Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
Quelques lettres et numéros d'archives ont été mis en accolade dans
cette version électronique pour indiquer qu'il s'agit des signes en
exposant dans l'original.
[Illustration:
L'ASSASSINAT
_de la_
DUCHESSE _de_ PRASLIN]
L'Assassinat
de la Duchesse de Praslin
_Droits de traduction et de reproduction
réservés pour tous pays._
Published 30 juillet 1908
Privilege of copyright in the United
States reserved under the Act approved
March 3 1905 by Louis-Michaud, Paris.
COLLECTION HISTORIQUE ILLUSTRÉE
Albert SAVINE
L'Assassinat
de la
Duchesse de Praslin
_D'après les Documents d'Archives et les Mémoires._
Illustrations documentaires
Illustration
LOUIS-MICHAUD
ÉDITEUR
_168, Boulevard Saint-Germain, 168_
PARIS
PRÉFACE
L'assassinat de la duchesse de Praslin fut l'un des plus épouvantables
scandales qui, en 1847, ébranlèrent le trône de la Monarchie de
Juillet.
Depuis, l'imagination populaire a brodé toute sorte de légendes autour
de ce drame, qui, demeurant inexpliqué, favorisait l'éclosion de cent
hypothèses.
Le premier, l'auteur de ce livre a eu la redoutable fortune d'étudier
le dossier de cette procédure, et c'est à la lumière des
correspondances saisies qu'il a pu entrevoir les mystérieux secrets
que les juges de 1847 avaient soigneusement voilés à tous les regards.
C'est un triste et déplorable drame de famille. C'est une lamentable
histoire que celle de Théobald de Praslin et de Fanny Sébastiani. Que
de fois, écœuré, envahi par un cauchemar, l'auteur de ce livre, après
lecture d'une des pièces volontairement négligées par les pairs de
1847, s'est arrêté dans sa tâche, refusant d'en croire ses yeux et en
appelant contre la logique de la raison «à toutes les mères!» Mais
aussitôt, un nouveau document venait confirmer et consolider les
affirmations du premier.
Quel carnage des opinions préconçues, legs de nos pères! La légende de
«l'ange de vertu», qu'aurait été Mme de Praslin, a vécu; il ne reste
plus qu'une horrible, qu'une monstrueuse détraquée. La légende des
amours du duc et de «l'ambitieuse» institutrice, se réduit à l'idylle
platonique d'une pauvre fille isolée, sans affection dans la vie, et
d'un dégoûté de la femme, en qui ne vivait plus que le sentiment
paternel.
On ne pourra plus parler du boucher aux trente blessures. L'horrible
et douloureux justicier paraîtra ce qu'il fut en réalité, un père
atrocement malheureux, un faible qui, mal armé pour la lutte, fut très
inférieur aux infortunes qui l'accablèrent.
Comme dans tous les volumes de cette collection, des reproductions de
quelques documents du procès, des portraits, des estampes, des
témoignages graphiques de tout genre, forment l'illustration
documentaire, et comme une sorte de commentaire de cette étude.
L'Assassinat
de la Duchesse de Praslin
I
Un grand Mariage en 1824.
Vendu par Mme Fouquet à la mort de son fils, le château de Vaux vit
renaître, après 1705, ses jours de splendeurs sous son nouveau
propriétaire, le maréchal de Villars. La maréchale y reçut noble et
élégante compagnie et, après la mort du vainqueur de Denain, sous sa
belle-fille choyée par la reine Marie Leczinska, parfois, sur le
perron grandiose, quand les nuits étaient claires, Voltaire, qui se
piquait de science, fit à de belles dames un cours d'astronomie. Puis,
Vaux fut encore une fois négligé, ses nobles salles désertées et
démeublées, ses parterres délaissés, abandonnés. Un paysan de Maincy
avait-il besoin de pierres de taille, on lui laissait enlever celles
des vasques et des bassins que rendait inutiles la destruction des
canalisations.
Dans cette détresse de parc en ruines, Vaux retrouva un créateur. En
1764, la terre fut cédée à Gabriel, duc de Choiseul-Praslin, alors
ministre de la marine, à côté de son cousin le grand Choiseul. Ce fut
une possession d'un caractère intelligent et réparateur. Gabriel de
Choiseul habita parfois Vaux,--Vaux-Praslin, comme on l'appela dès
lors--et quand la Dubarry fit congédier l'exilé de Chanteloup, la cour
d'honneur du château vit aussi défiler ces nombreux carrosses dont la
présence était un geste d'opposition contre les caprices de la
favorite. Pour accueillir dignement tant de nobles visiteurs, Gabriel
de Choiseul fit tendre dans le salon d'admirables tapisseries de
Boucher: _La Jeunesse de Bacchus_, _le Char du Soleil_, _les
Cyclopes_. Son œuvre de reconstitution fut continuée par Regnault de
Praslin, maréchal de camp, député à l'Assemblée Nationale par la
noblesse de l'Anjou, l'un des premiers à se réunir au Tiers. Regnault
mourut au début de la Révolution le 5 décembre 1791. Ce fut avec son
fils, Antoine-César-Gabriel, que le château de Vaux connut les jours
mauvais de la Terreur. Député suppléant à la Constituante, maréchal de
camp sous le régime constitutionnel, il n'avait pas émigré. Il fut
donc incarcéré dans les cachots révolutionnaires, et, quand Bonaparte
rétablit l'ordre, il devint en l'an VIII un de ses premiers sénateurs.
Charles-Raynald-Laure-Félix, qui porta le titre de duc de Praslin, se
trouvait donc tout naturellement enrégimenté dans le personnel de la
Cour impériale. Chambellan de Napoléon, il fut pair de France à la
première Restauration, mais, ayant adhéré aux Cent-Jours, il tomba en
disgrâce et ne fut de nouveau appelé à la pairie qu'en 1819. Il avait
épousé Charlotte-Laure-Olympe le Tonnelier de Breteuil, fille du comte
de Breteuil, l'ancien confident de Marie-Antoinette, rallié lui aussi
sur ses vieux jours au gouvernement impérial. Sa femme, d'un caractère
autoritaire, lui laissait, disait-on, toute liberté et toute
indépendance à condition d'être maîtresse absolue à Vaux-Praslin et
dans leur maison de Paris et de diriger à son gré l'éducation de leurs
enfants. Il avait pour elle, bien qu'ils se détestassent[1], tous les
égards, et même les soins les plus attentifs, quand elle devint
aveugle. Mais le château, qui avait beaucoup souffert pendant la
tourmente révolutionnaire, demeura au second plan dans ses
préoccupations. Il n'eut pas moins de six enfants. L'aîné,
Charles-Laure-Hughes-Théobald, était né le 29 juin 1805, bientôt suivi
par Edgar (28 octobre 1806), Césarine (29 octobre 1807) qui devait
être marquise d'Harcourt, Régine qui épousa Edgar de Sabran-Pontevès,
neveu d'Elzéar de Sabran, pair et duc en 1825, Laure mariée au marquis
de Calvière, Marguerite qui épousa Louis-Hector de Galard de Béarn,
comte de Brassac.
[Illustration: _Marie-François-Henri de Franquetot,
duc de Coigny._
Dessin de Maurin, d'après Rouget. Lith. de Villain.
(Bibliothèque Nationale, Estampes.)]
En 1823, Théobald, alors âgé de 18 ans, ses études finies, se
préparait à concourir à l'École Polytechnique. Joli homme, très choyé
dans le monde que lui ouvrait son grand nom, il y rencontra dans un
bal la fille du général Horace Sébastiani. Elle était fort jolie. Elle
reçut à merveille ses avances. N'était-il pas l'héritier désigné de ce
château de Vaux-Praslin qui, tout abandonné, tout ruiné qu'il fût,
s'embellissait, à ses yeux d'imaginative emballée, des resplendeurs
d'un glorieux passé? N'avait-elle pas parié avec des amies, les filles
du duc de Rovigo, que Vaux serait à elle? Ayant ainsi joué «à mon beau
château», elle ne pouvait être sévère à son futur propriétaire. Elle
confondit dans un même élan d'amour château et futur châtelain. «Ma
grand'mère[2] n'avait aucun rapport avec votre père à cette époque,
écrit-elle; mon père pas davantage. Il revint de Corse en mars 1824.
Il eut plusieurs propositions pour moi. Il s'arrêta à celle de M. de
Fitz-James. La veille du jour où la première entrevue devait avoir
lieu avec M. de Fitz-James, le courage me manqua. C'était le 14 avril
1824, jour où j'accomplis mes dix-sept ans. J'allai trouver ma
grand'mère et lui dis que j'étais décidée à rompre. Alors, elle me fit
subir un long interrogatoire. Je finis par lui dire que je vous avais
rencontré plusieurs fois cet hiver et que je préférais vous épouser.
Elle fut effrayée de cette idée en me disant qu'il paraîtrait absurde
à mon père que de neuf propositions je n'en voulusse aucune et que je
fusse déterminée à épouser quelqu'un pour lequel on n'avait jamais
songé à moi. Inutile de rapporter ici toutes les fureurs de mon père.
Ma grand'mère, songeant à me tirer d'affaires, s'entendit avec Mme
Victor de Tracy[3], qui voyait souvent à cette époque votre père. Elle
se décida à acheter un bouquet de bois afin d'avoir l'occasion de
prier votre père de venir lui donner ses bons avis. Alors seulement
elle lui parla, et même assez ouvertement, la première. Huit jours
après ma rupture avec M. de Fitz-James, votre père vint me demander.
C'était le 22 avril 1824. Il fut convenu que vous entreriez à l'École
Polytechnique et que le mariage aurait lieu lorsque vous en sortiriez.
Les événements se pressèrent et le mariage eut lieu le 19 octobre
1824.»
[1] Ce renseignement, comme tous ceux qu'on trouvera par la suite
sans indication de source, est emprunté aux lettres et notes de
la duchesse de Praslin saisies à Paris par le juge d'instruction
Broussais et à Vaux-Praslin par le juge d'instruction Legonidec.
Le dossier de l'affaire est divisé aux Archives Nationales entre
les cinq cartons C C 808 à 812.
[2] La marquise de Coigny.
[3] Sarah Newton, qui avait épousé en premières noces le général
Letort, et en secondes noces, le comte Victor de Tracy.
Ce fut un grand mariage. Le baron Pasquier était le premier témoin du
marquis. Toutes les aristocraties s'y rencontraient. Les Praslin y
amenaient le faubourg Saint-Germain, auquel ils tenaient par leur
origine; le comte Sébastiani, la noblesse impériale et la grand'mère,
la marquise de Coigny, ses amitiés orléanistes. Fanny Sébastiani
était, en effet, la petite-fille d'une femme qui avait beaucoup fait
parler d'elle sous l'ancien régime, la marquise de Coigny.
Louise-Marthe de Conflans, petite-fille elle-même du maréchal marquis
d'Armentières, élevée en dehors de ses parents qui vivaient séparés,
presque depuis sa naissance, avait été mariée à 17 ans, au marquis de
Coigny, fils du duc. Elle en eut successivement deux enfants,
Antoinette-Françoise-Jeanne dite Fanny, née le 23 juin 1778, et
Auguste-Louis-Joseph-Casimir-Gustave, qui vint au monde dix ans plus
tard[4]. Les Franquetot de Coigny, comtes depuis 1650, ducs en 1747,
appartenaient à une bonne noblesse et possédaient le château de
Coigny, vieux castel féodal et Franquetot, château du XVIIIe siècle.
Le chef de la famille, l'ex-favori de Marie-Antoinette, excellent
courtisan, d'un ton exquis, d'une politesse admirable, d'une raison
simple et juste, bien qu'il n'eût ni talents militaires, ni hautes
qualités administratives, avait été l'un des plus brillants causeurs
de la société de la reine[5]. Son fils, le marquis, n'avait pas vécu
en longue intelligence avec la marquise. Présentée à la Cour le 11
juin 1780, elle y avait rencontré Lauzun et l'on ne rencontrait pas en
vain ce beau charmeur. «Je ne pouvais me rendre compte, dit cet amant
indiscret s'il en fût, des sentiments qu'elle m'inspirait. Je n'osais
m'y livrer. Ils n'en étaient pas moins délicieux. Moi, de l'amour pour
Mme de Coigny, jeune, jolie, fêtée, entourée d'hommages, tous plus
séduisants que les miens! Mme de Coigny m'aimer! J'étais bien plus
certain d'être sans espoir que sans amour.» Bientôt Lauzun fut fixé
sur les sentiments de la dame. C'était le 21 janvier 1782, jour où la
ville de Paris offrait au roi un festin à l'Hôtel de Ville. «Au dîner,
raconte Lauzun, Mme de Coigny, parfaitement bien mise, avait une
grande plume de héron noir, à droite, sur le devant de son habit. Voir
cette plume et la désirer fut l'affaire du même instant.» Bientôt il
eut la plume et avec la plume la femme. Le marquis de Coigny fut un
des premiers à suivre La Fayette en Amérique. Puis, à son tour, Lauzun
s'embarqua. Attaqué en mer par les Anglais, il attacha sur son cœur
les lettres de la marquise et ordonna de le jeter à la mer sans le
déshabiller s'il était tué. Cette correspondance si tendre se
poursuivit au delà de l'océan. «Avec quelle simplicité touchante elle
peignait son âme, raconte Lauzun. Elle ne me disait pas qu'elle
m'aimait, mais elle me disait qu'elle comptait tant sur mes sentiments
pour elle qu'elle me faisait presque autant de plaisir.» Leurs amours
reprirent de plus belle, quand, après dix-huit mois d'absence, Lauzun
revint d'Amérique chargé de lauriers conquis à Whiteplains et
Yorktown. Ce sont des amants sinon fidèles, du moins inséparables.
Lauzun avait beau avoir cent maîtresses, il n'oubliait pas Mme de
Coigny. La marquise pouvait tourner la tête au prince de Ligne; elle
ne fermait pas pour cela son cœur à celui à qui elle avait donné sa
plume de héron. Un jour, cependant, Lauzun sembla lui être
définitivement ravi. Sa cousine, la belle Aimée de Coigny, duchesse de
Fleury, la future «Jeune Captive» était entrée en ligne. Pourtant, il
n'y eut point de rupture et quand Gustave naquit le 4 septembre 1788,
il passa pour le fils de Lauzun.
[4] Tout ce qui concerne la marquise de Coigny est emprunté à
l'étude de Paul Lacroix, précédant l'édition des lettres et à
l'introduction écrite par Maxime de Lescure pour son édition des
_Lettres du prince de Ligne à la marquise de Coigny_.
[5] Sur le rôle du duc de Coigny, familier de Marie-Antoinette,
voir les _Jours de Trianon_, p. 170.
Si la marquise était légère, elle n'entendait pas qu'on le dît. Elle
prétendait que Laclos l'avait peinte dans sa Mme de Merteuil et lui
fit fermer sa porte. «Ce n'est pas une bête que le baron, disait-elle,
c'est un sot.» Les flèches que lui décochaient les poètes lui étaient
insupportables et, certes, ils ne lui ménageaient pas leurs traits:
Vous voltigez de conquête en conquête,
Plus vous fuyez, plus nous nous éloignons.
Pour moi, je cours de coquette en coquette;
Chemin faisant, nous nous rencontrerons.
Elle aussi avait la langue mauvaise et l'hôtel de Coigny, rue
Saint-Nicaise, était un des principaux centres d'où partaient les
épigrammes contre la reine et ce que la belle marquise appelait la
racaille aristocratique. «Je ne serai jamais que la reine de
Versailles, disait mélancoliquement Marie-Antoinette, la marquise sera
toujours la reine de Paris.» La faillite de Guémenée, la disgrâce de
Rohan, peu de temps après le mariage de Louise-Aglaé, sa sœur
cadette, avec le jeune prince de Rohan, l'avait jetée dans
l'opposition. Elle fut furieuse de voir le cardinal brisé par le
procès du Collier. Et puis comment ne pas sentir la dureté de certains
mots de Louis XVI à son père le marquis de Conflans? Ce courtisan
avait été un des premiers à faire courir, ce qui n'était pas pour
plaire au roi. «Homme, disait Esterhazy, qui faisait parade de plus de
vices qu'il n'en avait, immoral par principe et se plaisant à braver
tout ce qu'il appelait préjugés, mais obligeant, menteur sans être
faux, ivrogne sans aimer le vin, et libertin sans tempérament,» le
marquis de Conflans n'était pas dépourvu d'ambition. «Il faut convenir
que le Cordon bleu te serait nécessaire, lui lança Louis XVI, car tu
ressembles à un serrurier.»
Berger qui nous intéresse
Vaut bien mieux qu'un forgeron!
fit riposter la marquise par un de ses poètes[6]. Elle en avait toute
une cour qui étaient par-dessus le marché ses _patitos_. Philippe de
Ségur lui rimait ses madrigaux et l'abbé d'Espagnac se disait son fou.
Dans le monde de la Cour, on n'était pas en reste avec elle. On
prétendait que le marquis, son père, compagnon de plaisir du prince de
Galles, était son directeur de conscience galante. Il n'y a pas de
fumée sans feu. Un ambassadeur russe à Londres les accuse tous deux
d'avoir contribué à donner des mœurs dépravées à l'amant volage de
Mme Fitzherbert[7].
[6] Voir dans les _Jours de Trianon_, p. 144, le texte complet de
ces couplets.
[7] _Archiv Vorontsov_, IX, 457.
«Le prince de Galles, lit-on dans la _Correspondance Secrète_,
n'est ni moins aimable ni moins galant depuis qu'il est devenu régent
d'Angleterre. Il n'a pas oublié qu'il a vu dans son île la marquise de
Coigny. En prenant les rênes de l'empire britannique, il lui a envoyé
comme marque de son souvenir, un très joli chapeau à la Régence.»
Survient la Révolution. La marquise de Coigny est une des premières à
se prononcer pour les idées nouvelles. Un jour, pendant un discours de
l'abbé Maury à la Constituante, une amie et elle sont dans une
tribune. Leur attitude est si hostile, leurs papotages si bruyants que
l'orateur s'arrête. «Monsieur le Président, dit-il, faites taire
ces deux sans-culottes.» En 1791 et en 1792, son opposition ne se
relâche pas. «Vraiment, écrit-elle le 1er septembre 1791, cette
Marie-Antoinette est trop insolente et trop vindicative pour ne pas
prendre plaisir à la remettre à sa place.» Mais, pendant l'hiver de
1791-1792, le séjour de Paris se révèle à elle tout à coup comme
dangereux, et elle part pour Londres, recommandant sa fille, qui n'a
pas émigré, à Lauzun. «Aimez-la, lui écrit-elle, aimez-moi, en
attendant que nous puissions nous dire: aimons-nous.» En exil, elle
conserve son empire. Même chez les Anglais, sa réputation d'esprit
demeure parfaitement assise et quand elle rentre officiellement en
France à la suite de l'amnistie du 24 avril 1802--elle y est cachée
depuis un certain temps--on la retrouve vieillie, mais toujours
pétillante dans ses propos et jeune dans ses enthousiasmes et ses
indignations. Royaliste qui avait la haine des rois, elle éprouve pour
Napoléon une vraie passion. Liée à M. de Perrey, ami de Fouché, ses
lettres amusent l'ancien conventionnel. «Comment va la langue?» lui
demande Napoléon quand il la rencontre, car il a pour elle et ses
saillies qui ne le touchent pas, une indulgence qu'il refuse à
l'indépendance de Mme de Staël. C'est que, rentrée en France où elle
retrouve un fils de 12 ans, avec une fille de 23, une fortune à
rétablir, des séquestres à lever, la mordante marquise est bien trop
intelligente pour faire de l'opposition. Ce n'est pas le chemin des
grâces. Mieux vaut faire sa cour. Chez Joséphine, qui est toujours le
trait d'union entre les deux sociétés, elle rencontre Sébastiani.
Le général Sébastiani n'est pas à proprement parler un homme
nouveau[8]. Né à La Porta en Corse, le 10 novembre 1772, élevé par
l'abbé Ciavatti, plus tard vicaire général de Mgr Sébastiani, évêque
d'Ajaccio, son oncle, il appartient à une de ces familles de la
bourgeoisie que l'accès aux dignités du haut clergé rendait capables
de faire leur chemin sous l'ancien régime. Pour lui, la Révolution a
simplement précipité sa carrière. Sous-lieutenant le 27 août 1789 à 17
ans, il s'emploie en Corse, pendant la Révolution, à lutter contre
Paoli et contre les Anglais. Lacombe Saint-Michel et Salicetti le
protègent. Puis, Joseph Casabianca l'emmène à l'armée des Alpes et en
fait un adjudant général. A 23 ans, il est capitaine de dragons et
conquiert à Arcole, sous les yeux de Bonaparte, le grade de chef
d'escadron. Les belles Italiennes en sont toutes folles. «Il a reçu de
la nature, dit un de ses biographes, un physique des plus séduisants,
une de ces physionomies, une de ces allures qui font insurrection dans
les salons et dans les boudoirs». Les maris seuls se montrent
récalcitrants à tant de séductions et quand Bonaparte s'embarque pour
l'Égypte, une blessure reçue en duel empêche Sébastiani de l'y
accompagner. Par contre, il fait une seconde campagne en Italie et
conquiert à Vérone, le 1er Floréal de l'an VII, le grade de colonel. A
la veille du 18 Brumaire, il a toute la confiance de Bonaparte, qui le
charge d'occuper, dans cette grande journée, le pont tournant des
Tuileries avec cinq cents dragons à pied et de venir le prendre avec
quatre cents cavaliers rue Chantereine pour aller balayer les bavards
de Saint-Cloud. Quand en 1802, on veut traiter de la paix avec le
sultan Sélim, c'est Sébastiani qui est envoyé à Constantinople et
quelques mois plus tard, il s'embarque de nouveau à Toulon avec
mission d'aller à Tunis et à Tripoli faire reconnaître le pavillon de
la République et de visiter les cheiks arabes et les chrétiens de
Syrie. Le rapport de sa mission, bruyamment inséré au _Moniteur_ le 30
juillet 1803, hâte la rupture avec l'Angleterre. Rentré à Paris le 21
novembre, général de brigade à la suite de ses services, Sébastiani,
inspecteur des côtes de l'Océan, est un des premiers légionnaires
choisis quand Napoléon crée la Légion d'honneur.
[8] Voir pour Sébastiani sa biographie par Campi et Ed. Driault,
_La politique orientale de Napoléon_.
Blessé à Austerlitz, général de division le 21 décembre 1805, il
rentre à Paris couvert de gloire. Mlle Fanny de Coigny, blonde,
blanche, gracieuse dans son sourire, dans tous ses mouvements, dansant
comme une sylphide, légère, suave, bonne autant que spirituelle,
accueille gracieusement cet ami de sa mère. Elle a 26 ans. «C'est, dit
la duchesse d'Abrantès, une de ces personnes qui mettent l'esprit à
l'aise dès qu'il faut en parler. L'éloge en vient d'abord sur les
lèvres; il est naturel comme elle». Sébastiani, ce soldat qui est
général de division à 32 ans, compatriote de l'Empereur, bien vu dans
les salons de l'Impératrice, ne résiste pas à tant de grâce et de
beauté. Il est d'une taille moyenne mais bien prise. «Tous ses gestes,
dit un portraitiste, sont arrondis et gracieux. Tous ses mouvements se
proportionnent sans effort aux espaces qu'il occupe; il n'en est pas
de si étroit où il ne paraisse à son aise. Il conserverait sa grâce
dans un sac et son agilité dans un étau. Sa figure ronde, fine, rose
et blanche a quelque chose d'angélique et de chérubin. De longs
cheveux noirs d'ébène, soyeux, luisants et bouclés avec art encadrent
merveilleusement sa tête harmonieuse qui semble une conception
raphaélesque». Joséphine s'est faite la protectrice des amoureux. La
marquise donne aisément son consentement et, le 2 mai 1806, le mariage
est célébré. Sébastiani a reçu à cette occasion un don impérial de 40
000 francs.
Au lendemain du mariage, il est désigné pour remplacer à l'ambassade
de Constantinople le général Brune. Il part avec sa femme, emmenant
comme aide de camp son beau-frère Gustave de Coigny, à peine échappé
des bancs du lycée. La marquise accompagne sa fille jusqu'à
Strasbourg. «Il est certain, écrit-elle le 15 août 1806 à son amie
lady Foster, que mon bonheur est au comble et serait sans mélange
s'il n'était pas acheté au prix de cette cruelle séparation qui me
paraît la mort placée au milieu de la vie.» Elle ne savait pas si bien
dire.
[Illustration: _Le général Horace Sébastiani,
ambassadeur de la République française
à Constantinople._
Peint par Gérard, gravé par Denon.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)]
A Constantinople, Sébastiani lutte avec acharnement contre les
tentatives des Anglais qui multiplient les nouvelles alarmantes et
font ensuite bloquer le Bosphore par leur flotte. Rien n'est prêt. Pas
de défenses, pas de canons sur les murailles. «L'effroi des Turcs ne
peut se peindre, écrivait Sébastiani à Talleyrand, il galvanise la
ville.» Transformé d'ambassadeur en général, Sébastiani appelle tout
le monde aux fortifications. En cinq jours, il installe, des Sept
Tours au Sérail, 102 canons, 7 obusiers, 252 pièces, 175 pièces en
face du canal, 108 sur la côte d'Asie. Les plans des Anglais sont
déjoués et, le 7 mars, la fortune semble si bien tourner contre eux
qu'ils s'inquiètent et se hâtent de mettre à la voile. «Nous l'avons
échappé belle» écrit un des officiers de l'amiral Duckworth. Sélim n'a
pas assez de remerciements pour célébrer les services que lui a rendus
Sébastiani. «On arrêtait dans les rues les Français pour les combler
de bénédictions et de témoignages d'affection». L'écho de tant de
louange n'est pas encore éteint que Fanny Sébastiani meurt le 5 mai
1807, d'une fièvre puerpérale, dans les bras de son frère Gustave et
de son mari. Trois semaines avant, le 14 avril 1807 elle a donné le
jour à une jolie fillette, Altarice-Rosalba-Fanny, la future marquise
de Choiseul-Praslin, la mariée du 19 octobre 1824. «Fille tendre,
épouse incomparable, sœur excellente, bonne, bienfaisante, douce
envers tout le monde, elle avait gagné tous les cœurs», dit une
correspondance de Constantinople. A peine le convoi avait-il
accompagné le corps par la grande rue de Péra jusqu'au lieu de
l'inhumation au pied de l'autel dans l'église des Pères Capucins, le
général Sébastiani dut se préoccuper de faire partir pour la France,
l'enfant qui, désormais, lui était doublement chère. Sélim vient
d'être assassiné. Les services des Français sont oubliés: demain,
c'est l'inconnu, le massacre peut-être. Il était impossible de suivre
la voie de la mer. On ne pouvait non plus traverser le territoire
russe, la Russie étant, comme l'Angleterre, en guerre avec la France.
Accompagnée d'une nourrice, la toute dévouée Desforges, dont la fille
sera sa compagne d'enfance, escortée de quelques serviteurs, la petite
Fanny n'arriva à Paris qu'après de longs et pénibles détours[9]. La
marquise de Coigny, désespérée de la mort de sa fille, attendait avec
impatience sa petite-fille. L'été, elle le passa à Plombières, en
compagnie de Sarah Newton[10]. C'était en quelque sorte un pieux
pèlerinage qu'elle faisait en ces lieux où partout elle retrouvait le
souvenir de la jeune femme. Si, dans ses promenades, elle rencontrait
une petite fille avec des yeux bleu-noir comme ceux du général, «Ah!
s'écriait-elle, si sa petite Fanny lui ressemble, nous regretterons
encore davantage sa pauvre mère qui ne la reverra plus.»
Retrouvait-elle un arbre sur lequel sa fille avait inscrit ses
initiales, aussitôt elle écrivait à l'administrateur des domaines pour
obtenir de lui ce précieux tronc qu'elle faisait scier et mettre sous
verre. «Elle écrit au général, notait un jour Sarah Newton dans son
journal. Il n'y a pas moyen d'en avoir un mot; elle est tout entière
dans l'encrier.» Brichanteau, jadis aide de camp de Sébastiani, lui
apporte des vers sur la mort de Fanny. «Ah! dit-elle, que vous savez
bien le chemin de mon cœur.--Le général, répliqua Brichanteau, va
vous ramener sa fille.--Oh! il ne me rapporte qu'une tige et je lui
avais donné une fleur.» Cependant, la fillette arrivée près d'elle,
elle va, en souvenir de sa grande Fanny, s'attacher à la petite avec
une adoration qui sera certainement des plus nuisibles à l'éducation
de l'enfant.
[9] _Moniteur Universel_, 24 août 1847.
[10] Mme de Tracy. _Essais divers, lettres et pensées_, 1, 3-56.
(Journal de Plombières, 1808).
Entre elle, l'oncle Gustave de Coigny, l'oncle Tiburce Sébastiani,
l'arrière grand-père, le duc de Coigny, dont la Restauration fera un
pair de France, un maréchal et un gouverneur des Invalides, il se crée
une atmosphère de gâteries, de passion, d'idolâtrie. A Brécy, à Paris,
chez l'arrière-grand'mère Conflans, à l'hôtel Sébastiani, où le second
mariage du général n'amènera point d'enfants[11], Fanny compte tout
autant de royaumes sur lesquels elle règne capricieusement. Toutes ces
tendresses s'épanchent en petits billets aux adresses florianesques.
«Pour ma Fanny, près son agneau, sur son gazon,» aux suscriptions
pleines d'adulations «à la plus jolie et la mieux aimée.» Et que de
choses mignardes et caressantes lui écrivent pêle-mêle, grand'mère,
arrière-grand'mère, oncles, tante et même marâtre. «Il fait si beau,
chère Fanny, que je t'aime mieux dans le jardin de papa que dans la
chambre de maman. Ainsi, amuse-toi avant dîner avec ton petit agneau
au grand air et après va, comme l'a dit Mlle Mendelssohn, au bois te
réjouir et te rafraîchir. Je t'aime et t'embrasse de toute mon âme.»
Mlle Mendelssohn, la gouvernante, dont il est fait cette brève
mention, gâte l'enfant comme sa grand'mère. Cette jeune Israélite
avait la main malheureuse. Après Fanny Sébastiani, elle élèvera
d'autres jeunes filles et partout où elle passera, elle laissera après
elle le germe fatal de vices qui ont parfois fait quelque bruit dans
des enceintes de justice.
[11] En 1809, Horace Sébastiani avait fait la cour à la nièce du
général O'Farrill, la future comtesse Merlin (_Souvenirs d'une
créole_, p. 193 et 196). Il épousa plus tard Aglaé Angélique de
Gramont, veuve du général Davidoff, qui, presque toujours malade,
mourut le 21 février 1842.
«Chère Fanny, dit une autre lettre de la marquise, comme je ne veux
pas que tu m'aimes sans fruit, je t'envoie, chère, mes plus belles
oranges, tant rouges que jaunes. Mange-les en pensant à ta chère
petite maman qui t'adore, comme elle trouve que tu le mérites, et qui
viendra demain soir coucher sous ton toit paternel pour te mener le
lendemain à neuf heures et demie chez ta marraine. God bless you, my
dearest! Dites mille tendresses à Mlle Mendelssohn et aux petites de
Rovigo[12].»
[12] Hortense, Léontine et Louise de Rovigo.
Papiers verts, papiers bleus, papiers roses se succèdent. «Chère
petite Fanny, je veux te faire un arc-en-ciel de mes lettres.
Aujourd'hui, en lieu et place de ma feuille de rose d'hier, c'est une
feuille verte et la première de la saison que je vais mettre sous tes
beaux yeux et alors ce sera justement comme si tu lisais dans mon
cœur tout plein de toi.» Et une autre fois: «Ma chère petite. J'ai
une lettre de papa et une de Gustave qui pense toujours à toi, et papa
dit que quand il voit des petites filles, il les trouve laides parce
qu'elles ne ressemblent pas à sa Fanny. Pour Gustave, il s'ennuie
beaucoup de ne plus jouer avec toi et Lawoestine, qui est un peu
moqueur, le voyant bâiller souvent, lui a dit l'autre jour: «Veux-tu,
Gustave, pour t'amuser, jouer au loup avec moi et Lascours[13], comme
avec Fanny et Mugna? Ils t'aiment tous à la folie, chère petite, mais
aucun ne t'aime plus que maman qui t'adore et t'embrasse bien
tendrement.»
[13] Lawoestine et Lascours étaient les aides de camp du général
Sébastiani.
Quels charmants billets que ceux de la marquise de Coigny à une
fillette de cinq ans. C'était l'âge de Fanny en 1812. «Il faut
remettre à mercredi, chère petite, lui écrit-elle le 27 avril, le
plaisir de dîner avec toi, chez ta maman Conflans, parce que nous
n'arriverons que ce jour-là à deux heures. Nous avons si beau temps
que je te regrette encore plus ici que je ne croyais, car vraiment le
lieu est superbe et tu t'y promènerais et tu t'y porterais bien, j'en
suis sûre. Adieu, chère, je t'aime tendrement en attendant que je
t'embrasse de même.» Vient l'anniversaire de la mort de la mère. La
marquise écrit de Brécy le lendemain. «J'ai bien souffert hier, j'ai
versé bien des larmes et ce qui les rendait plus douloureuses encore,
c'est que tu n'étais plus là, comme les autres années, pour les
essuyer de ta douce petite main, bonne chère petite. J'espère au moins
que tu as bien prié de ton côté pour ta petite maman ou plutôt avec
elle, car c'est un ange que ta petite maman. Il le faut croire et
l'aimer comme si tu la voyais, parce qu'elle te voit, elle, du haut du
ciel où elle est, et qu'elle y regarde toujours sa chérie petite
Fanny. Je t'embrasse de tout mon cœur et si je n'avais pas l'âme si
triste et la tête si malade, je t'écrirais plus longtemps et je te
parlerais de toutes les bonnes gens de cet endroit que tu n'as pas
encore oubliés, et qui t'adorent et ne t'oublieront jamais.» Et deux
jours après: «Ma chère petite Fanny. J'espère que quoique tu ne voies
pas maman, tu penses à elle et que tu auras bien du plaisir à
l'embrasser bien fort quand elle reviendra et ce sera quand elle se
portera mieux et ne pleurera plus tant parce que ta petite maman est
morte. Tu n'as pas oublié, n'est-ce pas, dimanche, de demander à
mettre ta petite ceinture noire pour ta petite maman, car tu l'aimeras
toujours bien, quoique tu ne puisses plus la voir. Pauvre chère
petite maman qui est un ange dans le ciel, comme elle en était un sur
la terre. Sois bien sage, douce, belle et bonne comme elle, ma jolie
petite Fanny, et tout le monde qui aimait tant ta petite maman dira
que tu lui ressembles, ce qui me fera plaisir et à ton papa aussi, et
à nonnon Gustave, qui était le frère de ta petite maman, que tu as
perdue parce qu'elle est morte. Je t'embrasse pour elle et pour toi,
ma chère petite. Es-tu déjà installée à ton petit Brécy? Il fait bien
vilain à celui-ci et le temps y semble pleurer, comme moi, ta petite
maman. Je travaille à ta jolie petite chaise quand je ne souffre ou ne
pleure pas trop, parce que mes larmes la gâteraient en tombant dessus.
Le bon M. Picard, M. le curé baisent tes jolies petites mains, sans
gants même, disent-ils. Moi j'embrasse chère Mme de Rivet et
Mademoiselle de tout mon cœur.»
Maintenant elle est toute blanche sans poudre surannée, la grand'mère!
Charmante encore, sous son grand air, ses couleurs à demi-effacées de
pastel passé, si elle garde encore aux yeux, entre deux migraines, un
peu du feu de ses anciennes flammes, c'est pour regarder tendrement sa
Fanny. Pour elle, elle rappelle les derniers restes de son humeur
enjouée. «Si triste que je sois d'être loin de toi, écrit-elle l'année
suivante, ma bien chère petite Fanny, il vaut pourtant mieux
aujourd'hui que je t'écrive que je te parle, attendu que tu ne
m'entendrais pas. A la suite d'une terrible migraine qui a duré deux
jours, après celui de la mort de ta chère petite maman, il m'est
survenu une extinction de voix,--demande à Mademoiselle ce que c'est,
car il ne faut jamais te payer de mots que tu n'entendes
pas,--probablement occasionnée par la chaleur du temps et surtout par
la cruelle contraction et la douloureuse contrainte que j'ai
souffertes au service de ta petite maman. Mais je ne suis pas bien à
plaindre, de souffrir pour celle pour qui j'aurais voulu donner ma
vie. N'est-ce pas, chère petite, qu'hier lorsque Mademoiselle t'a dit
le matin que c'était le jour où Notre-Seigneur était monté au ciel, tu
as pensé que ta petite maman avait fait de même en mourant. J'ai dans
le cœur que cette idée t'est venue dans la tête, mais je ne veux pas
t'affliger plus longtemps de ma douleur, de peur d'altérer, avec ta
douce humeur, ta bonne petite santé qui nous est si précieuse à tous
et que je bénis tous les jours le ciel d'accorder à mes prières et aux
bons et tendres soins de Mademoiselle. Elle a été bien inspirée de te
faire prendre du quina et tu tiens bien de ton papa et de ton oncle le
bon effet que tu en retires déjà. Tu n'en éprouverais pas un moins
salutaire de respirer le bon air de ce lieu remarquablement sec et par
cela seul plus salubre, et puis la vue est délicieuse en ce moment.
Tous les arbres y sont en fleurs et les seigles en épis et les bois,
par le beau soleil, commencent à s'y couvrir de feuilles ou semblent
tout honteux de n'en pas avoir encore.» Puis elle rappelle à la
fillette le bon curé, «M. La Messe», comme elle l'appelait, les
poules, les lapins à qui elle aimait donner à manger, les asperges
qu'elle voulait couper de sa main. «Adieu, amour de ma vie,
conclut-elle, porte-toi bien et aime-moi de même.»
Fanny a dix ans. C'est maintenant une grande personne à qui l'on offre
pour sa fête des livres à tranches dorées. L'ancienne amoureuse de
Lauzun est devenue dévote à sa manière. Quand elle voyage, elle lit
son livre d'heures, rapporte Sarah Newton. Elle envoie à sa
petite-fille _Le Génie du Christianisme_. «Moi qui voudrais donner
pour toi le plus pur de mon sang, je m'en sers pour tracer ces lignes
et t'adresser ce livre que tu as désiré pour ton jour de naissance,
jour pour moi d'inépuisable douceur et d'éternelle douleur. Lis
quelquefois avec Mademoiselle, un chapitre de ce beau et bon livre et,
en le lisant, élève ton âme à Dieu, ton cœur à ta petite maman et
demande au ciel de te la donner pour ange, puisqu'il t'en a privée
pour guide et ne te l'a pas laissée pour modèle, hélas!... Je
t'embrasse de toute ma tendresse et t'aime de toute celle dont je la
pleure.»
Cependant, tandis que Fanny grandit, le général Sébastiani continue sa
carrière. Depuis qu'il est de retour de Constantinople jusqu'aux jours
de la campagne de France, il est partout où l'on se bat. C'est
toujours le beau soldat plein de vanité corse et de brio méridional,
le Cupidon, le Don Juan de l'armée impériale. Comme Murat, il aime les
broderies, les panaches, les fourrures, les grands sabres traînant sur
le pavé et battant les flancs. Chacune de ses apparitions à Paris,
entre deux campagnes, est pour la fillette la rapide vision d'un beau
causeur au sourire et au regard harmonieux et, chaque fois, il revient
plus riche, plus généreux et comble de cadeaux sa petite Fanny. A quoi
bon compter? Le roi Joseph ne lui a-t-il pas promis le titre de duc de
Murcie et un riche apanage? Mais titre et apanage sont anéantis par
les canons perdus aux victoires de Talaveyra et d'Almonacid. Napoléon
ne permet pas qu'on lui perde des canons. Ainsi dépossédé dans ses
espérances, Sébastiani est mécontent, et lors de l'abdication de
Fontainebleau, il n'est pas fâché de se reposer de ses chevauchées à
travers l'Europe, et de rentrer dans la vie civile. La Restauration le
fait chevalier de Saint-Louis, le 2 juin 1814. Mais aussitôt, il se
sent en disgrâce, si bien qu'au retour de l'île d'Elbe, il est un des
premiers à prendre position. Le 20 mars, il se rend à l'hôtel des
Postes et y installe Lavalette. C'est lui qui met Benjamin Constant en
rapport avec Napoléon. Après Waterloo, il est commissaire de la
Chambre des Députés pour traiter de la paix. Son attitude aux
Cent-Jours pèse sur lui et jusqu'en 1819, il se retire en Angleterre.
Alors, Decazes le recommande aux électeurs de la Corse, comme
«possédant toute sa pensée.» L'année suivante, il est accusé par
Buiema et le baron de Saint-Clair d'avoir été un des instigateurs du
complot de Louvel[14]. Il porte ainsi le poids des recommandations de
Decazes. Il a des succès de tribune qui contrebalancent presque ceux
du général Foy. Telle est la situation de Sébastiani, au moment où
sa fille épouse le marquis de Praslin.
[Illustration: _L'Ordre règne à Varsovie._
Caricature de Grandville et Forest. (_La Caricature_, 1830.)]
[14] Baron de Saint-Clair, _Révélations sur l'Assassinat du duc
de Berry_, 31-33. Dans son texte, le baron de Saint-Clair ne
donne que: général S. Mais un exemplaire, avec notes marginales
autographes de l'auteur, que nous a communiqué M. Adolphe Lanne,
rétablit le nom en entier.
Le jeune ménage s'est installé dans l'hôtel du général, 55, faubourg
Saint-Honoré. C'est là que Sébastiani tient chaque matin un petit
lever presque royal où se rendent tous ses compatriotes qui ont besoin
de sa protection[15]. Chez lui fréquentent les sommités du parti
libéral, tout ce qui, quelques années plus tard, constituera
l'état-major de la monarchie de juillet. La vieille marquise est aussi
du même monde, bien qu'elle y conserve l'indépendance de ses saillies.
«Que dis-tu, écrit-elle à sa petite-fille, du mariage de M. de
Chabannes avec la nièce de Mme Feuchères, apportant en dot 6 millions
et le château de Saint-Leu. Conviens qu'il est richement peu délicat
et encore moins que le mariage Fouché, malgré le _père coupable_. Au
reste, ces deux unions paraissent scellées du sang royal, sans être
plus pures pour cela[16].» La marquise n'est pas au courant des
négociations que son ami Talleyrand mène, pour, au prix de cette
alliance, et du testament que la baronne veut dicter au duc de
Bourbon, acheter le concours du duc d'Orléans[17]. Les journées de
juillet vont faire de Sébastiani une des grandes utilités de la
Monarchie nouvelle. Il sera ministre, le 11 août 1830, et c'est alors
qu'il prononcera à la tribune le mot qui réconcilie le gouvernement de
Louis-Philippe avec celui du Tsar: «L'ordre règne dans Varsovie.» A
partir de cette heure, soit par ses services antérieurs, soit par ses
services de l'heure présente[18], si bafoué qu'il soit par les
caricaturistes, si maltraité qu'il soit par l'opposition, il devient
l'homme indispensable aux yeux de Louis-Philippe. N'est-il pas celui
qui a arraché la reconnaissance de la branche cadette au tsar
Nicolas[19]? Il est mûr pour les ambassades, pour le maréchalat, pour
la pairie et il entraîne dans son sillage son gendre. Les
Choiseul-Praslin, ballotés depuis quarante ans entre la monarchie
légitime, la république et l'empire, ne sont-ils pas de vrais
_déracinés_? Ce n'est pas la marquise de Coigny qui trouvera mauvais
le ralliement de son petit-fils à un prince qu'elle aime. Elle est
toute acquise à l'ordre de choses nouveau. Dès l'établissement de «la
meilleure des républiques», La Fayette ne lui a-t-il pas adressé ce
curieux billet: «Comment se peut-il, chère Madame, qu'après avoir reçu
une si aimable et si bonne lettre je n'ai pas encore eu la
satisfaction de vous en remercier? Vos amis du Palais-Royal n'ont pas
mérité ce reproche ou plutôt ce regret, et c'est ce qui augmente, s'il
est possible, l'apparence de mes torts. J'ai néanmoins été
profondément touché des nouveaux témoignages de votre amitié et de
votre manière, qui est toute à vous, d'exprimer votre approbation.
Vous souvenez-vous d'une chanson de nos anciens qui disait:
«Mardi, mercredi, jeudi,
«Sont trois jours de la semaine.
[15] _Revue des Deux-Mondes_ du 15 décembre 1833. Artie de
Loëwe-Weimar.
[16] Lettre du 6 août 1827.
[17] Voir dans A. Lanne, _La Fortune des d'Orléans_, p. 133-149,
le récit de cette négociation.
[18] Lors des négociations de Belgique, Sébastiani est le seul
qui connaisse la vraie pensée de Louis-Philippe.
[19] Le tsar Nicolas avait jusque-là refusé de recevoir le
général Mortier, ambassadeur de Louis-Philippe. Il lui donna
audience et souligna d'un mot son approbation du discours relatif
à l'insurrection de Pologne.
«Il était question d'une défaite de je ne sais plus quel général de
Louis XV. Nos trois jours ont suffi pour la victoire du peuple. Celui
de 89 s'était déjà bien montré, mais quelle supériorité nous avons
trouvée dans la Révolution de 1830. Quelques personnes ont l'air de
croire que parce qu'on s'est abstenu de lanternes et de proscriptions,
il n'y a pas eu de révolution. C'est une grande erreur et notre
dernière révolution pousse de profondes racines. Elle sera féconde
parce qu'elle a été pure et généreuse. Il y a bien eu, depuis,
quelques légères agitations d'ouvriers, suites assez naturelles d'un
orage et de mauvais conseillers déguisés, comme autrefois, en
patriotes, pour simuler des troubles et introduire un peu de licence.
Quelque chose de plus sérieux s'est manifesté à Nîmes en mémoire de
Trestalion et autres acteurs de 1815. Mais tout cela n'a rien de
vraiment inquiétant. J'espère que vous nous reviendrez bientôt pour
trouver à Paris le peuple vainqueur, une Cour citoyenne, un roi
républicain, le vieux drapeau tricolore et votre plus ancien ami qui
vous renouvelle toutes ses tendresses vieilles d'âge et jeunes de
cœur[20].»
[20] Lettre du 1er septembre 1830.
Deux ans après, le 13 septembre 1832, la marquise de Coigny expirait
rue Ville-l'Évêque où elle s'était logée pour se rapprocher de son
gendre et de son fils. Fanny et le marquis de Praslin lui fermèrent
les yeux.
II
Seize ans de Vie conjugale.
De 1826 à 1838, le marquis et la marquise de Choiseul-Praslin ne
comptent guère leurs années que par la naissance de leurs enfants.
Isabelle naît le 14 septembre 1826, Louise le 15 juin 1828, Berthe le
18 février 1830, Aline le 22 août 1831, Marie le 10 juillet 1833,
Gaston le 7 août 1834, Léontine le 18 octobre 1835, Horace le 23
février 1837. Fanny Sébastiani, corse, d'une humeur violente, femme
exaltée que la plus frivole circonstance transportait tout à coup de
l'excès de la colère à l'excès de la tendresse, avait pris bientôt
l'habitude de témoigner son amour par des éclats. Théobald de Praslin,
calme, froid, sans expansions, se trouvait en quelque sorte accablé
par ces alternatives de rages sans raison et d'effusions sans cause.
Au lendemain de ses plus violentes ardeurs, de ses bourrasques les
plus inexplicables, Fanny avait des retours qui lui paraissaient
charmants. Une querelle avait-elle éclaté entre eux, il brillait après
cet orage une sorte d'arc-en-ciel. Sous prétexte d'apporter au marquis
des renseignements d'ordre intérieur, la jeune femme lui glissait ce
billet: «Je voulais aussi te proposer d'aller promener, mais pas
précisément du même côté. Franchement cela me fait un peu de peine.
Ris-en si tu veux, mais cela est. En tout cas, j'irai chez toi de
bonne heure. Veux-tu donner des ordres à Clément? Il fait si beau.
Nous pourrons aller un peu du côté de Saint-Cloud: l'air y est si bon.
Je t'embrasse tendrement.» Théobald, lui, n'avait pas l'habitude
d'écrire de ces billets et de ces notes. Les quelques lettres de lui,
qui se trouvent dans les papiers de la duchesse, correspondent aux
voyages au Vaudreuil, propriété patrimoniale de Fanny, qu'il
administrait[21]. Ce sont les lettres d'un bon mari, d'un père de
famille attentif que la situation d'une femme toujours couchée ou
enceinte a habitué à s'occuper de tous les détails de la maison: «Je
suis arrivé ici sans encombre, chère Fanny, hier soir à 6 heures et
demie, lui écrit-il en février 1835, j'ai trouvé pour me recevoir
Diane et Mingo en fort bonne santé. Mingo, surtout, est engraissé, et
est devenu énorme. Il fait aujourd'hui le même temps que j'ai eu pour
ma route, un beau soleil et, de temps à autre, des giboulées. On
s'aperçoit, cependant, déjà de l'approche du printemps. Les masses
d'arbre prennent un reflet verdâtre à cause des boutons et les oiseaux
chantent de tous côtés. Je t'engage à tenir Georges, mais il n'a pas
du tout le même caractère qu'Eugène. Ainsi, tu en obtiendras ce que tu
voudras en le lui disant doucement, si tu le peux. Eugène, au
contraire, a besoin d'être brusqué: sans cela, il est insolent. J'ai
oublié d'acheter du vin pour la table. Si tu en trouves l'occasion, tu
pourrais demander à l'oncle de Beauveau de t'en acheter une pièce qui
reviendrait environ à 20 sols la bouteille. Cette commission l'amusera
peut-être et il m'a paru l'autre jour que vous étiez fort en confiance
sur l'article de ménage. S'il n'y a plus de bois, fais-en acheter
quelques voies. Dis qu'on ne prenne pas à la cave le bois de hêtre que
j'ai fait acheter pour le salon, quand il y a du monde. Tu pourrais
peut-être inviter mon père à dîner avec toi et M. Mignet, ou un autre
jour si tu veux. Je t'en prie, sors beaucoup en mon absence afin de
rester à la maison quand je viendrai. Ensuite, c'est toujours un
exercice, ce qui est nécessaire. Fais des visites le matin et va le
soir dans le monde. N'oublie pas la duchesse de Montmorency. Je te
rappellerai aussi certaines bouteilles de céladon trop petites pour ma
chambre et que tu devais échanger. J'aime tes cadeaux quoique je
regrette beaucoup que tu n'emploies pas cet argent pour toi-même. Mais
adieu, chère Fanny, je t'aime et t'embrasse bien tendrement. Brûle
cette ennuyeuse lettre. J'espère demain en recevoir une autre. Comment
trouves-tu le lit de Berthe pour 18 francs?»
[21] Construite par le président Portail, vers 1759, sur
l'emplacement du château bâti par Le Pautre pour le financier
Girardin, ami de Fouquet, l'Orangerie, qui dépendait de
l'héritage du maréchal-duc de Coigny, fut habitée pendant l'été
par les Praslin de 1825 à 1841.
Deux ans après, en 1837, lorsqu'il s'agit de former la maison de la
duchesse Hélène d'Orléans, Sébastiani ménage à son gendre le poste de
chevalier d'honneur. Le marquis hésite. «Il faut, écrit le général à
sa fille, que Praslin (Théobald) fasse exactement ce qui lui convient.
Je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'il accepte les fonctions qu'on
lui propose, ne fût-ce que pour un temps. Il pourra, après avoir fait
preuve de bonne volonté et de dévouement, prier Mgr le duc d'Orléans
de lui permettre de rentrer dans sa famille. Au reste, il ne faut
qu'il s'en tourmente et le refus est aussi facile à justifier que
l'acceptation.»