X.

Le Noyé-Vivant.

Le quart de minuit à quatre heures commençait à bord; le temps était

superbe, et la brise douce et tiède des tropiques, poussait en poupe

notre navire, majestueusement chargé de ses bonnettes hautes et basses.

Le timonnier venait de relever à la barre son _matelot_, qui lui avait

dit en lui remettant la route:--Tu n'oublieras pas de donner des

calottes au mousse, qui n'a pas écuré c'te lampe, entends-tu?

--Oui; donne-moi un bout de tabac, et veille à ma chemise, que j'ai

amarrée au sec sur le bredindin.

Le maître d'équipage s'était placé devant, de manière à enfourcher le

pied du bossoir de tribord, le menton appuyé sur ses deux bras croisés,

comme pour guetter quelque chose à l'horizon. Après avoir bâillé trois

ou quatre fois, il se retourne nonchalamment vers ses matelots, encore à

moitié endormis:

--Voyons, qui est-ce qui nous conte un conte cette nuit?

--Quel conte voulez-vous, maître Bihan?

--Mais un conte qui soit vrai; car il n'y a que la vérité qui m'amuse,

moi; les colles m'embêtent.

--En ce cas, je vais vous conter le _Noyé-Vivant_; c'est comme qui

dirait un matelot ressuscité après avoir bu un coup de trop à la grande

tasse.

--Cric! braille un auditeur.

--Crac! répondent en choeur tous les autres hommes de quart.

--Ah! mais non, répond avec gravité le narrateur. Il n'y a ni _cric_ ni

_crac_ là dedans. C'est que cette histoire-là est du véritable, ou bien

le bon Dieu n'est pas mon patron de chaloupe. D'abord, un; je vous

préviens que si vous avez l'air de dire encore _cric crac_, je rengaîne

mon compliment jusqu'à la garde, et empoigne le dé qui voudra!

--Allons, conte tes affaires au cook, espèce de mal bordé! et laisse-les

rognonner. Que celui-là qui ne veut pas écouter fasse semblant de

dormir; chacun est libre; moi, j'aime les histoires. Va de l'avant, et

silence partout.

Cette invitation de maître Bihan obtient le silence que réclame le

conteur, et il commence à peu près ainsi sa narration, dont je me

garderai bien de reproduire, malgré mon respect pour le texte, les

expressions littérales, expressions que d'ailleurs le lecteur ne

comprendrait pas toutes.

«Je me suis laissé dire par un vieux matelot, cet ancien que vous

savez, qui m'a cassé un bras, dans une dispute à terre, qu'un navire de

Bordeaux, où il était embarqué, doublait un jour le cap de

Bonne-Espérance. Vers le coup de quatre à cinq heures du soir, plus ou

moins, la brise commença à souffler du bon coin, et le navire charroyait

pas mal de la toile; les vents étaient de l'arrière et la mer moutonnait

déjà. Voyons, dit le capitaine, monte-moi deux hommes devant et

derrière, me serrer les perroquets.

»Ce qui fut dit fut fait.

»Amène, déborde, cargue et serre les perroquets, dit le second.

»Un matelot, qui avait nom Petit-Louis, se déhalle à l'emporture du

grand perroquet. Les bras étaient bien tenus et la drisse passée en

palan de roulis; il n'y avait pas de soin de ce côté-là; mais le

marche-pied n'était pas plus solide que l'ordonnance ne le portait: ne

voilà-t-il pas qu'au roulis du navire, qui en prenait tribord et babord,

que ce nom-de-D... de marche-pied vient à partir! Vous savez tous, aussi

bien comme moi, ce que c'est qu'un marche-pied qui part. Petit-Louis

cabane et tombe à l'eau en grand. On crie de dessus le pont: _Un homme à

la mer! un homme à la mer_! Le capitaine, à cette parole, fait mettre la

barre à babord et masquer le grand-hunier; la bouée de sauvetage est

larguée et filée. Amène les palans du canot du porte-manteau; jette les

cages à poules et les quartiers de panneau, le long du bord! On cherche

l'homme à la mer, mais pas plus de Petit-Louis que dessus ma main. Au

bout d'un quart-d'heure, rehisse le canot, évente le grand hunier et va

de l'avant. C'est un homme de perdu, quoi! le rôle d'équipage est là; on

l'apostille mort, c'est un individu de moins à l'appel, une ration de

plus à bord.

»Depuis vingt-quatre heures il y avait dans les eaux du trois-mâts, un

bâtiment qui torchait de la toile aussi; pendant que le trois-mâts de

Bordeaux avait mis en panne pour tâcher de sauver Petit-Louis, le

bâtiment en vue avait gagné le français. Mais le capitaine bordelais,

qui ne voulait pas se laisser doubler, en torcha toute la nuit, et le

lendemain on ne voyait plus le navire qui avait été aperçu la veille,

avec un pavillon anglais.

»Quarante jours se passent, et au bout de ce temps-là le bâtiment

bordelais arrive à l'Ile-de-France. Quarante-huit heures après lui,

entre un trois-mâts anglais. C'était celui qui avait doublé le cap en

même temps que le Bordelais.»

A cet endroit de la narration, un des auditeurs se met à brailler:

_cric! crac!_ et pour prouver qu'ils sont encore bien éveillés, les

autres assistants répètent: _cric! crac!_ Le conteur, satisfait de

n'avoir pas endormi son monde, continue, mais en faisant encore

observer, toutefois, qu'il s'est conformé jusque-là à la plus exacte

vérité.

«--Je vous disais donc, que le trois-mâts anglais était arrivé quarante

heures après le bordelais.

»Voilà qu'une nuit, que le matelot de quart à bord du français, se

fermait les yeux pour se les tenir chauds, il se réveille en entendant,

le long du bord, le bruit des pagaies d'un rafiau qui accostait le

navire. Qui est-ce donc, qu'il se dit, qui peut venir à bord à cette

heure? mon homme va à l'échelle de tribord pour voir ce que veut le

particulier, qui monte du rafiau sur le pont.

»--Qui êtes-vous? demande-t-il au particulier.

»--Comment! est-ce que tu ne me reconnais pas, Jean-Marie? que lui

répond celui-ci.

»--Ma foi non, attendu qu'il fait nuit comme dans la peau du diable.

»--Quoi! tu ne reconnais pas, à la voix tant seulement, Petit-Louis, le

noyé en doublant le cap?

»--Ah! mon Dieu! s'écrie le matelot de quart; et d'où viens-tu donc,

comme ça, nous qui t'avions cru _stourbe_?

»--Et qui est-ce qui t'a dit que je suis vivant à l'heure qu'il est?

»--Mais, puisque te voilà?

»--Me voilà, oui; mais ce n'est pas une raison. Tu ne crois donc pas aux

revenants qui reviennent? Donne-moi une poignée de main, si tu n'as pas

peur d'un mort....

»L'homme de quart en question veut lui donner la main, mais ça fait

brosse. C'était une ombre de main, la vapeur des quatre doigts et le

pouce du noyé, enfin.

»--Ce n'est pas le tout, que reprend Petit-Louis, où a-t-on mis le sac

qui était à moi, de mon vivant s'entend?

»--Ton sac? il est dans la chambre du second.

»A cette parole, Petit-Louis, le revenant, descend dans la chambre du

second du navire, qui dormait comme une paille de bitte; il reprend son

sac, monte sur le pont, dit adieu à l'homme de quart, qui le regarde

passer sans oser ouvrir la bouche, ni lever les yeux. Il descend dans

son rafiau, et le voilà qui file en pagayant, comme de la fumée, sur la

lame, quand la brise la chasse sous le vent.

»Le lendemain, vous m'entendez-bien, le _lofia_, qui avait fait le

quart, raconte son aventure au second. Le second ne trouve plus dans sa

chambre le sac de Petit-Louis. Bah! qu'il dit, c'est une carotte de

longueur que tu as voulu me tirer. C'est toi qui as volé le butin du

mort, et qui, à présent, veux faire un conte pour couvrir ton coup de

flibuste d'un peu de rafistolage. Mais la couleur, qui est de mauvais

teint, ne prendra pas sur l'étamine de mon pavillon.

»On fait un rapport contre l'homme de quart, qui est mis quinze jours en

prison, comme le voleur des effets du trépassé.

»Pendant tout ce tintamarre, le navire anglais, arrivé quarante-huit

heures après le bordelais, appareille, et il n'est pas plutôt hors de la

passe du grand port de l'Ile-de-France, qu'il vient une pirogue à bord,

porter une lettre à l'adresse du capitaine de Bordeaux.

»--Tiens, dit le capitaine en regardant l'adresse, c'est de l'écriture

de ce pauvre Petit-Louis, qui a été noyé en doublant le cap. Il lit:

«Mon capitaine,

»Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, à seule

fin de vous dire que quand je suis tombé à l'eau, en serrant le grand

perroquet, j'ai eu la chose de ne pas me noyer; par le plus grand

hasard, j'ai croché une cage à poule, que vous aviez eu l'attention de

m'envoyer par-dessus le bord, et le navire anglais qui naviguait dans

nos eaux, m'a sauvé, Dieu merci.

»Comme une fois à bord de ce navire, il m'a pris envie de déserter, je

me suis mis dans la tête d'aller prendre mon sac à votre bord, en me

disant revenant, pendant la nuit. J'ai fait une fameuse peur à ce

gaudichon de Jean-Marie, à qui, sans vous commander, je vous prie de

présenter mes amitiés, attendu qu'il a passé quinze jours en prison pour

moi, que je n'oublierai jamais.

»J'ai celui d'être le vôtre, mon capitaine, avec subordination,

»Salut et respect, PETIT-LOUIS.»

«_P.S._ Je vous dirai aussi, si c'est un effet de votre part, qu'il n'y

a pas besoin de lever mon extrait mortuaire, attendu que je ne suis pas

mort, et que ça coûterait de l'argent.

»_Signé_, idem.»

Maître Bihan, qui jusque-là avait écouté avec résignation le récit du

conteur, ne put retenir plus long-temps cette exclamation, qui lui

pesait sur les lèvres:

--En voilà-t-il une bonne! Il faut la coller au pied du mât de misaine.

Et en disant ces mots, la large main du maître, sur la paume de laquelle

il a eu la précaution de passer la langue, s'appliqua en grand sur le

pied du mât.

--Bien, à présent la voilà collée, et elle est solide.

--Mais quand je vous dis, maître Bihan, que c'est vrai.

--Allons, laisse-nous tranquille, avec ta vérité! Un homme de quart qui

est assez gaudichon pour croire que les noyés reviennent pour demander

leur sac!

--Mais quand je vous dis....

En ce moment même la brise fraîchit, le vent halle l'avant; on amène les

bonnettes; on oriente au plus près. L'officier de quart ordonne de

carguer et de serrer le grand-perroquet, et maître Bihan saisit cette

occasion pour commander au conteur: Va-t'en là-haut serrer ce grand

perroquet, et prends garde de tomber à la mer, entends-tu? parce que tu

serais mal reçu de venir me demander tes effets, mon ami, quarante jours

après ta mort.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 51 / 77 题