La Prière des Forbans.
Un capitaine français, de mes amis, fut pris, à peu de distance des Iles
du Cap-Vert, par un pirate qui croisait dans ces parages. Le navire
capturé n'offrit aux corsaires qui en visitaient la cale, que quelques
marchandises avariées par la grande quantité d'eau que faisait depuis
long-temps le bâtiment. L'équipage, poussé et enfermé dans la chambre,
avait averti en vain les forbans que s'ils ne pompaient pas activement,
le navire finirait par couler bas sous leurs pieds. Ceux-ci, plus
occupés à transporter à bord de leur brick-goëlette ce qui leur
convenait dans la cargaison, qu'à franchir les pompes, ne tinrent aucun
compte de l'avis de l'équipage; et ce ne fut que vers la nuit qu'ils
s'aperçurent que leur prise était remplie à moitié de l'eau qu'on avait
négligé de pomper. Force fut alors pour eux de lâcher leur proie. Le
capitaine français et ses matelots, une fois débarrassés de la présence
des corsaires, sautèrent aux pompes, qu'ils ne quittèrent pas de la
nuit; mais ils ne purent parvenir à les franchir; et, vers le jour, ils
résolurent d'abandonner le bâtiment et de se sauver dans les
embarcations. Toutes les dispositions convenables furent faites pour
exécuter cette résolution. Deux canots approvisionnés de tout ce qui
était indispensable s'éloignèrent à force de rames du bâtiment, qu'ils
abandonnaient à moitié sombré; mais à peine avaient-ils fait quelque peu
de route, qu'ils aperçurent avec le jour naissant le navire-pirate, que
le calme plat de la nuit avait empêché de s'éloigner. Aussitôt que
celui-ci eut connaissance des deux canots, il leur envoya un coup de
caronade pour les contraindre à venir à lui. Les embarcations, forcées
d'obéir à un ordre aussi irrésistible, abordèrent le corsaire. Le
capitaine qui le commandait était un Espagnol. En peu de mots, il fit
comprendre au capitaine français qu'après l'avoir pillé, il n'entendait
pas l'exposer a être noyé, et qu'il lui accordait asile à bord de son
corsaire, à condition que lui et son équipage s'emploieraient du mieux
possible jusqu'à ce qu'on pût les mettre sur le premier navire qu'on
rencontrerait; et, pour commencer à les rendre utiles, on fit prendre la
barre au capitaine français, et on ordonna aux matelots de laver le pont
du navire, pendant que les gens de l'équipage du corsaire s'occupaient à
d'autres travaux.
Quelques jours se passèrent sans événements. On faisait route vers le
cap Sainte-Marie: pendant que les pirates s'enivraient de l'eau-de-vie
qu'ils avaient trouvée à bord de leur prise, ils donnaient la barre à un
des matelots français, et un officier aussi peu attentif que les autres
à la manoeuvre fumait gravement en regardant de temps en temps le
compas sur lequel on gouvernait en route. Une nuit, pendant que l'on
relevait le quart qui avait veillé jusqu'à minuit, on aperçut le feu
d'un navire. Le capitaine forban fut réveillé: on tint conseil; il fut
décidé qu'on prendrait chasse par prudence jusqu'à ce que le jour permît
d'observer le navire en vue. On crut remarquer bientôt que le feu que
l'on avait relevé restait à la même distance, quoique le corsaire fît
route pour s'en éloigner, et cela fit supposer que le bâtiment qui le
portait avait vu la goëlette, et qu'il la chassait.
Les pirates passent aisément de la témérité à la peur: ils ont trop de
conscience du sort qui les attend pour ne pas s'exagérer quelquefois
l'imminence des dangers qu'ils entrevoient, et ils conservent
difficilement leur sang-froid dans les circonstances où d'autres marins
ne perdraient pas leur calme ordinaire. Le jour se fit, et ses premiers
rayons laissèrent bientôt à nos corsaires le loisir de reconnaître le
navire en vue: c'était un brick de guerre, que l'on supposa appartenir à
la station française du Sénégal. Il marchait bien; et quoique la brise
fût devenue forte, il était couvert de toile. Le corsaire ne tarda pas à
faire aussi de la voile et à orienter au plus près, allure favorable
pour une goëlette. La mer devenant grosse, et le navire, filant sept à
huit noeuds de bout à la lame, passait dans chacune des vagues qui le
couvraient de l'avant à l'arrière. Le bâton de foc allait être rompu
dans les coups du plus violent tangage. Le capitaine ordonna de rentrer
le grand foc; deux matelots sautèrent à l'instant sur le beaupré, mais à
peine amenait-on la voile, qu'un des bouts de l'écoute enleva en
fouettant avec force, un de ces hommes, qui fut jeté à trois ou quatre
brasses du bord: il élevait son bras droit sur les flots pour faire
signe qu'on le sauvât: on lui jeta plusieurs bouts de planche; mais il
fut impossible de songer à le secourir autrement; il disparut dans une
lame en jettant un cri qui fut entendu de tout l'équipage. La mort
soudaine de cet homme, dans une circonstance si critique, parut produire
sur le capitaine espagnol, monté sur le dôme de la chambre, une
impression des plus vives: «_Amigos_!» s'écria-t-il, «_no somos perros;
roguemos por el alma del pobre Simfroniano_! (Amis, nous ne sommes pas
des chiens; prions pour l'âme du pauvre Simphronien). Aussitôt tous les
pirates imitèrent le geste de leur capitaine, mirent leur bonnet rouge à
la main, et psalmodièrent une prière rapide en tournant les yeux sur la
vague qui venait d'engloutir leur camarade. «Jamais, m'a dit le
capitaine français, il n'éprouva une impression semblable à celle que
lui causa la vue de tous ces pirates armés de poignards, couverts
presque de sang, et prenant l'attitude respectueuse et expressive de
gens livrés à la prière....» Le brick français approchait cependant:
déjà on distinguait sur son avant une partie de son équipage qui se
disposait à combattre. Arrivé à une portée de fusil, dans l'embellie
d'une lame, il fit feu de deux caronades, dont la mitraille perça les
voiles du corsaire, qui se disposait à riposter tant bien que mal. La
fusillade commença: plusieurs hommes furent atteints, et le capitaine
espagnol, frappé à mort sur son bastingage, avait déjà crié d'amener,
lorsque le petit mât de hune du brick, trop forcé par les voiles qu'il
portait, se rompit et laissa le corsaire fuir sous sa volée. Au
craquement que fit entendre le mât en tombant, la joie la plus vive
éclata parmi les pirates, qui tous se mirent à pousser un houra et à
s'agenouiller, le bonnet à la main, en signe d'actions de grâces. Le
soir on ne voyait plus le brick, qui travaillait à réparer ses avaries.
Dans le moment de sécurité qui succéda à cette journée d'agitation, tous
les pirates, recueillis dans leur joie, attribuèrent le bonheur qu'ils
avaient eu d'échapper au brick croiseur, à la ferveur de leur prière.
Pendant toute la nuit, ils s'enivrèrent en réjouissance de l'efficacité
de leur acte de contrition.
Un bâtiment marchand fut aperçu par le pirate deux jours après la chasse
qu'il avait reçue du brick français, que l'on a su depuis être _le
Cuirassier_. Le corsaire pilla le navire qu'il venait de rencontrer, et
mit à bord de la prise, qu'il renvoya, le capitaine français et son
équipage, qui furent débarqués à Gorée. «Jamais, m'a répété plusieurs
fois ce capitaine, en me rappelant sa captivité à bord du corsaire, je
n'oublierai la prière des forbans.»