La Casaque du bon Dieu.
A bord d'un brick de l'État se trouvait un maître calfat, très-bon
chrétien, fidèle croyant, et un maître canonnier, esprit fort, s'il en
fut, goguenardant tout ce qui sentait la religion, un esprit voltairien,
en un mot.
Le maître calfat appelait toujours son collègue, _maître_ Canon, et
celui-ci ne désignait son confrère que sous le nom familier de maître
_Mailloche_.
Maître Canon et maître Mailloche avaient souvent ensemble des
discussions théologiques, philosophiques et philanthropiques, dont
l'équipage s'amusait beaucoup avec tout le respect que l'on devait
cependant, au grade et à l'âge des graves interlocuteurs. Nos deux
maîtres, malgré le dissentiment de leurs opinions, étaient du reste les
meilleurs amis du monde; et leurs petites taquineries ne semblaient même
que raviver et rendre leur liaison plus piquante. C'est ainsi que deux
arbres dont le feuillage est différent, enlacent leurs branches pour
confondre leurs fruits confraternels, et résister, s'il le faut
ensemble, à la tempête.
Le brick sur lequel naviguaient nos deux amis, relâcha pendant la
guerre, au Passage, port espagnol, situé à l'entrée de cette Bidassoa,
que les troupes impériales n'avaient pas encore passée, pour aller
porter le ravage dans la Péninsule. Nous étions, enfin, en paix avec les
Espagnols.
Quelques jours après leur entrée dans le port, les deux maîtres
demandèrent la permission d'aller passer la journée du dimanche à terre.
L'un avait revêtu son uniforme de sergent d'artillerie de marine,
l'autre avait endossé le large habit de sa profession avec son collet
bordé d'un large galon d'or. La toilette était complète, car chacun des
deux amis sentait le besoin de ne se montrer qu'avec dignité aux yeux
d'une population étrangère.
A peine rendu à terre, le maître calfat, malgré la dureté de son oreille
trop bien faite aux coups redoublés du marteau, entend des chants
religieux remplir une vaste église. Ces accents de piété allèchent notre
dévot; mais il n'ose pas quitter son compagnon, pour aller entendre la
messe qui le séduit. Le maître canonnier, devinant l'envie et l'embarras
de son camarade, lui propose de l'accompagner jusque dans le sein de
l'église apostolique et romaine.
--Quoi! vous tâteriez d'une messe, maître Canon, par égard pour moi?
--Et pourquoi pas, maître Mailloche? On peut n'être pas de la même idée
sur ces bêtises-là, mais ça n'empêche pas d'aller avec ses amis, en
haussant les épaules pour eux.
--Vous hausserez donc les épaules pour moi, n'est-ce pas?
--Oui; mais vous avalerez votre messe pour vous, et si ça vous fait du
bien, ça ne m'empas d'être content de moi.
Les deux amis entrent à l'église. L'un tire de son petit sac de toile à
voiles, son petit livre de messe, et il se met à chanter pieusement
faux, en latin, à la grande édification des Espagnols qui l'entourent.
L'autre, obligé de suivre les dévots mouvements de la foule, de
s'agenouiller, de se faire donner la bénédiction en courbant le dos,
murmure tout bas qu'il aimerait cent fois mieux faire la charge en douze
temps, que l'exercice commandé par un moine.
L'office divin touche à sa fin, cependant! le sacrifice de la messe est
offert, et sans doute aussi accepté. La foule s'écoule religieusement,
et nos deux compagnons vont, n'ayant rien de mieux à faire, se promener
dans les rues du Passage.
L'heure du dîner arrive: l'appétit vient avec elle à nos
promeneurs.--Ah çà, demande maître Canon, nous ferez-vous jeûner encore,
après m'avoir fait avaler une messe qui ne m'a pas rempli du tout
l'estomac?--Non pas, maître Canon, nous allons, si vous voulez, monter
dans cette petite auberge, au premier étage. Ma religion, à moi, ne
défend pas de manger et de boire à son contentement. L'Évangile est là
pour un coup, d'ailleurs: «Donnez à boire à qui a soif.»
--J'ai soif, moi.
--Eh bien! nous allons boire un coup ou deux, mais _moderato_, comme dit
l'Anglais.
--J'ai faim aussi, et bigrement même.
--Eh bien! nous allons manger un morceau, mais ne jurons pas
aujourd'hui, car il ne faut pas se ficher du dimanche, qui est le jour
de Dieu. Entrons dans l'auberge, et je dirai le _benedicite_ avant de
manger, attendu que les Espagnols nous feraient payer plus cher, si nous
ne disions pas notre prière avant le repas.
On servit une matelotte à l'oignon aux convives français, qui
s'établirent gaîment près d'une petite fenêtre qui donnait sur la rue.
Un vin rouge, épais et doucereux, sentant un peu la peau de bouc, leur
fut présenté comme la perle des vins du pays. Ils s'en abreuvèrent avec
délices et en jasant beaucoup. Une procession vint à passer.
Aux accents nasillards des moines qui entraînaient la foule bruyante sur
leurs pas gravement cadencés, le maître calfat fit ses dispositions pour
se mettre à genoux; mais avant qu'il ne pût humilier sa figure
rubiconde, sur le bord de la fenêtre, on lui cria de la rue, en
espagnol: _A genoux, les Français_!
--Ceci sent joliment la farce! s'écria le maître canonnier, qui ne
s'agenouillait pas.
--C'est égal, calons nos mâts de hune, et amenons nos basses largues sur
les porte-aux-lofs.
--Non pas, ma foi! J'ai entendu une messe à contre-coeur; je ne veux pas
amener au milieu de mon dîner pour une escouade de calotins.
--_A genoux, les Français! A genoux, et quelque chose pour le
bienheureux saint Sébastien_! cria-t-on de la rue et du milieu de la
foule.
--Ah! tu demandes quelque chose pour ton saint, dit maître Canon,
attends: tiens, tiens, attrape! et en prononçant ces mots, le sergent
d'artillerie jette sur la procession quelques os de poulet rongés
jusqu'à la moelle.
--Que faites-vous donc là, maître Canon?
--Je donne quelque chose à ces mendiants, maître Mailloche.
--Vous allez nous faire éreinter, c'est sûr, maître Canon.
--Ah! ils éreintent donc aussi, vos catholiques, quand ils sont mille
contre un?
Les prédictions du mystique calfat allaient s'accomplir: les coureurs de
la procession ne parlaient déjà de rien moins que d'assommer les deux
impies. Le maître calfat, voyant son camarade menacé mettre le sabre à
la main, prit un barreau de chaise, pour se défendre en ami généreux
plutôt qu'en chrétien résigné au martyre de la canaille. On crie, on
hurle et le combat va commencer.
Fort heureusement que pour nos deux assiégés, une des embarcations de
leur brick se trouvait non loin de l'auberge où l'on venait de les
assaillir. Au bruit de l'attaque, les canotiers français, armés de longs
avirons, accourent, et, faisant fuir les Espagnols sous les coups de
leurs mobiles balistes, ils parvinrent à tirer maître Canon et maître
Mailloche du mauvais pas dans lequel ceux-ci s'étaient engagés pour des
os de poulet jetés sur deux ou trois têtes _encalottées_, comme les
appelait le sacrilége canonnier.
En arrivant à bord, le soir, les deux amis, encore un peu agités des
libations qu'ils avaient offertes à Bacchus et des émotions que leur
avaient fait éprouver les Espagnols, ne se dirent pas grand'chose. On
les plaisanta un peu sur l'agrément qu'ils avaient dû trouver dans leur
promenade à terre, et ils allèrent se coucher, sans daigner répondre aux
sarcasmes que leurs confrères restés à bord leur lançaient d'un air
demi-goguenard et demi-apitoyé. Mais le lendemain, quand les fumées du
vin du Passage furent tout-à-fait dissipées, et que maître Canon et
maître Mailloche se trouvèrent en présence, le premier, assis sur la
drôme, interpella ainsi son camarade, en présence de tout l'équipage
rassemblé pour écouter la discussion, qui paraissait devoir être savante
et vive.
--Vous avez vu hier cependant, maître Mailloche, à quoi vous conduit
votre belle religion!
--Ce n'est pas ma religion qui a fait tout le mal, c'est vos os de
poulet, plutôt.
--Et pour des os de poulet, faut-il tuer un homme, morbleu?
--Ce n'est pas le bon Dieu, encore une fois, qui est la cause de ce qui
se fait de mal en ce monde.
--Votre bon Dieu, puisque bon Dieu il y a, a de vilains soldats à son
service, et vous pouvez vous en vanter.
--Mais qu'avez-vous tant à reprocher à mon bon Dieu, au bout du compte?
N'est-ce pas lui qui a permis aux canotiers de notre bord, de nous
retirer de la patte de cette canaille du Passage?
--Comment! ce que j'ai à reprocher à votre bon Dieu? Vous avez le front
de me demander cela à moi? Ce n'est pas moi seulement qui lui reproche
ce qu'il a fait anciennement: c'est tout le monde.
N'est-ce pas lui qui a fait tenter notre première mère par un serpent à
sonnettes, sur un arbre, et qui a puni plus de cinq cent millions
d'hommes avant leur naissance, parce que l'épouse de M. Adam, que vous
ne connaissez pas plus que l'an quarante, avait mangé une pomme ou une
poire de trop?
--Mais si c'est pour votre bonheur que le bon Dieu a fait tout cela?
--Oui, c'est pour notre bonheur à présent, qu'il a rendu malheureux un
tas de pauvres b... comme vous et moi, n'est-ce pas? Et puis ensuite,
pourquoi le bon Dieu, par exemple, qui est si bon, a-t-il fait le
déluge?
--Pour corriger les hommes qui étaient trop méchants.
--Mais puisqu'il est si puissant et si despote à son bord, et qu'il peut
tout faire d'un seul commandement, pourquoi, une supposition, n'a-t-il
pas dit à ces hommes: _Corrige-toi, tas de gueux et de vermines_, plutôt
que de les noyer comme de vrais pourceaux? Belle fichue manière de
corriger quelques coupables, que de noyer tout le monde en bloc!
--Vous ne pouvez pas comprendre tout cela, maître Canon; vous n'avez pas
la foi, comme on dit.
--Mais je comprends bien la mort de votre seigneur Jésus-Christ,
cependant. Votre bon Dieu n'a-t-il pas laissé mourir son fils, comme un
simple particulier, par exemple? hein! Ripostez, s'il vous plaît, à
cette botte-là, vous qui êtes si crâne dans les écritures?
--Il a laissé mourir son divin fils, pour nous racheter de nos péchés,
vous, moi et les autres.
--Eh bien! moi, je vous donne mon billet, que si j'avais été à la place
du bon Dieu, j'aurais plutôt vendu jusqu'à ma dernière casaque, que de
laisser condamner mon enfant à faire sa dernière grimace sur la croix.
A cette idée de la _casaque du bon Dieu_, les assistants, qui jusque-là
avaient gardé leur sérieux, ne purent s'empêcher d'éclater de rire.
Maître Mailloche, tout déconcerté, quitta en marmottant le lieu de la
discussion; et maître Canon, tout triomphant, laissa couler sur les
traces de son interlocuteur vaincu, un flux d'arguments, au milieu
desquels on entendait encore ces mots: _Il m'a fait manger une messe,
mais j'ai fait avaler des os de poulet à sa procession_.
Le mot de la _casaque du bon Dieu_ n'eut garde d'être perdu à bord du
brick. Long-temps encore après le débarquement de maître Canon, on ne
parlait de lui qu'en le désignant sous le nom de _la Casaque du bon
Dieu_. C'est sous ce sobriquet qu'il navigua à bord d'une douzaine de
navires, jusqu'à sa mort.
Que Dieu soit en paix à ce brave impie!