Le Goguelin.
C'était un bien bon navire que le vieux vaisseau _l'Aquilon_, mouillé
depuis longues années dans la rade de Brest, où il pourrissait fièrement
avec ses mâts de perroquets à flèche, son ourse et ses filets de
casse-tête! Tous les matelots pouvaient jouer au _paroli_ dans les
vastes batteries de _l'Aquilon_, sans qu'un maussade capitaine d'armes
vînt mettre brutalement fin à ces jeux de hasard, condamnés à la fois
par la morale et la discipline. Les officiers faisaient faire leur ronde
de nuit par les aspirants, qui confiaient ce service de rade aux
timonniers, qui en chargeaient les pilotins, et ceux-ci, se carrant sur
l'arrière du canot de ronde, représentaient pendant la nuit le
lieutenant de service, qui dormait profondément dans sa chambre. C'était
l'âge d'or du service maritime, et _l'Aquilon_ figurait assez bien le
bon Saturne de cet âge de paix en temps de guerre.
Tout allait cependant admirablement à bord du vaisseau et dans la
division dont il faisait partie. On se donne mille fois plus de mal
aujourd'hui pour n'être pas beaucoup plus heureux. Où donc, s'il vous
plaît, est le progrès?
Mais ce qui caractérisait surtout la bonhomie de la marine dans ce
temps-là, c'était la superstition des équipages. Il n'y avait pas de
bâtiments où les vieux matelots ne crussent fort sérieusement aux
revenants de bord. Ils appelaient ces espèces de loups-garous marins,
des _goguelins_, par corruption du mot _gobelin_, spectre de nuit;
_kobalos_, pour ceux qui savent le grec.
_L'Aquilon_ avait comme de raison son _goguelin_ à lui. Les pilotins,
les mousses et les novices faisaient leurs délices des contes que l'on
se plaisait à débiter le matin sur les courses nocturnes du _farfadet_
domestique attaché au vaisseau, comme ces larves qui à terre élisent
domicile dans certaines masures célèbres et redoutées. L'un l'avait
entendu hurler ou soupirer dans le canon des pompes dont il était l'âme.
L'autre l'avait vu y grimper comme un singe vaporeux, jusqu'à la pomme
du grand mât; un troisième avait été réveillé dans son hamac par la main
glaciale du fantôme. Quand le _goguelin_ avait touché le sac de pois que
l'on mettait quotidiennement dans la chaudière où bouillait le potage de
sept cents hommes, les pois ne cuisaient plus; un sort avait été jeté
sur eux, et le maître-coq recevait quinze coups de bout de corde pour la
maladresse qu'on lui imputait. Le génie nocturne du vaisseau avait enfin
une telle influence sur toute l'existence de l'équipage, que rien de ce
qui se passait à bord ne paraissait indifférent à l'empire secret qu'il
exerçait quelquefois si malicieusement.
Heureux âge de crédulité! combien les temps sont changés. La marine
aujourd'hui s'est civilisée à ne plus la reconnaître: elle ne croit plus
à rien, pas même à la vertu musculaire du feu Saint-Elme, qui auparavant
passait pour aider les matelots à serrer un perroquet.
La nuit, lorsque les hamacs, suspendus au nombre de six à sept cents
sous les ponts du vaisseaux _l'Aquilon_, renfermaient ce peuple de
matelots endormis par l'histoire qui venait d'expirer entre les lèvres
languissantes d'un conteur de batterie, le _goguelin_ se glissait, à la
faible lueur du fanal de la sainte-barbe, sous les hamacs qu'il
secouait, et alors on entendait les marins ou les canonniers, réveillés
par le fantôme, crier d'une voix émue: _Le goguelin! le goguelin! gare
au goguelin_! Le canonnier de faction à la sainte-barbe dans la batterie
basse, ou à la porte de la chambre des officiers, saisissait plus
fortement son sabre et se disposait à frapper le revenant, qui toujours
s'échappait en poussant des cris plaintifs, dont tous les peureux se
sentaient glacés. Les esprits sont insaisissables comme on le sait, et
ce privilége nous explique assez la difficulté que l'on a quelquefois à
saisir la pensée de ceux qui passent à Paris pour nos esprits les plus
fameux.
Un vendredi, jour férié pour les spectres et les revenants, vers onze
heures du soir, le _goguelin_ faisait sa tournée. La circonstance était
favorable; le fanal de la sainte-barbe venait de s'éteindre en exhalant
une puante odeur d'huile de poisson. Le canonnier, vestale
très-masculine préposée à la garde du feu sacré, cherchait à rallumer sa
mèche encore incandescente, lorsqu'une main très-vivante lui applique un
vigoureux soufflet. Il court après le _goguelin_, dont il a cru
reconnaître le pas. Le fantôme fuit, mais pas tellement vite, qu'il
puisse échapper à la poursuite animée du souffleté. Un collet de chemise
reste dans les doigts de celui-ci, et le farfadet, si bien appréhendé au
corps, s'échappe en lame de feu, par un sabord de la batterie de 36, en
laissant dans la main du canonnier la partie du linge par laquelle il a
été saisi. Le canonnier donne l'alarme, tout le monde veut se lever,
mais le capitaine de frégate, réveillé par le bruit, dont on lui
explique la cause, ordonne que chacun reste couché, et qu'on s'assure de
la présence de chacun de ceux des hommes dont le hamac est suspendu.
Cette inspection d'un nouveau genre, ne produisit aucun renseignement
précis. Seulement, en tâtant les hommes restés couchés, le capitaine
d'armes crut remarquer une certaine humidité dans la peau d'un canonnier
mulâtre, un peu orang-outang, très-bon nageur et personnage du reste
très-facétieux, connu sous le nom de _Tabago_. Le capitaine d'armes
conçut quelques soupçons sur le compte de Tabago, et rien de plus.
Quelques jours se passèrent, sans qu'on entendît parler du _goguelin_,
mais les revenants aiment leur métier. Celui de l'_Aquilon_ recommença
bientôt ses courses nocturnes: on le poursuivit comme par le passé,
d'abord assez vainement, puis enfin, un soir, on le force encore à se
jeter à l'eau. Pour cette fois, le capitaine d'armes, qui l'avait
entendu plonger, va visiter le hamac de Tabago, où il ne trouve pas son
homme. Il se porte précipitamment dans la sainte-barbe: il ordonne
quelques apprêts à deux canonniers qui le suivent, et ils restent tous
trois l'oreille collée aux sabords de retraite, attendant l'événement.
Cinq à six minutes s'étaient à peine écoulées, que les trois guetteurs
entendent la mer clapoter un peu sur l'arrière du vaisseau, puis les
chaînes du gouvernail s'agiter légèrement. On fait silence: la lumière
du grand fanal, qui projette sa clarté sur la table placée sous la
tamissaille, a été éteinte par précaution. La scène va se passer dans la
plus parfaite obscurité: C'est ce qu'on désire.
Quelque chose, un homme peut-être, grimpe le long des ferrures du
gouvernail; il gagne avec lenteur, avec souplesse, le petit escalier
pendu à l'un des sabords de retraite, il fait un dernier pas, et le
voilà sortant de l'eau, dans la sainte-barbe même. Mais en faisant ce
dernier pas, il trébuche et tombe.... Où? Vous ne le devinez pas! dans
un filet, que le capitaine d'armes a tendu en dedans pour pêcher son
fantôme. L'esprit attrapé ainsi au filet, se débat, mais en vain: on
serre le trou de la seine, par lequel il est entré dans le piége. Les
trois pêcheurs, armés chacun d'une bonne garcette, font voltiger leurs
terrestres coups sur l'épine dorsale du revenant. On allume enfin les
fanaux, et tous les curieux viennent jouir du spectacle singulier du
_goguelin_ pêché dans un casier!
Le _goguelin_ du vaisseau l'_Aquilon_ n'était autre chose que le mulâtre
_Tabago_. L'esprit fut mis quinze jours aux fers, et les plus lourds des
goguenards de l'équipage, en passant à côté de lui pour aller allumer
leur pipe à la mèche de cuisine, lui répétèrent pendant quinze jours:
Ah! tu as voulu faire le _goguelin_, Tabago!...