III.

L'Aspirant de Marine.

Une embarcation s'expédie du bord pour le service. Les canotiers rangés

sur leurs avirons, et le patron assis près de son gouvernail, attendent

l'aspirant, qui prend les ordres de l'officier de garde. L'aspirant

descend dans le canot; les avirons tombent; le brigadier, posté devant,

pousse au large avec sa gaffe; on rame vers terre. Pendant le trajet,

l'aspirant, assis sur le banc de tribord, n'adresse au patron, placé

près de lui, que quelques mots de commandement; mais il n'entame aucune

conversation. Les personnes peu familiarisées avec les habitudes du

service, seraient étonnées de voir, dans un marin si jeune, et

quelquefois échappé à peine à l'enfance, autant de gravité et de

sévérité; mais cette attitude calme, cette raideur de caractère, étaient

déjà des qualités acquises à l'enfant dont on veut faire un homme de

mer. C'est le premier effet de la rigoureuse éducation qu'il a reçue

parmi les hommes de sa profession. Avec l'âge, il deviendra

imperturbable. Les dangers au milieu desquels il va vivre, ne feront que

développer son courage et exercer son sang-froid, la plus précieuse des

qualités de l'homme de mer.

L'embarcation arrive à terre. L'aspirant donne ses ordres au patron,

tandis qu'il va lui-même remplir sa corvée. S'il rencontre de ses jeunes

amis, son front se déride avec eux: il est allégé du poids de son rôle

et de la contrainte qu'il s'est un instant imposée comme chef; mais en

retournant à son poste, il reprend son air taciturne avec ses

inférieurs. Il arrive à bord, et va rendre compte de sa corvée à

l'officier qui l'a expédié. Souvent il se fait que le temps passé à

terre a excédé celui qui lui avait été assigné; si l'officier lui

ordonne, dans ce cas, de se rendre à la fosse-aux-lions, cette

injonction est faite sans phrases, sans emportement, et elle est reçue

avec résignation, exécutée avec promptitude. On devine, dans cet acte

impérieux et cette obéissance passive, tout le secret du service

maritime: commander, punir avec calme et obéir sans observation.

Placés entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des

uns et les faire exécuter aux autres, les aspirants sont presque

toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'équipage. Mais leur

énergie, dans un âge d'exaltation et de dévouement, suffit à tout.

Souvent on voit ces jeunes officiers punir de leurs propres mains de

vieux marins insolents ou maladroits, et ces châtiments, qu'excusent la

rigueur et les difficultés de leur position, sont toujours infligés avec

un calme et une espèce de supériorité qui imposent aux hommes les plus

grossiers et les plus sauvages, ce respect et cette crainte si

nécessaires à ceux qui ne semblent destinés qu'à obéir avec résignation,

comme des instruments aveugles d'une volonté ferme et intelligente.

Une distance immense sépare le matelot de l'officier, à la mer. On ne

reconnaît pas dans cette hiérarchie les rapports qui, dans les armées de

terre, rapprochent les soldats de leurs supérieurs. Un caporal, dans une

compagnie, peut, avec de l'intelligence, deviner les secrets de l'art

militaire qui suffit pour conduire un régiment. A bord d'un vaisseau, il

n'y a que les hommes qui ont consacré une partie de leur vie à l'étude

des mathématiques, qui puissent conduire le navire. L'équipage ignore le

lieu où il se trouve, le point où on va le conduire et les moyens qu'on

emploie pour arriver à ce point-là. Cette ignorance fait toute la force

et la sécurité des officiers. Trouvez un moyen vulgaire de conduire les

navires sur l'Océan, et la discipline des bâtiments de commerce et celle

des bâtiments de guerre, deviendra impossible peut-être. Un vaisseau, en

cinglant sur les mers, se sépare pour long-temps de toutes les lois qui

veillent, à terre, à la conservation de l'ordre social; il devient, sur

les flots, une petite république où la force peut opprimer la raison et

la justice. Mais le besoin de gagner un port, de trouver un asile où les

hommes qui le montent rencontreront des vivres et des secours, enchaîne

les plus turbulents à une nécessité sous l'empire de laquelle les

caractères les plus impétueux et les plus rebelles sont obligés de se

courber.

Les connaissances astronomiques se sont étendues, mais les moyens de

l'art nautique, en se multipliant, ont exigé chaque jour aussi des

études plus longues et plus sérieuses. Le calcul des longitudes, si

nécessaire, est resté aux mains des adeptes de la science. C'est un

bienfait de la Providence qui, en permettant que les hommes se

risquassent avec succès sur l'immensité des mers, a voulu que ceux qui

n'avaient rien à perdre fussent guidés par ceux qui avaient tout à

conserver, et l'honneur d'une nation à venger, ou les intérêts de la

propriété à faire respecter.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 27 / 77 题