«Deux années se sont écoulées, mes espérances sont maintenant

anéanties pour cette vie, et j'éprouve le triste besoin que tu

connaisses un cœur qui avait concentré en toi tous ses plus tendres

sentiments, qui reposait en toi avec tant de confiance ses espérances

de bonheur. Je sens que l'indifférence seule ne t'aurait pas conduit,

avant un bon cœur, à traiter ainsi une personne qui t'aime d'une

manière qui ne t'a jamais inspiré de doutes. Il faut de l'aversion

pour m'avoir ôté vis-à-vis de toi tous les droits d'une femme; il

fallait plus encore, il fallait du mépris pour m'arracher mes enfants.

_Mes enfants! peux-tu croire que je les corromprais; mais tu sais bien

que ma vie et mon cœur sont purs; et tu sais qu'il y a bien peu de

mères, quelque coupables qu'elles aient pu être, qui soient capables

d'un tel crime. Crois-tu donc que je ne les aime pas, grand Dieu! mais

tu crois donc que je n'ai pas d'âme, que je suis pire que les bêtes de

proie. Mais tu dois bien savoir que je t'aimais trop pour ne pas aimer

tes enfants, quand ce ne serait point par d'autres raisons._ Oui, j'ai

été longtemps indolente, incapable, mais j'étais toujours grosse; et

maintenant que je sais, car tout me le prouve, que tu n'as plus

d'affection pour moi, tu me retires aussi mes enfants, pour les

donner, sans restriction, tous à une jeune personne légère qui n'a pas

d'idées religieuses et que tu connais depuis huit mois[34]». Et

pendant de longues pages, elle développait le tableau de ses

souffrances morales qui avait amené une désorganisation dans sa santé.

«Mes traits s'altèrent, disait-elle, mes forces diminuent, mon

caractère s'aigrit, mon humeur s'assombrit, mon esprit s'éteint, mon

énergie s'affaisse.» A l'entendre, elle ne dormait plus qu'à force

d'opium et de laudanum. En réalité, loin de maigrir et de se

décharner, elle était devenue énorme. De sa beauté qui avait eu tant

d'admirateurs, il ne lui restait plus qu'un port majestueux et des

traits empâtés. A l'entendre, chaque jour apportait une nouvelle

douleur à sa triste vie. «Maintenant que tu m'as arraché tous mes

enfants, pour les donner à une évaporée que tu connaissais à peine, à

qui tu as donné tous mes devoirs à remplir, toutes mes joies, toute

mon autorité; qui a le droit de disposer de mes biens les plus chers

mes enfants; qui est la compagne de mon mari; qui a conquis le droit

d'entrer à toute heure, en toutes circonstances, dans cet appartement

où moi, ta femme, la mère de tes enfants, n'ai pas le droit d'entrer,

même quand tu es malade. Oh! sous un masque d'inconséquence, il y a

bien de l'intrigue, de l'inconvenance, du défaut de pudeur, dans cette

personne qui manque de sentiments religieux, et sans eux, la vertu des

femmes n'est qu'un sable mouvant. Cette personne, contenue, aurait pu

faire une gouvernante très bonne pour l'instruction des enfants; mais

en avoir fait la mère de mes enfants! Vivante encore, me condamner à

me voir remplacée. Que Dieu te pardonne. Comme chrétienne je te

pardonne; mais tu m'as fait trop souffrir, tu as brisé mes derniers

liens. N'était-ce donc pas assez de m'avoir abandonnée, de t'être créé

un intérieur, des joies, des occupations, des intérêts que j'ignorais?

Fallait-il donc encore m'arracher mes enfants, me remplacer à mes

propres yeux? On m'a calomniée car devant Dieu, je le jure, je n'ai

jamais aimé que toi[35]». Toujours, comme _leit-motiv_, reviennent ses

plaintes contre le règne de Mlle D... «On n'a jamais vu par la forme

une position de gouvernante plus scandaleuse; et crois-moi, c'est un

grand malheur, un grand mal même, car toutes ces habitudes si intimes,

si familières avec toi, cette autorité sur toute la maison, montrent

que c'est une personne qui se croit le droit de se mettre au-dessus de

toutes les bienséances. Chez elle tout cela est vanité, goût d'empire,

de domination et de plaisir. Songe qu'une intimité fraternelle, je le

crois, est d'une haute inconvenance dans sa position vis-à-vis de toi

et à vos âges. Quel exemple à donner à des jeunes personnes, que de

leur montrer qu'on croit tout simple, à vingt-huit ans, d'aller et de

venir, à toute heure en tout costume, dans la chambre d'un homme de

trente-sept ans; de le recevoir en robe de chambre chez soi, de se

ménager des tête-à-tête des soirées entières, de se commander des

ameublements, de demander des voyages, des parties de plaisir, etc...

Elle a rompu avec ses amies afin de se donner un relief plus grand et

d'accaparer davantage ta société[36]». Un instant, l'idée lui est

venue de s'adresser à Henriette Deluzy, de lui demander de servir de

médiatrice entre elle et son mari. «Je regrette, madame, a répondu

l'institutrice, que cela me soit impossible. Je conçois qu'il vous

soit pénible d'être séparée de vos enfants, mais d'après la résolution

positive de M. de Praslin à cet égard, je sens qu'il faut qu'il y ait

des raisons trop graves pour avoir pris un semblable parti, pour qu'il

ne me soit pas un devoir de m'y conformer[37]». Vainement la duchesse

se plaint de l'insolence de la gouvernante, prétend exiger son départ.

Elle n'obtient rien: «Est-il possible que ta femme qui a toujours été

pure, qui n'a jamais aimé que tes enfants et toi surtout, soit

contrainte à s'entendre insulter par celle que tu charges d'élever tes

enfants et que tu connais à peine depuis quelques mois, et dont tu

m'avais dit du mal dès les premiers mois? Tu crains que je ne corrompe

mes enfants et c'est dans les mains d'une personne qui se moque de

toutes les bienséances, qui les foule aux pieds, qui regarde comme des

superstitions toutes les pratiques religieuses, que tu abandonnes

tes enfants! Tu me méprises à un point tel que je n'ose répéter

tes propres expressions pour me le dire, parce que je blâme

l'inconséquence de ses manières, son arrogance. Il serait donc mieux

d'approuver ce qui est blâmable pour obtenir qu'elle te permette

d'être mieux pour moi; c'est bien alors que je serais méprisable

d'acheter un plaisir, du bonheur même, par une lâcheté. Tu es dans un

tel état d'irritation que tu ne veux pas m'écouter et que tu ne me

comprends pas. Je ne te dis pas, comme tu parais toujours l'entendre,

que Mlle D... soit ta maîtresse dans toute la force de l'expression.

Cette supposition, à cause de tes enfants, te révolte et tu ne vois

pas qu'aux yeux du monde, ses relations familières avec toi, son

empire absolu dans la maison, mon isolement le font croire comme si

elle l'était ouvertement. Tu conclus, sur des apparences bien moins

grandes souvent, que les autres ont des liaisons criminelles. Ne

comprends-tu pas ma douleur de voir mes enfants arrachés de leur mère

pour être abandonnés complètement à une personne qui ne comprend pas

que la bonne conduite et la vertu ont des formes extérieures qui ne

doivent jamais adopter celles du vice.»

[34] Journal de Mme de Praslin, 13 janvier 1842. Par décision du

garde général des archives, ce journal a été retiré des cartons

du procès et placé dans l'Armoire de fer. Il n'a pas été

communiqué à l'auteur de ce livre qui peut citer uniquement les

pages publiées par le recueil de la Cour des Pairs sans avoir pu

les collationner.

[35] Journal, 24 janvier 1842.

[36] Journal, 23 avril 1842.

[37] Journal, 23 avril 1842.

Le lendemain, Mme de Praslin trouve son mari en conversation avec

Henriette Deluzy. Ce tête-à-tête révolte son esprit soupçonneux. Elle

s'enfuit comme si elle donnait à entendre qu'elle avait surpris

quelque rendez-vous coupable. Praslin la poursuit dans les escaliers.

Ensuite, il vient briser chez elle son vase de Saxe, son aiguière de

vermeil. Il enlève le petit plateau rose et les vases d'émail qu'il

lui a donnés. «L'autre jour, écrit-elle, tu es venu briser toutes mes

ombrelles; aujourd'hui, parce que je fuis en silence pour éviter une

scène, tu brises mes objets les plus précieux, tu me voles les

souvenirs d'un amour qui a été tout mon bonheur. Tu m'as déjà fait

brûler les lettres, témoignages et seuls restes de cette tendresse; tu

m'as arraché mes enfants, tu m'as condamnée à toutes les douleurs pour

la vie présente, sans me laisser d'espoir pour un meilleur avenir, et

tu m'ôtes mon passé»[38]. Les scènes avec Mlle Deluzy se renouvellent.

Voici comment la duchesse raconte l'une d'elles: «Veuillez,

Mademoiselle, me dire comment vous vous expliquez le droit de me

fermer la porte de mes enfants au nez, lorsque j'arrive, attirée de

deux étages plus bas, par des cris, des bruits de portes et des

paroles si singulières, que je ne les croyais possibles que dans la

bouche d'écolières. Quels que soient les droits que vous ayez acquis

de diriger tout dans la maison, de traiter le père de vos élèves d'un

ton cavalier, dont l'exemple est au moins fâcheux pour de jeunes

personnes, je ne saurais comprendre que vous vous croyiez autorisée à

donner à des enfants des conseils d'insubordination vis-à-vis de leur

mère, et d'insultes, et c'en est une que de lui fermer leur porte (et

voilà la seconde fois depuis un mois). Vous aviez en entrant deux

routes à choisir. Celle que vous avez prise est probablement plus

agréable puisqu'elle vous a donné la place de la mère. Mais pour

prendre ce parti, sans attendre de contestation, il eût mieux valu

entrer chez un homme tout à fait veuf. C'est un tort, Mademoiselle, et

que lorsque des pensées plus sérieuses et plus rassises vous

viendront, vous sentirez, je n'en doute pas, que d'arracher neuf

enfants à leur mère, et de leur apprendre à la mal juger, à

l'abandonner, à s'en moquer, lorsque sa triste vie (à laquelle des

positions si bizarres sont parvenues à la condamner) la met dans un

véritable état de désespoir, en voyant ses enfants, non seulement loin

d'elle, mais sous des impressions, dans des sentiments, des habitudes

si éloignées de ceux qu'elle leur voudrait. J'ai été trompée plusieurs

fois dans ma confiance pour mes enfants. J'ai dû devenir difficile et

je pensais que l'estime, que l'affection et la confiance de la mère

des élèves, quoiqu'elle ne fût pas la directrice, pouvait, devait

peut-être entrer pour quelque chose dans les actions de sa vie. Vous

n'avez rien fait, Mademoiselle, qui pût indiquer que vous y teniez le

moins du monde. Je puis donc dire que vous n'avez point désiré que je

vous connaisse et que cette pensée n'a pu me donner des sentiments à

votre égard, que j'étais disposée à avoir et que je croyais nécessaire

dans l'intérêt des enfants comme de tous.»

[38] Journal, 23 avril 1842.

Encore une lettre qui n'est pas envoyée et qui reste dans les papiers

de la duchesse. Par contre, le 15 mai elle adresse ces lignes à

Praslin: «Séparée de toi, quoique vivant sous le même toit, je ne puis

résister au désir de t'écrire, tant est grand pour moi le besoin de

m'entretenir avec toi. Oh! qui m'eût dit, il y a quelques années, que

tu eusses prononcé entre nous une rupture éternelle, et sur un motif

tel, que j'en sente moi-même la nécessité. Tu me méprises! Oh! j'en

voudrais encore douter, me dire que c'est une de ces expressions

offensantes et cruelles qu'imagine la colère, mais cette illusion

consolante, je ne puis la nourrir, car ce mépris que tu m'avoues

seulement depuis quelque temps, ta conduite me le prouve depuis des

années. Ma vie a été si pure de toute autre affection que celle que je

t'ai portée, ainsi qu'à mes enfants que j'aimais comme un reflet de

toi, je me sentais si dévouée à mes devoirs que je me croyais sûre de

ton estime, si ce n'est de ton amour pour toute ma vie. Un jour

viendra, j'en suis certaine, où tes yeux s'ouvriront, où tu rendras

justice à celle qui t'aimait tant, tu jetteras un regard sur sa vie et

tu t'étonneras toi-même d'avoir pu l'accuser d'immoralité et d'une si

monstrueuse immoralité qui t'ait engagé à lui enlever ses enfants dans

la crainte qu'elle ne les corrompît. Alors je frissonne d'horreur en

songeant qu'une semblable idée ait pu te venir. Oh! je t'aimais trop!

mon Dieu vous me punissez par où j'ai péché. Va, je ne crains pas de

le dire, jamais personne ne t'aimera comme moi. Tu étais l'unique

pensée de ma vie. Encore maintenant où tu m'abandonnes si cruellement,

où tu me condamnes au mépris de mes enfants par l'isolement et la

nullité auxquels tu m'as réduite, tu es encore la pensée constante de

mon cœur, de mon esprit. Je voudrais te voir parfait, aimé, estimé,

apprécié de tous. Ah! si j'avais conservé ton estime en perdant ton

affection, je pourrais du moins être ton amie, faire entendre

d'affectueux conseils qui pourraient t'être utiles, j'aurais le

bonheur d'être mère, mais tu m'as tout ôté, toi que j'aimais tant. Tu

confies mes filles à la première personne que tu rencontres, avec

sécurité, et leur mère, elles doivent la fuir comme si sa vie était

dépravée. Oh! Théobald, quel aveuglement! Tes yeux s'ouvriront, mais

trop tard. La vie s'épuise en d'aussi amères douleurs. Comment se

fait-il que toi si bon, si juste, si faible même avec tout le monde,

tu ne te dises jamais que les femmes les plus coupables sont rarement

aussi maltraitées que je le suis par toi. Hé bien, Théobald, je ne

t'en veux pas. Il me semble qu'il y a entre nous des mystères qui sont

cause de tout. Quelle bizarrerie dans les destinées! Ta grand'mère

qui aimait un autre homme était adorée par son mari qui ne la quittait

ni jour ni nuit. Son chiffre est partout répété. Tous ses caprices

étaient des lois que ton grand-père suivait avec bonheur; elle-même

lui montrait de l'amitié et en avait pour lui. Ton père et ta mère ne

pouvaient se souffrir. Elle le dominait entièrement et il rachetait

aux yeux de ta mère ses infidélités par l'abandon de ses droits sur sa

maison et ses enfants. Moi, je n'ai non seulement jamais aimé que toi,

mais je t'ai toujours aimé d'un amour sans bornes, et tu m'as

repoussée, et je ne suis plus ni ta femme, ni la mère de nos enfants.

Je n'ai plus de position, je n'ai plus rien du mariage que la

communauté de mon nom avec toi. Je ne puis me rendre compte de tes

idées d'avenir. As-tu réellement comme tu me l'as dit l'autre jour, le

projet de prendre une maîtresse? N'en as-tu jamais eu? Il m'est permis

d'élever des doutes à ce sujet, car notre manière de vivre ensemble,

certes, en avait bien toutes les apparences. Pour d'autres, ces

apparences eussent été des certitudes, mais tu es si haut dans mon

esprit que lorsque je réfléchis froidement, je ne le crois pas, et

cependant tout se réunit pour me le faire croire. Il y avait un accent

de grande vérité lorsque tu m'en as menacée, l'autre jour, comme d'une

chose nouvelle. Oh! puisses-tu ne jamais céder à ce désordre dont le

véritable mal est plus grand pour toi que pour moi, et c'est pour cela

que je le redoute tant. Comme je te l'écrivais l'autre jour, c'est

bien plus dans l'intérêt de ta vertu que je suis jalouse, je te veux

parfait, et si je ne regardais pas comme un grand crime une vie

irrégulière, tu me verrais toujours placer tes caprices en avant de

mon bonheur. Tu ne me connais pas bien, je t'assure».

[Illustration: _Lettre de la duchesse de Praslin à son mari

(15 mai 1842)._ Voir page 75.

(Archives Nationales. CC. 810.)]

Vers la même époque, elle commence à se confier à des personnes dont

le conseil peut lui être utile. Un jour, la marquise de Dolomieu, dame

d'honneur de Marie-Amélie[39], lui a demandé: «Votre mari a un très

tendre et entier dévouement pour vous, n'est-ce pas?» Elle en a

profité pour s'ouvrir de ses chagrins. Praslin est absent, près de la

duchesse d'Orléans dont le mari vient de périr au chemin de la

Révolte. «Vous devriez utiliser votre solitude, lui écrit la marquise

de Dolomieu, pour penser, lire, prier et apaiser votre imagination. Il

faut être bien maître de ses pensées pour en faire du calme.» Et deux

jours après, elle revient à la charge. «Vous avez une âme de feu, ma

pauvre enfant, et puis vous avez mal au foie, mal aux nerfs et le

physique abat le moral, et le moral tue le physique. C'est donc

prêcher dans le désert que de demander une force de volonté qui ne

dépend pas toujours de soi. Cependant il faut, avec l'aide de Dieu, se

dominer, se résigner et lutter, au lieu de céder au charme du _coin

noir_, se dire qu'il faut se rendre utile aux autres et surtout se

créer des devoirs. La nature vous en avait donné d'immenses. J'ai

peine à comprendre comment ils vous sont échappés des mains. Nous en

causerons. Je m'étais, soit par instinct de délicatesse, soit par

retenue de discrétion, je m'étais, dis-je, interdit de toucher cette

corde, car comment expliquer que vous manquiez d'affections à

satisfaire quand l'amour filial est là ou devrait être là. Vous me

répondez que du moment que l'on sent d'une façon, il faut être

comprise de cette façon et je suis loin de blâmer et de critiquer,

mais je voudrais l'emploi de vos facultés de cœur. Et puis prenez

garde de ne pas vous placer aussi à côté du devoir et de donner un

jour pâture aux maux de nerfs en rêvant alors remords et

responsabilité. Je crois qu'on peut d'avance régler ou du moins

éclaircir les comptes que la Providence a le droit de nous demander,

en lui demandant mais sincèrement, bien sincèrement, ce qu'il faudrait

faire, s'interroger de bonne foi et soyez certaine qu'en écoutant la

voix de la conscience elle répond clairement mais prenez garde à

l'illusion qu'on est toujours prête à se faire et qu'on est souvent

même prête à encourager. Paresse, orgueil, passion, pitié de soi, on

se trompe, on ferme les yeux pour ne pas voir que là est la loi, que

là serait le devoir, mais on cède parce que l'on se bute. Nous

attaquerons un soir cette question entre nous deux, chère Fanny, et je

parie que je trouve de quoi occuper ce cœur, de quoi répondre à ses

exigences. Vous vous porterez bien plus légèrement quand vous aurez

trouvé que votre imagination fait poids dans le fardeau. Je juge un

peu votre destinée comme un aveugle de couleurs, mais je sais que vous

aimez tendrement votre mari, que vous aimez vos enfants, que vous êtes

la seule affection de votre père, que vous avez des amis. Voilà donc

des trésors, et vous êtes au milieu criant la faim et vous reprochant

votre ingratitude envers cette bonne Providence à laquelle il plaît de

vous éprouver de cette manière. Croyez-le, elle a ses bonnes raisons

pour cela. Elle trouve pour chacun son purgatoire terrestre. C'est en

s'y soumettant, c'est en supportant la croix du soir qu'elle allégera

celle du lendemain. Elle ne veut pas qu'on se débatte et s'agite; elle

veut qu'on _porte_ et qu'on _marche_...[40]»

[39] Marie-Henriette Manuel de Locatel, marquise de Dolomieu.

[40] La lettre non datée est du 30 juillet 1842, jour des

funérailles du duc d'Orléans. «Le voilà enlevé, parti, à jamais

séparé de sa si malheureuse famille. Il y a eu dans cette

dernière séparation un immense sacrifice, un affreux déchirement.

Je le sentais pour eux quand seule, dans ma chambre, ces vingt et

un coups de canon me faisaient un mal si poignant dans leurs

cœurs dont de pauvres nerfs semblaient multiplier le

retentissement.»

La duchesse ne va pas plus loin dans les confidences avec Mme de

Dolomieu. C'est au comte de Breteuil, c'est au prince de Beauveau

qu'elle porte ses doléances, qu'elle demande leur appui. Elle voudrait

s'éloigner, aller vivre au Prétot, obtenir que toutes les gouvernantes

aient leur congé. Puis, elle semble renoncer à toute lutte et en

décembre 1843, elle adresse à sa belle-sœur, la comtesse Edgar de

Praslin, née de Schickler, une sorte de testament qui ne doit être

ouvert par elle qu'après sa mort. Elle la prie de piloter ses filles

dans le monde. Elle la met en garde contre Henriette Deluzy, «cette

dangereuse et funeste personne», cette fatale gouvernante «dont les

intrigues, l'astuce et l'esprit de domination ont brisé les liens les

plus sacrés devant Dieu et dans la nature.... Mes pauvres enfants,

Louise et Berthe, sont entièrement dominées, fascinées par elle, comme

leur père. C'est donc sur lui, sur elles qu'il faut agir pour détruire

cette dangereuse influence. Ma mort, au moins, pourra être utile à mes

enfants, à mon mari, puisque ma vie n'a pu leur être consacrée comme

je le désirais tant. Oui, je ne puis m'empêcher d'espérer. Lorsque je

ne serai plus là, que Théobald n'aura plus la crainte d'être influencé

par moi, il ouvrira les yeux, il verra que celle qui a détaché les

enfants de leur mère, qui a acheté au prix de sa réputation, (car

elle ne néglige rien pour tâcher de paraître sa maîtresse), le plaisir

de le dominer, de régner ici despotiquement, il verra que cette femme,

non seulement est indigne de la confiance qu'il lui accorde, mais

qu'elle est de telle nature, qu'on devrait défendre sa société aux

jeunes personnes.... Chère amie, songez qu'elle a réussi, dans tous

les pays, à se faire passer pour la maîtresse du père de ses élèves,

ce qui m'est démontré par tous les demi-mots qui m'arrivent de tous

côtés, quoi que je fasse pour les repousser; songez combien cette

réputation nuira à elle seule à l'avenir de nos pauvres enfants! Je

sais que Théobald ne le croit pas, qu'il repousse cette idée, mais,

plus il veut se mettre au-dessus de cette opinion, en ayant l'air de

ne pas s'en inquiéter, plus il l'accrédite par les familiarités qu'il

autorise, par la domination qu'il supporte.»[41]

[Illustration: _Le comte de Breteuil, pair de France._

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]

[41] Archives nationales, CC 809. Copie du greffier. L'original a

été remis à la comtesse de Praslin.

IV

La Question des Mariages.

Plus les jours passent, plus l'exaspération de la duchesse contre

Henriette Deluzy s'accroît. Conformément à la consigne qu'elle a

reçue, l'institutrice exige des sous-maîtresses qu'elles ne quittent

jamais leurs élèves. Un jour, l'une d'elles qu'elle a toujours traitée

avec égards envoie les enfants à la duchesse. «Qu'avez-vous fait? M.

le duc n'était pas là. Il fallait les accompagner», s'écrie-t-elle et

elle bouscule Mlle Josz qui fond en larmes. Alors elle lui fait des

excuses de sa vivacité. «J'ai des ordres formels,» dit-elle. La vie

des enfants Praslin a été jusque-là très séparée de celle de leurs

parents. A la campagne, ils ont peu de contact avec la mère que leur

présence semble fatiguer. A Paris, Mme de Praslin qui va beaucoup dans

le monde, se lève tard et, le plus souvent, ne paraît pas au déjeuner.

Elle ne voit les enfants qu'avant de partir pour ses visites et le

soir après le dîner chez le maréchal pendant deux heures. C'est M. de

Praslin qui veille sur tout. Quand ses filles aînées grandissent,

comme il n'aime pas le monde, il se rapproche d'elles. Il prend

l'habitude de passer ses soirées à la salle d'études dans une intimité

qui rappelle à Henriette Deluzy les milieux anglais où elle a vécu.

Toute étiquette en est bannie, mais la présence continue des enfants

n'est-elle pas à ses yeux la certitude que cette intimité ne peut rien

avoir de blâmable. La duchesse n'en juge pas ainsi. Sa colère éclate

dans une série de lettres à son mari. «Lorsque l'enivrement dans

lequel vous vivez en ce moment aura cessé, Théobald, combien vous

regretterez amèrement d'avoir abandonné nos enfants à des mains aussi

indignes. Soyez-en sûr, un jour vos yeux s'ouvriront; vous jugerez

comme elle le mérite cette femme qui ne respecte ni les droits d'une

mère, ni ceux d'une femme; qui, malgré moi, reste dans cette maison

pour se targuer à mes yeux d'avoir assez d'ascendant sur vous pour

m'enlever mes enfants, pour se moquer de moi avec eux, pour vivre avec

vous, devant eux, dans la plus révoltante et familière intimité.

Lorsque vos yeux s'ouvriront sur l'indécence de ses manières, sur

l'immoralité de ses principes, sera-t-il temps d'arrêter les ravages

des idées fausses dont elle aura imbu nos filles aînées. Hélas! vous

êtes si dominé que vous ne distinguez plus ce qu'il y a de danger à

faire de nos enfants les spectateurs de la conduite d'une personne si

inconvenante et qui n'attache aucun prix à sa réputation. Lorsqu'on

est assez malheureux pour avoir une conduite aussi légère, il ne faut

pas se charger d'une place où la réserve et la pudeur sont la première

condition. Elle n'a nullement le sentiment de ses devoirs. Il y a des

fautes qui peuvent quelquefois s'excuser, lorsqu'elles viennent de

l'entraînement du cœur, mais ceux qui les éprouvent sentent encore

leurs torts, ils ont la pudeur de les cacher, mais elle ne pense qu'à

acheter au prix de sa réputation la gloire de vous mener comme un

petit enfant. Elle est hardie, familière, dominante, sans souci,

gourmande, curieuse, bavarde, insolente, avide de cadeaux et de

parties de plaisir. N'est-ce pas plutôt le propre d'une certaine

nature de femmes qui, en général, ne sont pas gouvernantes de jeunes

personnes? Non, non, Théobald, vous n'avez pas le droit de m'ôter mes

enfants pour les donner à une semblable femme».

L'Assassinat de la Duchesse de Praslin · 第 5 / 14 段