(La scène se passe sur un des quais de l'entrée d'un port de mer.)
_Le pilote Filiot_.--Vous voyez bien ce temps-là, maître Ladirée,
n'est-ce pas? eh bien... je ne vous en dis pas davantage, et vous m'en
direz des nouvelles, pas plus tard que demain.
_Maître Ladirée_.--Pour ce qui est du temps, mon garçon, quand tu
voudras m'en apprendre long comme l'petit doigt seulement, il faudra que
t'en apprennes long comme eul bras, et ce sera pas encore trop; car, en
fait de ça, j'avons un baromètre qu'en sait plus que tous les géomètres
du monde.
_Le pilote Filiot_.--Et queu baromètre avez-vous donc, sans trop vous
commander, maître Ladirée?
_Maître Ladirée_.--C'est z'un baromètre que j'voudrais bien t'revendre
au prix qui m'a coûté: une grappe de raisin[4] qui m'est z'entrée dans
la cuisse avec d'autres mitrailles d'abord d'un vaisseau anglais au
combat de Groais.
[Note 4: Paquet de petits biscaïens qui forment la mitraille que
s'envoient les navires qui combattent de près.]
_Le pilote Filiot_.--C'est pas l'embarras, une blessure est une bonne
chose pour savoir le temps qui fera.
_Maître Ladirée_.--Quand le vent a la moindre petite volonté d'anordir,
j'parie avec le plus malin de lui dire, vingt-quatre heures à l'avance
d'où il en soufflera. Dans le temps où ce que j'pilotais, j'faisais
appareiller les navires deux marées avant le revirement de brise, aux
premiers élancements de mon genou: quand l'rhumatisme gagnait la cuisse,
ils avaient démanché. En temps de guerre, j'aurais fait ma fortune à
bord d'un corsaire, avec mon infirmité.
_Le pilote Filiot_.--Ah! si j'avions encore des corsaires, la navigation
serait plus agréable qu'à c't'heure, où il n'y a pas tant seul'ment à
gagner d'leau à boire à la mer!
_Maître Ladirée_.--Si, il faut être juste, il y a encore d'leau à boire
pour tous les vrais matelots; mais la paix a fait bien du tort aux
corsaires; mais c'est d'la faute de ceux qu'ont fait les traités.
_Le pilote Filiot_.--J'crois bien. Si encore ils avaient eu le sens de
faire une paix où c'qu'il y aurait eu la permission de faire la course,
ils n'auraient pas perdu la marine.
_Maître Ladirée_.--C'est Décrès qu'a perdu la marine: il a vendu nos
vaisseaux à l'Anglais, et il payait les capitaines pour ne pas se
battre. L'empereur était un bon homme, qu'avait de bonnes intentions;
mais s'il avait fait pendre tous les commandants et les amiraux, le
reste se serait bien battu. Il n'y avait que la potence, quoi, qui
pouvait relever la marine. Il fallait voir, au combat du 13 prairial,
comme j'nous sommes tapés. C'était pas du Navarin, ça, quand l'vaisseau
_l'Vengeur_ a coulé comme un plomb pour ne pas laisser couper la ligne;
car dans notre temps une ligne coupée, c'était la mort d'une escadre.
_Le pilote Filiot_.--J'crois qu'à présent, pas moins, si nous avions la
guerre avec l's'Anglais, ils ne mangeraient pas tous les jours notre
soupe.
_Maître Ladirée_.--C'est possible; mais quand on veut faire des soldats
avec des matelots qu'ont des casques d'pompiers, on risque d'n'avoir
plus de matelots où c'qu'on a voulu avoir des matelots et des soldats:
c'est z'encore ce coquin de Décrès qu'a voulu faire des hommes à deux
usances.
_Le pilote Filiot_.--L'matelot est fait pour l'épiçoir, et l'soldat pour
le fusil: en donnant l'un et l'autre à un homme, il faudrait lui donner
en même temps quatre mains. Il n'y a pas de bon sens dans
l'embataillonnement des marins, pas plus que dans l'amarinement des
soldats. La mer, comme on dit, est au matelot, et la terre au troupier.
Chacun sa petite affaire, et tout le monde sera content.
_Maître Ladirée_.--Comme j'te disais donc tout-à-l'heure, on s'tappait
proprement dans mon temps, et avant la révolution. Tiens, par exemple,
en 78... oui; car c'est bien en 78 que s'est fait la guerre de 81,
n'est-ce pas?
_Le pilote Filiot_.--Oui, en 78, plus ou moins; mais ça n'fait rien à la
chose.
_Maître Ladirée_.--Eh bien, comme j'te disais donc, en 78, la frégate
_la Belle Poule_, que Dieu lui fasse paix et miséricorde! fut z'attaquée
par toute une escadre anglaise qu'était z'en pleine paix. Le capitaine
français, qu'était pas trop déchiré comme ça, dit z'à son équipage:
«Enfants, c'est pas une nation civilisée qui vous attaque; c'est des
brigands! et il faut z'en découdre!» Ce qui fut dit fut fait
z'effectivement, et après cinq heures de combat z'un peu chaud, _la
Belle Poule_, qu'avait criblé et éreinté une frégate de sa force, et
qu'avait reçu toute la bordée de la lâche escadre qui l'avait z'attaquée
dans le sein de la pleine paix, s'en revint au port, gouvernant comme
une petite demoiselle, avec son grand mât de hune coupé z'au raz du
chouque et sa poupe défoncée, et faisant de l'eau comme un panier par
les trous de boulets qu'elle avait reçus à la flottaison. Elle avait eu
dans le combat les deux tiers de ses matelots mis sur les cadres, et
tous ses gabiers tués. Il n'y a pas eu de combat plus beau qu'ça; tant
plus qu'il y a de monde qu'avale leur gaffe dans une affaire, tant plus
l'affaire est belle. Il y avait plaisir alors à se repasser de la
mitraille par le visage avec les Anglais. Le bon temps est loin à
présent. Mais c'est égal; le nom du capitaine de _la Belle Poule_, que
j'ai z'oublié de te réciter, c'est La Clocheterie.
_Le Pilote Filiot_.--C'est toujours bon à savoir; mais il m'est avis, si
je n'ai pas la berlue, que v'là z'un navire qu'entre sans pilote dans
les jetées.
_Maître Ladirée_.--Allons, mon garçon, va vite dans ta pirogue
l'aborder, et souplement; car, pilote ou non à bord des navires, il faut
que l'pilotage se paie.
_Le pilote Filiot_.--Attendez, j'l'aurons avant qu'il soit à la tour. Le
capitaine, j'le connais; il est malin, et il est pratique; mais
j'l'aurai: ces Américains, voyez-vous, ça croit éviter le paiement du
pilotage, quand le pilote n'a pas abordé.
_Maître Ladirée_.--Fais-le payer comme si tu l'avais pris à Barfleur;
car, vois-tu, il n'y a que les abus qu'ont perdu notre marine, et il ne
faut pas que toi, marin, tu prêtes la main à d'sabus.