VIII.

Le Cuisinier et le maître Coq.

Parmi les gens qui ont à bord une charge importante, il faut compter le

cuisinier, et ensuite l'homme qu'on appelle improprement _maître-coq_;

car il valait mieux conserver la dénomination de _cook_ (mot anglais qui

signifie cuisinier), que de donner au cuisinier de l'équipage le nom

d'une volaille: mais, en fait d'étymologie, les marins n'y regardent pas

de plus près que les académiciens qui vous apprennent que le mot

_Beefsteaks_ signifie une tranche de boeuf ou de _mouton_ grillé.

Le cuisinier des officiers met à peu près entre lui et le maître-coq, la

distance qui existe entre un bottier à la mode et le savetier du coin;

mais ces deux êtres, séparés par la science et les prétentions, sont

réunis par la nécessité dans une cahutte enfumée, de la largeur d'un

tonneau, et presque toujours fixée sur le pont, où elle est en butte à

tous les vents et à tous les coups de mer. C'est dans ce laboratoire

exigu que le chimiste culinaire, debout, préside à la confection de ces

dîners de bord, dont la propreté ne fait pas toujours les frais, et dans

lesquels la délicatesse est souvent sacrifiée aux circonstances.

Les inconvénients attachés aux postes de cuisinier de navire n'engagent

pas les phénix de la profession à s'embarquer pour parcourir, la

casserole à la main, toute la sphéricité du globe. Aussi, nous

l'avouerons, la plupart des cuisiniers de bord sont peu dignes du titre

d'artiste, qu'ils s'arrogent modestement; car à les en croire, ils ne

sortent tous de rien moins que de la bouche d'un ambassadeur, ou des

fourneaux d'une excellence, ou même des cuisines de la cour. Ce serait

cependant faire trop d'honneur au plus grand nombre que de supposer

qu'ils sortent d'une assez mauvaise gargote.

Si ces messieurs, toutefois ne donnent pas toujours aux passagers et aux

officiers, les preuves d'un talent qu'on aime à reconnaître, il faut

convenir qu'il en est qui offrent, dans certaines circonstances,

l'exemple d'un dévouement absolu. Lorsque le navire, incliné par

l'effort d'un coup de vent, plonge à chaque instant sous les vagues qui

enlèvent tout sur le pont, on voit le cuisinier se faire amarrer dans sa

taverne; et là, attisant avec une pince rouillée quelques charbons que

lui dispute la tempête, il attend, la bouilloire à la main, que le thé

soit chaud, ou qu'une lame enlève dans son passage, lui, sa cuisine et

tout ce qui l'environne.... Quelques cuisiniers ont vu trancher leurs

destinées par des événements de mer assez brusques. Les grands bâtiments

de guerre offrent aux desservants de Comus des temples plus sûrs; car

c'est dans l'entrepont qu'on place les cuisines, et là, du moins, ces

artistes sont à l'abri des coups de mer.

Depuis que le besoin de manger est devenu un art, et que cet art a été

réduit en préceptes sous la plume des Beauvilliers et des Carème, les

moindres gargotiers, fiers de leur vocation, se sont donné une teinte de

littérature de cuisine. On pense bien que ceux qui se sont vus au milieu

de matelots ordinairement peu lettrés, se sont arrogé à bord la

suprématie de l'esprit et l'exploitation des bons mots; mais la rudesse

des antagonistes qu'ils s'attirent parmi l'équipage leur fait trop

souvent expier la douceur des airs qu'ils se donnent. Quelques hommes

sont-ils insuffisants pour serrer une voile que le vent va mettre en

lambeaux, le maître d'équipage ordonne au cuisinier de monter sur la

vergue, où il a presque toujours mauvaise grâce, et c'est alors que les

matelots, forts de leur adresse, se vengent par des apostrophes du

malheureux, qui se cramponne à chaque objet comme à une planche de

salut.

Le maître-coq d'un vaisseau de guerre est chargé, avec l'assistance de

trois ou quatre aides, de diriger l'ébullition d'une chaudière dans

laquelle il entre à peu près deux barriques d'eau. Après que l'équipage

a porté sa viande dans ce potage collectif, la chaudière est fermée au

cadenas par la commission nommée chaque jour pour surveiller la

coquerie. Avec un appareil, on hisse ce vase énorme sur les bancs d'un

immense foyer, et à midi on sonne la cloche pour avertir que la soupe va

être trempée. La chaudière est descendue, cent gamelles sont rangées

autour d'elle, et le maître-coq, monté sur une estrade, plonge la vaste

cuiller dont il s'arme, dans les flots du clair bouillon, qu'il

distribue avec l'air d'impartialité d'un Minos ou d'un Rhadamante; mais

si le bouillon n'est pas du goût de ceux qui le reçoivent, si le boeuf

ou le lard n'est pas cuit, ou l'est trop, alors les injures et

quelquefois les lambeaux de viande pleuvent sur le triste chef de

cuisine, que les officiers ont de la peine à arracher à l'animosité des

matelots. Voilà un des mille désagréments du métier: en voici un

privilége. A la mer, la viande salée rend, dans l'eau où on la fait

bouillir, beaucoup de graisse; toute celle qui surnage appartient de

droit au maître-coq, qui la vend à la première relâche; ensuite il jouit

de la faveur de manger à la table du cambusier, où le vin rogné aux

rations de l'équipage, est rarement épargné.

Malgré la surveillance que l'on porte à la propreté douteuse du

maître-coq, il s'introduit souvent dans la chaudière des corps assez

étrangers à la confection des potages bourgeois. On a été jusqu'à y

trouver des chapeaux, des souliers, des couteaux, des morceaux de tabac,

des bouts de manoeuvre, etc. Une punition prompte suit toujours de près

ces négligences: le maître et les aides-coqs reçoivent sur le dos vingt

à trente coups de corde, et, cette justice une fois rendue, le bouillon

réconfortant est bu comme s'il n'avait été question de rien.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 33 / 77 题