C'est le temps où elle dessine la caricature des attitudes de

l'institutrice avec le père de ses élèves, méchanceté gratuite,

d'ailleurs, puisqu'elle n'a rien pu voir d'analogue, ne mettant pas

les pieds dans la fameuse salle d'études, ce qui est un de ses

principaux griefs. «Au nom du ciel, ne vous laissez point aveugler à

ce point par la passion, dit-elle un autre jour. Songez que nos filles

sont dans un âge où tout est grave, et que le spectacle des manières

indécentes, du langage et de la familiarité, auxquels vous vous

laissez aller maintenant tous deux sans contrainte, c'est l'exemple le

plus dangereux pour ces pauvres enfants. Vous avez tous deux ensemble

de ces manières qu'on évite même entre gens mariés d'avoir devant des

jeunes filles. Ces morceaux de sucre au café pris à la gamelle, ces

cadeaux de cœurs enflammés percés d'une flèche, ces tapotements de

mains, cette nécessité de toujours s'asseoir l'un contre l'autre, de

se pencher l'un vers l'autre, de se faire des visites en robes de

chambre, tout cela fausse les idées des pauvres enfants. Si, plus

tard, vous les voyez contracter de pareilles habitudes de familiarité

avec des hommes, elles vous diront: «Pourquoi trouver cela mal? Celle

en qui vous aviez toute confiance pour nous en faisait bien d'autres

avec vous.» Pitié, Théobald, pour ces pauvres enfants. Ne leur

enseignez pas ainsi tout ce qui les perdra. Songez que celle à qui

vous confiez nos filles devrait être un modèle de pudeur, de réserve,

et qu'au contraire elle ne cherche qu'à s'afficher et à satisfaire ses

goûts. Vous avez rompu nos liens pour en contracter d'autres. Comme

femme, j'y suis résignée, mais comme mère, je meurs de douleur de voir

mes filles à cette école de corruption et je ne dois pas garder le

silence. Oh! lorsque votre enivrement sera passé, Théobald,

croyez-moi, vous regretterez amèrement d'avoir été si faible pour

cette personne. Vous sentirez combien il faut qu'elle soit corrompue

pour jouer ici le rôle qu'elle a de rester chez un homme malgré sa

femme.»

[Illustration: _Caricature dessinée par la duchesse de Praslin._

(Archives Nationales CC. 809.)]

La duchesse, qui trace de si vilains portraits d'Henriette Deluzy, lui

pardonnerait tout, en effet, si elle quittait la place, mais rien

n'est moins dans les intentions du duc. Au printemps de 1844,

Henriette Deluzy n'est plus seulement maîtresse absolue dans la salle

d'études. La volonté formelle du duc de dresser des barrières entre sa

femme et ses enfants, la nécessité de réprimer les infractions à

l'aide desquelles les gens de la maison favorisent les violations que

la duchesse tente à la loi établie, ont amené l'institutrice à avoir

la main sur tout, aussi bien à Vaux-Praslin, qu'à l'hôtel à Paris. La

domesticité est toujours impitoyable pour ceux ou celles qui ont la

confiance de ses maîtres. Telle observation, que ses gens

accepteraient du duc, leur paraît une sorte d'atteinte à leur

dignité, quand elle passe par la bouche d'Henriette Deluzy. Beaucoup

d'entre eux, d'ailleurs, sont des gens du Vaudreuil, de familles

toutes dévouées aux Coigny, partisans nés de la duchesse. Il y a donc,

chez les Praslin, tout un clan qui respire l'hostilité la plus féroce

contre l'institutrice, surtout alors qu'elle a amené le duc à quelques

exécutions, à quelques-uns de ces renvois brusques qui ne sont pas

dans son caractère. Pour ceux-là, la grande intimité qui existe entre

Praslin et Mlle Deluzy, le pouvoir absolu que le duc lui a confié sur

ses enfants, ne s'expliquent que parce qu'elle est sa «maîtresse».

Joséphine Aubert, la femme de chambre, qui paraît singulièrement

délurée pour ses dix-neuf ans, ne mâche pas les mots. C'est elle qui

fait le lit de Mlle Deluzy. «J'ai eu souvent occasion, dira-t-elle

plus tard à l'instruction, de remarquer que le lit de Mlle Deluzy, que

je faisais chaque jour, n'était pas le matin dans l'état où il eût dû

être, s'il n'avait été occupé pendant la nuit que par une seule

personne. Ce lit était foulé dans toute sa largeur et présentait

l'empreinte de deux corps couchés à côté l'un de l'autre. J'ai même

souvent trouvé les draps de ce lit maculés de taches qui ne pouvaient

être produites par les écoulements naturels à une femme. J'ai

également trouvé dans ce lit des mouchoirs sales, présentant des

taches absolument semblables à celles des draps. J'étais donc

convaincue que M. le duc venait pendant la nuit, une ou deux fois la

semaine, faire des visites à Mlle Deluzy[42].» A en croire Joséphine

Aubert, tous les domestiques connaissent, comme elle, cette intimité.

Leurs racontars créent à Melun un courant d'opinion. Quand

Duttenhoffer, le peintre décorateur que Visconti a présenté au duc,

travaille à Vaux, il entend dire dans les cafés: «Voilà le duc qui

passe avec sa maîtresse, avec sa polkeuse[43].»

[42] Déposition du 20 août 1847. Joséphine Aubert avait été

congédiée par le duc le 17 août.

[43] Déposition de Duttenhoffer, 24 août 1847.

Ce furent ces bas cancans d'office qui firent naître un incident

grave, à la suite duquel Henriette Deluzy songea à se séparer des

Praslin. C'était au lendemain d'un orageux séjour à Dieppe, où la

duchesse, à la suite d'une explication avec son mari, s'est enfuie en

menaçant de se jeter à la mer; à minuit, calmée, elle faisait des

achats dans une boutique. Le duc veut arracher quelques semaines ses

filles à cette atmosphère. En septembre, le maréchal Sébastiani, qui

n'était pas allé en Corse depuis une grave maladie qu'il avait faite

en 1836, projeta un voyage dans l'île. Il fut décidé qu'après avoir

parcouru l'Italie, le duc, Louise, Berthe, Aline de Praslin et Mlle

Deluzy iraient passer quelques semaines à Bastia et assister aux

ovations qui se préparaient. «Partout, écrivait le _Journal de la

Corse_, partout où le maréchal mettra le pied dans notre île, il

trouvera la même sympathie. Partout il sera salué comme le vaillant

général de Napoléon, comme le courageux défenseur des libertés

publiques pendant la Restauration, comme le conseiller et le ministre

de S. M. Louis-Philippe Ier, auquel la Corse doit sa régénération».

Accompagnant ainsi ses élèves chez leur grand-père, l'institutrice ne

pouvait prévoir le coup dont on allait la frapper par derrière. A

l'instigation d'une femme de chambre qu'elle avait fait congédier, le

rédacteur d'un petit journal parisien publia que le duc de Praslin,

pair de France, avait abandonné le domicile conjugal en enlevant

l'institutrice de ses enfants. Cette calomnie atterra Mlle Deluzy, et

il ne fallut rien moins pour la consoler que les égards que lui

témoignèrent à l'envi le maréchal et le duc de Montebello dont elle

reçut à Naples l'hospitalité.

Voyageur et voyageuses trouvèrent toute la Corse en fête. Le bâtiment,

qui les transportait, était pavoisé et leur arrivée annoncée par le

télégraphe. «Aussitôt entrés dans le port, racontait Louise de Praslin

à sa mère, trois de nos cousins sont venus nous chercher, au grand

désespoir du maire qui voulait réunir toute sa garde nationale pour

nous recevoir et nous conduire jusqu'à l'hôtel. Pour arriver du port

chez grand-père, il nous a fallu traverser plusieurs arcs de triomphe.

Il paraît qu'il y a eu dans toute la ville de magnifiques fêtes pour

sa réception. Deux cents drapeaux et autant de fanaux avaient été

envoyés de Livourne pour orner les maisons. La foule était si grande

que l'on ne pouvait pas circuler dans les rues. Comme grand-père avait

écrit qu'il ne voulait pas de fêtes, on avait bouché toutes les rues,

dans la crainte qu'il ne passât pas sous les arcs de triomphe. Le soir

de notre arrivée, le Conseil municipal donnait un grand banquet à

grand-père. La musique du régiment jouait pendant tout le temps. Il y

avait une si grande foule sous les fenêtres que nous avons été obligés

de faire un détour pour entrer dans la maison. Ensuite, on a tiré un

beau feu d'artifice au bord de la mer, ce qui faisait un effet

charmant. Les Corses paraissent très heureux de revoir grand-père.

Lorsque nous allons nous promener, tous les jours, en voiture, il y a

une foule de monde dans la rue et sur le chemin. Tous ceux qui le

rencontrent le saluent.» La ville de Bastia, la ville d'Ajaccio

donnèrent des bals à Berthe et à Louise de Praslin. «Nous aurions été

dans un grand désespoir pour nos toilettes, si nous n'avions pas

trouvé ici autant de ressources qu'à Paris, et notre cousin Angeli

doit nous envoyer des camélias de son jardin pour mettre dans nos

cheveux.» Il n'est pas jusqu'aux bandits qui sortent du maquis pour

voir le maréchal et ses petites filles. «Bastianesi, le plus fameux de

la Corse, qui a tué son ennemi, son oncle et plusieurs autres

personnes qui l'avaient offensé, raconte Berthe dans une lettre à

Léontine, avait si envie de nous voir que, pendant une nuit et un

jour, il nous a attendus dans la forêt que l'on traverse pour aller à

Ajaccio, derrière un gros rocher. Mais il y avait deux gendarmes

devant la voiture et il a dit que, comme il ne voulait pas nous

effrayer, il ne les avait pas tués et il s'était caché dans la forêt.

Le lendemain, il nous a fait proposer d'escalader les murs du jardin

de ma tante et de venir la nuit nous faire une visite, mais comme nous

savions que si un gendarme le voyait, il le tuerait, nous lui avons

fait dire de bien s'en garder. Ce bandit est si dévoué pour grand-père

qu'il nous a fait dire que si quelqu'un nous avait offensés, nous

n'avions qu'à lui dire le nom de la personne, qu'il se chargerait de

la tuer. Tu vas bien sûr croire que c'est un conte, mais si, je

t'assure que c'est la simple vérité, et quand le procureur du roi, M.

Paoli, un de nos meilleurs amis de la Corse, viendra à Paris, tu

n'auras qu'à le lui demander.»

[Illustration: _Bastia._

Dessiné par L. Garneray, 1843.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]

A sa rentrée en France, les trois petites mises au couvent, le duc de

Praslin commence à se préoccuper de marier ses filles aînées. Isabelle

est dans sa dix-neuvième année, Louise dans sa dix-septième. Il est

temps de songer à les pourvoir. Malgré sa grosse fortune, Praslin,

dont les ressources sont absorbées par les travaux de Vaux, ne peut

disposer que de dots relativement médiocres. C'est une sérieuse

difficulté. Mais ce que Praslin se refuse à admettre, c'est que la

duchesse mène ses filles dans des salons qu'il qualifie de «vrais

bureaux de mariage». Deux de ces salons lui sont suspects au plus haut

point. «Je ne parlerai même pas, dit-il dans une lettre du 25 février

1845, de la réputation de Mme de M... et Mme de V..., ce qui

cependant devrait être examiné avant de conduire des jeunes personnes

dans cette société... Supposez un instant que vous ne pensiez pas à

marier maintenant vos filles. Les conduiriez-vous chez Mme de M...?

Non, vous ne les conduiriez pas. C'est donc avouer et montrer à tout

le monde que vous êtes pressée et embarrassée de les marier et que

pour en arriver là, vous employez toute espèce de moyens. Mme de M...

est, je pense, un excellent canal pour trouver des maris, mais un

canal qu'il ne faut pas avouer et publier. Ces petites négociations

l'amusent et elle n'est pas fâchée de prouver que sa réputation est

moins mauvaise qu'on ne le dit, puisqu'on lui amène des jeunes

personnes. Mais aux dépens de qui essaie-t-elle de le prouver?... Un

autre motif encore me fait regretter que l'entrevue ait lieu chez Mme

de M... C'est que nos filles seront beaucoup plus embarrassées et plus

gauches encore que chez vous.» La duchesse se soumet. Mais, emballée

comme toujours, elle a peine à comprendre le calme, la réflexion et la

prudence avec lesquelles le duc traite ces questions de mariage.

Tandis qu'elle écrit en tous pays, quêtant des maris par l'Europe,

elle est révoltée de voir Praslin accueillir avec des haussements

d'épaules ses innombrables notes sur des prétendants possibles. Elle

est révoltée de se voir refuser les entretiens qu'elle sollicite pour

délibérer sur ce que son mari considère comme des songes creux. «Ce

qui franchement est bien bizarre, c'est cet excès de haine qui ne vous

laisse pas m'accorder cinq minutes pour parler du mariage de nos

filles ou me prévenir des arrangements que vous faites pour des

intérêts de fortune qui sembleraient aussi devoir être communs. Pour

moi, j'avoue que je ne saurais comprendre votre nature qui ne trouve

de bonheur qu'à me rendre malheureuse et m'abreuver de tous les

chagrins, les humiliations inimaginables, sans compter l'ennui d'une

telle vie. Voyons, comment vous arrangeriez-vous d'un gendre, qui

serait pour une de vos filles, ce que vous êtes pour moi?».

La marquise de Dolomieu a vaguement parlé de faire épouser M. de

Valon à Isabelle. Quant à Louise, elle lui réservait M. de Costa,

«homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de moyens», qui pensait

qu'on ne repousserait pas un Savoyard, puisqu'on avait recherché un

Hongrois. Mme de Praslin est fort étonnée de cette déclaration que lui

rapporte son amie. Comment peut-on savoir qu'elle s'est préoccupée

d'un seigneur hongrois? La vérité est qu'elle n'en est pas à une

maladresse près. Qu'il s'agisse du comte hongrois, du comte de

Beurges, de bien d'autres, elle a toujours agi sans la discrétion

accoutumée en pareille matière. Une circonstance permet de la voir à

l'œuvre. Le onzième duc d'Ossuna, don Pedro de Alcantara Tellez Giron

y Beaufort, est mort célibataire à Madrid, le 22 août 1844. C'est son

frère cadet, don Mariano Francisco, qui a relevé le titre. Ce douzième

duc d'Ossuna possède plus d'un million de revenu. Il a 31 ans et veut

épouser une Française. M. Bresson, l'ambassadeur à Madrid, craint une

fiancée du faubourg Saint-Germain. Il signale donc à Louis-Philippe

les velléités matrimoniales du duc d'Ossuna et suggère qu'il y aurait

intérêt à diriger ses idées sur Mlle Olivia de Chabot[44]. «Mais elle

est protestante et plus âgée que le duc», fait observer Mme Adélaïde.

Et la sœur du roi songe tout de suite aux petites-filles du maréchal

Sébastiani.

[44] Olivia de Chabot, dame pour accompagner la princesse

Clémentine.

C'est pour elle un vieil ami grognon, dont la Monarchie de Juillet est

un peu la prisonnière et dont toute l'habileté diplomatique de Mme

Adélaïde s'emploie à contenir les éclats. Quand, à la fin de janvier

1840, Guizot a rappelé Sébastiani de l'ambassade de Londres, le

général a fait tempête. «Mon enfant, écrivait-il à sa fille le 4

février, on s'est bien trompé, si, en me rappelant de l'ambassade de

Londres, on a cru me faire beaucoup de chagrin. Je me trouverai avec

bonheur au milieu de vous, mais la manière dont mon rappel a eu lieu,

exige une explication à la Chambre, et _je dirai toute la vérité_.

C'est par trop doctrinaire. _Certes, je ne garderai pas le silence.

Ils ne me connaissent pas._ Aucune considération, ni d'avancement ni

d'intérêt, ne me retiendra. J'aspire à rentrer dans la vie privée pur,

sans tache, et n'ayant pas fait du grade de maréchal une compensation.

Mais en voilà assez. Je te connais trop d'élévation pour penser le

contraire.» Malgré ses menaces de tout dire, le vieux soldat ne dit

rien. Comment se fâcherait-il d'ailleurs? Sitôt qu'il débarque à

Calais, Mme Adélaïde, prévenue télégraphiquement, en avise Fanny de

Praslin en termes caressants: «Le général a débarqué ce matin à

Calais, à une heure après-midi en parfaite santé. Ainsi, soyez

tranquille. Je présume qu'il sera ici demain soir, et je serai bien

contente de le revoir. J'espère que Mme de Flahaut vous aura fait mon

message, que j'aurai le plaisir de vous voir chez moi, au

Palais-Royal, mardi prochain, avec vos cinq charmantes petites.» Quand

Sébastiani est promu au maréchalat, le 20 octobre 1840, c'est encore

Mme Adélaïde qui l'écrit à Fanny de Praslin: «Je veux être la première

à vous annoncer, ma chère Fanny, qu'enfin nos vœux sont exaucés pour

votre excellent père et que notre cher roi vient de signer sa

nomination de maréchal, et que, justement, il était chez moi peu de

minutes après, ce qui fait que le roi et moi avons eu la satisfaction

de le lui dire tout de suite. Mais il ne faut pas encore en parler. Je

n'ai pas le temps de vous dire pourquoi, car la poste va partir. C'est

en grande hâte que j'écris.» A chaque instant, les jeunes Praslin sont

appelés à Neuilly chez la duchesse d'Orléans: témoin ce petit billet

de Gaston qui date de juillet 1844: «J'ai été hier jouer à Neuilly

avec le comte de Paris, mais Horace n'y a pas été, parce qu'il était

en retenue. Il y avait un des princes belges: c'était le plus jeune;

il s'appelle Philippe (le comte de Flandre). Nous avons beaucoup joué

et la duchesse d'Orléans nous a donné à chacun une boîte de baptême du

duc d'Alençon.»

[Illustration: _Martyrium Sancti Sebastiani._

(_La Caricature_, no 21.)]

Avec cette intimité, il est tout naturel que Mme Adélaïde songe à se

mêler du mariage des demoiselles de Praslin. Le duc Théobald, qui

n'avait pas été réélu en 1842, a été élevé à la pairie quatre mois

avant. Un duc et pair, cela vaut un Ossuna. «Quand Madame est arrivée

à Trianon, raconte la duchesse à son mari, elle m'a dit: «Il faut

absolument que je vous parle après dîner.» En sortant de table, par

conséquent, je me suis approchée d'elle. «Un parti admirable pour une

de vos filles arrive. C'est le duc d'Ossuna. Il ne faut pas perdre une

minute.--Mais Madame n'y songe pas; nous ne pouvons pas avoir de

telles prétentions.--Ne croyez pas cela; c'est très possible. Il est

arrivé hier soir. Ce matin, on a reçu une lettre de Madrid de

Bresson... Bresson est sûr, d'après ce qu'il dit, qu'il ne cherche pas

de fortune, qu'il ne tient qu'au nom, à la position. C'est votre

affaire. Vous êtes la sienne, bien plus, bien autrement qu'Olivia qui

n'a pas le sou, qui n'est plus jeune, qui est protestante.--Mais mon

Dieu, quand même ce que je ne puis croire, Madame, ce serait possible,

comment arriver aux aboutissants du duc d'Ossuna?--Rien de plus aisé

par la duchesse d'Hijar.--Je ne la connais pas du tout, ai-je

repris.--Cherchez... Voyons, vous devez savoir par quel moyen arriver

à la duchesse. Je vous dis, ma chère, qu'il faut, que je veux

absolument que vous tentiez cela.--Il me semble que la maréchale Lobau

connaît la duchesse d'Hijar.--Certainement, certainement, beaucoup,

très particulièrement, ma chère. Voilà un bon canal de trouvé, le

meilleur de tous. Dès demain matin, sans perdre une minute, il faut

que vous alliez trouver la maréchale, que vous lui disiez que j'ai eu

cette idée, que je vous ai conseillée, tourmentée de l'aller trouver

et moi, de mon côté, je vais voir aussi la maréchale et la pousser

vivement. Ne prenez pas ainsi la chose comme impossible. Je ne puis

ici vous expliquer tout cela, mais d'après la lettre de Bresson, la

chose est très faisable en ne perdant pas une minute. Comptez sur moi,

mais de votre côté ne manquez pas de voir la maréchale demain matin et

expliquez-lui tout ce que je vous dis.» En sortant du spectacle,

Madame m'a encore répété qu'elle mènerait chaudement cette affaire.»

La fortune du duc d'Ossuna hypnotise la duchesse de Praslin. Ce n'est

pas un mari pour Isabelle qui n'a pas assez grand air, mais Louise

qui a un port de reine, de l'esprit jusqu'au bout des ongles, fera une

merveilleuse duchesse d'Ossuna. «Notre devoir est de tout tenter,

n'est-ce pas? conclut Mme de Praslin. Mon Dieu! mon Dieu! que ce

serait beau! Cela a bien l'air d'un château en Espagne.»

Mme Adélaïde tient parole. Elle parle à la Maréchale de Lobau. Le

maréchal Sébastiani met en avant M. Desages qui interroge le comte

Bresson. Le bruit court à Bagnères où il prend les eaux, que le duc

d'Ossuna va épouser une fille de Lord Stafford, pair catholique. «Je

crois, ajoute-t-il, que c'est une méprise. Je ne connais pas à lord

Stafford de fille assez jeune.» Il a écrit au duc d'Ossuna, il n'a pas

eu de réponse. «En tout cas, il n'y a personne de compromis, j'ai

suggéré l'idée comme m'appartenant à moi seul.» Mme de Berwick, M. de

los Rios pourraient peut-être quelque chose. Le comte Edgar de Praslin

était jadis lié avec le duc d'Ossuna. Le duc l'a rencontré. Il se

disposait à l'aborder et à lui serrer la main, lorsque Edgar de

Praslin passa outre, en soulevant son chapeau comme s'il ne le

reconnaissait pas. «Le duc est un peu soupçonneux, un peu méfiant...

Il serait très sensible à une démarche, à une intervention d'en haut,

mais c'est très délicat, et je ne vois pas comment Mme Adélaïde

pourrait paraître en personne.»

[Illustration: _Portrait de Madame Adélaïde d'Orléans._

Peinture de Gérard (1826. Gravée par P. Adam.)

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]

Cette fois, le duc de Praslin entre en ligne. «Je sors de chez Mme

Adélaïde, écrit-il à sa femme. L'affaire du duc d'Ossuna marche bien.

Les nouvelles de la maréchale étaient tout à fait inexactes. Madame

désire beaucoup vous voir avant son départ, mais il n'y a pas un

moment à perdre, car elle ne sait pas si elle pourra trouver un

instant dimanche. Je n'entre pas dans les détails; elle vous les

racontera. En un mot, le duc d'Ossuna ne veut pas d'une protestante,

et l'idée de Louise lui convient. Il est en Angleterre pour quelques

jours et, de Belgique, il reviendrait à Paris très facilement, s'il y

avait un moyen de lui faire parler. La duchesse de Berwick, femme de

tête et toute dévouée à la famille royale, peut mener l'affaire. Elle

est depuis quelques jours seulement à Paris. Madame ne l'a pas vue à

son grand regret, mais Mme de Montjoie la connaît beaucoup et vous

abouchera au besoin avec elle. Madame vous attend demain soir samedi,

à Neuilly[45]. Mme la duchesse d'Orléans m'a reproché de la laisser

partir pour Eu, d'où elle ne reviendra qu'en octobre, sans lui avoir

mené Isabelle qu'elle ne pourrait plus voir. Elle vous attendra avec

elle, dimanche à deux heures, aux Tuileries.»

[45] Le projet de mariage Ossuna n'eut pas de suite. Vingt ans

après le duc était encore célibataire.

C'est une visite de fiancée que va faire Isabelle de Praslin à la

duchesse d'Orléans. Grâce à l'intervention de la princesse de

Beaufremont et en employant les bons offices de l'abbé Dupanloup qui a

des relations savoyardes, son mariage vient de se conclure avec

Hermann de Roburent, fils du marquis de Pamparra, haut dignitaire de

la Cour de Turin. Les noces sont fixées au mois d'octobre, et les

jeunes mariés doivent aller habiter Turin. Hermann est ravi de sa

fiancée, il sera ravi de sa femme. «Je vous aime sans vous connaître,

écrit-il à Mlle Deluzy, je vous aime parce que vous m'avez fait une

femme, parce que je vous dois le bonheur.»

La duchesse et ses filles rentrent à Praslin. Le duc est au Vaudreuil.

«Mademoiselle te fait dire, écrit Louise le 1er octobre, que ma mère

paraît de meilleure humeur depuis hier. Elle a vu Mademoiselle lire

les _Trois Mousquetaires_ et lui a dit que ce livre était trop sale et

qu'elle allait lui faire venir celui de grand-père qui est tout neuf.»

Il semble donc qu'il y ait une détente. C'est qu'au lendemain du

mariage d'Isabelle, Henriette Deluzy a parlé de départ. Elle nourrit

l'idée de se rendre à Rome et, tout en se livrant à des études de

peinture, d'y donner des leçons et de vivre en artiste. C'est un

projet que lui déconseille lady Hislop à qui elle l'a confié. Quant à

son départ de Vaux-Praslin, lady Hislop l'approuve de toutes ses

forces. «Je vous avoue, lui dit-elle, qu'il m'est tombé un poids du

cœur quand j'ai lu que vous quittiez décidément une position qui

n'était plus convenable pour vous, et de plus, strictement _entre

nous_, je vous confierai _qu'hier_ seulement j'ai eu une conversation

à votre sujet avec une personne que je ne veux pas vous nommer,

crainte _of more mischief_[46], qui m'a montré de tels _sentiments

acharnés_ contre vous, et qui m'a prouvé qu'il existait un projet si

arrêté de vous forcer à quitter la maison où vous avez été si

cruellement traitée, que j'avais décidé à vous écrire le plus tôt

possible, pour vous conseiller fortement de donner votre démission.

Déjà à Gênes on m'avait parlé des bruits injurieux qui roulaient

seulement sur votre compte, mais jamais je n'oublierai les vilenies

qu'on a osé se permettre en me parlant de vous ici. Il n'est pas

nécessaire que je vous dise que, de mon côté, je n'ai pas mis moins de

chaleur à parler comme je le devais, avec bonne connaissance de cause,

de votre caractère, de vos principes, de votre inattaquable conduite

pendant les années que vous avez passées avec nous. Surtout, chère

Mlle Deluzy, j'ai cherché, _for your joke_[47] de ne pas aigrir les

esprits, et je crois que la nouvelle de votre résolution, et elle est

celle que vos chers amis doivent approuver, cette résolution donc de

vous retirer, je crois, fera une espèce de révolution en votre

faveur.» La confidente de la duchesse de Praslin qui a entretenu lady

Hislop, rend de son côté compte de la conversation du 1er décembre et

se félicite de la retraite volontaire de l'institutrice. «Je désire

très sincèrement, conclut-elle, que vous vous réjouissiez de ce

dénouement... J'espère qu'en ce moment vous voilà débarrassée d'elle,

ce qui sera un grand poids de moins sur mon esprit.»

[46] De plus d'ennuis.

[47] Dans votre intérêt.

L'Assassinat de la Duchesse de Praslin · 第 6 / 14 段