II.

Les pirates de la Havane et le brick de guerre.

Pris par un pirate qui avait pillé le négrier sur lequel nous sortions

des Bisagos, avec une cargaison de trois cents esclaves, je me trouvai

forcé de m'abandonner au sort qui venait de m'enchaîner aux chances

périlleuses que couraient les forbans auxquels nous nous étions rendus.

Leur navire était un petit trois-mâts de la Havane, fin voilier, bien

équipé et armé de douze caronades de 16. Ils allèrent établir, après

avoir capturé et expédié notre bâtiment, leur croisière près de

Sierra-Leone.

Une nuit, je me le rappellerai toujours, le capitaine ayant prévu du

mauvais temps, fit prendre des ris dans les huniers, et recommanda à

l'officier de quart de veiller aux grains qui s'élevaient du sud-est;

mais, ne se fiant pas trop au chef du premier quart, dont l'habitude

était de boire beaucoup, le capitaine s'entortilla de quelques

pavillons, et s'endormit sur le pont auprès du timonnier. A chaque grain

qui tombait à bord, il se réveillait, et, d'une voix tonnante, ordonnait

d'arriser les huniers. Un de ces grains fut si violent, qu'après avoir

grondé sur nous, il nous força d'amener les huniers sur le tenon. Mais

dès que le nuage qui nous avait inondés de pluie fut passé sous le vent,

un des hommes placés aux bossoirs cria: _Navire_! Tout le monde se leva

à ce cri répété de l'avant à l'arrière: c'était un spectacle curieux et

terrible que de voir ces matelots déguenillés sortir de l'entrepont,

comme d'un antre de brigands, les pistolets accrochés à leur ceinture

de corde, et un large poignard à la bouche ou dans la main. Jamais un

branle-bas de combat ne fut aussi vite fait à bord de la frégate la

mieux tenue. Tous les regards de ces hommes avides se portaient sur la

partie de l'horizon où l'on avait cru apercevoir le navire. Un point

noir se faisait remarquer confusément en effet sous le vent, à une assez

petite distance. La nuit était sombre, le ciel couvert, et le

bruissement des lames et du vent se faisait entendre seul. Le capitaine

pirate, l'oeil fixé sur l'habitacle, dont il cachait la lueur avec sa

capote, faisait gouverner de manière à rallier le bâtiment qu'il croyait

apercevoir, se tenant toujours au vent du point où il s'imaginait le

voir fuir. Bientôt un officier qui s'était placé devant, passa sur

l'arrière pour avertir le capitaine qu'on n'était plus qu'à une portée

de fusil du navire chassé. _Soyez parés à l'abordage_, dit alors le

capitaine à demi-voix à tout son monde: _Il faut l'enlever souplement,

garçons_! Et tous les forbans frémirent d'impatience, courbés presque à

plat-ventre sur le gaillard d'avant, pour être plus tôt prêts à sauter à

bord du bâtiment, qu'ils dévoraient déjà des yeux. Le navire, dont nous

approchions à chaque minute, ne faisait aucune manoeuvre; le plus grand

silence régnait à son bord: on aurait dit, à quelques embardées qu'il

faisait, que tout son monde dormait, et que le vent seul, en soufflant

dans ses voiles orientées au plus près, lui faisait suivre sa route. Le

capitaine pirate ne se tenait pas de joie; il se frottait les mains, et

recommandait à ses gens, en retenant son haleine, de faire silence; il

voulait qu'on sautât à bord comme pour faire une niche à l'équipage,

qu'on se proposait de massacrer. Mais, au moment où le bout du beaupré

allait s'engager dans la hanche du brick, car c'était un grand brick, un

cri terrible de _Feu partout_! se fait entendre dans un porte-voix, et

tout tombe sur le pont du corsaire, au milieu d'un nuage de feu qui nous

couvre tous, comme si notre navire avait disparu dans le cratère d'un

volcan. La détonnation de cette volée à bout portant avait été si forte,

que personne, je crois, ne l'avait entendue. Ce ne fut que quelques

minutes après cette épouvantable commotion, que nos oreilles purent

distinguer le bruit de la mer qui venait battre encore tranquillement

notre navire démâté et percé d'une demi-douzaine de boulets. Nos yeux en

vain se portaient avec effroi autour de nous; le brick avait disparu. On

ne pouvait faire un pas sur le pont sans glisser dans le sang au moindre

roulis, ou sans faire crier un mourant sous ses pieds. Le gaillard

d'avant était jonché de cadavres. On allume des fanaux; on cherche le

capitaine qui, au moment de la volée, était monté sur le bastingage; on

ne le retrouve plus; on ouvre les panneaux de la cale, elle était

remplie d'eau. Tous les hommes, bien portants ou non, sautent aux

pompes, qu'on ne peut franchir. _Nous coulons_! crie un officier:

_embarquons-nous dans la chaloupe et les canots, sans perdre de temps_;

et aussitôt on frappe les caliornes sur la chaloupe pour la mettre à la

mer; mais, quand les embarcations sont amenées, chacun s'y jette avec

fureur: les premiers embarqués défendent leurs places contre ceux qui

veulent s'en emparer, et empêcher les canots de déborder sans eux. Les

poignards brillent dans les mains des pirates; le carnage recommence;

et, sur le pont et le long du bord du navire qui va couler dans quelques

minutes, se livre un combat affreux. La chaloupe pousse enfin du bord,

chargée de ceux qui sont parvenus à massacrer les assaillants qui

voulaient s'y établir après eux. Décidé à périr ou à ne me sauver que

dans cette embarcation, je saisis la boîte qui renfermait un des compas

de l'habitacle, et je me jette à l'eau; je nage avec mon fardeau vers la

chaloupe, qui bordait deux ou trois avirons pour s'éloigner du corsaire.

Un des forbans, voyant que j'élevais quelque chose au-dessus des flots,

me présente la pelle d'un aviron, pour m'aider à monter à bord. Ils

aperçoivent un compas, et me reconnaissent: pensant que la boussole,

dont ils avaient oublié de se munir, pourrait diriger la route mieux

qu'ils n'étaient capables de le faire, ils me reçoivent au milieu d'eux.

Un mât de misaine et sa voile avaient été amarrés sur les bancs de

l'embarcation. On s'oriente, et nous faisons route le cap à terre.

J'indique l'aire de vent à suivre; et, sans vivres, sans aucun espoir de

recevoir des secours sur la côte que nous aborderions, nous nous

éloignons du navire, que des efforts bien entendus auraient pu

long-temps encore tenir à flot. Le jour enfin vint éclairer une des

scènes les plus affreuses que j'aie vues. Qu'on se figure une vingtaine

de brigands entassés dans un canot de vingt-cinq pieds, les uns la

figure barbouillée de sang, à moitié endormis sous les bancs, les autres

essuyant le sang qui coulait des blessures qu'ils avaient reçues en

poignardant leurs camarades, et les misérables parlant encore avec une

féroce satisfaction de leurs exploits et de la victoire qu'ils avaient

remportée! Aucun regret n'échappait de leur bouche; aucune crainte ne se

lisait encore sur leurs visages effroyables. Ils parlaient presque en

riant de la nécessité de se partager les membres du premier qui

succomberait, si nous ne pouvions gagner la terre avant que la faim ne

les tourmentât. Le ciel ne permit pas que ce festin si digne d'eux leur

fût présenté. Un navire dont les voiles blanches se montraient à

l'horizon, vint frapper nos yeux: cette vue me fit tressaillir de joie.

Placé à la barre, mon premier mouvement fut de gouverner de manière à

nous en approcher; mais je pensai payer cher ce mouvement irréfléchi.

«Tu parais avoir bien envie de nous faire pendre au bout de la grande

vergue de ce bâtiment, me dit un des pirates.--Il ne nous aura peut-être

que trop vite, ajouta un autre. Tâchons d'avoir la terre: un banc de

sable vaut mieux pour nous qu'un bout de planche où il y a un pavillon

anglais ou américain.--Mais, répondis-je aussitôt, croyez-vous que si

nous étions sauvés par un navire, je passerais moins que vous pour avoir

fait la course?--C'est vrai, dit un pirate; il serait pendu aussi au

bout d'un cartahut, comme un vrai brave. Amenons notre misaine, pour

n'être pas aperçus de ce chien de navire, qui grossit à vue

d'oeil.--C'est ma foi trop vrai, qu'il grossit: il n'y a qu'un moment

qu'on ne lui voyait que les perroquets, et à présent on distingue ses

basses-voiles. Nous sommes gobés!--Dites-donc, les enfants, reprit un

autre, si ça pouvait être un ship marchand, un bon enfant de navire bien

chargé, avec dix hommes d'équipage, est-ce que nous ne sauterions pas

bien à bord encore en jouant de la pointe?» Et les forbans agitaient

leurs poignards en signe de joie. «--Tiens, ma poudre n'est pas

mouillée, à moi; j'ai deux coups de pistolet à envoyer au premier

venu.--Ah! il serait bon, ce navire, s'il voulait nous recevoir comme de

pauvres malheureux naufragés, et si nous sautions à bord pour prendre la

place de ces parias et leur faire faire un plongeon!--C'est un brick!

crie un forban: il est gros.--Tant mieux! il y en aura plus à la part.

Dans un quart-d'heure il sera sur nous, ou peut-être nous serons sur

lui; et en avant les fourchettes!--Oui, en avant les fourchettes!

s'écrièrent-ils tous, en menaçant de leurs poignards, encore tout

sanglants, le navire qui s'avançait.»

Le brick ne tarda pas à apercevoir notre frêle embarcation, qui se

cachait souvent entre deux lames. Une oloffée qu'il fit m'indiqua

bientôt qu'il gouvernait sur nous. Quand nous pûmes distinguer son bois,

nous remarquâmes qu'il était très-allongé, et que sa mâture, séparée par

un grand intervalle, pouvait être celle d'un bâtiment de guerre. Une

large batterie jaune, régulièrement coupée par des sabords très-hauts,

ne nous laissa bientôt plus aucun doute sur l'espèce de navire auquel

nous allions avoir affaire: il fallut se résigner. Les pirates devinrent

silencieux; car rien n'impose plus à ces brigands de mer que la vue d'un

bâtiment très-supérieur en force. Après avoir amené ses perroquets et

cargué ses basses-voiles, le brick masqua son grand hunier: cette

manoeuvre se fit au bruit d'un sifflet que je crus reconnaître pour

celui d'un maître d'équipage français. En nous accostant, deux hommes

nous jetèrent une amarre, qu'il fallut bien prendre. On nous ordonna de

monter à bord; mais tous les pirates avaient déjà jeté leurs poignards

et leurs pistolets à la mer. Ils avaient eu soin même de se laver la

figure, du sang dont ils étaient barbouillés, et qui avait eu le temps

de sécher sur leurs vilains visages.

Le commandant du brick m'interrogea, après m'avoir entendu prononcer

quelques mots de français. Je lui racontai brièvement mon aventure, en

ne désignant toutefois le navire-pirate, que sous le nom de négrier

espagnol. Je voulais épargner la vie de ces misérables, qui m'avaient

accordé l'hospitalité en me recevant dans leur chaloupe. Ma réserve,

quant à eux, fut inutile, comme on va le voir.

«Qu'est devenu le trois-mâts négrier auquel, dites-vous, appartenaient

ces hommes? me demanda le lieutenant de vaisseau commandant le brick

français.

--Commandant, il a coulé sous nos pieds, par suite d'une voie d'eau qui

s'est déclarée subitement.

--Cette voie d'eau n'aurait-elle pas été faite par des boulets de

vingt-quatre, reçus hier par le trois-mâts, à onze heures du soir, à

bout portant?» A ces mots, je jetai les yeux sur les seize caronades de

24 du brick, que le commandant fixait en m'adressant cette question, et

je ne doutai plus que ce ne fût le brick même qui nous avait si bien

mitraillés. Je pris le parti de convenir de tout.

«Oui, commandant; je suis forcé de l'avouer, c'est vous qui nous avez

coulés; jamais volée de navire n'a porté aussi bien: tout le gréement

et la mâture basse, criblés par votre mitraille, sont tombés sur nous à

l'instant même où votre fusillade et vos caronades de l'avant, sans

doute, nous ont percés de part en part. Le navire n'a pas resté une

heure sur l'eau, après cet engagement terrible. Si vous aviez voulu

sauver l'équipage, cinquante hommes, peut-être, ne seraient pas revenus

des cent quarante marins qu'il y avait à bord.

--Sauver ces misérables! Non: on ne peut pas les pendre comme ils le

méritent; mais on les coule, on passe par-dessus et on continue sa

route. Croyez-vous que je ne fusse pas depuis long-temps sur la piste de

ce gueux de trois-mâts pirate? C'était _Raphaël de Règle_ qui le

commandait. Il vous a pris avec trois cents esclaves, vous qui étiez sur

_la Louise_. Vous ne m'avez pas l'air de valoir grand'chose; mais, du

moins, vous n'êtes pas un forban: allez demander à déjeûner à la

cambuse.--Qu'on lui donne un hamac, et qu'il se couche. Quant à cette

vingtaine de pirates, qu'on appelle le capitaine d'armes, et qu'il les

mette aux fers. En arrivant au Sénégal, on leur apprendra à venir comme

des imbéciles attaquer la nuit un brick de guerre, où ils croyaient ne

trouver que trois hommes de quart endormis sur les cages à poules.»

Quelque temps après m'être couché dans le hamac où m'avait permis de

reposer le commandant, je m'éveillai au bruit que les pas de l'équipage

faisaient sur le pont en manoeuvrant. C'était le brick de guerre qui

passait entre les débris du corsaire, à l'endroit même où celui-ci avait

coulé. Quelques avirons, des morceaux de pavois, des planches et des

bouts de mâture flottaient çà et là; mais pas un seul homme ne

paraissait à la surface des vagues, qui avaient tout englouti. Les

regards des gens de l'équipage se promenaient avec curiosité et avidité

même autour du bord: pas une expression de pitié ne se mêlait aux

observations qu'ils se faisaient à voix basse, pour interrompre le moins

possible le silence de cette scène imposante. Le commandant ordonnait

froidement la manoeuvre, que les officiers faisaient exécuter sans

paraître attacher une grande importance aux suites terribles de

l'engagement de la nuit. Une heure après avoir abandonné les parages où

surnageaient les débris du trois-mâts pirate, les matelots

chantonnaient des airs de bord, sur le gaillard d'avant, en se

promettant d'autres combats avant d'arriver à Gorée, lieu de station du

brick.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 21 / 77 题