Le voeu de deux Matelots.
L'incrédulité afflige quelquefois chez les gens instruits; chez les
hommes grossiers, elle effraie. Les uns, à défaut de croyance et de
religion, peuvent avoir des principes, et la morale publique se trouve
au moins rassurée de ce côté; mais chez les autres, toutes les passions
s'élancent sans frein, et leur brutalité, qui ne cherche que l'occasion
de s'assouvir, en rencontre malheureusement la facilité.
On parle beaucoup de la superstition des matelots et de ces voeux
puérils que la peur leur arrache souvent dans les moments de danger.
Mais on aurait tort de croire, sur les rapports qui ont accrédité
l'opinion de la faiblesse que les marins montrent quelquefois en
présence du péril, que le plus grand nombre d'entre eux sont portés à
faire des voeux au moindre événement qui menace leur vie. Presque tous,
au contraire, rejettent au milieu des dangers toute espèce d'acte timide
qui aurait pour objet d'appeler sur eux le secours de la Providence. Un
mot plaisant, une saillie impie, une bravade gaie, s'échappe quelquefois
de la bouche du matelot qui ne voit devant lui qu'une mort certaine, et
qui la brave avec ironie, comme s'il ne s'agissait que de se donner une
volée de coups de poing avec elle, ou de la déconcerter par une
fanfaronnade.
En 1826, un navire que je commandais se trouva assailli, un jour après
son départ de la Martinique, par le terrible ouragan qui renversa la
Basse-Terre. Sur vingt-un hommes dont se composait l'équipage, quatorze
languissaient dans leurs cabanes, attaqués par la fièvre jaune, qui,
cette année, avait désolé les Antilles. Ce fut avec une peine extrême
qu'avant la tempête, nous pûmes réussir à serrer, tant bien que mal, les
voiles dont nous voulions nous débarrasser. Quand le vent, devenant
très-fort, ne nous eut plus laissé de doutes sur les dangers qui nous
menaçaient, une circonstance vint encore ajouter à notre embarras: le
grand foc, serré sur son bâton, se déferla; et, par l'effet du vent qui
fit courir ses bagues sur la draie, il se trouva hissé; la toile était
neuve et forte, et elle battait avec une violence telle, qu'à chaque
instant le bâton de foc paraissait vouloir casser avec la tête du mât de
hune, sur laquelle la draie faisait effort. Ce fut en vain, comme on le
pense bien, que nous essayâmes à haler bas cette voile, dont l'effet
était d'autant plus dangereux qu'elle faisait arriver le navire, que
nous voulions tenir en cape sous son foc d'artimon, le grand hunier
ayant été enlevé. J'espérais que le grand foc aurait le même sort; mais,
par une fatalité qu'ont éprouvée tous les marins, ce qui devait venir
n'arrivait pas; la maudite voile résistait.
Un des matelots, nommé _Lachaussée_, m'ayant entendu exprimer vivement
le désir que j'avais que l'amure du foc partît, me proposa d'aller la
couper et donner un coup de couteau dans la laize du point. Il y allait
de sa vie; je lui dis d'attendre encore: «Non parbleu pas! me dit-il; je
sais bien que je ne serai pas pendu cette fois-ci, pour vous désobéir.»
Et voilà mon homme, petit, résolu et leste, parti sur l'avant. Un
mulâtre de Caïenne, nommé _Franconi_, le matelot de celui-ci, veut le
suivre: «Allons, lui dit Lachaussée, allons essayer à boire un coup
ensemble sans trinquer!» Ce furent les derniers mots que j'entendis; la
force du vent m'empêcha de savoir ce qu'ils y ajoutèrent. Je les vis se
serrer la main, s'embrasser, et se cramponner comme des chats, sur le
bâton de foc, qui allait se rompre. Trois minutes après, l'amure était
coupée, la voile défoncée, mes hommes rentrés à bord, et le bout-dehors
de beaupré brisé avec le petit mât de hune. Le navire, revenant alors
au vent, se tint en cape. L'ouragan, qui engloutit tant de bâtiments
dans cinq à six heures, s'apaisa vers le soir; et le lendemain je
rentrai à la Pointe-à-Pître, pour réparer mes avaries, au milieu des
débris dont les flots étaient couverts.
Rien ne s'oublie plus vite que les dangers éprouvés à la mer. Quelques
heures suffirent pour nous remettre de nos fatigues. Les malades furent
conduits mourants à l'hôpital. Le surlendemain de notre arrivée,
Lachaussée et Franconi me parurent, en me parlant, avoir une contenance
timide: je devinai qu'ils avaient quelque chose à me demander; car il
n'est pas difficile de voir sur la figure d'un matelot quand il a
quelque chose à solliciter de son chef. La moindre inquiétude lui ôte
son air franc et ses manières libres. Je voulus voir venir mes deux
champions. L'un d'eux tire enfin son bonnet rouge, s'approche de côté de
moi, et me demande deux gourdes à compte sur ses gages. «Que feras-tu de
ces dix francs? lui dis-je; as-tu besoin de souliers, de tabac, de
chemises, d'un pantalon?--Non, me répondit-il; j'ai de tout cela; mais,
voyez-vous, capitaine, je vous demande deux gourdes pour acheter une
poule et quatre bouteilles de vin.--Et à propos de quoi une poule?--Ah!
voyez-vous, c'est que dans l'ouragan, quand j'ai sauté avec Franconi sur
le bout-dehors de beaupré, nous avons fait un voeu.--Et quel voeu,
encore?--Le voeu de manger une poule à la première terre!...» Le soir,
en effet, la poule fut cuite et mangée par eux, mais par eux seuls.
Jamais voeu ne fut plus religieusement rempli.
Curieux de savoir quelle idée Lachaussée, surtout, attachait à son _ex
voto_, je lui demandai, quelques jours après que la poule avait été
digérée, s'il avait cru faire quelque chose d'agréable à Dieu, en lui
promettant le sacrifice de dix francs. «Mais, d'abord, j'ai pensé à
m'être agréable à moi, me dit-il.--Tu ne crois donc à rien, lui
demandai-je encore?--Pardon, capitaine; je crois à mon ventre, quand
j'ai envie de manger un poulet.»
Dans une autre circonstance, où le même matelot entendait dire à l'un de
ses camarades: «Dieu veuille que le temps change!» je l'entendis
répondre avec ironie à celui-ci: «Crois-tu que, s'il y avait un Dieu, il
y aurait des matelots?» Deux heures après, un coup de mer enlève mon
homme, qui revient à bord en se cramponnant à un bout de drisse qu'il
saisit sur les porte-haubans. A peine se vit-il sauvé qu'il s'écria,
tout couvert d'eau: «Parlez-moi de cela! je n'aurai pas besoin de me
mouiller le bout des doigts pour me tuer les puces». Il y avait dans ce
matelot de l'incrédulité pour tout un équipage, et on en trouve comme
lui à bord de tous les navires.