Le Maître d'équipage.
Un maître d'équipage initiait un jeune mousse à la connaissance des
diverses manoeuvres qui composent le gréement, et, à chaque erreur que
commettait l'élève dans cette longue énumération, le professeur lui
appliquait sur les épaules cinq ou six coups du bout de la manoeuvre qui
avait été mal désignée. L'officier de quart, présent à la leçon,
s'approche du maître: «Il paraît, lui dit-il, que vous soignez
particulièrement ce jeune homme?--Que voulez-vous, répond le vieux
marin; il m'a été recommandé, et c'est bien juste: j'ai vu son père
tomber mort à côté de moi au combat de Groais, et on doit quelque
petite chose à la mémoire d'un ancien camarade.»
Ce maître, si dévot au souvenir de ses amis, avait un fils qu'il
comblait des marques de son active sollicitude. Violemment indisposé un
jour contre lui, il le poursuivit dans la batterie du vaisseau, un nerf
de boeuf à la main; mais, dans la rapidité de sa course, le pied lui
manque, il tombe, et se luxe le pouce de la main gauche, en cherchant à
amortir le poids de sa chute. Au juron que lui arrache la douleur, le
fils s'arrête, et accourt aussitôt pour relever et secourir le rude
auteur de ses jours. «Ma foi, monsieur, dit celui-ci en racontant sa
mésaventure au chirurgien qui le pansait, le bon coeur de mon garçon m'a
tellement remué l'âme, que je n'ai pu lui donner que neuf à dix coups de
nerf de boeuf.» Il paraît que le bonhomme avait atteint là le maximum
thermométrique de sa sensibilité paternelle.
On a peu d'idée du respect qu'imprime à tous ses subordonnés le maître
d'équipage d'un navire de guerre. A son aspect, tous les regards se
portent sur les contractions de cette figure basanée, que la moindre
contrariété agite avec force, que le plus léger murmure enflamme avec
fureur. Cet homme, sorti de la classe des matelots, est plus terrible
aux matelots mêmes, que les officiers, qu'un rang plus élevé met moins
en relation que lui avec cette classe grossière. Les noms de _face de
fer_, de _gare la bûche_, lui sont donnés, mais en cachette, et les
railleurs ne se livrent à leurs saillies, qu'avec une sorte de terreur.
Au coup magique du sifflet qu'il porte à sa ceinture, les hommes
accourent, la manoeuvre s'exécute en silence et avec promptitude;
malheur à celui qui le mécontenterait assez pour qu'il le traitât de
_Paria_ ou de _Parisien_, son animosité ne se bornerait pas à ces
dénominations, que les gens du métier considèrent pourtant comme les
plus injurieuses pour un homme de mer.
Ces coups de sifflet du maître de manoeuvres, qui composent, à
proprement dire, le langage dans lequel l'officier communique avec
l'équipage, produisent dans certaines circonstances une impression
indicible. Quand deux navires, par exemple, s'approchent à portée de
pistolet pour se combattre avec plus de certitude, au signe du
commandant, part ce qu'on appelle le coup de sifflet de silence: tout se
taît dans cet instant de terreur et de la plus morne attente. A peine le
sifflet a-t-il cessé de se faire entendre, que la mort vole dans
l'épouvantable fracas de cent bouches à feu. On peut rendre au bout du
pinceau, qui reproduit le prestige de la vie, toute l'horreur d'une
bataille, toute l'épouvante d'une scène de carnage: il n'est donné à
aucune plume, à aucune éloquence de rendre l'effet du coup de sifflet
qui précède la première volée que va lancer un vaisseau.
Dans les premiers temps de notre république hélas trop éphémère, des
ordres du jour réitérés défendirent aux officiers et maîtres de frapper
les matelots sous leurs ordres. Les maîtres, que cette disposition
philanthropique indisposait plus que les autres, répondaient aux marins
qui se trouvaient dans le cas d'invoquer le bénéfice de la nouvelle
réforme: «La loi défend de frapper, mais elle ne défend pas de pousser»;
et l'impulsion valait quelquefois bien les coups qu'elle remplaçait. On
conviendra que si ce n'était pas là transgresser la loi avec finesse,
c'était au moins l'éluder avec force.