VII.

Les Corsaires travestis.

Antoine Moëde[5], capitaine d'un corsaire, qui, pendant les deux

dernières guerres, a laissé des souvenirs si honorables à la Guadeloupe,

commandait une petite embarcation où il avait entassé cent hommes

déterminés comme lui.

[Note 5: La moëde est une pièce d'or qui dans les Colonies vaut de

38 à 40 fr. C'est par allusion à la grande quantité d'or qu'avait gagné

Antoine dans ses courses, qu'on le nomma Moëde.]

Il rencontre au vent de la Désirade un grand bâtiment anglais richement

chargé pour la Jamaïque: l'attaquer et le prendre fut l'affaire de peu

d'instants pour des marins accoutumés à monter dans un navire marchand

comme dans une salle de billard. L'équipage, dix-huit passagers et dix

passagères furent mis à bord du corsaire avec leurs effets; trente

Français furent chargés de reconduire la prise, et le corsaire fit voile

pour la Pointe-à-Pître. Le lendemain de sa capture, il aperçut avec le

jour un brick de guerre qui se dirigeait sur lui. Antoine Moëde, jugeant

que ce bâtiment qui le gagnait était anglais, ordonna à ses gens de

prendre toutes les robes qu'ils trouveraient dans les malles des

passagères, et de s'en affubler. Il fut obéi à la minute, et on vit

paraître sur le pont une cinquantaine de belles qui cachaient la

fraîcheur de leur teint sous des ombrelles qu'elles agitaient avec

autant de grâce qu'elles en pouvaient mettre. L'intention du capitaine

était, en ordonnant ce singulier travestissement, de faire croire au

navire ennemi que le corsaire n'était qu'un bateau caboteur, chargé de

passagers et de passagères qui se rendaient d'une île à l'autre; et, à

l'aide de cette ruse, d'échapper à la supériorité des forces du brick,

qui l'aurait probablement abandonné sans le visiter; mais il n'en fut

pas ainsi. A peine l'Anglais se vit-il à portée de canon, qu'il envoya

toute sa volée. Certain de ne pas lui échapper par la fuite, Antoine

demande à ses gens s'ils veulent sauter à l'abordage. Tous répondent: «A

l'abordage!» Le corsaire vire de bord, cingle vers le brick, dont il

reçoit une volée à bout portant; il l'élonge. Les braves amazones

d'Antoine jettent leurs ombrelles et leurs chapeaux de paille au diable,

tirent leurs poignards, arment leurs pistolets et sautent en écumant de

rage à bord du brick anglais. En une demi-heure, le pont est couvert de

sang et de morts. Un homme du corsaire saute sur le pavillon ennemi, et

l'amène. Le brick se rend, et Antoine Moëde fait route avec sa glorieuse

capture, pour la Pointe, où il rentre avec son équipage encore vêtu des

costumes de femme, qu'ils n'avaient pas eu le temps de quitter avant

cette rapide action. «Jamais, disait Antoine tout glorieux, le cotillon

ne s'est mieux tiré d'affaires!» Je doute, en effet, que celui de

Jeanne Hachette ou de l'héroïne de Vaucouleurs eût brillé de plus

d'éclat dans la fureur d'un abordage.

Le même capitaine, dans une course précédente, avait épuisé toute sa

mitraille dans quelques engagements consécutifs; quoiqu'il mît toujours

double charge dans ses canons, il lui restait encore quelque poudre;

mais la mitraille lui manquait. Déjà on avait envoyé à l'ennemi les

clous qu'on avait pu ramasser, le lest en caillou qu'on avait pu

arracher de la cale. Il ne restait rien pour la dernière volée avant

l'abordage: «J'ai dans ma chambre deux quarts remplis de gourdes!

s'écrie comme par inspiration le capitaine: défoncez-les; chargez nos

pièces avec des piastres!--Mais, capitaine, c'est votre argent, cela,

lui dit son second.--Corbleu! c'est le placer à bon intérêt, mon ami!

Feu, et à l'abordage!» Au bout d'une demi-heure, le navire ennemi fut

enlevé.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 32 / 77 题