donner des éloges, s'étonner de tout ce que tu peux quand tu veux! Oh!
j'étais heureuse et fière; mais moi, je ne m'en étonnais pas, car il y
a longtemps que je sais tout ce que tu vaux. Ta femme est trop fière,
trop heureuse de tes succès: elle t'aime trop, mon ami, pour ne point
mériter de partager tes chagrins, toutes tes préoccupations. Théobald,
je ne vis que par toi, en toi. Oh! fais que je vive pour toi. Plus mes
offenses ont été grandes, plus il est digne d'un cœur comme le tien
de les pardonner. Oui, mon amour, mon dévouement, mon repentir sont
dignes de ton pardon. Oh! ne brise pas ce cœur qui ne respire que
pour toi. Ami! ami! toi qui m'as tant aimée, pardonne. Sois sûr que tu
ne te repentiras pas de ta confiance, de ta bonté. Crois-tu donc que,
lorsque tu me confieras tes peines, ta tête appuyée sur mon cœur, tes
mains dans les miennes, mes lèvres sur ton front, tu ne les sentiras
pas moins amères que dans la solitude? Lorsque j'adoucirai tes ennuis
par des paroles d'amour et d'intérêt, crois-tu donc que tu ne seras
pas plus heureux que maintenant?
«Oh! ne sacrifie pas ton bonheur et le mien à une vaine crainte que
mon caractère abusera de ta bonté...
«Tu seras toujours sûr de trouver chez toi un visage serein et un
cœur joyeux de te revoir et d'être le dépositaire de tes impressions
et, quand tu voudras m'emmener, une compagne heureuse de te suivre
partout. M'as-tu jamais vue, en aucun temps, préférer aucun plaisir
au bonheur d'être près de toi? Et, cependant, tu as peut-être été plus
jaloux que moi au fond. Dieu sait jusqu'où vont tes soupçons à cet
égard en ce moment, car je ne sais à quel motif attribuer tes chagrins
secrets. Dans quelle angoisse je vis! Mon bien-aimé, nous pouvons
encore être si heureux! Laisse-toi toucher. Essaie d'être confiant
avec moi, tu verras que tu ne trouveras que douceur et consolation,
que jamais je n'essaierai de t'imposer mes idées. Tu veux faire un
essai; je ne puis croire que tu veuilles ainsi m'abandonner pour
toujours, nous priver des plus doux sentiments de bonheur; mais la vie
est si courte, mon bien-aimé, et il y a déjà si longtemps que nous
sommes désunis, séparés. Bientôt je n'oserai plus faire des avances
sans cesse repoussées comme mes caresses; il n'est pas dans ton
caractère de faire les premiers pas. L'habitude sera prise, ta femme
craindra trop pour essayer encore, et la vie passera ainsi, et tu ne
seras pas heureux, et ta femme mourra de douleur. Oh! reviens, reviens
à elle!»
III
Henriette Deluzy-Desportes.
Le moment approche du départ de Mlle de Tschudy. Mme de Flahaut
recommande une jeune gouvernante, Mlle Deluzy-Desportes, qui vient de
passer cinq ans en Angleterre, chez lord et lady Hislop. Miss Hislop
devant épouser son cousin, le comte Malgund[27], son institutrice a
été adressée par lady Hislop à des amis français et c'est sous leurs
auspices, chaudement patronnée, qu'elle est proposée pour la charge de
gouvernante des enfants Praslin. Praslin va la voir seul dans la
pension de Mlle Renard où elle est logée. C'est là qu'elle a été
élevée jadis. Elle a vingt-neuf ans. C'est une très jolie blonde dont
les soyeuses anglaises encadrent le visage encore plus doux que
régulier. Sa taille est pleine d'élégance et de distinction. Elle
cause avec esprit, sans embarras. Elle dessine fort bien, elle est
très musicienne. Mlle Deluzy est d'abord un peu effrayée à la pensée
de distribuer la becquée intellectuelle et morale à neuf enfants. A
Charlton, chez lady Hislop, elle n'avait eu qu'une élève. Ses
appointements s'élevaient à dix-huit cents francs par an. Sa
distinction, sa façon de s'exprimer, l'aisance de ses manières qui
témoigne de l'habitude de la bonne société, ont tout de suite plu à
Praslin. C'est bien la femme qu'il faut pour élever ses filles et les
préparer à tenir leur rang dans la société qu'elles doivent
fréquenter. Le marquis offre 2 000 francs d'appointements; si la
gouvernante dirige les aînées des jeunes filles jusqu'à leur mariage,
il lui assurera une pension viagère de 1 500 francs par an. Pour une
jeune fille qui est seule dans le monde, sans fortune, sans
protecteur, presque sans nom, la proposition est tentante. Henriette
Deluzy, à qui Praslin garantit en outre l'assistance d'une
sous-gouvernante et de professeurs choisis par elle, se laisse
séduire. Elle rend une visite à Mme de Praslin qui l'instruit
elle-même que jusque-là le plus grand désordre a régné dans le
gouvernement des enfants. Trois gouvernantes se sont rapidement
succédé dans la maison. Quant à elle, déclare-t-elle, sa santé, les
obligations de sa position dans le monde, l'empêchent de s'occuper
d'enfants aussi nombreux. Elle a donc reconnu avec M. de Praslin la
nécessité de confier à la gouvernante l'entière direction des enfants.
«Je reçus, dit Mlle Deluzy dans le _Mémoire_ adressé à ses juges, des
pouvoirs illimités. Je dus m'engager à ne jamais quitter les enfants,
à ne pas m'éloigner un jour entier de la maison[28].» Elle accepte
ces conditions, après avoir hésité un instant devant cette vie
d'abnégation et de dévouement. Elle entre en fonctions le 1er mai
1841. Le jour même, Mlle de Tschudy lui fait ses confidences. Les
jeunes filles sont charmantes et elle regrette autant de les quitter
que de partir, mais Mlle Deluzy connaîtra aussi le revers de la
médaille. La vie n'est pas gaie chez les Praslin. Le marquis et la
marquise vivent dans un continuel désaccord. C'est une femme
atrabilaire dont la jalousie est la vraie cause de son départ et qui a
si peu de reproches réels à lui adresser qu'elle la place de sa main,
dans la famille de Mérode. Mlle de Tschudy peut être un peu bizarre,
mais ses avis valaient plus d'attention que ne leur en accorde
Henriette. Elle est si heureuse de retrouver une situation. Elle ne
désire que s'attirer la tendresse des beaux enfants dont elle vient de
faire la connaissance. Elle se sent si seule, si isolée dans la
pension où l'a accueillie une vieille fille acariâtre. Puis
Vaux-Praslin l'enthousiasme avec son parc, ses parterres, son château.
Elle a plus qu'une autre le besoin de s'identifier à un milieu riche
qui semble lui rendre ce qu'elle estime lui avoir été dérobé par le
sort. Qu'est-elle en effet? D'où vient-elle? Son histoire est simple
et triste.
[Illustration: _Henriette Deluzy-Desportes._
(_Mrs. Harry M. Field_).
_Home Sketches in France_, (New-York, 1875.)]
[27] Emma-Eléonor-Elizabeth Elliott Murray, comtesse Malgund,
puis Minto, morte en 1882.
[28] Le mémoire de Mlle Deluzy, écrit à la Conciergerie, en août
1847, a été publié au moment où le recueil de la Chambre des
pairs a vu le jour. Ce mémoire n'existe pas à la Bibliothèque
Nationale, mais les cartons des Archives en contiennent deux
copies exécutées par les soins du greffier de la Cour des Pairs.
A l'époque où Lucien Bonaparte a été expédié à Madrid comme
ambassadeur par son frère, il avait pour secrétaire, au ministère de
l'Intérieur qu'il quittait, un jeune et brillant causeur, Félix
Desportes[29]. Fils d'un négociant de Rouen, qui appartenait à la
famille du poète Philippe Desportes, Félix était maire de Montmartre
au moment de la Révolution. Chargé d'une mission en Suisse par le
ministre de Lessart qui était son ami, il a plus tard été envoyé
auprès du duc des Deux-Ponts. En décembre 1792, Carra a exigé son
rappel. La Terreur l'a emprisonné successivement aux Petits-Pères,
puis au Plessis. A la veille du 9 Thermidor, il était porté sur les
fameuses listes des Conspirations des prisons et marqué pour la
guillotine. Il a été avec Barthélemy un des négociateurs de la paix de
Bâle. Puis, il est entré dans la carrière administrative et c'est par
elle qu'il a été mis en rapport avec Lucien qui l'emmène en Espagne
parce qu'il est un de ses meilleurs amis et parce qu'ayant épousé une
Espagnole, il peut lui être utile. Mme Desportes, aimable, jolie, mais
inconséquente, vit en mauvais termes avec un mari volage et
papillonnant. Ils ont deux filles et un fils, Lucile, Flore-Pierrette
de Montmartre et Victor Desportes. La paix de Badajoz est pour Félix
Desportes, comme pour Lucien, une source de brillants cadeaux. Quand
ambassadeur et secrétaire reviennent en France, que Lucien s'installe
au Plessis-Charmant, où l'on joue la tragédie avec Dugazon comme
maître, Lekain et Talma comme critiques, Félix Desportes est un des
acteurs obligés. Au Plessis-Charmant on rit, on danse, on fait de la
musique, on flirte, on cache un renard dans le lit de Fontanes, et
comme le ménage Desportes est plus que jamais en désaccord, Lucien
juge amusant de ne leur donner qu'un lit et Desportes couche sur une
chaise. Quand Lucien achète l'hôtel de Brienne, c'est Desportes qui
l'aide à former son salon. Mais la brouille entre Napoléon et son
frère exile Lucien et renvoie Félix Desportes dans une préfecture.
Pendant treize ans, il est préfet du Haut-Rhin. Membre de la Légion
d'honneur le 25 Prairial an XII, il est fait baron de l'Empire, le 25
février 1809. Il porte d'azur à la fasce canée de gueules chargé du
signe des chevaliers, accompagné à dextre, en chef, d'une branche
d'olivier d'argent et d'une clef brisée d'or et, en pointe, d'un
rocher mouvant du bas de l'écu à dextre, surmonté d'un portique
crénelé de trois arcades d'or ouvertes du champ et maçonnées de sable,
et senestré de deux pallas d'argent s'avançant vers le portique, au
franc quartier des barons préfets[30]. Avec de si belles armes, une
grosse fortune, Desportes ne pouvait manquer de bien caser ses filles.
Il y en a une qu'il néglige tout à fait. C'est Lucile, l'aînée, qui
vit près de la mère à Paris, tandis qu'il ne quitte pas Colmar. En
1809, il marie Flore-Pierrette de Montmartre au baron de Boucheporn,
maréchal de la Cour du roi de Westphalie et envoie Victor étudier à
Gœttingue. Lucile demeure auprès de Mme Desportes que l'âge a rendue
maladive, mais à qui il n'a pas appris ses devoirs de mère. La jeune
fille se sent devenir vieille fille. Elle s'éprend d'un jeune homme
pauvre, mécontente sa mère qu'elle veut quitter, son père qui ne la
connaît guère. En 1812, le prétendant est repoussé. C'est un soldat
qui va partir en campagne. Lucile Desportes se donne à lui. Vainement,
elle supplie ses parents d'accorder leur consentement à un mariage qui
la réhabiliterait. Le baron Desportes ne s'attendrit que lorsqu'il est
trop tard. Le jeune officier a été tué. Le 1er juin 1813 naît à Paris,
rue de la Pépinière, une fille déclarée sous le seul nom d'Henriette,
née de père et mère inconnus, que Lucile Desportes reconnaîtra dix ans
plus tard. Le baron Desportes sert à Lucile une pension de 3 000
francs, mais il n'a voulu prendre aucun engagement pour l'enfant qu'il
se refuse à avouer comme sa petite-fille. Brusquement destitué en
1813, par un décret qui révoqua quarante-deux préfets; accusé de
concussion pendant sa préfecture, harcelé par des ennemis qui ne lui
accordent ni trève ni merci, le baron a cru rentrer en faveur sous les
Cent-Jours, où le Haut-Rhin l'a élu représentant à la Chambre. Le
zèle, qu'il y a déployé, l'a désigné à l'animadversion de la
Restauration, qui l'exile dans ses terres du Haut-Rhin, puis le
comprend en 1816, dans la loi de bannissement. Réfugié en Allemagne,
poursuivi par les consuls de France qui le font sans cesse expulser,
il a bien d'autres soucis que de s'occuper de Lucile, et quand, en
1820, l'amnistie lui permet de rentrer en France, lié avec tous les
chefs de file du parti libéral, il n'a qu'un désir, c'est d'arriver de
nouveau à convaincre les collèges électoraux qu'il est pour eux le
représentant souhaitable. Toujours on le tient éloigné des fonctions
publiques; toutes les batteries de l'autorité sont tournées contre
lui. Les ministres, les préfets, les procureurs généraux représentent
sa nomination comme une offense à la majesté des Bourbons. En 1830, il
n'est pas plus heureux. La fuite d'un notaire chez qui est déposée une
grosse partie de sa fortune, la faillite d'une maison de commerce de
Rouen, dans laquelle il a des intérêts, lui font craindre une ruine
complète. Il obtient difficilement la liquidation de sa pension de
préfet. C'est une faveur qu'on accorde à son âge et à ses amitiés,
plus qu'à ses droits. Dans ces conditions, le service de la pension
qu'il fait à Lucile est bien irrégulier. Élevée dans le luxe, la
pauvre fille-mère doit travailler pour assurer l'éducation de sa
fille. Quand Henriette a treize ans, on la retire de pension pour la
mettre en apprentissage chez un graveur, Narjot, puis elle étudie dans
l'atelier du peintre Delormes. En 1832, le choléra emporte
brusquement Lucile Desportes. Benjamin Desportes, administrateur des
hôpitaux de Paris, grand-oncle de la jeune fille, la recueille d'abord
chez lui. Des amis politiques du grand-père interviennent. On le
décide à assurer à Henriette une pension de 1 500 francs pour parfaire
son éducation. Elle devient l'élève de Mlle Renard, travaille à
l'atelier de jeunes filles de Delormes et obtient quelques rares
sorties chez son grand-père qui conserve environ 30 000 francs de
revenus. Là, elle est rencontrée par le docteur de la Berge, Odilon
Barrot, le général Préval, l'amiral Begeret. A tous, elle paraît une
femme remarquable par sa capacité, son intelligence, son assiduité au
travail. Elle atteint sa vingt et unième année. La gouvernante de son
grand-père, Caroline Brousse, qui s'intéresse à elle, lui fait
comprendre qu'il est maladroit de demander de l'argent à un vieillard
avare. Il lui en donnerait plus aisément si elle n'avait pas besoin de
lui, si elle se suffisait. Elle se résout à aller apprendre l'anglais
à Brixton-Hill sous le nom d'Henriette Deluzy. «Excellente idée, c'est
le moyen de devenir gouvernante», remarque le grand-père, qui lui
fournit l'argent nécessaire pour le voyage et se désintéresse d'elle.
Telle est, avec les cinq années passées chez lady Hislop, chez qui
elle est entrée presque aussitôt après son arrivée en Angleterre, le
passé d'Henriette Deluzy quand elle devient gouvernante des enfants
Praslin.
[Illustration: _Charles-Raynald-Laure-Félix, duc de Praslin,
pair de France._
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
[29] Sur Félix Desportes, voir son opuscule: _Appel à l'opinion
des habitants du Haut-Rhin_; Jung, _Lucien Bonaparte_; Geoffroy
de Grandmaison, _L'Ambassade française en Espagne sous la
Révolution_; la duchesse d'Abrantès, _Histoire des Salons de
Paris_, III et, aux Archives Nationales, les cartons FI{h}I 158{20}
et F{7}6680.
[30] Vicomte Révérend. _Armorial du Premier Empire_, I, 62.
Chez les Hislop, elle avait été traitée avec la plus grande amitié et
malgré la différence de rang et de situation, elle était habituée à
vivre dans une intime familiarité avec les personnes qui
l'entouraient. Le programme de Praslin avait éveillé ses réclamations.
Elle avait obtenu de manger avec les enfants à la table de famille, à
la mode anglaise, et, prévenue de la désunion du ménage, se sentant
appuyée par Praslin, elle avait essayé de captiver la bienveillance de
la marquise. Elle s'attacha bien vite aux enfants qui lui témoignaient
une vive tendresse. Mais elle ne put jamais s'assurer la sympathie de
la mère. «J'éprouvais en sa présence, dit-elle, une sorte de crainte
que je n'ai jamais pu surmonter... Je vivais concentrée dans le
centre de devoirs que je m'étais tracés. Chacun louait la direction
donnée aux enfants. Je faisais tout au monde pour justifier la
confiance placée en moi.» Cette année 1841 fut particulièrement
chargée d'événements pour les Praslin. Le séjour à Vaux, que le duc
vieilli et malade abandonnait à la direction de son fils, attirait de
nombreux visiteurs. Longtemps le duc Charles-Laure s'était borné à
entretenir les toitures et à préserver de dégradation les peintures et
les dorures. Le marquis avait entrepris dans ce château qui devait lui
appartenir un jour prochain des restaurations considérables. Par ses
soins, on rétablit la salle des gardes dans son état primitif et,
quelques années plus tard, sa rotonde, dont la lanterne a 80 mètres
d'élévation, attirera l'attention dès Melun. Fanny se voyait à la
veille de la réalisation de ses rêves de châtelaine. Bien qu'elle fût
en réalité chez ses beaux-parents, elle avait tendance à se croire
chez elle, et rien ne la flattait plus que les éloges que l'on faisait
de Vaux-Praslin. «Je ne saurais vous dire, chère amie, lui écrivait
après une visite à Vaux, Mme de Rémusat, combien j'ai été heureuse
sous votre magnifique toit. Ces quelques jours me laissent une bonne
impression et je vous remercie de tant de charme que vous avez donné à
ce si court voyage. Je repense à vous sans cesse. Je ne vous aime ni
mieux, ni autrement, mais je songe plus souvent à vous dans ma
journée. Je rêve de Praslin. Je vois toujours ce beau parc, ces
arbres, ces eaux, ce merveilleux château et ces splendeurs royales. Je
voudrais vous y savoir aussi heureuse que possible, car vous le
méritez plus que personne. Mais la vie n'est jamais simple... M.
Mignet est comme moi; il radote de Praslin, mais plus encore de la
châtelaine. Remerciez, je vous conjure, M. de Praslin de son bon
accueil. J'en garde un souvenir très vif. Je suis dans un état
d'exaltation sur Praslin où il trouve naturellement place. Ce qu'il
fait est parfait.» Rien ne pouvait être plus agréable à Mme de Praslin
que ces approbations. Comme elle l'avouait à Victor Cousin, elle était
fanatique de tout ce qui concernait Vaux. «Voici les livres, monsieur,
que vous avez eu la bonté de me prêter et que je vous renvoie non
seulement avec mes remerciements mais avec l'espoir de nouveaux prêts,
entre autres _La Vie de La Fontaine_ par Walcknaër et le volume de son
édition qui contient des vers sur Fouquet et sur Vaux. J'ai un grand
penchant, je vous l'avoue, à connaître le plus possible tous les
détails sur les lieux et les personnes qui ont habité les endroits où
je me trouve. J'aime à m'entourer de tous ces souvenirs et à repeupler
la solitude de tout ce monde passé. Vous seriez donc bien bon,
monsieur, d'abord, de ne vous point trop moquer de moi, puis de venir
à mon secours, pour me prêter appui dans ma manie, non seulement en me
prêtant, mais en m'indiquant où je puis trouver le plus de détails sur
les époques où je cherche ma société imaginaire, qui a trois époques
brillantes à Vaux-Praslin: Fouquet, le maréchal de Villars et l'exil
du duc de Praslin après la chute du ministère Choiseul. Voyez avec
quelle confiance je vous mets au courant de ma monomanie. Vous m'en
garderez le secret, n'est-ce pas monsieur; et vous viendrez à mon aide
car vous aimez aussi mieux cette société que celle où nous vivons.
Mais est-il possible que j'aie osé vous écrire presque une lettre!
Trois pages, bon Dieu! pardon, mais faites-moi la justice de remarquer
que c'est du papier à billet. Mille affectueux compliments; à bientôt,
j'espère[31].» L'amoureux de Mme de Longueville répond avec autant de
grâce: «Votre aimable billet me trouve au coin de mon feu, enrhumé et
souffrant. J'espère pourtant, madame, que j'aurais le plaisir de vous
voir lundi. Il ne faut pas moins pour me tirer de la solitude à
laquelle me condamne déplus en plus notre situation politique».
[31] Publié par M. Chambon, d'après les papiers de Cousin
(_Journal des Débats_, 29 octobre 1905).
[Illustration: _Le maréchal comte Sébastiani._
Lithographie de Delpech.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Cependant la santé du duc Charles-Laure donnait depuis quelques mois
de sérieuses inquiétudes. Le 26 juin 1841, une lettre du maréchal
Sébastiani à sa fille faisait prévoir la fin du pair de France. «Ton
beau-père, le duc de Praslin, est bien malade. Je crois que tu
viendras à Paris, et le plus tôt sera le mieux. Tous les jours, il
perd des forces et une crise malheureuse peut arriver d'un moment à
l'autre. Théobald t'attend lundi. Il est touchant dans sa douleur qui
est bien naturelle. Elle est sans apprêt et beaucoup plus poignante».
Par le même courrier le marquis écrivait à sa femme: «La nuit a été
affreuse... Les médecins sont venus de très bonne heure ce matin. Je
ne les ai pas vus, mais ils n'ont rien ordonné. Mon père m'a dit
qu'ils l'abandonnaient... M. Louis vient d'examiner mon père. Il
trouve que la maladie fait des progrès bien rapides. Il m'a dit que tu
n'avais pas de temps à perdre pour arriver.» Le duc expirait le 28
juin. «Vous avez bien raison, ma chère Fanny, écrivait Mme Adélaïde en
apprenant son décès, vous avez bien raison d'être sûre de toute la
part sincère que je prends à la réelle perte que vous venez de faire.
Je regrette pour vous et pour nous votre excellent beau-père et c'est
du fond de mon âme que je plains votre mari et vous. Dites-le lui bien
de ma part, je vous prie. Le roi et la reine me chargent aussi d'être
leur interprète auprès de vous et de lui. C'est un immense malheur
dans une famille que la perte d'un si bon et si estimable chef, encore
plus s'il est possible, dans le temps où nous vivons et croyez que
personne ne comprend et n'apprécie mieux que moi vos justes regrets».
Le testament du duc devait être une déception pour la marquise.
Vaux-Praslin ne passait pas immédiatement sur la tête de son mari. La
douairière conservait l'usufruit du mobilier et de la moitié du
château. Le frère, les sœurs de Théobald avaient aussi leur part de
droits sur le domaine et quand la nouvelle duchesse voulut agir en
propriétaire, son mari dut lui faire comprendre qu'elle n'était pas
chez elle à Vaux-Praslin, qu'il n'y était le maître, les partages
n'étant pas faits, qu'en vertu d'un arrangement de famille et d'une
procuration[32]. Jamais, elle ne put se résigner à accepter cet
écroulement de ses espérances[33] et dans le journal qu'elle tint
l'année suivante, sans cesse elle revient sur ce point, qu'elle n'a ni
mari, ni enfants, ni maison qui lui appartienne. Elle avait toujours
eu l'habitude de tenir un journal. Seulement «dans un moment d'espoir»
comme elle dit, «pour effacer tout témoignage de ses souffrances» elle
avait brûlé sur la fin de 1841, tout ce qu'elle avait écrit jusqu'à
cette date. Le 13 janvier 1842, elle rouvrit le livre dont elle avait
arraché les pages. Jadis elle se plaignait de voir sortir son mari le
soir à pied, tout crotté du retour de la Chambre. «Quels hommes,
quelles femmes vois-tu donc?» s'écriait-elle. Maintenant elle se
plaint qu'il reste toujours à la maison et qu'il n'y reste pas pour
elle.
[32] Papiers du duc de Praslin: Lettre du comte de Breteuil
développant les propositions de la duchesse douairière.
[33] «J'ai toujours eu un grand goût pour Praslin, écrit-elle à
son oncle, et peut-être ai-je été un peu aigrie de ne point
pouvoir tout à fait m'y regarder comme chez moi. J'en conviens,
ici j'ai encore été punie. Praslin m'avait tourné la tête étant
jeune fille... Je suis bien punie de l'orgueil de jouer à mon
beau château, en voyant la pauvre figure que j'y fais
maintenant.»