bonheur,--car je le sais comme toi, tu ne peux pas être heureux ainsi,
en menant une vie qui serait de l'inconduite à tes propres yeux,
dis-tu, si j'étais plus aimable,--ne me force point, en me réduisant
au désespoir, à me faire détester par toi. Soutiens-moi plutôt. Hélas!
je ne puis donner que soumission et confiance. Bientôt, je l'espère,
j'y joindrai de la douceur. Mais être gaie, aimable, le puis-je,
lorsque je suis malheureuse et ne puis-je pas l'être avec la vie que
nous menons, pour peu que j'aie de l'affection pour toi. Quoi! tu
serais aise de me voir gaie, heureuse, étant abandonnée par toi! Ah!
le jour où je serais ainsi consolée je ne me soucierai pas de te voir
changer et revenir. Ce soir, quand tu es rentré, j'avais souffert
moralement et physiquement toute la journée; je venais cependant de
m'occuper de toi et cela m'avait fait du bien, car je t'aime,
Théobald, et bien plus que tu ne le crois. Comme tu m'as traitée en
rentrant! Oh! alors j'ai perdu la tête et j'ai fait mille choses dont
tu ne m'accorderas jamais peut-être le pardon, car j'aurais dû
renfermer mon chagrin et ne pouvant rentrer chez toi, je me suis
promenée à minuit sous ta fenêtre. Tu me bannis de ta chambre comme
une coupable. L'ai-je jamais fait dans ces soupçons dont tu te plains
tant? Par pitié, Théobald, cède à ta bonté naturelle, à ton affection
pour une femme qui meurt d'amour pour toi et qui deviendra folle. Ne
persiste pas dans tes idées qui nous entraînent tous les jours plus
loin l'un de l'autre. J'embrasse tes genoux. Par pitié, ne te raidis
pas. Si tu savais comme je souffre et toi aussi tu souffres, mon
bien-aimé.»
Pour causer une telle jalousie, le marquis est-il une merveille de
beauté? «Brun, petit, de mince apparence», ainsi le voit le comte
d'Alton-Shée. «C'est un blond blafard, pâle, blême, l'air anglais»,
dira Victor Hugo qui lui trouve «l'air faux». Sur sa douceur, tout le
monde est d'accord. «Il adorait ses enfants, dit le docteur Louis, et
passait sa vie à en avoir un sur ses genoux et, parfois en même temps,
un autre sur le dos.» Il a l'intelligence paresseuse. Souvent il
promet et il oublie, ou sa nonchalance a le dessus. Souvent il ne sait
pas vouloir, ou s'il veut, il ne sait affirmer sa volonté et fait en
dessous ce qu'il eût dû faire au vu et au su de tous. «Il a toujours
l'air d'être prêt à dire quelque chose qu'il ne dit pas.» Ainsi sont
les hommes qu'on a habitués à s'effacer.
Un jour, le 5 décembre, dans un moment d'exaspération, la marquise
écrit à M. Riant, le notaire qui a dressé son contrat de mariage,--il
a cédé son étude à Me Cahouet, mais il continue à s'occuper des
affaires de ses anciens clients. Elle réclame son intervention entre
elle et le marquis de Praslin. Pour une réconciliation? que non pas!
pour une séparation amiable. «Monsieur, je viens m'adresser à vous
pour obtenir de vous un grand service pour lequel je réclame votre
entremise et votre discrétion. Depuis longtemps, je désire me séparer.
Depuis un an environ, j'ai consenti à rester sous le même toit que M.
de Praslin, malgré ce désir; mais cette vie ne m'est plus supportable.
Ma santé s'altère tous les jours. Je n'ai plus que peu de temps à
vivre et je voudrais le passer dans la solitude et le calme. Il me
sera facile, en ayant besoin, de me faire ordonner un hiver dans le
Midi. Je sais que M. de Praslin craint les éclats et que cette seule
idée peut lui donner de l'opposition à une séparation. Je ne demande
que la permission de partir seule, au 15 janvier, sous le prétexte de
ma santé, en lui faisant le sacrifice de mes enfants. Je crois avoir
le droit de demander une séparation qui, en ne dérangeant rien à ses
affections, ses goûts, ses habitudes, me donnera la possibilité de
mourir en paix dans la solitude qui peut être le seul véritable refuge
des regrets. J'ai fait choix d'un lieu où je désire me retirer. C'est
une toute petite ville sur les bords de la Méditerranée. Une pension
de 6 000 francs suffira à mes besoins. Quels que pussent être les
motifs qui aient donné l'idée à M. de Praslin qu'il avait le droit de
me réduire à la vie qu'il m'impose, je sais que j'ai droit à toute son
estime et que j'aurais tort de supporter des humiliations continuelles
qui empoisonnent ma vie sans les avoir méritées. Je pense donc,
Monsieur, que vous parviendrez à obtenir de lui la seule et dernière
grâce que je lui demanderai de ma vie. Croyez, Monsieur, à mon
éternelle reconnaissance de vouloir bien me prêter votre appui et
d'être le dépositaire de ce triste secret de famille. Si vous parvenez
à décider M. de Praslin à consentir à mon départ, je lui donne ma
parole que je ne parlerai de notre séparation à personne. Une fois
partie, on s'habituera à mon absence et tout esclandre sera évité. Si
M. de Praslin n'y consentait pas, je suis tellement décidée à en
arriver là, à moins d'un changement radical dans sa manière d'être
avec moi, que je ne puis répondre que je n'amène, par un éclat dans sa
famille et la mienne, la séparation que j'implore comme une faveur.
Croyez-moi, Monsieur, il faut de réelles souffrances pour conduire là
une femme qui n'a jamais eu d'autres affections que son mari et ses
enfants.»
Cette lettre, encore elle ne l'envoie pas. Sitôt qu'elle s'est
soulagée en l'écrivant, elle s'est rendu compte que ce n'est pas une
séparation qu'elle veut mais un rapprochement, et sur le carnet où
elle note ses pensées, elle inscrit trois réflexions où ses
préoccupations s'épanchent: «Lorsqu'on attache deux lévriers au même
poteau, si on ne met pas les deux chaînes d'égale longueur, celui qui
aura la chaîne la plus courte sera entièrement à la merci de l'autre
qui, tantôt le délaissera, tantôt lui fera subir sans recours la
tyrannie de sa force et son indépendance.
«Cette fleur, elle vous plaît. Vous voudriez la conserver; elle
répandrait un doux parfum sur vos jours, mais elle est délicate, il
faut la manier avec délicatesse, avec soin, car elle se briserait
aisément. Si vous la négligez, si vous la pliez de côté pour plus
tard, oh! il sera trop tard alors. Elle aura langui et elle se sera
fanée, desséchée, et elle tombera effeuillée quand vous voudrez la
reprendre. Ainsi le cœur d'une femme.
«Si vous aviez une plante du Midi, ne savez-vous pas que pour la
conserver, il faut l'entourer de soins, ne pas l'abandonner au froid,
car si vous l'abandonnez, elle mourra, à moins que d'autres ne se
chargent des soins que vous aurez négligés, et vous le regretterez,
mais trop tard; car cette plante, quoique les soins excessifs vous
fussent quelquefois à charge, vous y teniez peut-être, d'autant plus
que ses qualités n'étaient pas celles qu'on rencontre communément et
sa rareté ajoutait à son prix et flattait peut-être votre vanité comme
vos plaisirs. Ainsi le cœur méridional d'une femme; il est moins
doux, moins agréable, mais peut-être plus aimant, moins léger que
celui d'une femme du Nord. L'amour est la vie qui l'anime, le feu qui
l'échauffe. S'il est vertueux et que vous l'abandonniez, le froid de
la solitude le glace et il meurt...»
[Illustration: _Une soirée chez le duc d'Orléans._
Dessin d'Eugène Lami. (Jules Janin: _Un hiver à Paris_.)]
Au moment où Mme de Praslin trace ces pensées, à quoi
correspondent-elles dans la réalité? Elle est si peu délaissée, si peu
«condamnée au froid» qu'elle porte dans son sein Raynald, dont la
conception a suivi de fort près la guérison des troubles subséquents à
ses couches du printemps. Las des scènes de jalousie, effrayé des
aptitudes extraordinairement prolifiques de cette infatigable
pondeuse, rassasié, distrait par d'autres amours, Praslin s'est-il
refroidi? C'est un silencieux, un réservé, un timide, un scrupuleux
aussi. Jamais il n'a pu se résigner à voir souffrir. «C'est un ange de
bonté», diront la duchesse, Mlle Deluzy, ses serviteurs. Il n'aurait
pu voir tuer un poulet et n'osait renvoyer un serviteur, et pourtant
il est sourd aux lamentations de Mme de Praslin. Jamais il n'a parlé
que par ses silences. Il n'a retracé nulle part ni une plainte, ni une
articulation. Les documents saisis dans son secrétaire se réduisent
aux lettres de Mme de Praslin, et c'est dans celles-ci seules qu'il
faut chercher la vérité. A les lire en psychologue averti, négligeant
les appréciations de celle qui écrit pour s'en tenir aux faits qu'elle
voit, il s'est accompli une évolution grave dans l'âme de Praslin. Il
est triste, absorbé. Il a des chagrins mystérieux. Il s'éloigne
visiblement de sa femme. Il observe, il surveille. Plus tard, la
légende a prétendu--mais rien n'est venu la confirmer--qu'il l'avait
soupçonnée d'une intrigue, qu'une lettre anonyme lui avait fait croire
à l'existence d'un enfant mystérieux, élevé dans un réduit caché au
fond du parc, qu'il l'y avait suivie et qu'alors, il s'était révélé à
lui que Mme de Praslin secourait les malheureux à l'insu de tous. Tout
ce qu'a écrit Fanny contredit cette version. Ce n'est pas M. de
Praslin qui implore le pardon de la femme qu'il a calomniée; c'est la
femme qui supplie, qui parle de «honte», de «regrets», de «remords»,
de «repentir», et c'est M. de Praslin qui lui dit qu'il la «méprise»,
qui l'écarte soigneusement de ses enfants, comme une influence
malsaine, délétère, vicieuse. Il faut donc renoncer et à la théorie de
Praslin, las du mariage, et à la théorie de Praslin jaloux, méfiant,
injurieusement soupçonneux. L'hypothèse doit être autre.
Longtemps avant la naissance de Raynald, longtemps même avant celle
d'Horace, un scandale a bouleversé le grand monde parisien. Une jeune
femme, au lendemain de couches douloureuses, a fui le domicile
conjugal en criant sa haine pour les hommes et leur barbarie. La
transfuge est partie, non pour Cythère mais pour Lesbos, en compagnie
d'une femme de chambre. Au cours du procès de séparation qui a suivi
cette fugue, un nom a retenti discrètement dans les prétoires, celui
de Mlle Mendelssohn. Praslin peut n'en avoir rien su. Il y a,
cependant, un vieillard qui siège sur les bancs de la Chambre des
Pairs, un collègue du vieux duc de Praslin, dont la vie a été brisée
par ce scandale. Mais le nom de l'institutrice a pu alors ne rien
rappeler au marquis. Il semble qu'au courant de 1839, ce nom ait pris
une signification pour lui. Quel est l'homme qui peut se vanter de
connaître à fond un autre être humain? Est-il rien qui égale la
souffrance de _ne pas savoir_, jusqu'à ce qu'on connaisse celle de
_savoir_? Sitôt l'inguérissable soupçon pénétré en lui, Praslin a eu
sa vie empoisonnée. Il a cherché, scruté, analysé, rapproché des riens
qui, jusque-là, n'avaient pas eu de sens à ses yeux. Ces états d'âme,
il les parcourt en un douloureux calvaire, pendant la fin de l'année
1838, l'année 1839, et toute l'année 1840. Ce n'est que celle-ci
révolue, que l'on trouve, dans les lettres de Mme de Praslin, des
allusions nettes à des reproches, à des griefs, à des accusations que
son mari a articulés dans leurs querelles et qui n'y avaient point
paru jusque-là.
Plusieurs mois encore, la malheureuse se débat, non contre ces
soupçons qu'elle répète et ne semble pas comprendre, mais contre leur
résultante qu'elle voit seule. Elle combat les moulins à vents que
forge son imagination, et elle n'aborde, ni de face ni de côté, des
griefs qui sont, entre tous, les plus difficiles à combattre. Jadis
choyée, caressée, maintenant repoussée avec une sorte d'horreur et de
dégoût, elle croit à des maîtresses. A entendre parler sans cesse de
«maris qui ont de petits appartements», elle suspecte le sien. Elle
s'habitue à accuser successivement toutes les gouvernantes de ses
enfants de lui disputer le cœur de son mari. C'est le reproche
qu'elle a fait d'abord à Mlle Desprez, qu'elle fait à celle qui lui a
succédé et qui est pourtant une malade menacée par l'anévrisme,
qu'elle fera bientôt à Mlle de Tschudy. En même temps, elle s'avoue à
elle-même qu'elle ne soupçonne pas son mari, qu'elle n'a pas le droit
de le soupçonner. Certains jours, ce ne sont pas des reproches qu'elle
lui adresse, c'est son admiration qu'elle exprime: «J'admire ta bonté,
ta patience avec moi. Je suis confuse, malheureuse de me sentir si
coupable envers toi, _le meilleur des hommes et des maris_. Il n'y
avait pas plus de dix minutes que j'étais rentrée dans ma chambre, que
je sentais tous mes torts bien plus profondément que je ne puis te
l'exprimer, et si je n'avais écouté que mon cœur, j'aurais couru me
jeter à tes genoux, mais j'ai craint de te contrarier et de t'empêcher
de dormir. Pour moi, il est une heure et je n'ai pu attendre à te
demander pardon. Je me suis levée et je t'écris; mais je ne pourrai
jamais te dire tout ce que j'éprouve de honte, de remords, de regrets,
de repentirs de ma conduite, et d'admiration pour la tienne, et de
reconnaissance. Oui, de reconnaissance, malgré tous les chagrins que
j'éprouve, car je sens qu'une bien vive affection peut seule résister
à une conduite comme la mienne, et t'inspirer ce désir et cette
persévérance d'employer à me corriger tous les moyens qui doivent le
plus répugner à ta douceur, ta tendresse, tes habitudes, car tu me
sacrifies même dans ce but les apparences de ta conduite si
exemplaire. Pardon, oh! pardon, mille fois pardon, mon bien-aimé
Théobald, si j'ose me permettre de te nommer encore ainsi. Tu es un
ange dont je n'étais pas digne et, cependant, je t'aime bien et c'est
cet amour qui me fait perdre la tête et qui, dans le désespoir d'être
séparée de toi, me fait faire et dire des choses dont je rougis et que
jamais je ne pourrais assez expier, si ta bonté ne surpassait encore
mes torts. Cher Théobald, aie pitié de moi. Je ne serai pas, je
l'espère, toujours indigne de toi, encore un peu de patience. Hélas!
je ne fais guère de progrès; mais intérieurement, je sens plus vite et
plus profondément mes torts et ta bonté. Au nom du ciel, ne te
décourage pas, car lorsque je reprends ma raison, je sens combien tu
as raison d'agir ainsi que tu le fais. Corrige-moi, punis-moi autant,
aussi longtemps que tu le voudras. Laisse-moi seulement penser au
proverbe: «Qui aime bien châtie bien». Crois à mon repentir comme à
mon amour. Pardon! Pardon.»
Puis, c'est une autre attitude. Le silence de Praslin, ce silence des
calmes qui exaspère les esprits exaltés, porte ses fruits. Un jour, au
Vaudreuil, elle tente de se frapper avec un stylet, et son mari se
blesse à la main en la désarmant. Puis Fanny se déclare prête à tout.
Elle semble avoir renoncé à un rapprochement désormais impossible à
ses yeux (21 mai 1840): «Ne vous étonnez pas, mon cher Théobald, de ma
crainte de me trouver seule avec vous. Nous sommes séparés pour
toujours, vous l'avez dit. La journée d'hier vivra dans mon cœur par
un bien pénible souvenir. Hier soir, vous avez pu juger que j'en
comprenais le sérieux, puisque devant les personnes qui sont le motif
de cette séparation, ma conduite a été telle qu'elle pouvait l'être si
nous eussions été très unis. Oui, je vous jure, devant le monde, vous
serez content de moi. Les efforts que j'ai faits hier, bien
naturellement, après cette cruelle journée, vous en seront la
meilleure preuve. Tant que j'ai conservé l'espoir d'un rapprochement,
d'une réconciliation (et j'en avais beaucoup dernièrement), j'étais
continuellement dans l'alternative de joie et de crainte qui me
poussait à des boutades d'emportement; maintenant que le sacrifice est
consommé, soyez tranquille: devant les enfants, les gens, la famille,
le monde, jamais rien ne pourra vous accuser d'avoir détruit mon
bonheur. Oh! quand je dis, toi, ce n'est pas toi que mon cœur accuse;
mais, me trouver seule avec vous, mon ami, est au-dessus de mes
forces: j'ai besoin de pleurer dans ma solitude, de m'y recueillir,
de m'y reposer pour prendre l'énergie nécessaire pour cacher aux yeux
de tous mon malheur. Mes illusions sont encore trop près, mes
habitudes d'épanchement avec celui que j'aime, trop récentes, pour que
je puisse prendre encore l'habitude d'une réserve froide et
affectueuse vis-à-vis de vous, qui seule peut convenir dorénavant à ma
position. Maintenant, mon cœur déborderait toujours; il faut que le
temps calme les expressions de la douleur et lui donne la force de
l'habitude. Alors, soyez-en sûr, mon ami, au lieu de vous fuir, vous
serez encore, comme toujours par le passé, la personne avec laquelle
je préférerai me trouver. Aujourd'hui, mon amour est encore trop chaud
dans mon cœur: c'est un deuil que ma vie intérieure désormais: les
sentiments qu'il me fait éprouver seront toujours les mêmes, mais le
temps en adoucira les formes.
[Illustration: _Vaux-le-Praslin (1845)._
Dessin de Rauch, gravé par Schræder.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
«Ne m'en voulez donc pas, mon ami, si je vous fuis; je sens que je le
dois pour ne point empoisonner votre vie. Devant le monde, devant les
tiers, oh! je serai bien plus à mon aise: il me sera libre et même
convenable d'être, vis-à-vis de vous, affectueuse, empressée,
causante. Ces moments-là seront des moments de consolation, de bonheur
et de joie bien pure. Oh! donnez-m'en souvent, mon ami, j'en serai
bien reconnaissante, je reprendrai des éclairs de gaîté par les
illusions qu'ils me causeront. Certes, après ce qui s'était passé dans
la matinée, la société d'hier soir n'avait rien de pénible pour moi.
Eh bien! je paraissais heureuse, vous l'avez vu, je l'étais presque,
je me disais: «Si nous étions bien unis, il faudrait dire ceci, faire
cela», et je le faisais, et cette illusion me faisait du bien. Seule
avec vous, je dois me tenir toujours sur mes gardes, en présence de la
triste réalité; nous sommes séparés et quoiqu'il y ait trois ans que
nous vivions comme si nous l'étions; il restait l'espérance: hier l'a
tuée[26].
[26] Trois ans, le 21 mai 1840! Et Raynald est né le 29 juin
1839! Comment compte la duchesse de Praslin?
«Pour être vis-à-vis de vous, mon ami, comme je dois l'être
dorénavant, il faut oublier le passé et surtout mes espérances. Le
temps et l'habitude de l'isolement peuvent seuls m'apprendre à
détacher dans ma pensée, Théobald de M. de Praslin, que le premier ne
doit vivre que comme un mystère dans mon souvenir ou bien devant le
monde, et que, seule avec vous ou dans vos pensées et dans vos
habitudes, je ne suis plus qu'avec M. de Praslin. Ah? croyez-moi, je
voudrais être certaine que vous serez heureux au prix de tout ce que
j'ai souffert et de ce que je vais souffrir maintenant sans avenir.
Venez sans crainte au Vaudreuil. Restez beaucoup chez vous avec vos
enfants. Vous ne me trouverez jamais sur votre chemin. Je cherchais
depuis longtemps toutes les occasions de faire renaître mes
espérances, je les fuirai: il m'en coûte trop pour les perdre. Adieu!
Oh! que ce mot renferme de douleurs maintenant que je ne prévoyais
pas. Adieu, et cependant tu m'aimais. Adieu! Là-haut nous nous
retrouverons. Ne refuse pas cette dernière prière, le seul rendez-vous
que je te donnerai désormais. Que cette idée t'occupe quelquefois: je
t'aime toujours.»
Durant l'hiver de 1840 à 1841, Praslin est arrivé à une conviction
personnelle. Mlle de Tschudy, après dix mois de séjour, va quitter les
Praslin. Elle est en désaccords continuels avec la marquise et le
marquis n'est point satisfait, d'ailleurs, du laisser-aller avec
lequel elle mène les éducations dont elle est chargée. Il faut une
institutrice plus sévère, plus à cheval sur les consignes. Il élabore
un règlement qui exclura _complètement_ Mme de Praslin de la direction
des enfants. Voici ce règlement, tel que la justice le trouva dans ses
papiers: «La gouvernante mangera avec les enfants dans leur chambre à
la campagne, et dans la salle à manger à Paris. La gouvernante sera
chargée de toutes les dépenses concernant les enfants: toilette,
instruction, femmes de chambres, bonnes, plaisirs. La gouvernante
réglera, en un mot, tout ce qui concernera les enfants, sous sa
responsabilité. _Les enfants ne sortiront qu'avec leur gouvernante. La
gouvernante décidera quelles personnes les enfants recevront ou ne
recevront pas._ La gouvernante devra tout décider elle-même et ne
pas consulter d'avance les parents qui se réservent seulement le droit
d'observation. _Mme de Praslin ne montera jamais chez ses enfants;
s'il y en a de malades, n'entrera que dans la chambre du malade; ne
les fera jamais sortir sans la gouvernante, ne les verra qu'en
présence de M. de Praslin ou de la gouvernante._» Mme de Praslin
accepte cette exclusion colorée de prétextes de santé, mesure
draconienne que peuvent seules dicter la folie ou la triste raison.
Plus tard, quand elle protestera, elle déclarera ne l'avoir admise que
pour complaire aux exigences de son mari et désarmer le mécontentement
que lui avait inspiré ses violences. Ce qui est certain, c'est que, ni
en 1840 ni en 1841, elle ne s'est préoccupée de cette exclusion et que
la place qu'elle réclamait alors semble beaucoup plus un droit
«sensuel» au lit qu'un droit «moral».
«Oh! pourquoi, mon bien-aimé, te refuser à épancher ton âme dans la
mienne? écrit-elle au commencement de 1841, tu retranches de notre vie
tout le charme de l'affection! Crois-tu donc, ou plutôt veux-tu
t'efforcer à croire que l'indépendance, c'est l'isolement? Tu dis que
je suis exigeante parce que je désire partager toutes tes peines; tu
ne veux pas que je m'aperçoive lorsque tu en as; mais tu veux donc
être pour moi un étranger, et pour cela ne faut-il pas que tu me
deviennes complètement indifférent? Que de temps pour en arriver à
cette insouciance pour la personne que l'on n'aime plus! Crois-tu donc
que ce serait possible, que mon cœur ne serait pas brisé avant d'en
arriver là? Tu es affligé toi-même de me voir triste, et tu en sais la
cause; tu sais les consolations que tu pourrais me donner; et
cependant tu en es peiné! Eh bien moi, je te vois souffrir, être
triste; je sais qu'il y a dans mon cœur, des trésors d'amour pour
calmer et adoucir en toi tous les chagrins et tu me repousses! Tu as
quitté ma chambre parce que tu crains que je cherche à prendre de
l'ascendant sur toi, mon ami. Je te le jure au nom de mon amour, du
tien, sur ce qu'il y a de plus cher et de plus sacré pour moi, je ne
demande que ton amour, ta confiance, comme tu as la mienne; je me
laisserai conduire en tout par toi, je ne te tourmenterai plus de ma
jalousie, je ne m'arrogerai plus de droit de reproche et de conseil.
Je me repens trop, je souffre trop de mes fautes pour y retomber.
[Illustration: _Le Château de Praslin._
En-tête du papier à lettre de Louise de Praslin.
(Archives Nationales.)]
«Nous sommes bien jeunes, Théobald, ne nous condamnons pas à
l'isolement tous les deux. Quoi! nous nous aimons, nous sommes purs
tous deux et nous vivrions séparés de cœur et d'esprit! Oh! ne laisse
pas opprimer ton cœur par un peu d'amour-propre; je te jure que je
n'aspire qu'à ta tendresse, ton intimité et ta confiance; je serai la
moitié aimante mais passive de ta vie. Va, crois-moi, jamais je
n'abuserai de ta bonté, de ta tendresse; tes épanchements seront reçus
dans mon cœur avec la même tendresse et le même mystère que tes
caresses. Reprends ta Fanny; essaie-la encore quelque temps avec
affection, confiance; tu verras que tu seras plus heureux que tu ne
peux l'être dans l'isolement. Tu cherches des distractions, mais es-tu
réellement heureux? Oh! non, mon ami, on ne l'est pas avec un cœur
comme le tien et la vie que nous menons. Ta femme, elle, n'a d'autre
bonheur, d'autre affection, d'autre famille, d'autre appui que toi.
Oh! ne sois pas sourd à ses prières, à ses serments, à son repentir,
car elle t'aime et sa vie ne sera plus que reconnaissance et amour
pour toi. Tu la repousses comme une coupable: elle n'ose point se
présenter à tes yeux, t'ouvrir son cœur, te couvrir de caresses,
t'adresser ses prières. Tu l'as chassée de ton lit et de ton cœur;
ferais-tu davantage si elle n'était pas fidèle? Elle pleure jour et
nuit; elle attend à ta porte et n'ose entrer, car demain tu le lui
reprocherais peut-être. Mon ami, au nom de tant de souvenirs qui te
sont chers, que tu m'as si souvent dit d'invoquer dans le cas où tu
m'en voudrais sérieusement, oh! ne me repousse plus. Rends-moi ta
confiance, ton amour. Consens à recevoir les soins, les consolations
de cette femme qui ne vit que pour t'aimer. Oh! je n'en abuserai
jamais. Mon bien-aimé, de quoi m'en veux-tu, si ce n'est de mes
soupçons et de mes emportements Y en a-t-il jamais eu qu'une caresse
n'ait fait céder à l'instant? Ne cède pas à ton irritation, au
ressentiment. Ne sois pas inflexible...