L'Aspirant de Marine.
Une embarcation s'expédie du bord pour le service. Les canotiers rangés
sur leurs avirons, et le patron assis près de son gouvernail, attendent
l'aspirant, qui prend les ordres de l'officier de garde. L'aspirant
descend dans le canot; les avirons tombent; le brigadier, posté devant,
pousse au large avec sa gaffe; on rame vers terre. Pendant le trajet,
l'aspirant, assis sur le banc de tribord, n'adresse au patron, placé
près de lui, que quelques mots de commandement; mais il n'entame aucune
conversation. Les personnes peu familiarisées avec les habitudes du
service, seraient étonnées de voir, dans un marin si jeune, et
quelquefois échappé à peine à l'enfance, autant de gravité et de
sévérité; mais cette attitude calme, cette raideur de caractère, étaient
déjà des qualités acquises à l'enfant dont on veut faire un homme de
mer. C'est le premier effet de la rigoureuse éducation qu'il a reçue
parmi les hommes de sa profession. Avec l'âge, il deviendra
imperturbable. Les dangers au milieu desquels il va vivre, ne feront que
développer son courage et exercer son sang-froid, la plus précieuse des
qualités de l'homme de mer.
L'embarcation arrive à terre. L'aspirant donne ses ordres au patron,
tandis qu'il va lui-même remplir sa corvée. S'il rencontre de ses jeunes
amis, son front se déride avec eux: il est allégé du poids de son rôle
et de la contrainte qu'il s'est un instant imposée comme chef; mais en
retournant à son poste, il reprend son air taciturne avec ses
inférieurs. Il arrive à bord, et va rendre compte de sa corvée à
l'officier qui l'a expédié. Souvent il se fait que le temps passé à
terre a excédé celui qui lui avait été assigné; si l'officier lui
ordonne, dans ce cas, de se rendre à la fosse-aux-lions, cette
injonction est faite sans phrases, sans emportement, et elle est reçue
avec résignation, exécutée avec promptitude. On devine, dans cet acte
impérieux et cette obéissance passive, tout le secret du service
maritime: commander, punir avec calme et obéir sans observation.
Placés entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des
uns et les faire exécuter aux autres, les aspirants sont presque
toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'équipage. Mais leur
énergie, dans un âge d'exaltation et de dévouement, suffit à tout.
Souvent on voit ces jeunes officiers punir de leurs propres mains de
vieux marins insolents ou maladroits, et ces châtiments, qu'excusent la
rigueur et les difficultés de leur position, sont toujours infligés avec
un calme et une espèce de supériorité qui imposent aux hommes les plus
grossiers et les plus sauvages, ce respect et cette crainte si
nécessaires à ceux qui ne semblent destinés qu'à obéir avec résignation,
comme des instruments aveugles d'une volonté ferme et intelligente.
Une distance immense sépare le matelot de l'officier, à la mer. On ne
reconnaît pas dans cette hiérarchie les rapports qui, dans les armées de
terre, rapprochent les soldats de leurs supérieurs. Un caporal, dans une
compagnie, peut, avec de l'intelligence, deviner les secrets de l'art
militaire qui suffit pour conduire un régiment. A bord d'un vaisseau, il
n'y a que les hommes qui ont consacré une partie de leur vie à l'étude
des mathématiques, qui puissent conduire le navire. L'équipage ignore le
lieu où il se trouve, le point où on va le conduire et les moyens qu'on
emploie pour arriver à ce point-là. Cette ignorance fait toute la force
et la sécurité des officiers. Trouvez un moyen vulgaire de conduire les
navires sur l'Océan, et la discipline des bâtiments de commerce et celle
des bâtiments de guerre, deviendra impossible peut-être. Un vaisseau, en
cinglant sur les mers, se sépare pour long-temps de toutes les lois qui
veillent, à terre, à la conservation de l'ordre social; il devient, sur
les flots, une petite république où la force peut opprimer la raison et
la justice. Mais le besoin de gagner un port, de trouver un asile où les
hommes qui le montent rencontreront des vivres et des secours, enchaîne
les plus turbulents à une nécessité sous l'empire de laquelle les
caractères les plus impétueux et les plus rebelles sont obligés de se
courber.
Les connaissances astronomiques se sont étendues, mais les moyens de
l'art nautique, en se multipliant, ont exigé chaque jour aussi des
études plus longues et plus sérieuses. Le calcul des longitudes, si
nécessaire, est resté aux mains des adeptes de la science. C'est un
bienfait de la Providence qui, en permettant que les hommes se
risquassent avec succès sur l'immensité des mers, a voulu que ceux qui
n'avaient rien à perdre fussent guidés par ceux qui avaient tout à
conserver, et l'honneur d'une nation à venger, ou les intérêts de la
propriété à faire respecter.