IX.

Suprême félicité du Matelot.

Vous qui cherchez dans les voluptés d'un amour naïf, cette félicité d'un

moment, la seule qui nous soit permise sur cette terre d'illusion; vous

qui la placez dans les jouissances les plus positives que nous puissions

procurer à nos sens trop imparfaits; ou vous, enfin, qui, plus sages que

les amants et les épicuriens, ne demandez qu'à l'étude ces douceurs qui

consolent des femmes, et quelquefois même de la vie; vous ne devinerez

jamais dans quelle espèce d'enivrement le matelot place son suprême

bonheur?--Dans le vin? direz-vous peut-être.--Non pas

exclusivement.--Dans l'amour du sexe?--Non pas encore

exclusivement.--Dans la bonne chère?--Est-ce qu'il la connaît, lui?

est-ce qu'il la conçoit, cette bonne chère, qui exige presque de l'art

et de l'étude; lui, à qui une ration de biscuit et un morceau de boeuf

salé suffisent?--Où donc le matelot place-t-il sa félicité?--Vous allez

le savoir; mais, avant tout, donnez-vous la peine de le suivre quand

vous le voyez chausser son pantalon blanc, donner un coup de brosse à sa

veste toute froissée dans son sac moisi. Il va demander à son officier

la permission d'aller à terre. Cette permission, sollicitée le chapeau

bas et l'oeil baissé, lui est accordée.

En mettant le pied sur le rivage, qu'il ne connaît pas encore, il

s'informe d'abord à quel prix se boit la bouteille de vin dans le pays,

et s'il y a beaucoup de gendarmes. Le vin et les gendarmes, c'est tout

ce qui l'intéresse ou le préoccupe; car il sait qu'il aura affaire à

tous deux.

Il boit d'abord; le reste viendra plus tard. Il chante après avoir bu,

c'est la règle; puis il cherche l'occasion de se donner une peignée, et

l'occasion ne tarde guère à lui sourire. Une ribotte à terre est, pour

lui, le feu d'artifice d'une belle fête; les coups de poings en sont le

bouquet.

Le matelot en belle humeur est assez taquin de son naturel, pour peu

qu'il sente la terre vaciller sous ses pas et qu'il entrevoie un grand

espace à parcourir. Gardez-vous bien de vous laisser coudoyer par lui;

dès que vous le voyez faire des embardées et placer avec une bachique

coquetterie son chapeau sur l'oreille gauche: c'est déjà un fort mauvais

signe.

Pour peu que dans l'auberge, théâtre de ses rudes jouissances, il y ait

cependant de quoi s'amuser, il n'ira pas demander à l'extérieur des

motifs de distraction, surtout lorsqu'il se sent dans la poche assez

d'argent pour faire face aux prodigalités par lesquelles il veut

signaler son luxe. Qu'un miroir brille à ses yeux demi-voilés de

vapeurs alcooliques, il commence par briser le miroir, quitte à le

payer. Qu'un ramas de verres et de bouteilles encombre la table sur

laquelle il s'est appuyé, il ne lui en faut pas davantage, et, d'un coup

de main, il fait voler en éclats ces verres fragiles, si fidèle image du

clinquant d'ici bas; car le matelot est philosophe au moins jusque dans

le désordre de ses actions et de ses idées: puis il paie largement; car

cet argent qu'il méprise toujours, par philosophie, il le prodigue quand

il s'agit de réparer ses folies, en affichant le superbe dédain qu'il

professe pour le vil métal. Ce qu'il veut surtout, c'est du scandale,

mais de ce scandale qui appelle à grand bruit la force armée. Arrive

seulement un gendarme ou la garde, et vous allez voir comme il va faire

briller son audace, après avoir fait redouter son ardeur délirante. Un

sabre est levé sur lui, il le fait voler en éclats, en s'armant

spontanément d'un barreau de chaise brisée, tant les expédients lui sont

familiers. Une baïonnette le menace, il l'écarte d'une main, en lançant

un coup de poing de l'autre. Que des doigts vigoureux le saisissent au

collet, c'est là, pour lui, la moindre des choses; il laisse sous le

poignet de l'agent de la force publique, la veste par laquelle on croit

le tenir. C'est alors que, tout meurtri, l'oeil poché et la chemise en

lambeaux, il s'échappe avec la rapidité du cerf, tout glorieux d'avoir

acheté, au prix d'une partie de ses vêtements et de sa sûreté

personnelle, le plaisir d'avoir chaviré la garde et embêté un gendarme.

Mais ce n'est encore là qu'une jouissance vulgaire. Il faut, pour

compléter la farce, qu'il s'esquive de manière à être poursuivi, en

fuyant en vrai Parthe, et en faisant une retraite brillante. S'il peut

combiner sa fuite de façon à attirer ses adversaires sur le bord d'un

quai ou le long du rivage, la partie sera délicieuse; car au moment où

les _grippe-jésus_, comme ils le disent, croiront pouvoir s'emparer de

lui, vous le verrez se jeter tout habillé dans les flots, et disparaître

comme un autre Protée, aux regards ébahis des gardiens de l'ordre

public. Une fois à la mer, il se fait inviolable; c'est sous une autre

juridiction qu'il passe, en se flanquant à l'eau. Son domicile réel,

c'est l'embarcation qui se rend à bord, et qui le pêchera en passant au

moment où, faisant la planche, il nargue la garde à laquelle il vient de

se soustraire.

Tout mouillé, il arrive à bord; mais en saisissant la tire-veille de

babord, il change de contenance: c'est une attitude grave qu'il faut

prendre, pour se présenter avec une certaine aisance à l'officier de

quart.

--Lieutenant, me voilà rendu z'à bord.

--C'est bien. Qu'as-tu fait de ta veste?

--Mon lieutenant, je l'ai z'oubliée z'à terre, par mégarde.

--Où t'es-tu fait noircir l'oeil ainsi?

--C'est z'en tombant sur le banc de l'embarcation, qui roulait.

--Va demander ta ration à la cambuse, et ton hamac au capitaine d'armes.

--Merci, mon lieutenant.

Vous avez suivi notre philosophe dans l'épicurisme de ses plaisirs, mais

il n'a eu garde d'épuiser toutes ses jouissances dans la coupe de

volupté que lui a présentée la terre. Une fois à bord, il savoure de

nouveau, en les ranimant, les délices qu'il a goûtées dans la journée.

Ses camarades, restés à bord, l'écoutent avec ravissement, le

questionnent avec curiosité.

--Comment! tu as bûché trois gendarmes?

--En trois coups de poing de bout, je les ai fait arriver à plat.

--Et la garde?

--La garde! elle est venue pour me poursuivre dans une allée où il y

avait une trappe. J'ai t'élevé la trappe, et mes joueurs de clarinette

de cinq pieds ont descendu la garde dans la calle, que j'ai

_t'entrebâillée_, à seule fin de... v'là c'que c'est. (Car, remarquez

bien que le matelot qui, par euphonisme, a dit à son officier,

_lieutenant, me v'là z'à bord_, dira à ses camarades _la calle que j'ai

t'ouverte_. L's euphonique est pour le langage élevé; le _t_ tudesque

pour la conversation familière.)

--Mais, dis donc, reprennent les amis, qui est-ce qui t'a accommodé

l'oeil au beurre roux?

--C'est un coup de poing que j'ai voulu voir de trop près, et sans

lunettes, encore.

--Et ta chemise, qui te l'a déralinguée de c'te façon, en manière de

brodure au crochet?

--Le grapin à cinq branches d'un caporal, qui m'a demandé la moitié de

ma chemise et de mon gilet rond, pour en avoir un échantillon. Mais

c'est égal, je m'suis-t'i amusé, bon Dieu de bois! J'ai cassé en plus de

dix mille morceaux tout ce qu'il y avait dans la case de l'hôtesse; j'ai

défoncé la fenêtre avec la tête du mari, pour ne pas me faire mal aux

mains, et j'ai marché, finalement, sur le ventre de plus de cinq

crapaudins avant de me jeter en pagaye à l'eau. Mais j'ai tout d'même

perdu ma paire de souliers neufs que tu sais bien, et ma montre de 19

francs, qui était si bonne.

Et tous les auditeurs, émerveillés, de répéter en soupirant: «Ce nom de

Dieu-là, s'est-il amusé!... Ah! le nom de Dieu!... Demain, j'demande la

permission d'aller t'à terre.»

Voilà la vraie félicité du matelot. Ne faut-il pas que chacun ait la

sienne!

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 34 / 77 题