III.

La Licorne de mer.

La licorne de mer est un de ces monstres marins que l'on croirait

inventés par l'imagination des navigateurs, si plusieurs faits n'étaient

venus en attester l'existence. Personne ne l'a vue encore, et jusqu'ici

des conjectures seules ont pu faire supposer sa forme; mais, malgré le

vague des probabilités que l'on a réunies sur l'identité de ce cétacée,

il est des circonstances qui, si elles ne font pas deviner sa

structure, prouvent du moins la réalité de son existence, et le danger

que ses attaques peuvent faire courir aux marins. Nous allons, au reste,

citer ici quelques faits dont personne ne nous contestera

l'authenticité.

En 1827, le navire _le Robuste_, de Bordeaux, fut vendu au port du

Hâvre, et le constructeur qui se trouva chargé de faire le radoub dont

ce navire avait besoin, remarqua avec surprise, dans un des bordages du

bâtiment, un bout de corne qui avait transpercé un des bordages de

l'arrière, à quelques pieds au-dessous de la flottaison.

_Le Robuste_ est un navire qui a été construit dans l'Inde avec ce bois

de _tec_, dont la consistance est telle, qu'il peut être rangé parmi ces

ligneux que leur dureté a fait désigner sous le nom de _bois de fer_.

Cette corne, trouvée d'une manière aussi étrange, fut examinée avec

attention comme on peut le croire: sa forme était celle de l'extrémité

d'une dent d'éléphant, et sa substance paraissait être la même que celle

de cette matière osseuse que l'on nomme ivoire de baleine. Le capitaine

_du Robuste_, à qui on fit part de cette découverte, n'en parut pas

surpris; et il expliqua ce fait de la manière suivante: «Une nuit,

dit-il, où le navire filait avec un fort beau temps sept à huit noeuds

dans les parages du cap Horn, il fut réveillé par un choc si violent,

qu'il crut que le bâtiment venait de se défoncer sur un récif. Monté

précipitamment sur le pont, il demande aux hommes qui étaient de quart,

et qu'il trouve tout interdits, ce qu'ils ont ressenti: ceux-ci

répondent qu'ils ont éprouvé une secousse qui leur fait croire que le

navire a touché. On saute aux pompes, on les sonde, et on ne trouve pas

une goutte d'eau dans la cale; la vitesse du bâtiment même n'avait pas

été interrompue, et le capitaine savait parfaitement qu'il n'y avait ni

récifs ni fond dans les parages où il se trouvait. Personne ne put

deviner quelle cause avait pu produire la secousse qu'on avait

ressentie, et qui était venue du côté de tribord par l'arrière,

c'est-à-dire dans le sens de la vitesse du navire. Si ce choc avait eu

lieu sur l'avant, on aurait pu penser que la rencontre de quelques

débris de mâture l'eût occasionné; mais il devenait impossible de

s'expliquer comment une épave à moitié coulée eût pu heurter le bâtiment

par l'arrière, alors qu'il filait sept à huit noeuds. Comme, après cet

accident, _le Robuste_ ne faisait pas plus d'eau qu'auparavant, on cessa

bientôt de craindre des avaries; et quelques vieux matelots attribuèrent

cette secousse à l'attaque de quelque licorne de mer, animal dont la

tradition leur avait déjà donné l'idée.»

_Le Robuste_ continua son voyage; il allait au Pérou, et il effectua

cette longue campagne, et plusieurs autres ensuite, sans qu'on eût

besoin de le réparer. Ce n'a été que lorsqu'il a éprouvé le besoin

d'être radoubé, que le bout de corne dont nous avons parlé a été trouvé

dans son bordage par le constructeur (M. Fouache), qui a conservé cette

substance comme quelque chose d'extraordinaire et de probant. C'était

bien, en effet, dans la partie où le choc s'était fait éprouver que le

bout de corne s'est trouvé. Il était brisé au ras du bordage, de manière

à faire penser que le cétacée qui l'y avait planté avec tant de

violence, l'avait rompu pour se dégager de dessous la partie du navire

où il s'était pris comme dans un piége.

Mais ce fait, s'il avait été observé dans une seule circonstance,

pourrait laisser encore des doutes sur l'existence de ce qu'on appelle

la _licorne de mer_. Un autre exemple, qu'un navire de notre port nous

fournira, va venir ajouter un nouveau degré d'évidence à nos

conjectures. Le trois-mâts _l'Olinda_, du Hâvre, en se rendant à

Rio-Janeiro, se trouva heurté violemment près des côtes du Brésil, de la

même manière que l'avait été _le Robuste_. Le navire, lors de cet

accident, filait neuf noeuds; la secousse fut terrible, et ne causa

cependant aucune avarie apparente. On observa, dans le moment de

l'impulsion donnée au navire par le choc, que sa vitesse avait augmenté,

pendant quelques secondes, de manière à faire sauter l'eau à bord sur

l'avant. _L'Olinda_ fit son voyage, et je crois même plusieurs autres

traversées, sans faire plus d'eau qu'à l'ordinaire. Mais en réparant le

navire, le constructeur même qui avait suivi le radoub _du Robuste_

rencontra dans le bordage de l'arrière de l'_Olinda_, un bout de

défense pareil à celui qu'il avait fait arracher, quelque temps

auparavant, sous la flottaison du premier navire. Si malheureusement les

cétacées qui avaient traversé le bordage de ces deux bâtiments étaient

parvenus à retirer la défense qu'ils y avaient enfoncée, les navires

auraient coulé quelques heures après; car jamais le jeu des pompes

n'aurait suffi à jeter l'eau qui serait entrée par un trou de près de

deux pouces de diamètre. _Le Robuste_ navigue maintenant pour le Hâvre

sous le nom de _l'Indus_, et _l'Olinda_ fait encore dans notre port les

voyages du Brésil. Les faits que nous rapportons dans cet article sont à

la connaissance de tout le monde, et chacun peut les vérifier et

interroger même le constructeur dont nous parlons, et qui occupe un des

premiers rangs de son honorable profession.

J'ai souvent entendu dire au brave et malheureux capitaine Girette qu'un

jour, après avoir dépassé les Açores, en se rendant à la Martinique sur

le trois-mâts l'_Activité_, lui et ses officiers éprouvèrent un choc si

violent dans la chambre où ils étaient à dîner, que tout ce qui se

trouvait sur la table fut renversé. Dans les parages où il se trouvait

alors, il n'y avait ni fond, ni rochers. La secousse était venue de

l'arrière, et le navire, qui depuis a porté le nom de _Manlius_, n'a pas

plus laissé apercevoir de dommages que _le Robuste_ et _l'Olinda_; mais,

pour cette fois, on n'a pas trouvé dans le bordage l'indice qui avait

expliqué les chocs qu'on avait éprouvés à bord des deux premiers

trois-mâts.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 22 / 77 题