IX.

Le Goguelin.

C'était un bien bon navire que le vieux vaisseau _l'Aquilon_, mouillé

depuis longues années dans la rade de Brest, où il pourrissait fièrement

avec ses mâts de perroquets à flèche, son ourse et ses filets de

casse-tête! Tous les matelots pouvaient jouer au _paroli_ dans les

vastes batteries de _l'Aquilon_, sans qu'un maussade capitaine d'armes

vînt mettre brutalement fin à ces jeux de hasard, condamnés à la fois

par la morale et la discipline. Les officiers faisaient faire leur ronde

de nuit par les aspirants, qui confiaient ce service de rade aux

timonniers, qui en chargeaient les pilotins, et ceux-ci, se carrant sur

l'arrière du canot de ronde, représentaient pendant la nuit le

lieutenant de service, qui dormait profondément dans sa chambre. C'était

l'âge d'or du service maritime, et _l'Aquilon_ figurait assez bien le

bon Saturne de cet âge de paix en temps de guerre.

Tout allait cependant admirablement à bord du vaisseau et dans la

division dont il faisait partie. On se donne mille fois plus de mal

aujourd'hui pour n'être pas beaucoup plus heureux. Où donc, s'il vous

plaît, est le progrès?

Mais ce qui caractérisait surtout la bonhomie de la marine dans ce

temps-là, c'était la superstition des équipages. Il n'y avait pas de

bâtiments où les vieux matelots ne crussent fort sérieusement aux

revenants de bord. Ils appelaient ces espèces de loups-garous marins,

des _goguelins_, par corruption du mot _gobelin_, spectre de nuit;

_kobalos_, pour ceux qui savent le grec.

_L'Aquilon_ avait comme de raison son _goguelin_ à lui. Les pilotins,

les mousses et les novices faisaient leurs délices des contes que l'on

se plaisait à débiter le matin sur les courses nocturnes du _farfadet_

domestique attaché au vaisseau, comme ces larves qui à terre élisent

domicile dans certaines masures célèbres et redoutées. L'un l'avait

entendu hurler ou soupirer dans le canon des pompes dont il était l'âme.

L'autre l'avait vu y grimper comme un singe vaporeux, jusqu'à la pomme

du grand mât; un troisième avait été réveillé dans son hamac par la main

glaciale du fantôme. Quand le _goguelin_ avait touché le sac de pois que

l'on mettait quotidiennement dans la chaudière où bouillait le potage de

sept cents hommes, les pois ne cuisaient plus; un sort avait été jeté

sur eux, et le maître-coq recevait quinze coups de bout de corde pour la

maladresse qu'on lui imputait. Le génie nocturne du vaisseau avait enfin

une telle influence sur toute l'existence de l'équipage, que rien de ce

qui se passait à bord ne paraissait indifférent à l'empire secret qu'il

exerçait quelquefois si malicieusement.

Heureux âge de crédulité! combien les temps sont changés. La marine

aujourd'hui s'est civilisée à ne plus la reconnaître: elle ne croit plus

à rien, pas même à la vertu musculaire du feu Saint-Elme, qui auparavant

passait pour aider les matelots à serrer un perroquet.

La nuit, lorsque les hamacs, suspendus au nombre de six à sept cents

sous les ponts du vaisseaux _l'Aquilon_, renfermaient ce peuple de

matelots endormis par l'histoire qui venait d'expirer entre les lèvres

languissantes d'un conteur de batterie, le _goguelin_ se glissait, à la

faible lueur du fanal de la sainte-barbe, sous les hamacs qu'il

secouait, et alors on entendait les marins ou les canonniers, réveillés

par le fantôme, crier d'une voix émue: _Le goguelin! le goguelin! gare

au goguelin_! Le canonnier de faction à la sainte-barbe dans la batterie

basse, ou à la porte de la chambre des officiers, saisissait plus

fortement son sabre et se disposait à frapper le revenant, qui toujours

s'échappait en poussant des cris plaintifs, dont tous les peureux se

sentaient glacés. Les esprits sont insaisissables comme on le sait, et

ce privilége nous explique assez la difficulté que l'on a quelquefois à

saisir la pensée de ceux qui passent à Paris pour nos esprits les plus

fameux.

Un vendredi, jour férié pour les spectres et les revenants, vers onze

heures du soir, le _goguelin_ faisait sa tournée. La circonstance était

favorable; le fanal de la sainte-barbe venait de s'éteindre en exhalant

une puante odeur d'huile de poisson. Le canonnier, vestale

très-masculine préposée à la garde du feu sacré, cherchait à rallumer sa

mèche encore incandescente, lorsqu'une main très-vivante lui applique un

vigoureux soufflet. Il court après le _goguelin_, dont il a cru

reconnaître le pas. Le fantôme fuit, mais pas tellement vite, qu'il

puisse échapper à la poursuite animée du souffleté. Un collet de chemise

reste dans les doigts de celui-ci, et le farfadet, si bien appréhendé au

corps, s'échappe en lame de feu, par un sabord de la batterie de 36, en

laissant dans la main du canonnier la partie du linge par laquelle il a

été saisi. Le canonnier donne l'alarme, tout le monde veut se lever,

mais le capitaine de frégate, réveillé par le bruit, dont on lui

explique la cause, ordonne que chacun reste couché, et qu'on s'assure de

la présence de chacun de ceux des hommes dont le hamac est suspendu.

Cette inspection d'un nouveau genre, ne produisit aucun renseignement

précis. Seulement, en tâtant les hommes restés couchés, le capitaine

d'armes crut remarquer une certaine humidité dans la peau d'un canonnier

mulâtre, un peu orang-outang, très-bon nageur et personnage du reste

très-facétieux, connu sous le nom de _Tabago_. Le capitaine d'armes

conçut quelques soupçons sur le compte de Tabago, et rien de plus.

Quelques jours se passèrent, sans qu'on entendît parler du _goguelin_,

mais les revenants aiment leur métier. Celui de l'_Aquilon_ recommença

bientôt ses courses nocturnes: on le poursuivit comme par le passé,

d'abord assez vainement, puis enfin, un soir, on le force encore à se

jeter à l'eau. Pour cette fois, le capitaine d'armes, qui l'avait

entendu plonger, va visiter le hamac de Tabago, où il ne trouve pas son

homme. Il se porte précipitamment dans la sainte-barbe: il ordonne

quelques apprêts à deux canonniers qui le suivent, et ils restent tous

trois l'oreille collée aux sabords de retraite, attendant l'événement.

Cinq à six minutes s'étaient à peine écoulées, que les trois guetteurs

entendent la mer clapoter un peu sur l'arrière du vaisseau, puis les

chaînes du gouvernail s'agiter légèrement. On fait silence: la lumière

du grand fanal, qui projette sa clarté sur la table placée sous la

tamissaille, a été éteinte par précaution. La scène va se passer dans la

plus parfaite obscurité: C'est ce qu'on désire.

Quelque chose, un homme peut-être, grimpe le long des ferrures du

gouvernail; il gagne avec lenteur, avec souplesse, le petit escalier

pendu à l'un des sabords de retraite, il fait un dernier pas, et le

voilà sortant de l'eau, dans la sainte-barbe même. Mais en faisant ce

dernier pas, il trébuche et tombe.... Où? Vous ne le devinez pas! dans

un filet, que le capitaine d'armes a tendu en dedans pour pêcher son

fantôme. L'esprit attrapé ainsi au filet, se débat, mais en vain: on

serre le trou de la seine, par lequel il est entré dans le piége. Les

trois pêcheurs, armés chacun d'une bonne garcette, font voltiger leurs

terrestres coups sur l'épine dorsale du revenant. On allume enfin les

fanaux, et tous les curieux viennent jouir du spectacle singulier du

_goguelin_ pêché dans un casier!

Le _goguelin_ du vaisseau l'_Aquilon_ n'était autre chose que le mulâtre

_Tabago_. L'esprit fut mis quinze jours aux fers, et les plus lourds des

goguenards de l'équipage, en passant à côté de lui pour aller allumer

leur pipe à la mèche de cuisine, lui répétèrent pendant quinze jours:

Ah! tu as voulu faire le _goguelin_, Tabago!...

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 50 / 77 题