VIII.

Le petit Coup de Mer.

Dans les contes que les officiers de marine s'étaient plu à débiter aux

passagers d'une frégate qui se rendait à Bourbon, ces messieurs avaient

beaucoup exagéré l'effet terrible des coups de mer. Les accidents les

plus bizarres et les moins croyables n'avaient eu garde de manquer à

l'imagination des narrateurs. L'un s'était trouvé à bord d'un navire où,

pendant un coup de cape, le mât de misaine, déplanté, était venu prendre

la place du grand mât, enlevé par l'effet d'une vague furieuse. L'autre

avait été jeté lui-même à cinquante brasses de son navire, et porté, au

sein de l'onde écumeuse, à bord d'un vaisseau naviguant de conserve avec

le bâtiment que la lame venait de submerger. Un troisième, enfin,

s'était vu lancer du port, où il fumait son cigarre, jusque sur les

barres du perroquet, qu'une montagne d'eau était parvenue à atteindre,

dans la violence de ce mouvement ascensionnel. Les passagères, surtout,

écoutaient, en regardant avec effroi les flots qui pendant ces

entretiens clapotaient le long du bord, toutes ces folies, racontées du

ton le plus sérieux, dans le langage le plus expressif.

Au nombre de ces passagères, il en était une autour de laquelle un jeune

sous-lieutenant papillonnait avec grâce, autant du moins que le lui

permettaient les coups de roulis et de tangage avec lesquels ses pieds

mal assurés n'étaient pas encore très-familiers. Un vieux mari, encore

moins fait que le galant aux brusques mouvements du navire, se

cramponnait aux bastingages, tandis que sa moitié essayait de se

promener sur le pont avec l'aide du bras du sous-lieutenant. Un jour,

que la mer était un peu clapoteuse, nos deux promeneurs inexpérimentés

tombèrent ensemble sur le gaillard, aux yeux du vieil époux consterné.

Les aspirants, oiseaux de mauvais augure du bord, tirèrent pour le mari

un triste présage de cette double chute. On releva les deux promeneurs.

En doublant le cap de Bonne-Espérance, la frégate éprouva du gros temps,

de ce gros temps pendant lequel les passagers osent à peine risquer un

bout de nez à l'ouverture du capot. Plus de jeux innocents sur le pont,

plus de conversations intimes sur l'arrière pendant les premières heures

du quart de nuit, plus enfin de promenade entre le sous-lieutenant et la

jeune marcheuse! Le vent impitoyable avait enlevé dans ses jeux cruels,

et nos plaisirs et nos joyeuses distractions. Une cabine installée dans

la batterie, avec deux cadres séparés, recélait depuis deux jours

l'époux qui ne mangeait plus, et sa jolie petite moitié qui soupirait

toujours. Le vieux mari craignait surtout le coup de mer: la jeune femme

paraissait les redouter beaucoup moins; mais aucun passager n'osait se

montrer sur le pont humide et glissant que la lame nettoyait assez

brutalement de temps à autre.

Entre nous aspirants, grands amateurs de ces petits scandales qui

assaisonnent la fade vie du bord, nous nous entretenions la nuit en

courant la grande bordée, des yeux quêteurs de madame Blinblin (c'était

le nom de l'héroïne), des risibles terreurs de son jaloux de mari, et

des projets d'invasion du petit sous-lieutenant Larobleu, notre heureux

compétiteur en bonnes fortunes de traversée.

--Il la regarde, disions-nous quelquefois, de manière à faire penser que

M. Blinblin a rempli sa vocation.

--Moi je crois que si on faisait tous les soirs l'appel de la bordée qui

n'est pas de quart, il y aurait un cadre de vide.

--Mais c'est égal: on aurait à la fin le compte de tout notre monde; il

se rencontrerait peut-être un cadre où l'on trouverait deux individus

présents pour un.

--Ah! oui, dans la cabane de M. Blinblin, avec son bonnet de coton,

n'est-ce pas?

--Oui, c'est ça, avec son bonnet de coton. Oh! mais pour celui-là, c'est

conscience. La pauvre femme, ce n'est pas de sa faute, au fait! c'est

l'influence de la physionomie du mari sur elle, qui agit sur le moral de

la femme, indépendamment de sa volonté propre. C'est la vocation de M.

Blinblin qu'elle remplit enfin tout bêtement. De là le principe

d'attraction entre elle et le sous-lieutenant Larobleu, attraction qui

doit s'exercer en raison directe des masses, et en raison inverse du

carré des distances.

--Ah! ah! ah! le mot est précieux! Je t'en fiche, des distances; on t'en

donnera!

Une nuit, vers une heure du matin, un petit coup de mer, ou plutôt un

léger coup de balai, nous tombe sur le pont, et passe comme une liquide

foudre, en secouant un peu nos pavois du vent. On n'y pensait pas le

moins du monde, lorsque du fond du panneau de l'arrière, on voit

apparaître, à la clarté indécise de la lune, le pâle visage du bon M.

Blinblin surmonté de son fidèle et éclatant bonnet de coton?...

--Et par quel hasard vous à cette heure, monsieur Blinblin, et après un

coup de mer encore?

--Vous plaisantez, monsieur l'officier de quart; c'est justement le coup

de mer qui m'amène sur le pont; ma femme n'est plus dans son cadre. Ma

chambre est toute mouillée;... je redoute un accident terrible.

--Un accident! et lequel?

A ces derniers mots, un des aspirants de quart s'approche en maraudeur

de conversations; il examine bien attentivement la figure de M.

Blinblin, et puis il vient nous dire:--C'est toujours ma même idée, il

est impossible avec cette mine-là qu'il en soit autrement.

Dix minutes après, le bruit courait dans toute la frégate que madame

Blinblin s'était jetée à la mer. Ses vêtements avaient été retrouvés

près de son cadre vide: son époux était désespéré. Il n'y avait plus à

douter de l'événement.

A quatre heures du matin, au relèvement de quart, l'officier fit part du

triste événement à celui qui le remplaçait. Les aspirants ne manquèrent

pas non plus de l'annoncer à leurs collègues. La désolation devint

générale.

Mais l'aspirant qui venait de tirer l'horoscope définitif de M.

Blinblin, à son apparition sur le gaillard d'arrière, ne donna pas dans

le suicide de la jeune dame. Il avait une tout autre idée de sa force

morale.

Il se rend tout droit à la porte de la chambre du sous-lieutenant

Larobleu: nous le suivons en silence dans le faux pont; il frappe avec

force à cette porte:--Lieutenant! lieutenant!

--Eh bien! qu'y a-t-il? que voulez-vous?

--Vous ne savez pas, lieutenant? M. Blinblin, croyant que sa femme s'est

noyée cette nuit, vient de se jeter à la mer.

--Ah! mon Dieu! mon mari! non, non!

L'aspirant dénicheur, se tournant vers nous avec sang-froid:

--Eh bien! dites encore que je n'avais pas bien lu sur la physionomie du

particulier?

--C'est vrai, c'est sa voix!... M. Blinblin a rempli sa vocation.

--Mais comment lui faire avaler cette pilule un peu proprement?

--Tiens, mais si nous la lui faisions avaler avec un coup de mer, lui

qui en a si peur?

--C'est cela, un coup de mer. Laissez-moi, vous autres, arranger ce

phénomène-là.

On va trouver l'époux inconsolable.

--Monsieur Blinblin, vous ne vous êtes pas trompé, un coup de mer avait

effectivement enlevé votre femme.

--Est-ce qu'on l'aurait vue, messieurs; ah! parlez, parlez, je vous en

supplie!

--Mieux que cela, nous l'avons retrouvée.

--Où donc? morte, peut-être? Parlez donc!

--Non, vivante; dans le faux pont: elle a passé par le sabord de votre

chambre avec la lame, et s'est trouvée entraînée sans connaissance

dans... dans....

--Dans le faux pont, peut-être, ou à fond de cale! j'en avais le

pressentiment. Mais où est-elle donc maintenant, cette pauvre femme?

--Dans son cadre, sans doute.

--Mais elle avait laissé ses vêtements au pied de son cadre, même quand

le coup de mer a frappé à bord.... Dans quel état l'aurez-vous

retrouvée, bon Dieu!

Le vieil époux court dans sa chambre. Son épouse y était déjà rentrée.

Il l'embrasse, la presse contre sa poitrine palpitante; et sur les

vêtements de femme qu'elle avait laissés au pied du cadre, le mari

retrouve une veste, un chapeau et un pantalon d'homme! Mais il retrouve

bien sa tendre moitié dans le cadre.

Jamais M. Blinblin ne s'expliqua bien l'effet de ce coup de mer: «car,

disait-il, je conçois assez passablement qu'une lame ait pu enlever

madame Blinblin de notre chambre, et la jeter évanouie dans le faux

pont; mais je ne comprends pas du tout comment il a pu se faire que

cette lame l'ait enlevée toute déshabillée et me l'ait rendue sous des

vêtements qui ne sont pas ceux de son sexe.

--Oh! bah! les coups de mer ont quelquefois produit des effets si

prodigieux, monsieur Blinblin!

--Oui, mais des effets du genre de celui-là!

--Quand nous vous disions, monsieur Blinblin, qu'il n'y a pas de

traversée qui n'offre des exemples aussi surprenants de la force des

lames, vous ne vouliez pas nous croire. Nous croirez-vous, maintenant?

--Oui, je commence à croire quelque chose à présent.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 49 / 77 题