Le Nègre blanc.
Après le terrible ouragan qui dispersa, pendant la dernière guerre, la
division de l'amiral Willaumetz, le vaisseau français le _Foudroyant_ se
vit forcé de relâcher à San-Salvador, dans la baie de Tous-les-Saints,
si justement nommée, en égard à la quantité prodigieuse de saints que
chôment les dévots habitants du pays.
A bord de ce vaisseau existait, parmi les canonniers de marine, un grand
gaillard, au teint basané, aux cheveux laineux, et que, par allusion à
son nez écrasé et à ses yeux tout ronds, ses camarades avaient appelé
_le Nègre_. Loin de se fâcher de cette dénomination, notre _Nègre_
semblait au contraire la supporter fort gaîment; et s'il avait connu les
vers de Ducis, il se serait peut-être même écrié volontiers, en
parodiant le Maure Othello:
On m'appelle le Nègre, et j'en fais vanité,
Ce nom ira peut-être à la postérité.
Il n'alla pas tout-à-fait si loin.
Un jour, ayant obtenu de son capitaine de frégate et de son capitaine
d'artillerie la permission d'aller à terre, il se dirigea avec quatre de
ses camarades vers le fort San-Antonio. Le tafia se boit à bon marché à
Bahia, et pour quelques pièces de six liards, les marins peuvent
facilement parvenir, par le plus court chemin possible, au comble de
l'humaine félicité du matelot, c'est-à-dire à se griser complétement.
Nos cinq artilleurs se grisèrent donc, et tellement, que le Nègre, pour
égayer la partie, emprunta les vêtements d'un esclave afin de remplir
son rôle de noir sous le costume de rigueur du personnage. Je vous
laisse à penser les grimaces et les contorsions africaines que fit notre
homme, excité par l'hilarité de ses camarades! Il obtint enfin un succès
dramatique dont les esclaves de coulisses que nous voyons dans _Paul et
Virginie_ s'enorgueilliraient. Mais le mouvement que notre canonnier
s'était donné pour rendre l'illusion plus complète aux yeux des
spectateurs, acheva de lui faire perdre l'usage de sa raison.
L'idée des bonnes grosses farces arrive vite aux marins qui sont
descendus à terre pour s'amuser, de manière à ne pas perdre un seul
instant.
L'un d'eux dit à ses camarades:--Dites donc, vous autres, si, tandis
qu'il est en train de faire ses _macaqueries_, nous lui passions une
couche de noir sur son franc-bord, croyez-vous qu'il ne ferait pas
encore mieux le nègre?
--Tiens, c'est vrai! repart un autre. Mais avec quoi veux-tu que nous
le _galipotions_ en noir?
--Avec quoi? Attends un peu; tu vas voir qu'il est plus aisé de noircir
un blanc que de blanchir un noir.
Et, en prononçant ces mots, notre Raphaël improvisé se frotte les mains
sur le fond des marmites et des casseroles qu'il trouve dans le cabaret,
et puis il vient déposer, le plus artistement qu'il peut, cette couche
de bistre sur les joues, le front et le cou de notre Nègre, qui se
laisse faire, tout en continuant de parler créole à son barbouilleur, et
toujours pour rendre la scène plus piquante. Les mains même du Nègre ne
sont pas épargnées; et, poussant encore plus loin le scrupule de la
vraisemblance, l'artiste alla jusqu'à frotter les pieds du malheureux
canonnier, de la suie humide qu'on put recueillir sur le fond des
casserolles, qui n'avaient jamais été fourbies, sans doute, avec autant
de soin.
Un des artilleurs, séduit par l'illusion, s'avise de s'écrier, avec une
admirable bonne foi de spectateur:--Le diable m'emporte! on le vendrait
presque pour un noir, tant il est ressemblant comme ça!
Cette exclamation devient un trait de lumière pour nos farceurs, qui
répètent presque en même temps: _Vendons-le! vendons-le!_ Ces gens-là
avaient apparemment entendu parler de l'histoire de _Joseph_. Voilà
pourtant comme le texte des saintes Écritures est souvent interprété.
Le nègre, pour rendre la farce qu'il a commencée tout-à-fait complète,
consent à être vendu, certain qu'il est de recouvrer ses droits
inaliénables d'homme libre en se lavant la figure, ressource que n'ont
pas toujours les nègres de bon teint.
On sort, on court, on trouve une habitation. Mes quatre canonniers
pénètrent dans une sucrerie; ils demandent à parler au maître. Le maître
paraît: il entend un peu le français.
--Monsieur l'habitant, lui dit un des canonniers, voilà avec nous un
noir que nous avons eu pour notre part de prise, notre vaisseau ayant
amarriné, dans la croisière que nous venons de faire, un négrier anglais
de Liverpool. Ce drôle, qui nous sert assez mal à notre plat, n'est bon
qu'à être mené durement dans une habitation. Si vous voulez nous
l'acheter, nous vous le vendrons bon marché.
L'habitant examine la marchandise. Le teint en est reluisant comme une
paire de bottes bien cirées. Notre nègre, toujours a son rôle,
baragouine de mauvais français; il fait des gambades qui ne jurent
nullement avec l'esprit de son personnage.
--Mais, ce noir est ivre! dit l'habitant.
--Oui, monsieur l'habitant; nous l'avons soûlé pour pouvoir le conduire
plus facilement ici.
Notre sucrier ne donna qu'à moitié dans le piége que lui tendaient les
canonniers. Il se doutait bien que le nègre qu'on lui offrait pouvait
bien avoir été enlevé par les vendeurs sur quelque habitation voisine;
mais il était loin de supposer que la marchandise n'était recouverte que
d'un enduit de suie. A Bahia, les procédés entre habitants n'allaient
pas, en ce temps-là, jusqu'à empêcher un brave producteur de souffler un
esclave ou deux à ses confrères en cannes à sucre. Celui-ci demande à
nos nouveaux marchands ce qu'ils veulent pour leur part de prise?
--Mais, c'est selon; qu'en donneriez-vous bien?
--Cent pataques, répond l'habitant, qui ne voulait pas laisser passer
l'occasion d'avoir pour peu de chose un grand diable qui pourrait
devenir un bon sujet sous le fouet d'un contre-maître.
--Mettez-en deux cents, et qu'il n'en soit plus question.
--Non; je ne vous en donnerai que cent-cinquante.
--C'est votre dernier mot?
--Mon dernier mot.
--Eh bien, enlevez, c'est pesé!
Ici le nègre vendu fait mine de pleurer: le maître cherche à le
consoler.
--Oh! il n'a pas un mauvais naturel, et vous en ferez quelque chose,
allez, monsieur l'habitant. C'est un marché comme on en voit peu, que
vous venez de faire là.
L'habitant paie une très-faible partie des cent cinquante pataques. Il
fait pour le reste un bon qu'il promet de solder dans quelques jours. On
s'empare du nègre vendu: les canonniers s'éloignent. A leur départ,
nouveaux cris de désespoir du nègre; nouvelles consolations de la part
de l'habitant. Le contre-maître arrive, et veut enchaîner l'esclave,
pour être plus sûr de le conserver; mais celui-ci, qui, jusque-là, avait
pris le tout en plaisanterie, résiste à la main brutale qui veut lui
passer les fers aux pieds. Le contre-maître, accoutumé à plus de
docilité, se fâche; l'esclave se regimbe: des aides arrivent. Le maître
ordonne d'appliquer au mutin un _quatre de piquet_ pour sa bien-venue,
et pour lui donner une idée de la discipline à laquelle il faudra qu'il
s'habitue. Quatre petits pieux sont fichés en terre; on renverse le
patient à plat-ventre, et de vigoureux esclaves attachent chaque main et
chaque pied du récalcitrant au pieu qui correspond à chacun de ses
membres. L'exécuteur est prêt; le fouet du supplice est levé: il n'y a
plus qu'à ôter à la victime le vêtement qui cache la partie charnue sur
laquelle doit tomber le châtiment. Mais, ô surprise! au lieu de
l'épiderme d'ébène que les esclaves, valets de bourreau, s'attendaient à
trouver comme d'ordinaire, sur les muscles arrondis de la région
inférieure, ils découvrent une peau plus blanche encore que celle de
leur maître!... Le fouet, qui plane sur le postérieur du coupable,
reste suspendu dans la main du contre-maître; l'habitant, témoin du
spectacle, demeure anéanti.... Mais, reprenant bientôt cette puissance
de résolution que l'on recouvre avec le désir de la vengeance, il
ordonne que l'exécution ait lieu sans égard pour la couleur de la peau
qu'on vient de découvrir à ses yeux irrités. Le _nègre blanc_ a beau
protester en bon français européen, il a beau invoquer sa qualité
d'homme libre et de sujet de Napoléon, il reçoit les vingt-neuf coups de
fouet destinés à l'esclave mutin.
Pendant ce temps, que faisaient nos artilleurs, indignes vendeurs de
leur collègue?... Ils buvaient le prix de la peau artificielle et des
tortures imméritées de leur victime. Celle-ci, rendue à la liberté, ne
les rejoignit que juste à temps pour prendre part au reste du gâteau,
qu'elle avait si chèrement payé.
Le lendemain, l'habitant, en grande tenue, arriva dans une pirogue à
bord du _Foudroyant_ pour réclamer du commandant du vaisseau la
restitution de l'argent qu'il avait compté aux canonniers, et du billet
qu'il avait souscrit pour la valeur du _nègre blanc_.