Les filets d'abordage.
Nous avons quelquefois eu lieu de parler à nos lecteurs de cet appareil
dont les petits bâtiments de guerre s'enveloppent au mouillage, en
certaines circonstances critiques. Comme les marins seuls connaissent ce
genre de défense, et que nous écrivons surtout nos esquisses maritimes,
pour les gens étrangers à la marine, nous allons essayer de donner ici
une idée exacte de ce qu'on entend par des filets d'abordage.
Ces filets, dont la maille est à peu près de la largeur de la main, sont
faits avec un cordage de la grosseur du petit doigt. Fixés par leur base
sur la partie extérieure du bastingage, ils font le tour du navire
qu'ils sont destinés à protéger contre les coups de main de l'ennemi.
Des montants placés à une certaine distance les uns des autres servent à
élever les filets à huit ou dix pieds de haut au-dessus des bastingages,
et lorsque ce réseau de cordes est tendu, au moyen des drisses qui le
soutiennent, le bâtiment se trouve entouré d'un treillage plus difficile
à franchir que les chevaux-de-frise, que l'on élève à terre avec tant de
peine et de temps.
C'est là, peut-être, ce que l'on concevrait difficilement sans
l'expérience, qui a tant de fois démontré l'excellence des filets
d'abordage dans les attaques subites, et contre les coups-de-main les
plus hardis.
Mais pour que ces filets puissent remplir complétement le but qu'on se
propose en les _gréant_ (c'est le mot), il faut que ceux qui les
dressent aient soin de ne pas trop les raidir, et de laisser ce qu'on
appelle _du mou dedans_. Lorsque les marins des péniches attaquent un
navire garanti par ses filets, ils sont ordinairement armés de longues
faux, avec lesquelles ils cherchent à couper le réseau qui les empêche
de sauter à bord. On sent bien que si les mailles du filet étaient trop
raides, les assaillants parviendraient, plus aisément que lorsqu'elles
sont molles, à couper le cordage tendu.
Quelquefois nos bâtiments convoyeurs, non contents de dresser des filets
d'abordage, selon la manière que nous venons d'indiquer, cherchaient
encore à se prémunir contre les attaques de nuit, en installant de
doubles filets.
Ce dernier genre de réseau de corde n'est pas destiné, comme son nom
semblerait l'indiquer, à doubler seulement les filets simples. C'est une
tout autre installation.
Les doubles filets d'abordage se dressent sur des montants ou des
esparres, qui se meuvent verticalement le long du bord, où ils sont
établis sur des charnières. Cette espèce de large tissu figure assez
bien, sur les flancs d'un navire, ces filets avec lesquels on prend à
terre des alouettes au miroir. Ce sont, à proprement parler, des ailes
que l'on établit autour du bastingage. Au bout de chaque montant, on
frappe une drisse et on suspend un boulet ou une gueuse de cinquante,
pour que le poids de ces lourds objets puisse faire tomber sur la mer
les filets abandonnés à eux-mêmes, quand on largue les drisses qui les
tiennent élevés sur leurs montants mobiles.
Les filets simples sont une arme défensive; les filets doubles sont une
arme offensive. Voilà la différence entre ces deux appareils.
Il est facile de comprendre que lorsque les péniches viennent aborder un
navire ainsi garanti par ses doubles filets, il suffit de larguer ce
redoutable appareil pour que les assaillants se trouvent pris sous les
mailles des filets, qui tombent sur eux de manière à les envelopper
comme dans un piége. Alors rien ne devient plus aisé pour l'équipage du
bâtiment abordé, que d'accabler à coups de fusil et à coups de canon des
assaillants à qui la liberté de se mouvoir et d'agir hostilement vient
d'être ôtée.
Un fait que l'on m'a souvent raconté, et dont tous les détails sont
encore présents à ma mémoire, servira mieux encore que toutes les
descriptions que l'on pourrait donner, à faire connaître tout le parti
que pouvaient retirer de l'emploi des filets, les petits bâtiments de
guerre qui mouillent sur les côtes, en présence de l'ennemi, dont ils
ont à redouter les tentatives d'abordage pendant la nuit.
Un lougre, corsaire du Nord, de Dieppe ou de Calais, je crois, se trouva
être chassé, après avoir fait quelques prises, par une corvette
anglaise, à laquelle il ne put échapper qu'en mouillant en dedans des
bancs de Somme, sur un fond que le bâtiment ennemi, avec son grand
tirant d'eau, ne pouvait s'exposer à franchir. La nuit s'approchait;
mais avant que l'obscurité ne vînt envelopper tous les objets autour de
lui, le capitaine du lougre vit, à la longue vue, la corvette mettre
trois embarcations à l'eau, et puis après, ces embarcations, recevoir
des armes qu'on faisait passer par dessus les bastingages, aux hommes
qui les montaient.... Plus de doute; les péniches anglaises devaient
venir, pendant la nuit, attaquer au mouillage, qu'il ne pouvait plus
quitter, le pauvre corsaire français!
Il ne fut pas difficile au capitaine du lougre de faire comprendre à son
équipage tout le danger qu'il allait courir. Le corsaire n'avait pas de
filets d'abordage: on se décida à en faire sans perdre de temps. Chacun
se mit vaillamment à l'ouvrage, et avant l'heure de la marée, que
devaient choisir les Anglais pour l'attaquer, le lougre se trouva
_encagé_ et garanti, non pas seulement avec ses filets simples, mais
encore avec les doubles filets qu'il venait d'improviser.
«Les Anglais peuvent arriver maintenant quand il leur plaira, dit le
capitaine à son équipage; vous les avez déjà battus d'avance.»
Et, en effet, de longs avirons, au bout desquels s'étendaient
extérieurement les doubles filets, présentaient autour du lougre
l'aspect de deux énormes éventails prêts à envelopper, et à écraser tout
ce qui aurait l'imprudence d'approcher le navire.
On veillait partout, à bord du corsaire, aux bossoirs, à la hanche, par
le travers. Tous les yeux effleuraient les flots calmes et silencieux;
toutes les oreilles cherchaient à entendre le moindre bruit, le
mugissement des flots, le vagissement de la houle à terre, le
frémissement du peu de brise qui se jouait au roulis, dans les haubans
et dans la mâture du lougre.
Quelques heures d'attente se passent ainsi. On ne chante plus à bord du
corsaire; on se parle tout bas: le capitaine veut faire croire aux
Anglais que tout sommeille à son bord.... Minuit arrive.... On
n'aperçoit rien encore; on n'entend rien....
A une heure, un des officiers, placé sur l'avant, traverse la foule des
hommes armés jusqu'aux dents, et qui encombrent le pont trop étroit du
corsaire; il dit au capitaine: «Capitaine, regardez bien là.» Le
capitaine regarde.... «Ce sont les péniches. Silence, enfants! veillez
bien à ne faire feu et à n'amener nos doubles filets qu'à mon seul
commandement...» L'équipage ne répond seulement pas, _oui, capitaine_,
tant il sent la nécessité de faire silence et d'obéir sans dire un mot à
l'ordre de son chef....
Quel moment, que celui qui précède de si peu une attaque de nuit, à
laquelle on est préparé! Comme les coeurs palpitent! comme les mains qui
se rencontrent se pressent en frémissant de plaisir, de crainte ou
d'impatience! Il y a bien des adieux faits en silence, et d'une manière
bien expressive, dans un pareil instant!...
Les péniches approchent. Trois points noirs se dessinent sur les flots.
Les coups d'aviron, que donnent par longs intervalles les Anglais, sont
encore sourds, mais on les entend, malgré la précaution qu'ils ont prise
de garnir en drap leurs rames au portage, pour assourdir le bruit de
leur nage. Rendus à une demi-portée de fusil du lougre, ils lèvent leurs
rames: le plus grand silence règne partout dans l'obscurité qui
enveloppe cette scène mystérieuse, et qui va devenir bientôt si terrible
et si animée.... Les péniches paraissent se défier du calme qu'elles
remarquent à bord du lougre. Elles se décident, au cas où elles seraient
vues, à attendre la volée de l'ennemi, pour l'aborder ensuite avant
qu'il n'ait pu recharger ses pièces.... Le capitaine français, qui
pénètre le motif de leur retard à l'aborder, feint de tomber dans le
piége: il ordonne de faire feu de deux pièces seulement; et, après cette
explosion, les péniches donnent deux ou trois bons coups d'aviron, et
les voilà le long du corsaire....
C'est alors que les coups de feu partent, que les pièces pointées à
couler bas, percent les péniches. Les assaillants veulent sauter à bord:
ils rencontrent les filets d'abordage. Une des péniches veut fuir, et
les doubles filets s'abaissent sur les embarcations, qu'ils enlacent de
leurs réseaux inextricables: «Rendez-vous! rendez-vous!» crie le
capitaine du corsaire aux Anglais, que les gens du lougre fusillent,
pendant qu'ils cherchent à se dépêtrer de la maille des doubles filets.
Les assaillants, assaillis à leur tour, sont percés, accablés, foudroyés
sans défense. Ils ne peuvent que crier qu'ils se rendent.... Le feu
cesse alors. On ouvre une petite partie des filets, et chaque prisonnier
que l'on dégage du piége, passe à bord du corsaire pour être renfermé
dans la cale. Une fois les péniches vides, on travaille, pour les
maintenir sur l'eau, à boucher vite les trous des boulets qu'elles ont
reçus.
A peine tous les prisonniers désarmés sont-ils fourrés dans la cale, que
le capitaine du corsaire s'écrie: «Mes amis, ce n'est pas le tout; la
corvette a voulu nous prendre, il faut la prendre elle-même! Sautez-moi
en double dans les péniches, allez prendre une touline sur l'avant pour
remorquer le lougre; coupons nos amarres, et gouvernons sur la corvette
anglaise!»
Cet ordre est aussi vite exécuté que l'intention du capitaine est
comprise. Les péniches, nageant sur l'avant, halent le corsaire vers
l'endroit où l'ennemi est mouillé. Au bout d'une demi-heure d'efforts,
le lougre est amené le long de la corvette anglaise, qui croit voir dans
le navire qui s'approche, l'ennemi que ses péniches sont parvenues à
enlever. Aussi, dès que le commandant anglais pense que le lougre est
rendu assez près de lui, il lui hèle de jeter l'ancre. Il n'est plus
temps: les trois embarcations qui remorquent le corsaire coupent leur
touline et accostent la corvette, pendant que le lougre, avec les
avirons qu'il a bordés lui-même, approche l'ennemi par l'arrière, et
lui jette tout son monde à bord....
La corvette, qui s'était dépourvue de la plus grande partie de son
équipage, pour armer les péniches qui devaient enlever le lougre, se
rend au bout de quelques minutes d'abordage. Le soir même de ce jour, si
bien employé par le corsaire, le lougre victorieux rentrait à Calais,
avec la double et glorieuse capture qu'il venait de faire.