VII.

Avale ça, Las-Cazas.

Un magnifique corsaire, armé à Bordeaux, je crois, reçut en s'élançant

sur les mers qu'il devait ravager, le nom de _Las-Cazas_.

L'équipage du _Las-Cazas_ se montrait aussi fringant, que le patron du

navire avait été pacifique durant ses courses apostoliques dans le

Nouveau-Monde.

Le flamboyant trois-mâts fut pris par les Anglais, quelques heures après

son appareillage du bas de la Gironde.

La renommée un peu bambocheuse de l'équipage intraitable du _Las-Cazas_,

avait franchi les murs des prisons d'Angleterre, long-temps même avant

la mise en mer du coursier, sur les exploits duquel les captifs français

avaient fondé les plus hautes espérances. Le _Las-Cazas_, armé comme il

l'était, devait venger les prisonniers de tous les mauvais traitements

dont leurs vainqueurs les accablaient. La gloire du triomphateur du

Trocadéro consola, disent les bons royalistes, la captivité de Napoléon,

à peu prés comme les victoires des Athéniens faisaient palpiter de joie

Thémistocle, exilé d'Athènes. Il n'y a que manière de s'entendre pour

bien prendre les choses.

Mais quand, au lieu d'apprendre les succès du _Las-Cazas_, les

prisonniers de guerre de Plymouth virent arriver, pour partager leur

réclusion, les pauvres diables capturés sur le corsaire vengeur, un des

loustics, des mauvais plaisants de la prison, se mit à hurler: _Avale_

_ça, Las-Cazas_! Il n'en fallut pas davantage; l'exclamation

épigrammatique vola de bouche en bouche, et à chaque désappointement, à

chaque mystification, les désappointeurs ne manquaient pas de répéter à

chaque mystifié, l'éternel, le populaire _Avale ça, Las-Cazas_! Le mot

enfin devint proverbe de prison. C'était déjà beaucoup. Il ne resta pas

captif dans l'enceinte des cachots où il était né.

De la prison, dont il avait fait long-temps les délices sarcastiques,

notre _Avale ça, Las-Cazas_! passa d'abord dans la marine, et il voyagea

pendant longues années, sur toutes les mers du globe, à bord des

vaisseaux, frégates, corvettes et avisos de notre armée navale; si bien

qu'aux rives mêmes où la gloire apostolique du vertueux _Las-Cazas_

n'est pas encore oubliée, des matelots, fort peu versés dans l'histoire

des conquêtes des Espagnols, répétaient toujours à leurs camarades, pour

la plupart grands avaleurs de pilules amères: _Avale ça, Las-Cazas_!

Certaine année de l'empire, je ne me rappelle pas bien laquelle, M. le

comte de Las-Cazas, connu pour un mérite peu ordinaire, et pour sa

fidélité au malheur, la plus rare de toutes les vertus humaines, arrive

incognito à Lorient. Il avait servi quelque peu dans la marine. Il se

montra désireux de visiter, en vieil amateur, les vaisseaux de la rade.

Il se présente à bord du _Diadême_.

L'enseigne chargé ce jour-là du service du lieutenant de garde, passait

à bord pour ce qu'on nomme un bon vivant, un peu goguenard et très-gros

farceur. Il reçoit avec politesse le curieux étranger, qui ne lui fait

pas, à la première vue, l'effet d'un connaisseur; l'officier de service,

cicérone obligé de tout visiteur un peu proprement tourné, fait

parcourir les batteries du vaisseau au nouveau-venu, qu'il accompagne,

suivi de quelques autres officiers du bord, et tous gens d'une belle

humeur, disposés à s'égayer à la première occasion. A chaque station, le

visiteur questionne, et le cicérone répond.

--Voilà de bien gros canons, monsieur l'officier: ils doivent porter

bien loin?

--Mais, à quatre ou cinq lieues, plus ou moins. On nous donne de si

mauvaise poudre.

--Ah! diable, je ne croyais pas que ces gros calibres eussent une aussi

étonnante portée!... Mais, ces énormes canons doivent être

difficilement maintenus à leur place, quand la mer est grosse. Qu'en

faites-vous alors?

--Nous les descendons dans la cale, et chaque officier se fait un

plaisir d'en loger un dans sa chambre, pour éviter les accidents que

pourraient occasioner les coups de roulis.

Les officiers qui accompagnent le visiteur et le démonstrateur, pouffent

de rire; mais décemment, et en étouffant dans leurs mains, leurs

bouffées d'hilarité. On continue la promenade.

--A quel usage emploie-t-on ces barres de fer que je vois suspendues

auprès de chaque pièce d'artillerie?

--A casser le biscuit des gens de l'équipage, quand il est trop vieux et

trop dur pour être mangé couramment. Puis, se retournant vers ses

camarades: _Avale ça, Las-Cazas_! répétait notre goguenard, à chaque

réponse saugrenue qu'il faisait aux questions de l'étranger.

On arrive, à travers toutes ces plaisanteries répétées presque à chaque

pas, à l'étambroir des pompes. C'était là une bonne grosse pièce à faire

avaler à notre Las-Cazas; aussi l'officier s'en promettait-il une belle,

car le questionneur jusque-là ne s'était pas montré fort difficile sur

les morceaux qu'on lui avait donnés à digérer.

--Comment nommez-vous ce genre de pompes, monsieur l'officier?

--On appelle cela des pompes à chapelet. Ce nom leur a été donné par

allusion à un usage établi à bord, lorsqu'on est réduit, dans un cas

périlleux, à employer cet immense appareil, les matelots disent alors

leurs prières en prenant en main leur chapelet, et c'est de là, vous

comprenez bien que... (_Avale ça, Las-Cazas_.)

--Le singulier usage et l'étrange dénomination! Mais pourriez-vous me

dire si les heuses et les chopines de ce genre de pompes, employé

d'abord par les Anglais, sont construites comme celles des pompes

aspirantes et à simple brimballe?

--Mais monsieur... cela dépend... (Ici plus d'_Avale ça, Las-Cazas_).

L'officier reste interdit à ces mots, qui commencent à sentir le métier.

L'étranger reprend:

--Combien pensez-vous qu'avec un semblable appareil, on puisse franchir

de pouces à l'heure, à bord d'un vaisseau comme celui-ci, qui ne doit,

eu égard à ses façons, franchir qu'à huit ou neuf pouces?

--Mais, monsieur, cela dépend encore... cela dépend du nombre

d'hommes... employé à.... Vous comprenez bien?

A l'embarras qu'éprouve l'interrogé, ses camarades, qui, jusque-là

avaient beaucoup ri du questionneur, passent du côté de celui-ci, et à

leur tour ils soufflent dans l'oreille de leur collègue décontenancé,

ces mots terribles, ces mots de la plus poignante dérision: _Avale ça,

Las-Cazas_! Le mystificateur mystifié ne sait plus que dire, que

répondre aux observations de l'étranger, qui continue à causer

hydraulique, statique, bras de levier, croc à mordre dans les fusées,

point d'appui, coups de roulis et de tangage, manche en cuir et manche

en toile, dalots, brimballe double et martinet simple, etc., etc. Après

avoir long-temps parlé seul et parlé fort bien, l'inconnu, jugeant que

le supplice de son savant de bord, avait été assez long, lui présente,

avec une politesse exquise et déchirante, ses plus humbles remercîments,

et lui fait promettre, si jamais il vient à Paris, de lui offrir

l'occasion de s'acquitter envers lui de la dette que son obligeance lui

a fait contracter; puis l'étranger ajoute:--Vous avez bien voulu, sans

me connaître, me faire les honneurs de chez vous. Mais comme il est

juste que vous sachiez au moins quelle est la personne que vous avez

bien voulu obliger avec tant de délicatesse, vous me permettrez de vous

dire que je suis le comte de Las-Cazas; mais _que je n'ai pas tout

avalé_.

Les camarades de l'officier désappointé étaient encore là. Je vous

laisse à penser s'ils oublièrent de lui insinuer dans l'oreille, un bon

et dernier _Avale ça, Las-Cazas_!

Pendant plus d'un mois, le pauvre enseigne de vaisseau ne put ouvrir la

bouche pour prononcer un seul mot, sans que ses collègues ne lui

répétassent l'inexorable exclamation. Mais, pour lui, il fut

radicalement guéri de la manie de _faire avaler ça_ à tout le monde.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 48 / 77 题