Quand arrivent ces deux lettres à Vaux-Praslin, il n'est plus question

de départ et de séparation. La duchesse semble au mieux avec

l'institutrice. Elle lui fait classer ses papiers avec Louise et

Berthe. Elle passe une soirée à leur lire les lettres de la

grand'maman Coigny. «Ma mère, écrit Louise à son père, nous en a lues

quelques-unes qui étaient pleines de flatteries. Les adresses sont «à

la plus jolie, à la plus aimée, à la plus spirituelle», et dans

l'intérieur, on lui dit que lorsqu'on l'a vue, on trouve toutes les

autres laides, et une quantité de choses de ce genre. Cela a duré

jusqu'à dix heures. C'était bien ennuyeux... Lorsque nous sommes hors

de la salle d'études, nous nous ennuyons passablement.»

Le calme n'est, d'ailleurs, que relatif à Vaux-Praslin. Au cours de

décembre, il y a eu de nouveaux éclats entre la duchesse et

l'institutrice, et ce doit être avec une certaine surprise que, le 1er

janvier 1846, Henriette décachète cette lettre qu'accompagne un

bracelet: «S'il est défendu de se coucher sans s'être réconcilié avec

son prochain, il me semble qu'une nouvelle année doit avoir plus forte

raison pour mettre fin à tous les dissentiments et oublier tous les

griefs. C'est donc de bon cœur que je vous tends la main,

Mademoiselle, et vous demande d'oublier, pour bien vivre désormais

ensemble, tous les moments pénibles que j'ai pu vous occasionner, et

je vous promets aussi de passer une éponge sur les motifs qui, en me

blessant, m'y avaient excitée. Chacun a ses torts en ce monde et je

suis bien tentée de croire que c'est trop heureux. Cela doit rendre

plus indulgent mutuellement et faciliter les réconciliations. Je suis

bien convaincue de votre attachement sincère et tendre pour mes

enfants, et, croyez-moi, personne n'est plus que moi disposée à la

reconnaissance et à l'affection pour les personnes qui se consacrent à

eux, si je ne suis pas blessée au cœur par la pensée qu'on les

détache de moi. Vous le savez comme moi, c'est l'habitude qui attache,

et surtout les enfants. En ne voyant pas leur mère, elle perd sa place

dans leur cœur comme dans leur vie; ils finissent par douter de son

affection. Bien heureux si plus tard leur estime et leur confiance

n'en sont pas ébranlées. Certes, ce n'est pas votre but, car vous

devez sentir qu'il serait un jour aussi pernicieux pour les enfants

qu'il serait douloureux pour leur mère de détruire les liens les plus

sacrés.»

«De picoteries en picoteries, on en arrive à faire des choses qui

sont, en commençant, bien loin de la pensée. Si, au lieu de s'exciter

sur les défauts que l'on se reconnaît mutuellement, on les ménageait

réciproquement, je crois que chacun en ce monde ferait un bon marché.

Il ne s'agit que d'être bon cocher et de faire le tour des tas de

pierre, au lieu de passer dessus. Pour ma part, je confesse que

j'accroche souvent. J'avais depuis longtemps formé le projet de vous

écrire pour tout renouveler avec l'année. C'est donc avec un double

plaisir que j'ai reçu votre charmant ouvrage ce soir, puisqu'il m'a

donné la preuve que vous étiez aussi disposée à mettre fin à un état

de choses qui, j'en ai la conviction, ne peut être que fâcheux pour

les enfants, vous mettre vous-même dans une position souvent fausse et

désagréable et moi me placer dans une position bien cruelle pour moi,

qui vis si isolée, depuis quelque temps, de mes affections les plus

chères, au milieu desquelles j'étais si heureuse! J'envisageais avec

tant d'ardeur le moment où mes filles seraient grandes et, je l'avoue,

je souffre bien de les voir ce qu'elles sont pour moi. Mais en voici

bien long pour dire qu'il faut que nous tâchions de perdre un faux pli

pour en prendre un autre, et vous prier de recevoir et de porter ce

gage d'une nouvelle alliance, à laquelle, j'espère, vous consentirez.»

S'ouvrant sous ces auspices, l'année 1846 est au début beaucoup moins

agitée que les précédentes. Pourtant, la duchesse n'a pas abandonné

ses griefs. Elle retrouve toutes ses accusations, dans une lettre qui

paraît être du début de juin. «Ah! vous trouvez que je ne mets pas

d'esprit de conciliation! Et qu'est-ce donc, s'il vous plaît, que je

fais en dînant et en passant la soirée (comme pour mille bonnes

raisons, j'avais durant des années renoncé à faire) avec Mlle D..., en

ayant pour elle mille attentions, mille prévenances? Je ne suis pas,

il est vrai, en position de lui faire les mêmes cadeaux, ni les mêmes

caresses, ni lui procurer les mêmes plaisirs que vous le faites, mais

en vérité, je fais tout ce que je puis, et même plus que je ne

devrais, envers une personne, pour qui je n'ai ni confiance, ni

estime; qui, malgré moi, élève mes filles, et dont la position

vis-à-vis de vous est un motif plus que suffisant pour que son

habitation sous le même toit soit non seulement une grave insulte pour

moi, mais un scandale hideux pour élever mes filles. Cette femme qui

ose devant moi vous faire des reproches jaloux! Avoir mis une

gouvernante sur le pied de vous railler avec dépit sur l'emploi de

votre temps, tandis que moi, je dois tout voir, tout supporter, et que

vous trouvez très mauvais que je n'aie pas assez de confiance en votre

maîtresse pour être bien aise de lui voir élever mes filles. Car,

enfin, croyez-vous donc que je sois la dupe de tous vos arrangements?

Mlle D... vit avec vous avec une familiarité qu'on n'a qu'avec son

mari ou son amant. Ceci est terrible. Ce qui se passe dans l'ombre, je

ne puis le voir; mais j'espérais du moins que la condescendance que

j'avais mise, depuis près d'un an, à être vis-à-vis d'elle et de vous

comme si tout cela était naturel vous avait donné assez de pitié pour

ma position, pour prendre des dehors de convenance et d'exiger d'elle

d'être plus décente avec vous, devant le public, les enfants et moi.

Mais expliquez-vous donc, grand Dieu. Vous dites toujours que cela

dépend de moi que cela change? Que faut-il donc de plus que je ne fais

depuis un an. Parlez avant de partir, et quels sont les changements,

d'ailleurs, que vous admettez. Si vous sentez à quel point vous faites

du tort à nos filles avec ce genre de vie, comment hésitez-vous un

moment à changer cet état de choses. Vous dites que vous aimez vos

filles, vous dites que notre intérieur, leur direction n'est pas ce

qu'elle devrait être et vous attendez, vous hésitez à changer tout

cela de crainte que je n'en éprouve du bonheur. De bonne foi, pourquoi

tenez-vous à ce que nous ne nous séparions pas, si ce n'est parce que

ma présence sert de manteau à la position de Mlle D...? Quelle part

m'avez-vous laissée dans votre vie, dans celle de nos enfants? Rejetée

par vous en dehors de tous mes droits, de tous mes devoirs depuis tant

d'années, vous auriez dû m'excuser si j'avais été chercher ailleurs

des affections pour me dédommager de celles que vous m'ôtiez. Pendant

neuf ans, je vous ai attendu, je vous ai espéré, j'ai cru qu'un jour

viendrait où vous vous diriez que si vous me priviez de l'affection

que j'attendais de vous, du moins vous me deviez de ne point me

retirer plus longtemps celle de mes filles et m'accorder la

consolation de m'occuper d'elles. Vous pouvez bien ne pas m'aimer, je

le trouve tout simple. Vos idées, vos goûts, vos sentiments sont trop

changés pour que cela ne soit pas, mais quel que soit le dédain avec

lequel vous me traitez au fond de votre cœur, vous n'éprouvez pas

pour moi le mépris et la défiance qui, seuls, pouvaient me priver de

la direction de mes filles. Mais, mon ami, le temps s'écoule, je ne

puis attendre toute ma vie. Je perds l'espoir maintenant après tant de

concessions, de sacrifices inutiles. Si votre intention n'est pas de

saisir cette occasion de commencer dans une nouvelle voie, lorsque

nous nous retrouverons après cette séparation d'environ quatre mois,

mieux vaut prolonger définitivement cette séparation indéfiniment que

de reprendre la vie telle qu'elle est maintenant, ennuyeuse pour vous,

cruelle pour moi, fâcheuse pour les enfants, et dont les résultats

seront déplorables pour eux. Avant de nous quitter, répondez-moi

franchement si vous désirez sincèrement, si vous croyez utile un

changement dans notre organisation intérieure, de quelle nature, dans

quelle mesure seraient les changements que vous admettez, et ce qu'il

faut que je fasse pour les obtenir. Je vous l'ai dit souvent, ne

craignez rien pour votre liberté. Je ne suis pas assez absurde pour

demander à un homme de me donner des témoignages d'une affection que

je ne lui inspire pas. Je réclame seulement les marques d'une estime

et d'une confiance que je crois mériter, et les droits qu'ont toutes

les mères de diriger leurs filles.»

Quelques jours après cette missive furieuse, Mme de Praslin fait

porter ce billet à Henriette Deluzy. «Je ne veux pas vous déranger,

Mademoiselle, sans quoi, je vous aurais fait demander d'avoir la bonté

de descendre un instant chez moi, ayant un service à vous demander

que, j'espère, vous ne me refuserez pas de me rendre. J'y attache

beaucoup de prix et j'en serai sincèrement reconnaissante. Il y a deux

jours, croyant que M. de Praslin revenait pour quelques jours, j'ai

engagé Louise et ses sœurs à ne pas souhaiter la fête de leur père,

la veille qui se trouvait un si triste anniversaire[48] et à attendre

le jour même. Hier soir, en apprenant qu'il repartait aujourd'hui,

j'ai pensé qu'il ne fallait pas différer et je m'étais promis de le

dire à mes filles en allant à la messe, puisque je n'y avais pas songé

avant d'aller nous coucher. Au moment de partir, mon bouquet est

arrivé. Je l'ai étourdiment envoyé de suite, avant de les avoir vues

et le malheur a voulu qu'elles se trouvassent justement là et elles

ont pu croire que j'avais pu gâter leur plaisir. Je ne puis dire à

quel point je suis affligée de ma sotte maladresse; j'ai peur qu'elles

ne m'en veuillent. Vous avez trop d'influence sur elles pour que je

n'espère pas qu'elles ne m'en voudront pas et qu'elles comprendront

bien les choses, si vous voulez bien vous charger de leur exprimer mes

regrets et leur expliquer ces contretemps si maladroits de ma part. Je

m'adresse avec confiance à vous, Mademoiselle, et je serais

sensiblement peinée si vous me refusiez ce service, mais je ne puis le

supposer et vous offre d'avance mille sincères expressions de

reconnaissance. J'avais été atterrée en voyant les enfants là juste au

moment où je voulais les prévenir. Puis-je compter sur votre bon

vouloir?»

[48] C'était l'anniversaire de la mort du père du duc Théobald.

[Illustration: _Vue de la Fontaine de Ficayola, près Bastia._

Dessiné par d'Aubigny, gravé par Née. (Bibliothèque Nationale.

Estampes.)]

Le mois suivant, le duc, Louise, Berthe, Raynald et Henriette Deluzy

quittaient Vaux. Le plan de voyage comportait la traversée de la

France jusqu'en Piémont, un séjour chez Isabelle de Roburent, puis,

après une rapide visite à Florence, un séjour en Corse chez le

maréchal Sébastiani. Henriette Deluzy, dans une série de lettres,

devait fournir à la duchesse les détails les plus circonstanciés sur

Isabelle de Roburent, installée à Morozzo, à quelque distance de

Turin, pour y passer l'été parmi les fleurs, les ombrages et les eaux.

«Dans ces quelques jours passés près d'elle, écrivait-elle, je l'ai

trouvée si complètement ce qu'elle était, il y a un an, que j'ai

plutôt acquis la conviction du bonheur parfait dont elle jouit que je

n'ai su quelque particularité sur sa nouvelle existence.» La

duchesse, demeurée à Praslin avec les petites, Gaston et Horace, leur

lisait le soir des pièces de Molière qui, pensait-elle, les

ravissaient. Les courriers d'Italie lui apportaient la nouvelle des

succès de Raynald qui avait «fait la conquête de toutes les personnes

qui l'avaient vu parfaitement sage, s'intéressant à tout, faisant les

plus amusantes remarques sur ce qui le frappait.» Puis, c'étaient la

rapide vision de Florence et de sa belle campagne, les Cascines, la

laiterie du Grand-Duc, ensuite la Corse grillée par le soleil de

septembre dépouillant arbres et prairies, «au point qu'on se croirait

déjà en hiver.»

Le duc de Praslin écrivait aussi: «Nous arriverons à Praslin du 5 au

10 (octobre). Il faudrait que vous fissiez dès à présent vos

préparatifs de départ, car malheureusement, votre départ suivra de

très près notre arrivée. Les couches d'Isabelle ne seront pas aussi

prochaines qu'elle le supposait. Mme de Pampara ne les attend que vers

le 20 au plus tôt. Il est indispensable que vous veniez à Turin, car

Isabelle a pris une mauvaise direction, vis-à-vis de sa nouvelle

famille. Je ne puis pas entrer ici dans des détails; ce serait trop

long. Il ne s'agit de rien de grave. C'est une suite de petites choses

qu'en un quart d'heure je vous aurai expliqué de vive voix, mais

l'intérieur d'une famille se compose d'une foule de petits détails qui

rendent la vie plus ou moins heureuse. Je crois que votre arrivée

modifiera beaucoup de choses d'une manière importante dans les idées

d'Isabelle.» Henriette Deluzy donnait une note à peu près semblable.

«La vie matérielle de Turin ressemble si peu à celle de Paris qu'un

établissement parfaitement convenable au Piémont peut, au premier

moment, ne point répondre à nos idées françaises. Puis, l'obligation

pour M. de Pampara de vivre au château a encore de beaucoup

circonscrit son établissement. Isabelle a la plus belle part. Son

appartement est certainement beaucoup mieux que celui de bien des

jeunes femmes à Paris, chez leurs parents. Elle est contente et semble

ne rien désirer, ne rien regretter. Quant à elle personnellement, elle

n'est changée en rien. Vous trouverez les mêmes choses à louer, les

mêmes choses à combattre, mais elle aime son mari, paraît avoir

confiance en vous, Madame, et vos conseils lui feront certainement un

grand bien. Ce qui lui nuit le plus, je crois, c'est le manque absolu

d'occupations sérieuses et sous ce rapport, Madame, vous lui donnerez

un exemple précieux.» La preuve de confiance, l'appel à l'influence

maternelle qu'en tant d'autres circonstances elle reprochait au duc de

ne pas invoquer, n'avait pas désarmé Mme de Praslin. Tandis que son

mari voyageait, elle ourdissait on ne sait quelles combinaisons

louches pour lesquelles elle crut devoir prendre les conseils de

l'évêque d'Évreux.

Ancien curé de Saint-Roch, ancien confesseur de la reine Marie-Amélie,

parvenu par son influence à la mitre, Théodore-Nicolas Olivier était

pour la duchesse de Praslin une vieille connaissance. Quand, le 15

août 1841, le prélat, prenant possession de son diocèse, était venu

visiter Notre-Dame du Vaudreuil, la duchesse, en grand deuil de son

beau-père mort moins de deux mois avant, s'était placée, entourée de

ses enfants, au pied de la chaire pour saluer son ancien directeur de

conscience[49]. Mgr Olivier, partout accueilli dans l'Eure avec une

froideur, et bientôt une hostilité marquée, par un clergé fidèle aux

idées légitimistes, n'avait pas oublié l'appui que la duchesse lui

avait ainsi prêté. Quelle était la question qui lui avait été posée?

Sa lettre, peu explicite, éclaire mal sur le caractère de la «licence

à prendre», mais elle est d'un ton qui manque regrettablement de

franchise. «Madame la duchesse, écrivait le casuiste mitré, s'il était

permis de vous dire combien votre lettre m'a peu surpris mais combien

elle m'a fait de plaisir, vous jugeriez assez bien de mon respect et

de mon dévouement pour vous; mais il faut traiter le sujet qui vous

occupe et voici mon avis: Il faut savoir si le refus de consentement

du père n'entraînera pas un refus de subsides indispensablement

nécessaires; et sans le savoir précisément, je le crains beaucoup. Si

ce refus de consentement n'a pas de graves inconvénients, je

m'interdis de conseiller de passer outre _seulement en raison_[50] de

ma double position d'évêque et de confesseur; je ne puis pas permettre

que le père puisse dire: «Voilà ce qu'a produit l'influence d'un homme

d'église dans ma maison.» C'est vous dire assez, madame la duchesse,

que je trouve la licence à prendre parfaitement légitime. Enfin, je

pense qu'il ne faudrait pas en venir là sans le consentement explicite

et l'approbation de la reine. Je me résume. Je ne puis ni ne veux

conseiller ce qui fait l'objet de votre lettre, mais je veux que vous

croyiez, madame la Duchesse, à tous mes vœux pour votre bonheur»[51].

[49] A. de Boudon. _Histoire de Mgr Olivier_, 390.

[50] Souligné par Mgr Olivier.

[51] Papiers de Mme de Praslin.--Le post-scriptum est à retenir:

«J'arriverai à Paris le 19 janvier. Je compte y rester quinze

jours au moins. Je descends 35, rue d'Argenteuil.»

C'est lui, c'est ce prélat de Cour qui mourra honni de tout son

diocèse, c'est cet homme d'église politicien, qui va, avec des airs de

sainte Nitouche, diriger désormais les entreprises de la duchesse de

Praslin contre son mari, guider la femme hésitante dans la voie qui

les perdra, le duc et elle.[52] Une lettre de Valentine Delessert, la

femme du préfet de police, jette quelques lueurs sur le désarroi de

l'âme de Fanny de Praslin au moment où elle se préparait à partir pour

Turin: «Votre lettre m'a fait bien de la peine. Je vois beaucoup de

chagrin au fond de vos projets et cela me fait penser à vous bien

tristement. Je viendrai vous voir demain de midi à une heure, si cela

ne vous gêne pas, j'en ai bien envie et vous seriez ingrate si vous

croyiez que j'aie une sympathie moins grande et moins profonde pour

vos peines. Au contraire, chaque année qui s'accumule sur moi, me fait

sentir plus profondément les affections qui me restent et vous êtes

ma meilleure amie.»[53] La duchesse prend ses passe-ports, part pour

Turin où Isabelle de Roburent accouche le 29 octobre. «Isabelle est

très bien, mon ami. Ce matin, à 3 heures, elle a commencé à souffrir,

et à 10 h. 1/4, elle est accouchée d'une fille vraiment charmante qui

pèse 12 livres de Piémont, c'est-à-dire 8 ou 9 des nôtres. Elle a eu

beaucoup de courage. Elle s'est si bien aidée qu'elle a abrégé par ses

efforts ses douleurs de quelques heures; les dernières ont été

terribles. La petite est superbe et très forte. Je suis encore toute

émue. Adieu, mille expressions de mes sentiments. J'embrasse mes chers

enfants. Je regrette vivement que vous ne soyez pas ici. Veuillez

annoncer l'événement à Edgar et Georgina. Hermann écrit à ma

belle-mère.»

[52] «Maintenant encore, dit le _Mémoire_ à ses juges d'Henriette

Deluzy, je ne puis deviner le mystère qui couvrit la conduite de

Mme de Praslin... car enfin ce projet de séparation scandaleuse,

qui surgit tout à coup dans l'esprit de Mme de Praslin, qui

l'agite, qui la préoccupe sans cesse... cette jalousie contre moi

qui se réveille soudain sans cause... a dû être inspiré par

quelque perfide conseiller.»

[53] «J'ai, ajoute-t-elle en post-scriptum, j'ai à dîner ce soir

une Espagnole que vous avez vue chez moi, Mme de Montijo et ses

filles, M. de Lassus, M. Mullin, M. Mérimée. Si ce monde ne vous

ennuie pas, vous me ferez bien plaisir de venir aussi en robe de

chambre. Vous savez comme nous sommes à Passy et ce serait un bon

moment pour moi, chère amie.»

Chez les Pampara, le séjour de la duchesse de Praslin est marqué par

des incidents peu propres à satisfaire les beaux-parents de sa fille.

Le 25 novembre, M. de Pampara écrit au duc. «Vous aviez raison de dire

que Mme la Duchesse gâte ses enfants en flattant leurs défauts. Elle

ne tarit pas d'éloges à Isabelle sur sa tenue, sur sa beauté, sur son

maintien, sur les occupations qu'elle se donne et même sur son esprit.

J'ai humblement hasardé un jour de prier la duchesse de vouloir bien

nous aider, par ses bons conseils à Isabelle, à la rendre plus

franche, à lui donner du goût pour l'occupation et à se défaire de son

opiniâtreté. Elle a eu la bonté de me dire que tous ces défauts, elle

ne les avait pas à la maison, et qu'Isabelle était une dame tout comme

une autre, qu'elle ne voyait rien à corriger en elle. Comme de raison,

je n'ai plus soufflé mot.... Jamais Mme la Duchesse n'a eu, comme

vous, la bonté de nous faire la moindre question sur sa fille. Elle la

croit parfaite et croit peut-être que nous ne la gâtons pas assez.»

Bref, M. de Pampara n'est pas sans inquiétude sur les conséquences de

la correspondance qui va s'échanger, après le départ de la duchesse,

entre la mère et la fille. Une lettre de Mme de Praslin à Henriette

Deluzy est, en effet, consacrée à tenter de démontrer qu'Isabelle lit,

s'occupe, travaille, et elle avoue qu'elle s'est préoccupée à Turin

d'assurer à sa fille l'appui de vieilles dames «qui m'ont pris en

affection, comme ma pauvre vieille duchesse de M....» Aline joint à la

lettre de sa mère, qui lui a été dictée en partie, un billet des plus

caressants pour son institutrice: «Vous ne pouvez pas vous douter,

chère Azelle, du bonheur que j'ai eu en lisant votre bonne et

excellente lettre qui m'a causé un si grand plaisir et un tel bonheur

qu'étant dans le bain en ce moment je ne me suis même pas donné la

peine de bien essuyer mes mains. La lettre de Louise m'a fait aussi un

si grand plaisir que je suis dans un état de bonheur qu'on ne peut pas

s'imaginer. Mme de Pampara m'a donné hier soir le plus joli petit

verre d'eau qu'on puisse voir. Je remercie beaucoup mon père de sa

bonne intention. Adieu, chère Azelle, je vous embrasse tous de cœur.»

Et elle signe: «Aline qui vous aime comme la prunelle de ses yeux».

On vit heureux à Vaux. On y coule des jours tranquilles jusqu'à

l'arrivée de la duchesse. Mais elle n'est pas plutôt là que

recommencent les scènes et les interminables lettres à son mari.

«Lorsque je suis arrivée ici, j'espérais avoir quelques instants de

distraction et de trève; mais l'illusion n'a pas duré longtemps: le

marchepied de la voiture n'était pas achevé de baisser que j'avais lu

dans votre air glacial, dédaigneux et mécontent, dans l'expression

contrainte du regard de mes enfants, dans les petits yeux verts qui

apparaissaient derrière votre épaule, que j'allais être soumise à des

traitements humiliants, à la vie la plus pénible, à supporter le

spectacle des choses les plus inconvenantes, pour ne pas me servir du

mot propre. Croyez-le bien, Théobald, si je lutte encore, c'est parce

que je suis fermement consciencieuse; qu'il est de mon devoir de ne

pas renoncer, pour obtenir une paix et une tranquillité factices, de

ne pas donner, par mon silence, une apparence de consentement tacite à

un état de choses qui regarde mes enfants et que je désapprouve

vivement, parce que je le crois fermement détestable, fâcheux pour le

présent, pernicieux, dangereux pour l'avenir. Tu as beau faire, me

détester. Je suis leur mère à ces enfants que tu donnes aux premières

venues. Je sais fort bien que tu es le maître, tu peux tout sur moi;

mais il est une chose dans laquelle les droits d'une femme sont

presque égaux à ceux du mari; tu l'oublies entièrement. Ne sais-tu pas

que les lois, si je les invoquais, décideraient en ma faveur? Tu sais

que je ne le ferai jamais, mais, est-ce une raison pour en abuser? Tu

te crois obligé à céder en toutes choses, afin de conserver Mlle D...

à tout prix. Tu la crois irremplaçable, près de toi, près de mes

enfants. Toi qui crois si simple, si facile de remplacer une mère,

pourquoi crois-tu donc si prodigieusement impossible de remplacer une

gouvernante? Si tu l'avais voulu, elle aurait pu être une bonne

gouvernante; mais tu as dénaturé sa position, sa fonction, et tel qui

brille au second rang, s'éclipse au premier. Comment la tête ne lui

tournerait-elle pas, elle à qui ta conduite dit tous les jours plus

clairement que les paroles encore: «J'ai une femme, mais je préfère

votre société, vos soins; mes enfants ont une mère, mais vous que je

connais à peine, qui êtes plus jeune, j'ai plus confiance, en vos

principes, votre expérience, vos soins, votre dévouement, vos

manières, votre jugement, votre tendresse, pour leur tenir lieu de

tout. Prenez la place, commandez, ordonnez. Celle qui remplace la mère

de mes enfants, doit être souveraine chez moi.»

L'Assassinat de la Duchesse de Praslin · 第 7 / 14 段