V.

La Casaque du bon Dieu.

A bord d'un brick de l'État se trouvait un maître calfat, très-bon

chrétien, fidèle croyant, et un maître canonnier, esprit fort, s'il en

fut, goguenardant tout ce qui sentait la religion, un esprit voltairien,

en un mot.

Le maître calfat appelait toujours son collègue, _maître_ Canon, et

celui-ci ne désignait son confrère que sous le nom familier de maître

_Mailloche_.

Maître Canon et maître Mailloche avaient souvent ensemble des

discussions théologiques, philosophiques et philanthropiques, dont

l'équipage s'amusait beaucoup avec tout le respect que l'on devait

cependant, au grade et à l'âge des graves interlocuteurs. Nos deux

maîtres, malgré le dissentiment de leurs opinions, étaient du reste les

meilleurs amis du monde; et leurs petites taquineries ne semblaient même

que raviver et rendre leur liaison plus piquante. C'est ainsi que deux

arbres dont le feuillage est différent, enlacent leurs branches pour

confondre leurs fruits confraternels, et résister, s'il le faut

ensemble, à la tempête.

Le brick sur lequel naviguaient nos deux amis, relâcha pendant la

guerre, au Passage, port espagnol, situé à l'entrée de cette Bidassoa,

que les troupes impériales n'avaient pas encore passée, pour aller

porter le ravage dans la Péninsule. Nous étions, enfin, en paix avec les

Espagnols.

Quelques jours après leur entrée dans le port, les deux maîtres

demandèrent la permission d'aller passer la journée du dimanche à terre.

L'un avait revêtu son uniforme de sergent d'artillerie de marine,

l'autre avait endossé le large habit de sa profession avec son collet

bordé d'un large galon d'or. La toilette était complète, car chacun des

deux amis sentait le besoin de ne se montrer qu'avec dignité aux yeux

d'une population étrangère.

A peine rendu à terre, le maître calfat, malgré la dureté de son oreille

trop bien faite aux coups redoublés du marteau, entend des chants

religieux remplir une vaste église. Ces accents de piété allèchent notre

dévot; mais il n'ose pas quitter son compagnon, pour aller entendre la

messe qui le séduit. Le maître canonnier, devinant l'envie et l'embarras

de son camarade, lui propose de l'accompagner jusque dans le sein de

l'église apostolique et romaine.

--Quoi! vous tâteriez d'une messe, maître Canon, par égard pour moi?

--Et pourquoi pas, maître Mailloche? On peut n'être pas de la même idée

sur ces bêtises-là, mais ça n'empêche pas d'aller avec ses amis, en

haussant les épaules pour eux.

--Vous hausserez donc les épaules pour moi, n'est-ce pas?

--Oui; mais vous avalerez votre messe pour vous, et si ça vous fait du

bien, ça ne m'empas d'être content de moi.

Les deux amis entrent à l'église. L'un tire de son petit sac de toile à

voiles, son petit livre de messe, et il se met à chanter pieusement

faux, en latin, à la grande édification des Espagnols qui l'entourent.

L'autre, obligé de suivre les dévots mouvements de la foule, de

s'agenouiller, de se faire donner la bénédiction en courbant le dos,

murmure tout bas qu'il aimerait cent fois mieux faire la charge en douze

temps, que l'exercice commandé par un moine.

L'office divin touche à sa fin, cependant! le sacrifice de la messe est

offert, et sans doute aussi accepté. La foule s'écoule religieusement,

et nos deux compagnons vont, n'ayant rien de mieux à faire, se promener

dans les rues du Passage.

L'heure du dîner arrive: l'appétit vient avec elle à nos

promeneurs.--Ah çà, demande maître Canon, nous ferez-vous jeûner encore,

après m'avoir fait avaler une messe qui ne m'a pas rempli du tout

l'estomac?--Non pas, maître Canon, nous allons, si vous voulez, monter

dans cette petite auberge, au premier étage. Ma religion, à moi, ne

défend pas de manger et de boire à son contentement. L'Évangile est là

pour un coup, d'ailleurs: «Donnez à boire à qui a soif.»

--J'ai soif, moi.

--Eh bien! nous allons boire un coup ou deux, mais _moderato_, comme dit

l'Anglais.

--J'ai faim aussi, et bigrement même.

--Eh bien! nous allons manger un morceau, mais ne jurons pas

aujourd'hui, car il ne faut pas se ficher du dimanche, qui est le jour

de Dieu. Entrons dans l'auberge, et je dirai le _benedicite_ avant de

manger, attendu que les Espagnols nous feraient payer plus cher, si nous

ne disions pas notre prière avant le repas.

On servit une matelotte à l'oignon aux convives français, qui

s'établirent gaîment près d'une petite fenêtre qui donnait sur la rue.

Un vin rouge, épais et doucereux, sentant un peu la peau de bouc, leur

fut présenté comme la perle des vins du pays. Ils s'en abreuvèrent avec

délices et en jasant beaucoup. Une procession vint à passer.

Aux accents nasillards des moines qui entraînaient la foule bruyante sur

leurs pas gravement cadencés, le maître calfat fit ses dispositions pour

se mettre à genoux; mais avant qu'il ne pût humilier sa figure

rubiconde, sur le bord de la fenêtre, on lui cria de la rue, en

espagnol: _A genoux, les Français_!

--Ceci sent joliment la farce! s'écria le maître canonnier, qui ne

s'agenouillait pas.

--C'est égal, calons nos mâts de hune, et amenons nos basses largues sur

les porte-aux-lofs.

--Non pas, ma foi! J'ai entendu une messe à contre-coeur; je ne veux pas

amener au milieu de mon dîner pour une escouade de calotins.

--_A genoux, les Français! A genoux, et quelque chose pour le

bienheureux saint Sébastien_! cria-t-on de la rue et du milieu de la

foule.

--Ah! tu demandes quelque chose pour ton saint, dit maître Canon,

attends: tiens, tiens, attrape! et en prononçant ces mots, le sergent

d'artillerie jette sur la procession quelques os de poulet rongés

jusqu'à la moelle.

--Que faites-vous donc là, maître Canon?

--Je donne quelque chose à ces mendiants, maître Mailloche.

--Vous allez nous faire éreinter, c'est sûr, maître Canon.

--Ah! ils éreintent donc aussi, vos catholiques, quand ils sont mille

contre un?

Les prédictions du mystique calfat allaient s'accomplir: les coureurs de

la procession ne parlaient déjà de rien moins que d'assommer les deux

impies. Le maître calfat, voyant son camarade menacé mettre le sabre à

la main, prit un barreau de chaise, pour se défendre en ami généreux

plutôt qu'en chrétien résigné au martyre de la canaille. On crie, on

hurle et le combat va commencer.

Fort heureusement que pour nos deux assiégés, une des embarcations de

leur brick se trouvait non loin de l'auberge où l'on venait de les

assaillir. Au bruit de l'attaque, les canotiers français, armés de longs

avirons, accourent, et, faisant fuir les Espagnols sous les coups de

leurs mobiles balistes, ils parvinrent à tirer maître Canon et maître

Mailloche du mauvais pas dans lequel ceux-ci s'étaient engagés pour des

os de poulet jetés sur deux ou trois têtes _encalottées_, comme les

appelait le sacrilége canonnier.

En arrivant à bord, le soir, les deux amis, encore un peu agités des

libations qu'ils avaient offertes à Bacchus et des émotions que leur

avaient fait éprouver les Espagnols, ne se dirent pas grand'chose. On

les plaisanta un peu sur l'agrément qu'ils avaient dû trouver dans leur

promenade à terre, et ils allèrent se coucher, sans daigner répondre aux

sarcasmes que leurs confrères restés à bord leur lançaient d'un air

demi-goguenard et demi-apitoyé. Mais le lendemain, quand les fumées du

vin du Passage furent tout-à-fait dissipées, et que maître Canon et

maître Mailloche se trouvèrent en présence, le premier, assis sur la

drôme, interpella ainsi son camarade, en présence de tout l'équipage

rassemblé pour écouter la discussion, qui paraissait devoir être savante

et vive.

--Vous avez vu hier cependant, maître Mailloche, à quoi vous conduit

votre belle religion!

--Ce n'est pas ma religion qui a fait tout le mal, c'est vos os de

poulet, plutôt.

--Et pour des os de poulet, faut-il tuer un homme, morbleu?

--Ce n'est pas le bon Dieu, encore une fois, qui est la cause de ce qui

se fait de mal en ce monde.

--Votre bon Dieu, puisque bon Dieu il y a, a de vilains soldats à son

service, et vous pouvez vous en vanter.

--Mais qu'avez-vous tant à reprocher à mon bon Dieu, au bout du compte?

N'est-ce pas lui qui a permis aux canotiers de notre bord, de nous

retirer de la patte de cette canaille du Passage?

--Comment! ce que j'ai à reprocher à votre bon Dieu? Vous avez le front

de me demander cela à moi? Ce n'est pas moi seulement qui lui reproche

ce qu'il a fait anciennement: c'est tout le monde.

N'est-ce pas lui qui a fait tenter notre première mère par un serpent à

sonnettes, sur un arbre, et qui a puni plus de cinq cent millions

d'hommes avant leur naissance, parce que l'épouse de M. Adam, que vous

ne connaissez pas plus que l'an quarante, avait mangé une pomme ou une

poire de trop?

--Mais si c'est pour votre bonheur que le bon Dieu a fait tout cela?

--Oui, c'est pour notre bonheur à présent, qu'il a rendu malheureux un

tas de pauvres b... comme vous et moi, n'est-ce pas? Et puis ensuite,

pourquoi le bon Dieu, par exemple, qui est si bon, a-t-il fait le

déluge?

--Pour corriger les hommes qui étaient trop méchants.

--Mais puisqu'il est si puissant et si despote à son bord, et qu'il peut

tout faire d'un seul commandement, pourquoi, une supposition, n'a-t-il

pas dit à ces hommes: _Corrige-toi, tas de gueux et de vermines_, plutôt

que de les noyer comme de vrais pourceaux? Belle fichue manière de

corriger quelques coupables, que de noyer tout le monde en bloc!

--Vous ne pouvez pas comprendre tout cela, maître Canon; vous n'avez pas

la foi, comme on dit.

--Mais je comprends bien la mort de votre seigneur Jésus-Christ,

cependant. Votre bon Dieu n'a-t-il pas laissé mourir son fils, comme un

simple particulier, par exemple? hein! Ripostez, s'il vous plaît, à

cette botte-là, vous qui êtes si crâne dans les écritures?

--Il a laissé mourir son divin fils, pour nous racheter de nos péchés,

vous, moi et les autres.

--Eh bien! moi, je vous donne mon billet, que si j'avais été à la place

du bon Dieu, j'aurais plutôt vendu jusqu'à ma dernière casaque, que de

laisser condamner mon enfant à faire sa dernière grimace sur la croix.

A cette idée de la _casaque du bon Dieu_, les assistants, qui jusque-là

avaient gardé leur sérieux, ne purent s'empêcher d'éclater de rire.

Maître Mailloche, tout déconcerté, quitta en marmottant le lieu de la

discussion; et maître Canon, tout triomphant, laissa couler sur les

traces de son interlocuteur vaincu, un flux d'arguments, au milieu

desquels on entendait encore ces mots: _Il m'a fait manger une messe,

mais j'ai fait avaler des os de poulet à sa procession_.

Le mot de la _casaque du bon Dieu_ n'eut garde d'être perdu à bord du

brick. Long-temps encore après le débarquement de maître Canon, on ne

parlait de lui qu'en le désignant sous le nom de _la Casaque du bon

Dieu_. C'est sous ce sobriquet qu'il navigua à bord d'une douzaine de

navires, jusqu'à sa mort.

Que Dieu soit en paix à ce brave impie!

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 46 / 77 题