sont «à
la plus jolie, à la plus aimée, à la plus spirituelle», et dans
l'intérieur, on lui dit que lorsqu'on l'a vue, on trouve toutes les
autres laides, et une quantité de choses de ce genre. Cela a duré
jusqu'à dix heures. C'était bien ennuyeux... Lorsque nous sommes hors
de la salle d'études, nous nous ennuyons passablement.»
Le calme n'est, d'ailleurs, que relatif à Vaux-Praslin. Au cours de
décembre, il y a eu de nouveaux éclats entre la duchesse et
l'institutrice, et ce doit être avec une certaine surprise que, le 1er
janvier 1846, Henriette décachète cette lettre qu'accompagne un
bracelet: «S'il est défendu de se coucher sans s'être réconcilié avec
son prochain, il me semble qu'une nouvelle année doit avoir plus forte
raison pour mettre fin à tous les dissentiments et oublier tous les
griefs. C'est donc de bon cœur que je vous tends la main,
Mademoiselle, et vous demande d'oublier, pour bien vivre désormais
ensemble, tous les moments pénibles que j'ai pu vous occasionner, et
je vous promets aussi de passer une éponge sur les motifs qui, en me
blessant, m'y avaient excitée. Chacun a ses torts en ce monde et je
suis bien tentée de croire que c'est trop heureux. Cela doit rendre
plus indulgent mutuellement et faciliter les réconciliations. Je suis
bien convaincue de votre attachement sincère et tendre pour mes
enfants, et, croyez-moi, personne n'est plus que moi disposée à la
reconnaissance et à l'affection pour les personnes qui se consacrent à
eux, si je ne suis pas blessée au cœur par la pensée qu'on les
détache de moi. Vous le savez comme moi, c'est l'habitude qui attache,
et surtout les enfants. En ne voyant pas leur mère, elle perd sa place
dans leur cœur comme dans leur vie; ils finissent par douter de son
affection. Bien heureux si plus tard leur estime et leur confiance
n'en sont pas ébranlées. Certes, ce n'est pas votre but, car vous
devez sentir qu'il serait un jour aussi pernicieux pour les enfants
qu'il serait douloureux pour leur mère de détruire les liens les plus
sacrés.»
«De picoteries en picoteries, on en arrive à faire des choses qui
sont, en commençant, bien loin de la pensée. Si, au lieu de s'exciter
sur les défauts que l'on se reconnaît mutuellement, on les ménageait
réciproquement, je crois que chacun en ce monde ferait un bon marché.
Il ne s'agit que d'être bon cocher et de faire le tour des tas de
pierre, au lieu de passer dessus. Pour ma part, je confesse que
j'accroche souvent. J'avais depuis longtemps formé le projet de vous
écrire pour tout renouveler avec l'année. C'est donc avec un double
plaisir que j'ai reçu votre charmant ouvrage ce soir, puisqu'il m'a
donné la preuve que vous étiez aussi disposée à mettre fin à un état
de choses qui, j'en ai la conviction, ne peut être que fâcheux pour
les enfants, vous mettre vous-même dans une position souvent fausse et
désagréable et moi me placer dans une position bien cruelle pour moi,
qui vis si isolée, depuis quelque temps, de mes affections les plus
chères, au milieu desquelles j'étais si heureuse! J'envisageais avec
tant d'ardeur le moment où mes filles seraient grandes et, je l'avoue,
je souffre bien de les voir ce qu'elles sont pour moi. Mais en voici
bien long pour dire qu'il faut que nous tâchions de perdre un faux pli
pour en prendre un autre, et vous prier de recevoir et de porter ce
gage d'une nouvelle alliance, à laquelle, j'espère, vous consentirez.»
S'ouvrant sous ces auspices, l'année 1846 est au début beaucoup moins
agitée que les précédentes. Pourtant, la duchesse n'a pas abandonné
ses griefs. Elle retrouve toutes ses accusations, dans une lettre qui
paraît être du début de juin. «Ah! vous trouvez que je ne mets pas
d'esprit de conciliation! Et qu'est-ce donc, s'il vous plaît, que je
fais en dînant et en passant la soirée (comme pour mille bonnes
raisons, j'avais durant des années renoncé à faire) avec Mlle D..., en
ayant pour elle mille attentions, mille prévenances? Je ne suis pas,
il est vrai, en position de lui faire les mêmes cadeaux, ni les mêmes
caresses, ni lui procurer les mêmes plaisirs que vous le faites, mais
en vérité, je fais tout ce que je puis, et même plus que je ne
devrais, envers une personne, pour qui je n'ai ni confiance, ni
estime; qui, malgré moi, élève mes filles, et dont la position
vis-à-vis de vous est un motif plus que suffisant pour que son
habitation sous le même toit soit non seulement une grave insulte pour
moi, mais un scandale hideux pour élever mes filles. Cette femme qui
ose devant moi vous faire des reproches jaloux! Avoir mis une
gouvernante sur le pied de vous railler avec dépit sur l'emploi de
votre temps, tandis que moi, je dois tout voir, tout supporter, et que
vous trouvez très mauvais que je n'aie pas assez de confiance en votre
maîtresse pour être bien aise de lui voir élever mes filles. Car,
enfin, croyez-vous donc que je sois la dupe de tous vos arrangements?
Mlle D... vit avec vous avec une familiarité qu'on n'a qu'avec son
mari ou son amant. Ceci est terrible. Ce qui se passe dans l'ombre, je
ne puis le voir; mais j'espérais du moins que la condescendance que
j'avais mise, depuis près d'un an, à être vis-à-vis d'elle et de vous
comme si tout cela était naturel vous avait donné assez de pitié pour
ma position, pour prendre des dehors de convenance et d'exiger d'elle
d'être plus décente avec vous, devant le public, les enfants et moi.
Mais expliquez-vous donc, grand Dieu. Vous dites toujours que cela
dépend de moi que cela change? Que faut-il donc de plus que je ne fais
depuis un an. Parlez avant de partir, et quels sont les changements,
d'ailleurs, que vous admettez. Si vous sentez à quel point vous faites
du tort à nos filles avec ce genre de vie, comment hésitez-vous un
moment à changer cet état de choses. Vous dites que vous aimez vos
filles, vous dites que notre intérieur, leur direction n'est pas ce
qu'elle devrait être et vous attendez, vous hésitez à changer tout
cela de crainte que je n'en éprouve du bonheur. De bonne foi, pourquoi
tenez-vous à ce que nous ne nous séparions pas, si ce n'est parce que
ma présence sert de manteau à la position de Mlle D...? Quelle part
m'avez-vous laissée dans votre vie, dans celle de nos enfants? Rejetée
par vous en dehors de tous mes droits, de tous mes devoirs depuis tant
d'années, vous auriez dû m'excuser si j'avais été chercher ailleurs
des affections pour me dédommager de celles que vous m'ôtiez. Pendant
neuf ans, je vous ai attendu, je vous ai espéré, j'ai cru qu'un jour
viendrait où vous vous diriez que si vous me priviez de l'affection
que j'attendais de vous, du moins vous me deviez de ne point me
retirer plus longtemps celle de mes filles et m'accorder la
consolation de m'occuper d'elles. Vous pouvez bien ne pas m'aimer, je
le trouve tout simple. Vos idées, vos goûts, vos sentiments sont trop
changés pour que cela ne soit pas, mais quel que soit le dédain avec
lequel vous me traitez au fond de votre cœur, vous n'éprouvez pas
pour moi le mépris et la défiance qui, seuls, pouvaient me priver de
la direction de mes filles. Mais, mon ami, le temps s'écoule, je ne
puis attendre toute ma vie. Je perds l'espoir maintenant après tant de
concessions, de sacrifices inutiles. Si votre intention n'est pas de
saisir cette occasion de commencer dans une nouvelle voie, lorsque
nous nous retrouverons après cette séparation d'environ quatre mois,
mieux vaut prolonger définitivement cette séparation indéfiniment que
de reprendre la vie telle qu'elle est maintenant, ennuyeuse pour vous,
cruelle pour moi, fâcheuse pour les enfants, et dont les résultats
seront déplorables pour eux. Avant de nous quitter, répondez-moi
franchement si vous désirez sincèrement, si vous croyez utile un
changement dans notre organisation intérieure, de quelle nature, dans
quelle mesure seraient les changements que vous admettez, et ce qu'il
faut que je fasse pour les obtenir. Je vous l'ai dit souvent, ne
craignez rien pour votre liberté. Je ne suis pas assez absurde pour
demander à un homme de me donner des témoignages d'une affection que
je ne lui inspire pas. Je réclame seulement les marques d'une estime
et d'une confiance que je crois mériter, et les droits qu'ont toutes
les mères de diriger leurs filles.»
Quelques jours après cette missive furieuse, Mme de Praslin fait
porter ce billet à Henriette Deluzy. «Je ne veux pas vous déranger,
Mademoiselle, sans quoi, je vous aurais fait demander d'avoir la bonté
de descendre un instant chez moi, ayant un service à vous demander
que, j'espère, vous ne me refuserez pas de me rendre. J'y attache
beaucoup de prix et j'en serai sincèrement reconnaissante. Il y a deux
jours, croyant que M. de Praslin revenait pour quelques jours, j'ai
engagé Louise et ses sœurs à ne pas souhaiter la fête de leur père,
la veille qui se trouvait un si triste anniversaire[48] et à attendre
le jour même. Hier soir, en apprenant qu'il repartait aujourd'hui,
j'ai pensé qu'il ne fallait pas différer et je m'étais promis de le
dire à mes filles en allant à la messe, puisque je n'y avais pas songé
avant d'aller nous coucher. Au moment de partir, mon bouquet est
arrivé. Je l'ai étourdiment envoyé de suite, avant de les avoir vues
et le malheur a voulu qu'elles se trouvassent justement là et elles
ont pu croire que j'avais pu gâter leur plaisir. Je ne puis dire à
quel point je suis affligée de ma sotte maladresse; j'ai peur qu'elles
ne m'en veuillent. Vous avez trop d'influence sur elles pour que je
n'espère pas qu'elles ne m'en voudront pas et qu'elles comprendront
bien les choses, si vous voulez bien vous charger de leur exprimer mes
regrets et leur expliquer ces contretemps si maladroits de ma part. Je
m'adresse avec confiance à vous, Mademoiselle, et je serais
sensiblement peinée si vous me refusiez ce service, mais je ne puis le
supposer et vous offre d'avance mille sincères expressions de
reconnaissance. J'avais été atterrée en voyant les enfants là juste au
moment où je voulais les prévenir. Puis-je compter sur votre bon
vouloir?»
[48] C'était l'anniversaire de la mort du père du duc Théobald.
[Illustration: _Vue de la Fontaine de Ficayola, près Bastia._
Dessiné par d'Aubigny, gravé par Née. (Bibliothèque Nationale.
Estampes.)]
Le mois suivant, le duc, Louise, Berthe, Raynald et Henriette Deluzy
quittaient Vaux. Le plan de voyage comportait la traversée de la
France jusqu'en Piémont, un séjour chez Isabelle de Roburent, puis,
après une rapide visite à Florence, un séjour en Corse chez le
maréchal Sébastiani. Henriette Deluzy, dans une série de lettres,
devait fournir à la duchesse les détails les plus circonstanciés sur
Isabelle de Roburent, installée à Morozzo, à quelque distance de
Turin, pour y passer l'été parmi les fleurs, les ombrages et les eaux.
«Dans ces quelques jours passés près d'elle, écrivait-elle, je l'ai
trouvée si complètement ce qu'elle était, il y a un an, que j'ai
plutôt acquis la conviction du bonheur parfait dont elle jouit que je
n'ai su quelque particularité sur sa nouvelle existence.» La
duchesse, demeurée à Praslin avec les petites, Gaston et Horace, leur
lisait le soir des pièces de Molière qui, pensait-elle, les
ravissaient. Les courriers d'Italie lui apportaient la nouvelle des
succès de Raynald qui avait «fait la conquête de toutes les personnes
qui l'avaient vu parfaitement sage, s'intéressant à tout, faisant les
plus amusantes remarques sur ce qui le frappait.» Puis, c'étaient la
rapide vision de Florence et de sa belle campagne, les Cascines, la
laiterie du Grand-Duc, ensuite la Corse grillée par le soleil de
septembre dépouillant arbres et prairies, «au point qu'on se croirait
déjà en hiver.»
Le duc de Praslin écrivait aussi: «Nous arriverons à Praslin du 5 au
10 (octobre). Il faudrait que vous fissiez dès à présent vos
préparatifs de départ, car malheureusement, votre départ suivra de
très près notre arrivée. Les couches d'Isabelle ne seront pas aussi
prochaines qu'elle le supposait. Mme de Pampara ne les attend que vers
le 20 au plus tôt. Il est indispensable que vous veniez à Turin, car
Isabelle a pris une mauvaise direction, vis-à-vis de sa nouvelle
famille. Je ne puis pas entrer ici dans des détails; ce serait trop
long. Il ne s'agit de rien de grave. C'est une suite de petites choses
qu'en un quart d'heure je vous aurai expliqué de vive voix, mais
l'intérieur d'une famille se compose d'une foule de petits détails qui
rendent la vie plus ou moins heureuse. Je crois que votre arrivée
modifiera beaucoup de choses d'une manière importante dans les idées
d'Isabelle.» Henriette Deluzy donnait une note à peu près semblable.
«La vie matérielle de Turin ressemble si peu à celle de Paris qu'un
établissement parfaitement convenable au Piémont peut, au premier
moment, ne point répondre à nos idées françaises. Puis, l'obligation
pour M. de Pampara de vivre au château a encore de beaucoup
circonscrit son établissement. Isabelle a la plus belle part. Son
appartement est certainement beaucoup mieux que celui de bien des
jeunes femmes à Paris, chez leurs parents. Elle est contente et semble
ne rien désirer, ne rien regretter. Quant à elle personnellement, elle
n'est changée en rien. Vous trouverez les mêmes choses à louer, les
mêmes choses à combattre, mais elle aime son mari, paraît avoir
confiance en vous, Madame, et vos conseils lui feront certainement un
grand bien. Ce qui lui nuit le plus, je crois, c'est le manque absolu
d'occupations sérieuses et sous ce rapport, Madame, vous lui donnerez
un exemple précieux.» La preuve de confiance, l'appel à l'influence
maternelle qu'en tant d'autres circonstances elle reprochait au duc de
ne pas invoquer, n'avait pas désarmé Mme de Praslin. Tandis que son
mari voyageait, elle ourdissait on ne sait quelles combinaisons
louches pour lesquelles elle crut devoir prendre les conseils de
l'évêque d'Évreux.
Ancien curé de Saint-Roch, ancien confesseur de la reine Marie-Amélie,
parvenu par son influence à la mitre, Théodore-Nicolas Olivier était
pour la duchesse de Praslin une vieille connaissance. Quand, le 15
août 1841, le prélat, prenant possession de son diocèse, était venu
visiter Notre-Dame du Vaudreuil, la duchesse, en grand deuil de son
beau-père mort moins de deux mois avant, s'était placée, entourée de
ses enfants, au pied de la chaire pour saluer son ancien directeur de
conscience[49]. Mgr Olivier, partout accueilli dans l'Eure avec une
froideur, et bientôt une hostilité marquée, par un clergé fidèle aux
idées légitimistes, n'avait pas oublié l'appui que la duchesse lui
avait ainsi prêté. Quelle était la question qui lui avait été posée?
Sa lettre, peu explicite, éclaire mal sur le caractère de la «licence
à prendre», mais elle est d'un ton qui manque regrettablement de
franchise. «Madame la duchesse, écrivait le casuiste mitré, s'il était
permis de vous dire combien votre lettre m'a peu surpris mais combien
elle m'a fait de plaisir, vous jugeriez assez bien de mon respect et
de mon dévouement pour vous; mais il faut traiter le sujet qui vous
occupe et voici mon avis: Il faut savoir si le refus de consentement
du père n'entraînera pas un refus de subsides indispensablement
nécessaires; et sans le savoir précisément, je le crains beaucoup. Si
ce refus de consentement n'a pas de graves inconvénients, je
m'interdis de conseiller de passer outre _seulement en raison_[50] de
ma double position d'évêque et de confesseur; je ne puis pas permettre
que le père puisse dire: «Voilà ce qu'a produit l'influence d'un homme
d'église dans ma maison.» C'est vous dire assez, madame la duchesse,
que je trouve la licence à prendre parfaitement légitime. Enfin, je
pense qu'il ne faudrait pas en venir là sans le consentement explicite
et l'approbation de la reine. Je me résume. Je ne puis ni ne veux
conseiller ce qui fait l'objet de votre lettre, mais je veux que vous
croyiez, madame la Duchesse, à tous mes vœux pour votre bonheur»[51].
[49] A. de Boudon. _Histoire de Mgr Olivier_, 390.
[50] Souligné par Mgr Olivier.
[51] Papiers de Mme de Praslin.--Le post-scriptum est à retenir:
«J'arriverai à Paris le 19 janvier. Je compte y rester quinze
jours au moins. Je descends 35, rue d'Argenteuil.»
C'est lui, c'est ce prélat de Cour qui mourra honni de tout son
diocèse, c'est cet homme d'église politicien, qui va, avec des airs de
sainte Nitouche, diriger désormais les entreprises de la duchesse de
Praslin contre son mari, guider la femme hésitante dans la voie qui
les perdra, le duc et elle.[52] Une lettre de Valentine Delessert, la
femme du préfet de police, jette quelques lueurs sur le désarroi de
l'âme de Fanny de Praslin au moment où elle se préparait à partir pour
Turin: «Votre lettre m'a fait bien de la peine. Je vois beaucoup de
chagrin au fond de vos projets et cela me fait penser à vous bien
tristement. Je viendrai vous voir demain de midi à une heure, si cela
ne vous gêne pas, j'en ai bien envie et vous seriez ingrate si vous
croyiez que j'aie une sympathie moins grande et moins profonde pour
vos peines. Au contraire, chaque année qui s'accumule sur moi, me fait
sentir plus profondément les affections qui me restent et vous êtes
ma meilleure amie.»[53] La duchesse prend ses passe-ports, part pour
Turin où Isabelle de Roburent accouche le 29 octobre. «Isabelle est
très bien, mon ami. Ce matin, à 3 heures, elle a commencé à souffrir,
et à 10 h. 1/4, elle est accouchée d'une fille vraiment charmante qui
pèse 12 livres de Piémont, c'est-à-dire 8 ou 9 des nôtres. Elle a eu
beaucoup de courage. Elle s'est si bien aidée qu'elle a abrégé par ses
efforts ses douleurs de quelques heures; les dernières ont été
terribles. La petite est superbe et très forte. Je suis encore toute
émue. Adieu, mille expressions de mes sentiments. J'embrasse mes chers
enfants. Je regrette vivement que vous ne soyez pas ici. Veuillez
annoncer l'événement à Edgar et Georgina. Hermann écrit à ma
belle-mère.»
[52] «Maintenant encore, dit le _Mémoire_ à ses juges d'Henriette
Deluzy, je ne puis deviner le mystère qui couvrit la conduite de
Mme de Praslin... car enfin ce projet de séparation scandaleuse,
qui surgit tout à coup dans l'esprit de Mme de Praslin, qui
l'agite, qui la préoccupe sans cesse... cette jalousie contre moi
qui se réveille soudain sans cause... a dû être inspiré par
quelque perfide conseiller.»
[53] «J'ai, ajoute-t-elle en post-scriptum, j'ai à dîner ce soir
une Espagnole que vous avez vue chez moi, Mme de Montijo et ses
filles, M. de Lassus, M. Mullin, M. Mérimée. Si ce monde ne vous
ennuie pas, vous me ferez bien plaisir de venir aussi en robe de
chambre. Vous savez comme nous sommes à Passy et ce serait un bon
moment pour moi, chère amie.»
Chez les Pampara, le séjour de la duchesse de Praslin est marqué par
des incidents peu propres à satisfaire les beaux-parents de sa fille.
Le 25 novembre, M. de Pampara écrit au duc. «Vous aviez raison de dire
que Mme la Duchesse gâte ses enfants en flattant leurs défauts. Elle
ne tarit pas d'éloges à Isabelle sur sa tenue, sur sa beauté, sur son
maintien, sur les occupations qu'elle se donne et même sur son esprit.
J'ai humblement hasardé un jour de prier la duchesse de vouloir bien
nous aider, par ses bons conseils à Isabelle, à la rendre plus
franche, à lui donner du goût pour l'occupation et à se défaire de son
opiniâtreté. Elle a eu la bonté de me dire que tous ces défauts, elle
ne les avait pas à la maison, et qu'Isabelle était une dame tout comme
une autre, qu'elle ne voyait rien à corriger en elle. Comme de raison,
je n'ai plus soufflé mot.... Jamais Mme la Duchesse n'a eu, comme
vous, la bonté de nous faire la moindre question sur sa fille. Elle la
croit parfaite et croit peut-être que nous ne la gâtons pas assez.»
Bref, M. de Pampara n'est pas sans inquiétude sur les conséquences de
la correspondance qui va s'échanger, après le départ de la duchesse,
entre la mère et la fille. Une lettre de Mme de Praslin à Henriette
Deluzy est, en effet, consacrée à tenter de démontrer qu'Isabelle lit,
s'occupe, travaille, et elle avoue qu'elle s'est préoccupée à Turin
d'assurer à sa fille l'appui de vieilles dames «qui m'ont pris en
affection, comme ma pauvre vieille duchesse de M....» Aline joint à la
lettre de sa mère, qui lui a été dictée en partie, un billet des plus
caressants pour son institutrice: «Vous ne pouvez pas vous douter,
chère Azelle, du bonheur que j'ai eu en lisant votre bonne et
excellente lettre qui m'a causé un si grand plaisir et un tel bonheur
qu'étant dans le bain en ce moment je ne me suis même pas donné la
peine de bien essuyer mes mains. La lettre de Louise m'a fait aussi un
si grand plaisir que je suis dans un état de bonheur qu'on ne peut pas
s'imaginer. Mme de Pampara m'a donné hier soir le plus joli petit
verre d'eau qu'on puisse voir. Je remercie beaucoup mon père de sa
bonne intention. Adieu, chère Azelle, je vous embrasse tous de cœur.»
Et elle signe: «Aline qui vous aime comme la prunelle de ses yeux».
On vit heureux à Vaux. On y coule des jours tranquilles jusqu'à
l'arrivée de la duchesse. Mais elle n'est pas plutôt là que
recommencent les scènes et les interminables lettres à son mari.
«Lorsque je suis arrivée ici, j'espérais avoir quelques instants de
distraction et de trève; mais l'illusion n'a pas duré longtemps: le
marchepied de la voiture n'était pas achevé de baisser que j'avais lu
dans votre air glacial, dédaigneux et mécontent, dans l'expression
contrainte du regard de mes enfants, dans les petits yeux verts qui
apparaissaient derrière votre épaule, que j'allais être soumise à des
traitements humiliants, à la vie la plus pénible, à supporter le
spectacle des choses les plus inconvenantes, pour ne pas me servir du
mot propre. Croyez-le bien, Théobald, si je lutte encore, c'est parce
que je suis fermement consciencieuse; qu'il est de mon devoir de ne
pas renoncer, pour obtenir une paix et une tranquillité factices, de
ne pas donner, par mon silence, une apparence de consentement tacite à
un état de choses qui regarde mes enfants et que je désapprouve
vivement, parce que je le crois fermement détestable, fâcheux pour le
présent, pernicieux, dangereux pour l'avenir. Tu as beau faire, me
détester. Je suis leur mère à ces enfants que tu donnes aux premières
venues. Je sais fort bien que tu es le maître, tu peux tout sur moi;
mais il est une chose dans laquelle les droits d'une femme sont
presque égaux à ceux du mari; tu l'oublies entièrement. Ne sais-tu pas
que les lois, si je les invoquais, décideraient en ma faveur? Tu sais
que je ne le ferai jamais, mais, est-ce une raison pour en abuser? Tu
te crois obligé à céder en toutes choses, afin de conserver Mlle D...
à tout prix. Tu la crois irremplaçable, près de toi, près de mes
enfants. Toi qui crois si simple, si facile de remplacer une mère,
pourquoi crois-tu donc si prodigieusement impossible de remplacer une
gouvernante? Si tu l'avais voulu, elle aurait pu être une bonne
gouvernante; mais tu as dénaturé sa position, sa fonction, et tel qui
brille au second rang, s'éclipse au premier. Comment la tête ne lui
tournerait-elle pas, elle à qui ta conduite dit tous les jours plus
clairement que les paroles encore: «J'ai une femme, mais je préfère
votre société, vos soins; mes enfants ont une mère, mais vous que je
connais à peine, qui êtes plus jeune, j'ai plus confiance, en vos
principes, votre expérience, vos soins, votre dévouement, vos
manières, votre jugement, votre tendresse, pour leur tenir lieu de
tout. Prenez la place, commandez, ordonnez. Celle qui remplace la mère
de mes enfants, doit être souveraine chez moi.»