d'Orléans. L'ambition, la vanité de Fanny ne sont pas satisfaites. Un
soir de septembre, elle écrit à son mari que son père a décidé avec le
roi de se présenter aux élections en Corse. Un mois après, il
acceptera la pairie et passera la députation à son gendre, et voici le
père et la fille qui font des patiences et interrogent les cartes.
Praslin ne sera député qu'en 1839, à contre-cœur d'ailleurs, sa
nonchalance répugnant à l'effort, et la concession, qu'il est prêt à
faire, ne rétablit pas le calme dans le ménage. Au contraire, à partir
de janvier 1838, les scènes se renouvellent avec plus de violence,
plus de fréquence. Mme de Praslin s'en reconnaît responsable. Elle les
attribue à un état d'exaspération, dont elle ne peut être maîtresse et
dont elle s'excuse de son mieux. Le 28 janvier 1838, elle écrit au
marquis: «Cher Théobald, je me fais plus de reproches que tu ne peux
l'imaginer; je suis dans un état de découragement que je ne puis
t'exprimer. Je sens, je vois tout ce que je devrais faire pour te
rendre heureux. Je le désire plus vivement que tu ne peux te le
figurer. Je ne songe même plus à ramener les choses sur un pied qui
serait mon bonheur personnel; c'est le tien seul que je veux, que je
souhaite. J'en forme les plus fermes résolutions, mais _un état
d'exaspération, que je ne puis contenir, m'emporte à faire des choses
que je blâme moi-même_, et permets-moi de le dire, je suis aigre et
méchante par les mêmes motifs qui te faisaient rire et chanter, il y a
quelque temps, quand tu me voyais pleurer; et malheureusement, je le
vois, j'aggrave tous les jours mes torts et cependant, ils sont bien
plus maintenant dans la forme, que dans le fond. Si tu savais comme je
suis profondément affligée de te rendre ainsi malheureux; mais, en
vérité, je n'ai plus ma tête. Je ne me connais plus: tout m'amusait,
me plaisait. Autrefois le spectacle, une fête comme aujourd'hui me
charmait. Eh bien! tout me coûte, m'attriste, me pèse, me déplaît,
parce que je suis mal avec toi et pour toujours, je commence à le
craindre, à moins que tu n'aies pitié de moi. Je suis dans un état
trop violent pour qu'il puisse durer: Oh! je tâcherai de me calmer,
mais si tu savais ce que je souffre, tu m'en voudrais moins: _je sens
qu'en ce moment j'ai des droits à ta pitié et pas autre chose_, mais
je te sais si bon que je m'y confie en toute assurance. Un peu de
patience, je t'en conjure, pendant un peu de temps encore, avant de me
repousser et désespérer de l'avenir de ton bonheur. Bientôt je serai
calme, résignée, je te le promets; maintenant, je suis dans un état
trop violent pour être jugée pour toujours»[22].
[22] Imprimée dans le recueil de la Cour des Pairs, cette lettre
a été placée hors sa date. L'étude des dossiers de copies
proposées pour l'impression, révèle des annotations telles que
celles-ci: «_il y a des inconvénients; à ne pas publier; non; pas
à imprimer._» Bref, le dossier, livré par la Cour de Paris au
public, a été délibérément maquillé et tronqué.
[Illustration: _Le Vaudreuil (Eure)._
Dessin et lithographie de G. de Pontalba.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Jusqu'ici, les scènes se sont contenues dans le milieu familial et
rien n'en a transpiré au dehors. «Tu ne peux donc pas quitter ta
tourterelle,» disait Edgar de Praslin à son frère. Partout si l'on
parle du ménage Praslin, c'est pour le citer en modèle, comme un de
ceux où règne l'accord parfait. Tel est l'avis des meilleures amies de
Fanny. Léontine de Rovigo, qui a épousé un officier, M. de Lhérault,
ne pense pas autrement. Elle a des chagrins sérieux; son mari est
atteint d'une inflammation d'entrailles avec enflure des pieds. Sa
carrière est menacée. S'il y avait hydropisie, il n'y aurait aucune
chance de le sauver. Alors quel serait le sort de la veuve et de
l'enfant? Il faut soigner le malade qui a besoin d'une saison à
Plombières; il faut régler des dettes urgentes, liquider une situation
embarrassée. Mme de Lhérault s'adresse à Fanny de Praslin. Le marquis
intervient. Il fait un de ces prêts qui ressemblent à des largesses,
car le remboursement n'est à espérer que si une amélioration de
situation, que rien ne fait prévoir, permet un jour de s'acquitter
envers lui. «Tu es, ma chère Fanny, pour moi plus qu'une sœur et ma
famille entière, écrit Mme de Lhérault, car tu m'as toujours tendu la
main quand j'ai été malheureuse, ce qu'aucun d'eux n'a jamais voulu
faire. Croirais-tu que j'ai écrit à ma mère, il y a trois semaines, au
moment où la santé de M. de Lhérault m'a donné le plus d'inquiétudes
et où j'ai réellement cru qu'il allait mourir, pour lui parler de mes
anxiétés et de l'inquiétude où j'étais du sort de Tristan et du mien,
en cas d'un semblable malheur. J'attends toujours sa réponse.» Puis,
elle demande l'hospitalité à Fanny pendant que son mari ira à
Plombières. La marquise s'empresse de lui répondre: «Bien
certainement, ma chère Léontine, nous serons bien heureux. Je te
recevrai le 3 septembre et pour aussi longtemps que tu le pourras. Je
ne puis t'écrire qu'un mot, mais je veux te prier de faire une
proposition à Hortense[23] qui me ferait un très vif plaisir à voir se
réaliser. C'est de consentir à te laisser abréger ta visite à
Neufchâtel et qu'elle vienne avec toi passer quelques jours ici où
elle te laissera quand elle en aura assez du Vaudreuil, où nous
serions enchantés de la recevoir. Propose-le lui. Tu dois te rappeler
qu'elle me l'avait presque promis il y a deux ans. Tu me feras dire si
tu veux une voiture et des chevaux à Rouen. Pas de discrétion! Cela
les promène et leur rend service. Ils meurent de gras fondu. M. de
P... est parti ce matin pour attendre les couches de Mme la duchesse
d'Orléans (la prochaine naissance du comte de Paris). De là, il va au
Conseil général. Je crains bien qu'il ne soit un mois absent ou au
moins trois semaines. Je t'en prie, plaide ma cause près d'Hortense et
reçois l'expression de tous mes tendres sentiments. Ne m'oublie pas
auprès de ceux qui t'entourent[24]». La réunion projetée ne semble pas
avoir eu lieu. M. de Lhérault meurt quelques semaines plus tard.
[23] Hortense de Rovigo (1802-1881) était mariée au baron de
Soubeyran-Reynaud.
[24] A. Morrisson. _Collection d'autographes_, v. 198. Cette
lettre est publiée avec la signature ajoutée à l'impression:
Altarice Rosalba, duchesse de Praslin. En 1838, elle n'était pas
duchesse mais marquise. Elle n'a jamais signé que
Sébastiani-Praslin.
[Illustration: _La duchesse Hélène d'Orléans._
Imprimerie lithographique de Bêtremieux.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Le marquis de Praslin, après les couches de la duchesse d'Orléans,
après le Conseil général, après un séjour à Vaudreuil où fut conçu
Raynald de Praslin, repart pour Paris et de là pour l'Angleterre.
«J'espère que tu as fait bon voyage, cher ami, lui écrit sa femme, et
j'espère que le grand que tu projettes ne sera pas trop long. Il me
semble qu'alors tout ira bien. Il me tarde bien de t'en voir revenu,
car lorsqu'on aime bien, on est toujours comme dit Molière: «Alors
qu'on désespère on espère toujours». Mais motus, n'est-ce pas, sur ce
sujet? Je veux croire que tout ira bien, je t'aime trop pour ne pas me
corriger et tu es trop bon pour m'en vouloir toujours et me fuir et
être honteux de ma tendresse et intimement avec moi si tu étais
content de moi. Horace est bien aujourd'hui, mais le nez de Gaston
empire vraiment tous les jours et lorsque M. Delisle viendra, j'ai
bien envie de lui proposer un vésicatoire pour Gaston. Raphaël vient
d'arriver avec tous les chevaux en bon état; il m'a apporté mon
ornement de 68 francs, mais comme tu as oublié de me dire ce que tu
voulais à ce sujet, j'attends tes ordres pour le donner. N'en dis rien
à Mme Desprez (l'institutrice en fonctions), mais je suis désespérée
et Eugène en est bouleversé. Une souris s'est introduite par la serre
dans le grand salon et a dévoré par places la belle chauffeuse de
tapisserie bleue; mais je crois que cela est remédiable. Je la fais
détendre et je vais l'envoyer à Morgat (son tapissier). Eugène était
si désolé que je n'ai eu le courage de le gronder; mais cela est bien
désagréable et je crois par exemple que la leçon est bonne pour
l'engager à redoubler de soins. Tu auras trouvé un sac à argent que je
ferai remonter plus tard avec une tapisserie, mais je n'ai pas eu le
temps d'en faire une. Tu auras aussi trouvé un petit portefeuille de
mon ouvrage pour tes _bank-notes_ à Londres. Ma seule commission,
c'est pour Mme Desprez qui m'avait priée de me charger d'une de ses
soucoupes pour pouvoir lui en faire faire huit pour ses tasses à café.
Tu vas être doublement bien reçu à Londres à cause du discours de ton
père; j'en ai été touchée et reconnaissante comme d'un fait personnel.
Si je l'avais osé, je lui aurais écrit: parle-lui bien de moi. Soigne
mon anneau. La bague avec le petit chien, que tu m'as donnée, ne me
quittera et je regarderai souvent avec confiance et amour cet emblème
que tu m'as donné. M. Benech est fort cher[25]; j'ai appris que le
moins à lui envoyer est de 6 à 800 francs: Mme Delessert lui a envoyé
2 000 francs, mais elle l'a vu bien plus et plus longtemps que moi; on
paie les drogues à part, mais c'est peu de chose. Il demeure rue du
Bouloy, no 10. Faut-il que je lui écrive? et dans ce cas comment faire
pour l'argent? Mon bien-aimé, je te recommande instamment l'affaire de
la sœur Saint-Benoit. Mme Belt, c'est dix leçons à 3 francs qu'on lui
doit. Adieu, mon bien-aimé chéri, laisse-moi te dire que je t'aime et
t'embrasse bien tendrement.»
[25] C'est un médecin gynécologiste alors réputé.
Cet accord, parfait tant que le marquis est absent, est sans cesse
troublé sitôt qu'il est au Vaudreuil ou à Paris. Alors, les scènes
recommencent. Les emportements d'abord et puis ensuite les regrets. Il
semble que le marquis a menacé sa femme d'une rupture si elle ne
renonçait point à ses violences. Là-dessus nouvelles lamentations,
plus prolixes, plus tumultueuses que par le passé: «J'ai eu tort ce
matin et je commence très bien à sentir que, parce que je suis
triste et malheureuse, ce n'est pas une raison, lors même que mon
amour-propre est blessé, comme mes affections, d'être emportée et de
mauvaise humeur. Je sens donc très bien que si je suis excusable
d'être affligée de la position où ma conduite m'a mise, je ne saurais
l'être de ma violence et de mon humeur, plus qu'un homme ne le serait
de devenir un voleur, parce qu'on l'a volé. Je comprends que mes
fautes, sans cesse renouvelées, doivent tous les jours aggraver ma
position et que je n'ai que ce que je mérite; aussi, je comptais plus
sur ton extrême bonté que sur moi; mais tu es lassé, c'est tout
simple.
«Je n'oserais entrer avec toi dans le détail des pensées et des désirs
que cette idée fait souvent naître dans mon esprit. Mais sache-le
bien, Théobald, ni l'amour que j'ai pour tes enfants, ni l'espoir
vague d'un bonheur que je n'attends plus, ni une terreur matérielle ne
me retiennent en ce monde. Une seule pensée m'arrête, me retient et
doit m'enchaîner à cette vie, quelque pénible, inutile et nuisible
qu'elle puisse me paraître: c'est un devoir de vivre et peut-être de
souffrir. Alors, il faut s'y soumettre. Crois-le bien, je sais qu'il
faut que je vive et c'est seulement, parce qu'il le faut, que cela
est. Ah! si tu savais tout, tu serais bien convaincu que ce n'est pas
par faiblesse, mais par devoir, que je ne t'ai pas encore délivré de
moi. Je le sais, tu as un plan: tu me veux corriger, et, si tu
réussissais, je suis convaincue que tu voudrais me rendre heureuse;
mais, mon ami, les moyens que tu emploies sont trop violents pour moi;
ils m'irritent malgré moi et alors tu m'en veux et nous tournons dans
un cercle vicieux. Tu veux me rendre moins exigeante et tu me prives
(permets-moi de te dire la vérité) des droits les plus naturels (et tu
ne saurais nier, cependant, qu'une femme en a quelques-uns aux égards
et à la société de son mari); tu veux me rendre moins inquisitive, et
tu me refuses la moindre réponse, la plus simple; tu veux me rendre
plus douce et tu froisses sans cesse ce qu'il y a de plus tendre et de
plus délicat dans le cœur d'une femme; tu veux me rendre moins
jalouse, et tu mènes une vie, capable, je te le jure, d'exciter la
jalousie de la femme la plus calme et la plus indifférente. Tu vas
triompher en me disant qu'en cela, du moins, tu réussis, car je te
fais des scènes de jalousie, et ce silence ne saurait-il avoir
d'autres motifs que celui de ta confiance? Oui, je ne doute pas un
instant, quand je suis de sang-froid, de tes bonnes intentions
vis-à-vis de moi; mais je vois avec terreur les crises et les ravages
que produit la violence des remèdes et je crains bien que lorsque la
maladie cédera aux remèdes, le feu qui allume le médecin et le malade
ne soit entièrement épuisé, chez le premier moralement, chez le second
physiquement.
«Je ne m'aveugle point: hier soir tu m'avais su gré de n'avoir pas
profité du temps de ton bain pour ne point te quitter et te parler de
mes chagrins et des explications que je désirais; ce matin, j'ai
détruit le peu de bons effets qu'avaient produits mes efforts. Je sais
bien que tu n'admets pas qu'une femme ait des droits, mais cependant,
en toi-même, ne comprends-tu pas, mon bien cher Théobald, qu'il y a
certaines manières de vivre qui peuvent faire de la peine à une femme
et lui inspirer de bien naturelles inquiétudes. Dans ce cas, une femme
ne doit-elle pas demander des explications? Si elles sont refusées,
l'inquiétude ne doit-elle pas s'accroître? Eh bien! je souscris encore
à cela. Mais, du moins, faut-il les promettre entières et
satisfaisantes pour l'avenir. Et quand je dis des explications,
j'entends une réponse franche et nette sur des événements passés qui
peuvent avoir excité des inquiétudes et des soupçons pénibles.
Crois-tu que sans cela la confiance puisse jamais s'établir? Admets
que je sois complètement corrigée de mes violences, de mes questions,
de mes exigences (que je cherche sans les trouver maintenant). Admets
enfin que depuis assez longtemps, tu sois content de moi, de manière à
vouloir prendre un nouveau genre de vie, sera-t-il bien probable que
ma tendresse soit aussi vive, affectueuse, empressée et confiante que
tu pourrais le souhaiter, si j'ai conservé au fond du cœur des
inquiétudes sur le passé? Et crois-tu donc que parce que je ne les
aurai pas articulées, ces inquiétudes, elles n'en auront pas été
aussi profondes et aussi pénibles? Lors même que j'aurais appris à
dissimuler les doutes qui me resteront, parce qu'ils n'auront pas été
éclaircis, crois-tu, cher ami, que ta femme pourra être telle que tu
le désirerais. Il pourrait y avoir plus d'intimité, de confidences, de
caresses que maintenant, mais peut-être moins de tendresse qu'il n'y
en a encore maintenant. Je sais que lorsque tu me repousses, je dois
m'éloigner sans me plaindre et murmurer surtout; que lorsque tu
m'appelles, je dois venir sans conditions, sans réflexions, quelques
inquiétudes, quelques soupçons qui puissent m'agiter; je t'appartiens,
tu peux me prendre, me laisser, me reprendre à ta fantaisie; je dois
obéir et faire tout ce qui est devoir avec toute l'affection qui
dépend de moi, sans m'inquiéter de ta conduite, dont ta conscience
doit être le seul juge pour nos rapports entre nous; mais la
confiance, elle, fait seule tout le charme de la vie, le bonheur de
l'intimité, la douceur des caresses. En disant tout cela, ne va pas
t'imaginer que je serais capable de te soupçonner de m'appeler pour
mieux cacher ton jeu. En vérité ce serait bien injuste, car tu
affectes trop les mauvaises apparences, pour que les dessous de cartes
soient aussi mauvais à beaucoup près. Mais tu es bien méchant, je
t'assure, car, tu ne saurais le nier, tu serais bien fâché que j'eusse
l'air radieux, enchanté de ma liberté extrême et de mon isolement, et
plus j'en suis désolée, plus tu augmentes mon chagrin et mon trouble.
Mais où veux-tu en venir? Peux-tu te figurer me rendre confiante en
excitant mes soupçons par tous les moyens, sans me prouver par des
éclaircissements que j'avais tort? Attends-tu que je puisse jamais
avoir le calme et la douceur inaltérable comme Régine (Régine de
Praslin, duchesse de Sabran-Pontevès)? Mais, mon ami, autant prendre
la lune avec les dents. Je puis apprendre à me contenir, m'adoucir,
devenir plus soumise, mais impassible, jamais! Ce serait tout au plus
si tu me devenais tout à fait indifférent. Et plût à Dieu que je pusse
jouer au naturel, pendant un bon mois, l'insouciance, la légèreté,
la gaieté! Tout changerait bien vite. Tu me traites comme une folle.
N'as-tu jamais craint que je te prenne en grippe, comme elles le font
de leur médecin? Hélas! tu as raison de compter sur l'excès de ma
tendresse; et cependant, souvent je me dis: «Oh! s'il tenait moins à
me corriger, et qu'il me traitât comme une indifférente, je ne le
verrais plus.» Et vraiment je n'en puis plus».
[Illustration: _Le Vaudreuil: L'Orangerie._
Dessiné par Hostein. Lithographie d'Engelmann.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
Le début de sa grossesse semble exaspérer l'état d'excitation nerveuse
de Mme de Praslin. Nouveaux cris de désespoir quelques jours après.
Après un nouvel éclat, au cours duquel le marquis a menacé d'une
longue absence, d'où il espère l'apaisement: «Mon cher Théobald,
écrit-elle, je ne puis plus réellement avoir d'illusion; je sens que
ma tête se perd. Au nom de tes enfants, aie pitié de leur mère. Ne
m'excite pas lorsque je suis déjà au désespoir. Pourquoi, si tu veux
me fuir, mettre tout le monde dans la confidence? N'est-ce pas assez
pour moi d'être isolée, abandonnée? Crois-tu que ce soit là du bonheur
pour une personne qui t'aime lorsque, après avoir passé mes nuits et
mes matinées dans le chagrin, je parviens à prendre sur moi pour être
calme? Éprouves-tu un secret plaisir à parler, sans cesse, devant tout
le monde, de projets qui doivent m'être d'autant plus pénibles que je
t'aime et que je sens qu'ils sont une punition? Pourquoi me désoler
sans cesse par une affectation continuelle de cachotteries, pour des
riens, vis-à-vis de moi? Tu dis, mon ami, que tu veux me quitter
longtemps pour m'aimer encore davantage, peut-être pour perdre
l'habitude des querelles. Ne sens-tu donc pas que plus je souffrirai,
plus malheureusement mon caractère s'aigrira? Je sens que la bonté me
ramènerait, mais, je te jure, la douleur me fait perdre la tête.
Pourquoi chercher toujours les sujets les plus douloureux pour moi?
Théobald, réfléchis toi-même, mon ami! Trouverais-tu bien tendre, bien
aimable, un mari qui ne parlerait jamais d'abandon et qui affecterait
les mystères en tout? Que tu le fasses quand j'ai été aigre ou
méchante, je conçois; mais qu'avais-je fait ce matin, mon ami, pour
choisir tous les sujets les plus pénibles?
«La plaie de mon cœur est au vif, mon ami. Si quelquefois je
parviens, en vue de te ramener, à engourdir mes souffrances, pourquoi
y verser toi-même des irritants? Mon ami, tu es si bon, tu me
comprendras, j'en suis sûre. Une fois emportée, hélas! je ne sais plus
m'arrêter. Par pitié, ne m'excite pas à te déplaire. Tu es poussé à
bout, dis-tu, mon ami. Si lorsque tu voudras revenir, après être
calmé, dis-tu, par un long abandon, tu me trouvais habituée à cette
indépendance, aigrie, dégoûtée par cet abandon, me refusant comme tu
le fais maintenant à tout accommodement, crois-tu que tu ne
souffrirais pas cruellement? Il y a déjà maintenant, mon ami, des
barrières infranchissables entre nous, à moins d'événements;
maintenant, à moins d'une véritable maladie de l'un de nous, il n'est
plus possible sans ridicule, sans inconvenance, sans une espèce d'aveu
de réconciliation, et par conséquent de brouille, à laquelle on
attacherait des idées fâcheuses, que, quelque désir que nous puissions
en avoir, nous puissions habiter la même chambre. Bientôt il en sera
de même des lettres. Une fois l'habitude perdue, il faut la continuer
sans avoir l'air d'être en bonne intelligence, de même pour sortir,
etc. Je fais ta part belle, tu le vois, je ne te demande plus que de
ne pas toucher certains projets d'abandon et d'éviter des affectations
de cachotteries. Si nous redevenons bons amis, tu me taquineras tant
que tu voudras; d'ici là, non, je t'en prie. Tu devrais, je t'assure,
t'arranger pour me....»
Et elle ne termine pas sa lettre. Une saute de vent quelconque dans
son cerveau d'oiselle la fait expédier sans achever sa pensée. Mais
bientôt, la crise reprend. Et voici la marquise qui adresse à son mari
une sorte d'ultimatum: «Je ne sais, Théobald, si jamais votre colère
contre moi sera assez calmée pour que vous puissiez lire, avec quelque
souvenir de votre ancienne affection, ces lignes. Vous m'abandonnez
complètement et vous me dites: «Soyez heureuse, que voulez-vous de
plus? Vous êtes libre comme l'air! vous pourrez faire tout ce que vous
voudrez, je ne m'en inquiète pas.» Quoi! cet isolement serait à vos
yeux le bonheur; mais il faudrait que je n'aie ni âme ni affection,
pour être heureuse avec la vie que je mène. Quoi! lorsqu'après ne
vous avoir vu que dix minutes pendant le déjeuner, je n'ose pénétrer
chez vous pour vous dire un mot, je dois être contente, heureuse,
lorsque je vous revois, exactement pendant le dîner, devant dix
personnes, lorsque tout ce que vous me dites m'est prouvé, quelques
minutes après, être un mensonge pour les choses les plus simples et
les plus naturelles. Toujours fuie, toujours chassée, je dois paraître
riante et heureuse. Pourriez-vous nier que, depuis quelques jours,
résignée à la triste vie à laquelle vous m'avez condamnée, je vous
recevais avec la même tendresse que j'ai toujours eue pour vous. Hier
soir encore, Théobald, après avoir passé ma journée à désirer vous
revoir, heureuse, oh! oui, bien heureuse du quart d'heure que vous
m'accordiez à la fin de la journée en rentrant du spectacle, je vous
remerciais avec effusion, oubliant toutes mes souffrances pour un
instant de bonté de votre part. Eh bien! pour prix de cette
résignation, de ma soumission à toutes vos volontés, le lendemain, je
vous vois encore moins et cependant vous m'aviez dit, Théobald, que
moins je vous demanderais, plus je serais réservée, plus je vous
verrais. Quoi! non seulement il faut être résignée, soumise à ce cruel
isolement, mais un regret est même un crime à vos yeux. Vous convenez
que peu de maris, qui soient de bons maris, aient autant de liberté
que vous. Eh bien! ce n'est pas assez encore que le sacrifice complet
de mon bonheur, car croyez-vous que ce soit du bonheur que de
s'entendre répéter sans cesse qu'au prix de ne plus vous voir on ne
saurait être heureux; et il faut que je sois gaie, contente, que je
vous remercie de m'abandonner. Vous voudriez que je fusse plus aimable
et plus heureuse que ne le sont bien des femmes, même pour des maris
les plus affectueux. Il y a quelque temps, avant que je n'eusse pris
encore sur moi de ne jamais enfreindre vos ordres, pour aller chez
vous, pour vous questionner, vous soupçonner, vous accuser, j'aurais
compris la manière dont vous me traitez, mais lorsque je vous ai
montré ma soumission, ma confiance, de la manière la plus irrécusable,
oh! pourquoi, Théobald, redoubler de dureté, pourquoi en me poussant
au désespoir, faire perdre en quelques instants le fruit des efforts
que vous devriez encourager. Théobald, tu m'en veux, parce que dans
l'excès de mon amour j'ai été jalouse, inquiète, mais si je t'ai
accusé injustement dans mes emportements, tu ne saurais le nier,
jamais je ne t'ai, en aucun instant de ta vie, montré de défiance dans
mes actions, jamais je ne t'ai refusé ma présence, mes caresses; mais
toi, tu ne m'accuses pas, tu ne me soupçonnes pas, mais que ferais-tu
de plus vis-à-vis de moi que tu ne fasses maintenant. Même les
caresses qui t'échappent malgré toi, tu les regrettes, tu me les
reproches comme si j'en étais indigne.